V. LES ABBASSIDES DE BAGDAD
LE KHALIFAT DES ABBASSIDES. — Abou’l-Abbâs poursuivit d’une haine farouche tous les membres de la famille d’Oméyya, dont l’unique survivant alla en Espagne fonder une nouvelle lignée de khalifes. Il avait choisi pour capitale Anbâr, sur l’Euphrate : c’est là qu’il mourut à trente ans, en 754, après avoir proclamé pour successeur son frère Mançour.
Le premier soin du nouveau khalife fut de se débarrasser, par un assassinat, d’Abou-Moslim, artisan de la fortune de sa famille, mais dont il redoutait l’ambition. Les Barmékides fournirent à l’Empire des administrateurs remarquables. Les finances furent réorganisées; le service de la poste à cheval, développé et perfectionné, renseigna le pouvoir central sur ce qui se passait dans les provinces. Les routes de La Mecque virent leur sécurité garantie par une série de postes fortifiés : les canaux de la Mésopotamie furent réparés et entretenus. La grammaire arabe commença d’être étudiée à Koûfa et à Baçra. En 762, Mançoûr fonda Bagdad, sur les bords du Tigre, non loin des ruines de Ctésiphon, la vieille capitale des Sâsânides.
Hâroûn-er-Rachîd (786-809) se débarrassa, dans des circonstances tragiques et mal connues, des Barmékides, qui occupaient les principaux postes administratifs et dont l’influence lui portait ombrage. 11 entendait gouverner directement. Prince tranquille et pieux, il fit sept fois le pèlerinage de La Mecque.
L’empire créé par les Oméyyades commençait à se disloquer; ses possessions occidentales lui échappaient; un petit-fils de Hichâm, passé en Espagne, y avait greffé une branche de la dynastie des Oméyyades; Idrîs, ’Alide de la descendance de Hasan, s’était rendu indépendant au Maroc; Ibrâhîm ben el-Aghlab, nommé au gouvernement de la Tunisie, y fonda la dynastie indépendante des Aghlabites; la
(Il Voir le chapitre sur la formation de l’État espagnol (livre V).
.\loSQUKt DE Médine. La coupole, à gauche, marque l’emplacement du tombeau de Mahomet. État actuel.
LES ARABES ET LTSLAMISME
Perse était agitée par des révoltes; enfin, le Khorassan se souleva, mécontent des exactions de son 'gouverneur : Hâroûn se mit en campagne pour le soumettre, mais arrivé à Toûs (l’actuelle Méchehed) , il tomba malade et mourut (809) . C’est sous son règne que Charlemagne, après Pépin le Bref qui en avait donné l’exemple en 765, envoya à Bagdad deux ambassades (797 et 801) dans le désir de s’allier avec les Abbassides pour lutter contre les empereurs de Byzance alors iconoclastes et appuyer l’autorité temporelle des papes. Ce qui a rendu son nom populaire, c’est qu’il est le héros d’un grand nombre des contes des A/i//e et une nuits.
Emîn régna à peine cinq ans (809-813). Son frère Ma’moûn, qui avait poursuivi contre lui une guerre à mort, fit un coup d’État en donnant sa fille en mariage à un descendant d’ ’Ali, l’imâm Rida, qu’il déclara héritier présomptif, substituant la couleur verte des Alides à la couleur noire des Abbassides. Ce fut un soulèvement général; les habitants de Bagdad proclamèrent khalife Ibrâhîm, fils d’el- Mahdî ; l’Égypte se déclara indépendante; l’Adherbaïdjan tomba entre les mains de Bâbek, chef de la secte communiste des Khorrémites. .Ma’moûn se mit à la tête de l’armée, se débarrassa de son ministre Fadl ben Sahl en le faisant assassiner, tandis que l’imâm Ridâ mourait d’indigestion pour avoir mangé trop de raisins. Le khalife, rentré à Bagdad, y rétablit les drapeaux noirs. Il mourut en 823 à Tarsoûs, au moment où il songeait à reprendre la guerre avec l’Empire grec. Il avait des tendances rationalistes, et il adopta les opinions des Mo’tazilites (827) sur le caractère créé du Qoran, alors que, dans la théologie orthodoxe, le Livre sacré, étant la parole même de Dieu, est incréé. D’autre part, l’étude de la philosophie grecque fut mise à la mode et les principaux traités classiques sur la matière furent traduits du syriaque en arabe.
