II. ORGANISATION DE LA COMMUNAUTÉ MUSULMANE
MAHOMET. — Au commencement du\ ir siècle, La Mecque formait ce qu’on a apjrelé une république marchande; les affaires y étaient entre les mains d’armateurs de caravanes, qui avaient pour centre un édifice sans prétention architecturale, un simple bloc sur base rectangulaire, la Ka’ba ou « cube ». Les pèlerins s’y livraient a des rites dont la plupart ont été conservés par l’islamisme, qui en a oublié la signification : ils tournaient autour de l’édifice sacré, trois fois en sautillant, les quatre autres fois au pas de [irocession ; ils baisaient la pierre noire (c’était probablement un aérohthe encastré dans le mur) ; ils dégustaient l’eau de la source de Zemzem. Ce temple avait été autrefois entouré d’arbres, sans
LES ARABES ET LTSLAiMlSME
doute des palmiers, que Qoçayy avait fait raser malgré la superstition qui s’attachait aux environs immédiats du lieu sacré.
Qoçayy paraît s’être rendu maître de La Mecque et avoir réorganisé les rites du pèlerinage. Ce Qoçayy appartenait au clan des Qoréïchites. ’Abd-el-Moltalib, grand-père de Mahomet, est resté célèbre pour avoir retrouvé la source de Zemzem ; il fit creuser le sol entre les deux pierres debout appelées Isâf et Nâïla; on y trouva deux gazelles d’or que l’on cloua sur la porte du temple, des sabres, des cottes de mailles et les restes d’un ancien trésor. Cette découverte l’enrichit, en même temps qu’elle était un bienfait pour les Mecquois, réduits à l’eau des citernes.
’Abd-el-Mottalib eut dix-huit fils et filles, parmi lesquels ’Abdallah, qui fut le père de Mahomet par son mariage avec Amina bent Wahb, fille du chef de la famille des Banou-Zohra.
Au retour de la caravane de Syrie, ’Abdallah, qui était de com.plexion faible, tomba malade à Médine et y mourut à l’âge de trente ans. Il était pauvre; sa fortune se composait d’Omm- Aïman, esclave abyssine, de cinq chameaux et de quelques têtes de menu bétail. Amina était veuve quand elle mit au monde le futur prophète : elle éleva son fils jusqu’à l’âge de six ans; puis, en revenant de Médine, elle tomba malade et mourut à son tour. C’est au grand-père, ’Abd-el-Mottalib, qu’incombait le devoir de prendre soin de l’enfant; mais il était âgé et ne tarda pas à succomber.
L’enfant avait alors de huit à dix ans. Son oncle, Abou-Tâlib ’Abd-Manât, le père d”Ali, entreprit de l’élever, bien qu’il fût luimême pauvre et chargé d’une famille nombreuse.
Mahomet, dont la naissance semble pouvoir être fixée à l’an 570, passa son enfance à La Mecque, sans autre occupation que de faire paître, sur les maigres plateaux qui entourent la ville, les troupeaux de ses parents. Quand il eut l’âge d’homme, il fut remarqué par Khadîdja, fille de Khowéïhd, alors veuve ou divorcée, et de vingt ans plus âgée que lui; elle était riche et expédiait chaque année une caravane en Syrie. Cette union fut heureuse; Mahomet conserva toujours pour elle le plus grand respect et la citait volontiers comme modèle; c’est d’elle qu’il eut le seul enfant qui laissa une descendance, sa fille Fâtima, ancêtre, par son mariage avec ’Ali, fils d’Abou-Tâlib, de tous les séyyids ou chérifs qui pullulent actuellement sur le sol musulman.
Cette partie de la vie du futur prophète reste obstinément obscure. Deux faits, toutefois, paraissent certains : ses longues stations dans la montagne avaient favorisé chez lui le développement d’un état contemplatif, et les questions religieuses le préoccupaient déjà; il semble, en outre, avoir été en relations avec des chrétiens établis à La Mecque, tel ce charpentier copte qui prêta le concours de son art pour bâtir un toit à la Ka’ba avec les bordages enlevés à un navire grec échoué dans la mer Rouge. Ces chrétiens étaient sans doute fort peu instruits de leur religion et n’avaient guère que des livres apocryphes : de là les divergences depuis longtemps cons-
La Mecque. — La Ka’ba, recouverte de son voile noir. État actuel.
