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Empire romain d’Orient au temps de Justinien.
les lignes successives d’une barrière presque infranchissable. La péninsule des Balkans, comme l’Asie, en fut couverte, et aujourd’hui encore l’Afrique est pleine des ruines de ces forteresses.
Il eût fallu, pour que cette grande œuvre fût pleinement efficace, que des armées solides vinssent s’appuyer à ces citadelles; il eût fallu surtout que le manque d’argent croissant n’amenât point l’empereur à négliger insensiblement les institutions militaires. La grande faiblesse de la politique extérieure de Justinien, ce fut la disproportion constante entre les projets et les ressources. Et trop souvent l’empereur crut habile de remplacer l’énergie militaire par la diplomatie. Il y eut, sous le règne de Justinien, une vraie science du gouvernement des Barbares, où la tradition romaine et l’idée chrétienne se combinèrent pour tirer parti du prestige que l’Empire exerçait toujours sur eux. Soit qu’il flattât par des subsides et des titres l’avidité et la vanité des chefs barbares, soit qu’il divisât leurs tribus pour les mieux dominer, soit qu’en les convertissant au christianisme il les fît entrer dans la dépendance de Byzance, le gouvernement impérial étendit sur toutes les frontières son influence et se créa une clientèle de vassaux et de soldats. Cette diplomatie, qui coûta très cher, eut parfois pour effet principal d’allumer les convoitises des Barbares. Pourtant, elle ne devint vraiment dangereuse que lorsque la désorganisation de l’armée lui enleva les moyens de contenir les turbulents vassaux de la monarchie, et, en fait, elle contribua largement à répandre la civilisation byzantine.
LE GOUVERNEMENT INTÉRIEUR. — L’œuvre
LÉGISLATIVE ET ADMINISTRATIVE. — Justinien avait le goût de l’ordre et de la centralisation administrative, et il semble avoir eu aussi une réelle sollicitude pour ses sujets. Il fut donc, dès son avènement, fort préoccupé du fâcheux état de l’administration, de la mauvaise organisation de la justice, des besoins urgents du trésor; par ailleurs, il ne déplaisait pas à son orgueil de continuer la tradition des grands empereurs législateurs. Pour toutes ces raisons, une réforme législative et administrative s’imjiosait.
Dès 528, sous la [irésidence de Tnbomen, une commission fut constituée avec mission de rassembler et de classer, en douze livres, les ordonnances imjiériales de[)uis le temps d’Adrien jusqu’au \ r siècle. De ce travail, rajiidement conduit, sortit le Code Jitslinicn, jiromulgué en 529, et dont une seconde édition, celle qui nous est parvenue, fut donnée en 534. En 530, une autre commission.
également présidée par Tribonien, fut chargée de dépouiller, de résumer et de classer les principaux ouvrages des jurisconsultes romains. En 533, la commission publia le Digeste, qui enfermait en 50 livres la quintessence de la jurisprudence romaine et qu on appela également pour cette raison les Pandectes (le livre qui contient tout) . En cette même année 533, Justinien fit rédiger, à l’usage des étudiants en droit, un manuel en quatre livres, sur le plan des Institutes de Gaïus, et qui reçut de même le nom d'Institutes.
Avec les Novelles, ou ordonnances impériales émises au cours du règne, se trouva constitué le vaste ensemble connu sous le nom de Corpus juris ciodis.
Malgré les défauts incontestables qu’entraîna la hâte du travail, malgré les répétitions et les contradictions, malgré les résultats déplorables aussi que produisit la mise en pièces des chefs-d’œuvre de la jurisprudence romaine, peu à peu condamnée, par là, à l’oubli, ce fut une très grande œuvre. Un esprit nouveau passa dans cette législation : l’esprit chrétien d’humanité pénétrant la rigueur antique du droit romain. De plus, c’est du droit justinien, conservé à Byzance et venu de là en Occident, qu’est née, avec la conception de l’État, la théorie du droit moderne qui gouverne encore les sociétés de notre temps.
