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CHAPITRE PREMIER

ORMATION GÉOLOGIQUE. — L’Égypte est née, et elle vit encore, d’un accident survenu dans la géographie physique du nord-est de l’Afrique.

L’immense Sahara, fond marin de l’époque pliocène, dont un soulèvement a fait un plateau désertique, pousse ses roches arides et ses sables mouvants vers les rivages de la Méditerranée et de la mer Rouge. Rien, sauf peut-être de pauvres oasis, n’interromprait aujourd’hui la désolation de ces solitudes salées, qui s’abaissent insensiblement vers la mer, si le Nil, se frayant à l’époque quaternaire un passage vers le nord, n’avait creusé dans le désert une faille profonde, qu’il a tapissée de ses alluvions et au sortir de laquelle, de l’excédent accumulé de son limon, il a construit, presque au ras de la mer, une plaine fertile. Cette vallée et ce « Delta » insérés en pleine aridité, voilà toute l’Égypte : suivant le mot tant de fois cité d’Hérodote, elle est vraiment « un don du Nil ».

LE NIL ET SON RÉGIME. — Le Nil, créateur et père nourricier de l’Égypte, prend sa source sous l’équateur, dans les lacs Victoria et Albert-Nyanza. Il coule vers le nord et reçoit à gauche le Bahr-el-Gazal, qui draine les régions marécageuses du « Pays des Rivières »; il prend alors le nom de Nil Blanc. Puis, sur sa droite, il se grossit du Bahr-el-Azrak, ou Nil Bleu, et de l’Atbara, qui descendent tous deux des montagnes neigeuses de l’Abyssinie. Le Nil possède, dès lors, la plénitude de ses eaux, et,

jusqu’à son embouchure, il ne recevra plus aucun affluent. Rencontrant le terrain gréseux, parsemé de bancs de granit, de la Nubie, il franchit cet obstacle en décrivant deux grandes courbes, conjuguées en forme d’S, à travers une vallée étroite, laborieusement usée dans la roche dure, et barrée jusqu’à six fois par des seuils résistants, qui déterminent dans le cours du fleuve des rapides, ou, comme disaient pompeusement les Anciens, des « cataractes ». Le dernier obstacle forcé, vers le 24® degré, le Nil tombe en terrain calcaire, et sa vallée prend rapidement un aspect nouveau: la masse des eaux qui, aux époques de formation du continent, y tourbillonnait à pleins bords a érodé comme à l’envi cette roche tendre; elle s’y est creusé un ht plus large où, au sortir du long couloir nubien, elle s’est étalée complaisamment. Aujourd’hui que le fleuve diminué se fraye un passage à travers la couche grasse de ses alluvions, il coule dans une vallée dont la largeur moyenne est de 1 5 kilomètres et qui est bordée à l’ouest par la muraille verticale de la chaîne lybique, à l’est par les falaises plus découpées de la chaîne arabique. Le Nil ne suit pas l’axe médian de cette vallée: il baigne, à l’est, le pied de la chaîne arabique et, encombré d’jles et de bancs de sable, il envoie dans la plaine une multitude de canaux : le principal, le Bahr-Yousouf, qui se détache à hauteur du 26® degré, côtoie la chaîne lybique, pénètre, vers le 29® degré, par une faille de la montagne, dans une dépression, le Fayoum, dont il alimente le lac, le Birket-el-Keroun, et, vers le 30® degré, rejoint le grand Nil au moment où celui-ci, quittant la vaMée pour pénétrer

2 — l/oill l'.NiT CI.ASSIQUl’.

dans l’immense plaine triangulaire du Delta, se divise en une multitude de branches, parmi lesquelles les Grecs avaient distingué « les sejit bouches du Nil ». En réalité, les bouches du Nil se réduisent à deux principales : la bouche Canopique qui, longeant les derniers contreforts de la muraille lybique, se jette dans la mer au nord-est d’Alexandrie, et, à l’opposé du Delta, la bouche Pélusiaque qui, Iiarallèle aux hauteurs arabiques, suit leur extrême prolongement jusqu’à la naissance de la côte de Syrie.