Mo’taçim (833-842) transporta sa résidence à Sâmarrâ, au nord de Bagdad, pour échapper aux émeutes fréquentes qui troublaient la capitale. Il s’y entoura d’une garde particulière, formée d’esclaves turcs et berbères. Les premiers surtout, amenés de l’Asie centrale par des expéditions qualifiées de guerre sainte, mais qui étaient en réalité des entreprises de brigandage semblables à celles qui, tout près de nous, désolèrent l’Afrique centrale, avaient été achetés sur les marchés par les khalifes; ceux-ci s’en entourèrent, comptant sur leur endurance, leur obéissance, leur discipline. Mo’taçim fit construire pour eux de vastes casernes dans le voisinage de sa nouvelle résidence ; quand un de leurs chefs s’élevait trop haut, on le faisait disparaître sous couleur d’hérésie. Ces exécutions n’empêchèrent pas les esclaves turcs enrégimentés de se transformer en prétoriens; les tragédies de palais se multiplient. A la mort de Mo’taçim (842), son fils, Wâtheq, lui succéda et continua les traditions scientifiques de Ma’moûn; mais le frère de Wâtheq, Motawakkil, fut assassiné par deux officiers turcs (861).
Le khalife n’a plus, dès lors, que l’ombre du pouvoir. Mosta’în est emmené à Bagdad par les mêmes officiers, fuyant devant une rébellion de leurs congénères ; Mo’tazz, fils de Motawakkil, voulant s’appuyer sur les Berbères, est fait prisonnier par les Turcs et périt en prison; Mohtadi est assassiné par des Turcs ivres; Mo’tamid, seul, régna vingt-deux ans (870-892), grâce à l’énergie et à l’habileté de son frère Mowaffaq, qu’il avait pris pour ministre; celui-ci, après treize ans de luttes, réduisit la révolte des nègres de Zanzibar établis sur les alluvions du Chatt-el-’Arab et sauva la capitale de l’entreprise de Ya’qoûb, fils de Léïth, fondateur de la dynastie des Çaffârides de Perse, campé sur le Tigre, près de Wâsit. L’Égypte était indépendante sous Ahmed ben Touloun.
Mowaffaq mourut de maladie en 891, et son frère fut emporté par une indigestion l’année suivante.
LA FIN DU KHALIFAT ABBASSIDE. — LES ÉMIRS EL-OMARA. — Le pouvoir temporel des Abbassides n’existait plus. Leurs ministres gouvernaient seuls, et les provinces échappaient les unes après les autres à leur autorité. Leur chancellerie délivrait, moyennant finances, des diplômes d’investiture aux anciens gouverneurs devenus indépendants, et ces diplômes légitimaient, aux yeux des populations, l’état de fait consécutif à de véritables révoltes.
A la mort d’Abdallah el-Mortadi, qui ne régna qu’un jour (908) , furent créés le titre et la fonction d’ émir-el-omarâ : le pouvoir appartint en réalité à cet « émir en chef », et le ministre, dont le poste fut bientôt supprimé, ne jouissait d’aucune autorité.
Les trois fils d’un condottière du Tabaristan, un certain Boûyè, d’abord simples pêcheurs, s’étalent mis au service de Merdâwidj, le Ziyâride, qui cherchait à rétablir le royaume des Sâsânides; mais ils secouèrent le joug et occupèrent la Susiane. Le khalife, éperdu, fait appel tantôt aux Hamdânides d’Alep, tantôt au Turc Touloun,
Mosquée d' 'Omar, à J érusalem. Ci.. Cihjî,skau-1''laviess.
tantôt au gouverneur de l’Égypte; c’est la guerre civile; un des fils de Boûyè, Ahmed, ayant pris Bagdad, devint, avec le titre de sultan, le maître du khalifat (945) . Le pouvoir effectif appartint à une dynastie iranienne, de religion chi’ïte.
Nâçir-ed-Daula le Hamdânide, après avoir lutté contre les Bouïdes, s’était taillé dans le nord de la Syrie une principauté éphémère nominalement vassale du khalife. C’est à son frère, ’Ali, qu’était échue la tâche de défendre les frontières contre les Byzantins; mais ceux-ci, bien commandés, avaient repris Naçîbîn et Ras-el-Aïn, dans la haute Mésopotamie (943) ; et Nicéphore Phocas, plus tard empereur, s’empara d’Anazarbe en Cilicie, de Marach et enfin d’Alep (962).
L’entrée en scène des Seldjouqides fit disparaître l’hégémonie des Bouïdes, l’ascendant de la Perse sur le khalifat et l’influence du chi’ïtisme. Toghrul-beg prend Bagdad (1055); Malak-Châh s’empare de Damas (1076). Une branche de la même famille enlève définitivement l’Asie Mineure aux Grecs et fonde à Qonya une dynastie qui se maintint jusqu’à la fin du XIlT siècle. Les khalifes se succèdent sans gloire. A la faveur des luttes qui marquèrent la fin du pouvoir des Seldjouqides, ils reprennent quelque peu d’autorité sur leur capitale et ses environs immédiats, mais après la prise de Bagdad par les Mongols, le dernier Abbasside, Mosta’çim, fut mis à mort avec la plus grande partie de la population (1258).