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Le désert d'Arabie.
tâtées entre les récits du Qoran et ceux de l’Ancien et du Nouveau Testament.
C’est dans ce milieu que Mahomet conçut l’idée de rétablir la religion monothéiste dans sa pureté primitive et de retirer ses compatriotes du pol3'théisme où ils se complaisaient. Il avait l’habitude de se livrer à des retraites sur le mont Hirâ, près de La Mecque : cette habitude lui venait probablement de relations, assez obscures, avec des ascètes appelés hamf, qui semblent n’avoir été ni chrétiens ni juifs, mais avoir pratiqué une « religion d'Abraham » que Mahomet se vanta plus tard d’avoir reconstituée. Au cours de cette partie ascétique de sa vie, le mari de Khadîdja se sentit envahi par un sourd malaise : il songea d’abord à l’emprise d’un djinn, à la façon des poètes d’alors, qui attribuaient leurs facultés imaginatives à la possession d’un de ces habitants hypothétiques du désert. Mais bientôt il entendit une voix, dans ses hallucinations, celle de l’archange Isrâfil, qui lui parvenait à travers un bourdonnement d’oreilles comparable au bruit sourd de la grosse clochette pendue au cou du chameau en marche. Au bout de trois ans, un autre archange, Gabriel, se montra à lui et lui transmit les révélations de l’Être suprême.
Mahomet eut l’idée de consulter sa femme Khadîdja sur ces apparitions et ces révélations ; celle-ci, inquiète, recourut, dit-on, à un de ses cousins, Waraqa ben Naufal, qui était chrétien. Celui-ci la rassura, lui affirmant que son mari n’était pas en relations avec un démon, mais avec un être supérieur qu’il appelait le grand Nâmoûs. Dès lors, Khadîdja crut en son mari et fut, de ce fait, la première femme convertie à la nouvelle religion. Autour d’elle vinrent se grouper les nouveaux convertis, notamment ’Ali, fils d’Abou-Tâlib, qui n’avait guère plus de dix ans, et Abou-Bekr, notable commerçant, homme respecté parmi les Qoréïchites.
La prédication ne dépassa pas tout d’abord un petit cercle d’intimes, puis elle devint publique ; des jeunes gens, des gens du peuple vinrent l’écouter, beaucoup par distraction (les amusements devaient être rares à La Mecque) , quelques-uns par conviction. Bientôt, les chefs de La Mecque craignirent de voir l’autorité du prédicateur s’étendre sur la foule et balancer la leur; en outre, ils se sentaient touchés dans leurs croyances; on se moqua d’abord de Mahomet; on le menaça ensuite; on détacha de lui la plupart de ses adhérents et la majorité de la population; mais il échappa à toute sanction, grâce à son oncle Abou-Tâlib. Une lois cependant un groupe de Qoréïchites voulut l’étrangler : Abou-Bekr le sauva, laissant dans la lutte une partie de sa barbe. La conversion de son autre oncle Hamza et celle d”Omar, fils d’el-Khattâb, le mirent enfin à l’abri des violences.
Vers l’an 619, Khadîdja mourut et Mahomet se hâta de conclure avec ’Aïcha, fille d’Abou-Bekr, un mariage qui ne fut consommé que plus tard. Le Prophète, qui voyait diminuer le petit nombre d’auditeurs qu’il avait réussi à rassembler, trouva chez les pèlerins de Médine, qui accouraient à la Ka’ba, des oreilles plus disposées à l’écouter : la fréquentation de l’importante colonie juive établie de longue date à Yathrib (c’est l’ancien nom de Médine) avait induit ces Arabes à admettre l’existence de prophètes, idée étrangère à l’ancien polythéisme, et ils reconnurent cette qualité à Mahomet. A leur retour, ils décidèrent de l’attirer à Médine et de se placer sous ses ordres : le serment d’el-’Aqaba scella le pacte, et Mahomet quitta La Mecque pour la cité de Yathrib, qui devint la ville par excellence (Médine) . L’émigration de Mahomet (l’hégire) marque le commencement de l’ère musulmane (622) . Les adeptes du Prophète suivirent son exemple ; ils furent désignés sous le nom de mohâdjir (émigrés) et les prosélytes qu’il trouva sur place sous le vocable d’ançôr (auxiliaires).