Le régime du Nil est commandé par ses origines. Les pluies équatoriales de février et la fonte des neiges au printemps, dans les montagnes de l’Abyssinie, déterminent la crue annuelle fameuse sous le nom d’ « inondation ». Le premier flot entraîne la végétation [larasite des marécages du « pays des Rivières » et, coloré par elle, il arrive en Égyiite au début de juin sous le nom de « Nil Vert ». Ce iihénomène dure à peine quelques jours et marque le début de la crue. Le « Nil Rouge » lui succède, qui doit son nom à la teinte de sang du limon ferrugineux que les premières eaux de l’inondation portent en susjiension. La crue bat son plein vers le I 5 juillet : on romiit alors les digues, et l’Égypte, couverte d’eau trouble, des racines de la chaîne lybique aux premiers escarpements de la chaîne arabique, présente l’asiiect d’un immense lac, d’où émergent les villages et les chaussées surélevées qui les relient. L’inondation atteint son maximum au milieu de septembre: elle commence à décroître au début d’octobre et, en décembre, le fleuve est rentré dans son ht normal.

CLdMAT. — L’Égypte actuelle jirésente à ses extrémités deux climats nettement tranchés : celui du Delta où il pleut quelcjuefois, environ vingt fois l’an, — et celui du Saïd où il ne jileut jiresque jamais. Entre les deux s’échelonnent tous les climats intermédiaires. Si, aujourd’hui, malgré ces pluies, l’inondation, qui fertilise

le sol de son limon en même temps qu’elle l’imbibe d humidité, est encore si nécessaire à l’Égypte que tout ce qu’elle ne touche pas est condamné à l’aridité, à plus forte raison l’Égypte antique, qui ne connaissait qu’un climat, le climat du Said, voyait sa vie entière dépendre d’une heureuse crue du Nil. De l’Ancien Empire aux Ptolémées, l’insuffisance de la crue du Nil a toujours valu à l’Égypte des années de famine, dont les documents ont parfois conservé la mention : de là le soin jaloux avec lequel, à toutes les époques, l’administration pharaonique et les particuliers euxmêmes ont veillé à l’entretien et au développement de ces réseaux de canaux, qui devaient permettre d’utiliser jusqu’à la dernière goutte de l’eau fertilisante.

FLORE ET FAUNE. — Un pays soumis à un tel régime d’inondations périodiques et prolongées, avec des alternances de sécheresse absolue, est peu propice au développement de la flore : les parties marécageuses se couvrent de [riantes aquatiques et les parties asséchées de buissons appartenant aux espèces les plus résistantes. A part donc les plantes aquatiques, comme le lotus et le papyrus, la flore proprement dite est descendue dans la vallée du Nil avec l’homme, dont le labeur seul l’y maintient. C’est lui qui a apporté d’Asie le froment, l’orge, l’olivier, le pommier, l’amandier, la vigne et le figuier; d’Afrique, le sycomore, le dattier, l’acacia et le palmier doum. L’antiquité égyptienne pratiquait la culture maraîchère, et elle estimait surtout les oignons, les poireaux et les asperges.

La faune naturelle de l’Égypte est, elle aussi, une faune de marécages : crocodiles, hippopotames, rhinocéros, éléphants; les abords du désert, moins arides qu’aujourd’hui, étaient hantés par les grands fauves, lions et léopards, et par toutes les variétés d’antilo[)idés, ainsi que par les chacals et les hyènes. L’homme a amené avec lui les animaux domestiques : bovidés d’espèces variées, chèvres, ânes et moutons. Le chameau et le cheval n’ont été introduits dans la vallée du Nil qu’au Nouvel Empire, vers le XVI'' siècle avant notre ère.