Pour fixer les principes de la réforme administrative, Justinien promulgua, en avril 535, deux grandes ordonnances, où il traça à ses fonctionnaires les devoirs nouveaux qu’il prétendait leur imposer, leur prescrivant d’avoir, comme il le répète sans cesse, « les mains pures » et de gouverner les sujets « paternellement ». En même temps, par une série de mesures particulières, il s’efforça, au cours des années 535-536, de simplifier les rouages administratifs en diminuant le nombre des provinces et de rendre plus forte l’autonomie locale et l’autorité centrale en réunissant, dans toute une série de circonscriptions, les pouvoirs civil et militaire. La réorganisation de l’administration judiciaire et de la police de Constantinople compléta ces dispositions. Enfin, un grand élan donné aux travaux publics multiplia partout les routes, les ponts, les aqueducs, les citernes, et amena dans tout l’Empire un merveilleux embellissement des cités.
Justinien, selon son habitude, fut très fier de sa réforme; mais, malgré ses bonnes intentions, l’œuvre administrative qu’il avait tentée échoua, et le règne se passa à combattre les vices qu’il s’était flatté de supprimer. C’est que l’empereur lui-même, dans le constant besoin qu’il avait d’argent pour ses guerres, ses constructions, sa diplomatie, son luxe, fut le premier à donner l’exemple de l’oppression, à multiplier les impôts nouveaux et à en exiger la rentrée impitoyablement; et, d’autre part, pour avoir l’argent qui lui était nécessaire, il dut tolérer toutes les exactions. Ainsi la tyrannie fiscale devint épouvantable, la justice demeura vénale et corrompue, les fonctionnaires continuèrent à voler ouvertement, et l’invasion ennemie, dit un contemporain, « semblait moins redoutable que l’arrivée des gens du fisc ». C’était l’avortement total de la réforme administrative.
LA POLITIQUE RELIGIEUSE. — La politique religieuse de l’empereur fut une autre cause de troubles.
Justinien, comme tous les empereurs de Byzance, considérait que le premier devoir d’un prince chrétien était de défendre la foi orthodoxe et d’assurer l’unité dans l’Église; en échange de cette protection, il réclamait sur l’Église une autorité absolue.
Les circonstances lui rendirent souvent difficile l’établissement d’une ligne de conduite constante et ferme. Désireux de maintenir le bon accord avec la papauté, il promulguait, d’une part, les lois les plus sévères contre les hérétiques; mais, d’autre part, les monophysites de Syrie et d’Égypte étaient trop nombreux jiour qu’il ne fût point nécessaire de les ménager, et Théodora les protégeait
L’EMPIRE ROMAIN D’ORIENT — I5I
ouvertement. Assez souvent embarrassé entre le pape et l’impératrice, Justinien, clans son désir de trouver un terrain d’entente, pratiqua une politique parfois incohérente et contradictoire.
La venue du pape Agapit à Constantinople et le concile qu’il y présida, en 536, semblèrent arrêter d’abord les progrès de l’hérésie monophysite. Mais bientôt Justinien rendait sa faveur aux hérétiques. Il laissait se reconstituer en Orient l’Église jacobite (543) , engageant, dans l’espoir de satisfaire les dissidents, la longue querelle des « Trois chapitres », ainsi nommée parce qu’elle eut pour point de départ la condamnation de trois ouvrages approuvés au concile de Chalcédoine, et qui semblaient entachés de nestorianisme (543) . On se flattait, en « épurant » ainsi le concile de 450, de le rendre acceptable aux monophysites. Pour obtenir l’adhésion de la papauté, l’empereur fit enlever Vigile de la Ville éternelle (545), et le pontife, transporté à Constantinople, confirma, par la Judicalum de 548, les décisions de Justinien. Soutenu par l’Église d’Occident, le pape se ressaisit, et, malgré les brutalités de l’autorité impériale, il refusa de participer aux débats du concile œcuménique de 553. Pourtant, il dut adhérer, par les Constitutions de 534, aux condamnations qu’avait prononcées le concile, humilier la papauté devant la toute-puissance de l’empereur. Mais l’Occident persista dans la résistance, et le seul résultat de la politique de Justinien fut de jeter dans le schisme une partie de l’Église d’Afrique et d’Italie, sans satisfaire pleinement les monophysites, ni même rendre la paix à l’Orient.