ETHNOGRAPHIE. ■ — Tels qu’ils sont figurés sur les monuments, les Égyptiens (I) semblent congénères des races blanches de l’Afrique du nord-ouest (Berbères, Lybiens, etc.) . A ce premier fond de population se mêlèrent, à des époques qu’il est impossible de préciser, des éléments sémites descendus d’Asie. L’apport de populations noires venues du sud semble avoir été nul aux époques les plus anciennes.

Avec des différences d’affinement chez les personnages de race, d’empâtement chez les fonctionnaires qui exerçaient une profession sédentaire, ou des déformations chez les paysans et les artisans, le type égyptien, tel qu’il apparaît dès le début de l’époque historique, présente, en général, une silhouette élancée, aux épaules larges, aux hanches effacées, aux membres nerveux, bien musclés, et dont les extrémités sont à la fois fines et longues. La tête est courte, le visage ovale; le nez, droit ou aquilin, est assez fort et la bouche, bien fendue, est ourlée de lèvres charnues, nettement dessinées. Le teint se nuance du rose tendre au brun cuivré, suivant l’ardeur et la fréquence des morsures du soleil; les anciens Égyptiens, dans l’enluminure stylisée de leurs monuments, réduisaient ces différences à l’unité et prenaient le parti de peindre uniformément en ocre rouge le nu des hommes, que leurs travaux exposaient au hâle, tandis que les femmes, retenues la [dupait du temps dans l’ombre fraîche des maisons, devaient à leur carnation plus claire le privilège d’être coloriées en ocre jaune.

Au moral, l’Égyptien était d’un caractère paisible, plus méditatif qu’actif, plus artiste que guerrier, gai, sans souci du lendemain et porté par tempérament à se montrer indulgent envers luimême comme envers autrui.

OCCUPATION DE LA VALLÉE. — La pénétration des Égyptiens dans la vallée fut progressive, et elle eut le caractère d’une conquête en règle sur une nature hostile. Débouchant des maigres pâturages, qui couvraient alors le désert, par les ouadys descendant dans la vallée, ils s’installèrent en des endroits que le Nil, d’un étiage plus élevé alors qu’aujourd’hui, fertilisait sans les rendre marécageux : les villes les [ilus anciennes, Hiéraconpolis, Abydos et Memphis, sont ainsi situées à mi-côte du [ilateau aride, au-dessus des terres cultivées, et elles sont aujourd’hui recouvertes par les sables envahissants du désert. Ce fut de ces quartiers généraux, échelonnés du sud au nord le long de la falaise, que partirent les équipes de travailleurs anonymes qui, pendant des générations, assé-

(I) Les Hébreux les faisaieni venir d'Asie, el les Grecs des plateaux éthio[)iens.

L’ÊGYPTE - 3

Les pyramides et le sphinx. — Le Sphinx, rocher taillé de 20 mètres de hauteur, est 1 image de Chéphren,

le constructeur de la seconde pyramide.

(’l. Braun.

chèrent patiemment la vallée et le Delta par des canaux de drainage, défrichèrent la jungle, détruisirent les animaux féroces, fondèrent des villes dans les districts conquis et, petit à petit, créèrent une Égypte habitable pour l’homme.

GÉOGRAPHIE POLITIQUE. — Cette Égypte, dont le travail humain avait fait un paradis terrestre, commençait vers le sud à la première cataracte, qui, de temps immémorial, marquait la limite de la Nubie : Syène (Assouan) était le poste égyptien qui montait la garde sur cette frontière. Si l’on descendait le cours du Nil, on trouvait, vers le 25'“ degré et sur la rive gauche, Behedet (Edfou) , célèbre par son temple d’Horus (renouvelé par les Ptolémées) , et, plus à l’écart, à la limite du désert, Hiéraconpolis, la capitale du royaume préhistorique du sud ; à l’approche du 26*^ degré, on admire aujourd’hui sur les deux rives les ruines gigantesques de ce qui fut Thèbes aux cent portes; un peu au nord, sur la rive gauche, perdue dans les sables, Abydos, la ville sainte d’Osiris, qui se glorifiait de posséder le tombeau du dieu; vers le 27® degré et sur la même rive gauche, Siout, l’ancienne Lycopolis, ville d’Anubis, et un peu avant le 28® degré, Achmouneïn, qui fut Hermopolis, la cité de Thot; dans le Fayoum, Crocodilopolis, qui devint la ville grecque d’Arsinoé.