LA FIN DU RÈGNE DE JUSTINIEN. — D’ailleurs,
malgré la magnificence apparente du règne, malgré l’éclat littéraire que lui donnèrent des historiens comme Procope ou Agathias, malgré la gloire artistique surtout dont le para la construction de Sainte- Sophie (532-537) et des Saints- Apôtres à Constantinople, ou de Saint-Vital de Ravenne, sa fin fut triste. Au point de vue économique, l’Empire, d’abord enrichi grâce aux efforts de Justinien pour développer le commerce et l’industrie, s’appauvrit à cause de l’outrance de la réglementation et du poids croissant des impôts. Au point de vue social, la disparition des classes moyennes et de la petite propriété libre créait un autre péril; à la misère et au mécontentement général s’ajoutait l’affaiblissement de 1 autorité publique. La diminution de l’armée ouvrait, d’autre part,^ la porte aux Barbares. La corruption de l’administration ruinait l’Empire sans fournir au trésor les ressources dont il avait besoin; à la fin du règne, on ne vivait plus que d’expédients. La mort de Justinien fut donc un soulagement universel (565) ; mais, en mourant, 1 empereur vieilli laissait à ses successeurs une lourde tâche : la liquidation de l’œuvre colossale qu’avait entreprise son ambition grandiose et démesurée.
LES SUCCESSEURS DE JUSTI¬ NIEN (565-610). — Les successeurs de Justinien : Justin II, son neveu (565-578).
Tibère (5 78-582), Maurice (582-602), n’étaient point de taille à suffire à cette tâche. Pourtant, généraux énergiques, tous trois comprirent que la diplomatie ne pouvait à elle seule écarter les périls qui menaçaient en Orient la monarchie; aussi, sans négliger l’Occident, où en ce moment même l’invasion lombarde enlevait à l’Empire la moitié de l’Italie (568), ils se bornèrent à défendre du mieux possible, par la constitution des exarchats d’Afrique et d’Italie (vers 585), les conquêtes du règne précédent, et portèrent du côté de l’Orient l’essentiel de leur effort militaire. La guerre contre les Perses, reprise en 572, se poursuivit pendant près de vingt ans, jusqu’au jour où la paix de 581 donna aux Grecs une grande partie de l’Arménie perse.
L’Empire put, dès lors, avoir en Europe une action plus énergique contre les Avars et les Slaves, qui, franchissant le Danube, poussaient les premiers jusqu’à Andrinople (587), les seconds jusque devant Thessalonique. En 600, les Grecs réussirent cependant à rétablir sur le Danube la frontière de l’Empire. L’année suivante, ils avançaient jusqu’à la Theiss, et la monarchie avare semblait fort compromise quand éclata la révolution de 602. Les succes¬
seurs de Justinien n’avaient su en effet ni conjurer la crise financière, ni apaiser le malaise né des querelles religieuses, ni raffermir l’autorité impériale ébranlée. Le mécontentement était grand, surtout dans l’armée, et, en face des factions du cirque redevenues puissantes, de l’aristocratie relevant la tête, de l’Église intervenant dans le contrôle de l’administration, le pouvoir central était faible. Aussi, lorsqu’en 602 l’armée du Danube se souleva et proclama Phocas, un simple centurion, la révolution réussit sans peine. Maurice s’enfuit sans essayer de défendre Constantinople, où l’usurpateur pénétra en maître (24 novembre 602) .
Pendant le règne de Phocas (602-610), la situation s’aggrava. Au dehors, les Perses, reprenant l’offensive, conquéraient la Syrie, la Mésopotamie, l’Asie Mineure; en 608, ils étaient à Chalcédoine. en face de Constantinople. Au dedans, le régime de terreur par lequel se maintenait l’empereur soulevait les révoltes et les conspirations. Les factions s’agitaient dans la capitale; en Afrique, l’exarque Héraclius prenait une attitude inquiétante. Dans le désarroi général, l’Empire réclamait un sauveur. Il vint d’Afrique ; en 610, Héraclius, le fils de l’exarque, s’embarquait pour Constantinople; sans peine, il s’empara de la capitale, fit mettre Phocas à mort, et, le 5 octobre 610, dans Sainte-Sophie, ceignit la couronne impériale.