La Basse-Égypte commençait à la pointe du Delta, un peu avant Memphis; le site de cette ville, bâtie sur la rive gauche à mi-côte du plateau désertique, est complètement envahi aujourd’hui par les sables. Les cités les plus célèbres du Delta, qui jouèrent chacune à son heure un rôle dans l’histoire de l’Égypte, furent Héhopolis, au nord du Caire actuel et comme lui sur la rive droite, capitale du culte solaire en Égypte; plus au nord encore, Bubaste, ville de la déesse chatte et capitale de la XXII® dynastie, et Busiris, le lieu d’origine probable du culte d’Osiris; puis, aux approches de la mer ; Sais, célèbre par le cuite de la déesse Neith et d’où sortit la XXV'I® dynastie; Bouto, qui fut capitale du royaume préhistorique du nord; Mendès, où l’on adorait un dieu bouc; Tanis, qui fut tour à tour, dès l’antiquité, florissante et abandonnée, et enfin, à la frontière même de Syrie, le camp retranché de Péluse.

APERÇU HISTORIQUE. — La chronologie générale de l’histoire égyptienne a subi de nombreuses variations. Après avoir longtemps admis une chronologie très longue, la majorité des égyptologues se rallie aujourd’hui à une chronologie plus brève, qui placerait le premier roi d’Égypte, Menés, aux environs de 3300 avant notre ère.

Avant Menés, et sans doute à partir de l’invasion des « Compagnons d’Horus », qui remonte au cinquième millénaire, l’Égypte était divisée en deux royaumes ; un royaume de Haute-Égypte, de civilisation plus fruste, dont la capitale était Hiéraconpolis, et un royaume de Basse-Égypte, dont le centre était Bouto : ce fut ce royaume, plus policé, qui dota l’Égypte de ses dieux et du calen¬

drier que ses astronomes avaient établi en observant le lever héliaque de Sirius, vers 4241 avant notre ère. Menés, roi de la Haute- Égypte, conquit vers 3300 le royaume du Delta et fonda une nouvelle capitale, Memphis, à la frontière des deux États; le tombeau de Menés et ceux de ses successeurs, les rois des C® et II® dynasties, ont été retrouvés dans la nécropole d’Abydos, capitale du nome thinite, dont ces rois étaient originaires, et où ils continuèrent à résider. Avec la III® dynastie, commença V Ancien Empire (2900- 2200) , dont la capitale effective fut Memphis. La IV® dynastie, dont le fondateur, Snéfrou (vers 2840) , est célèbre pour avoir exploité les mines de cuivre du Sinai, vit l’apogée de cette période de l’histoire égyptienne avec les constructeurs des grandes pyramides de Ghizeh : Chéops, Chéphren et Mycérinus. La V" dynastie (vers 2600) continua les mêmes traditions et le titulaire d’une des petites pyramides de Sakkarah, le pharaon Sahourâ, envoya une flotte de haute mer chercher dans le Liban les cèdres nécessaires à ses constructions. Avec la IX® dynastie (vers 2360) , le centre du pouvoir se déplaça vers Héracléopolis, à l’entrée du Fayoum : cette période, qui termina l’Ancien Empire, fut une époque d’anarchie politique, pendant laquelle ce qui restait de pouvoir suprême fut disputé avec des fortunes diverses entre la vieille famille d’Héracléopolis et la jeune puissance qui se levait à Thèbes.

La maison thébaine l’emporta et le fondateur de la XII® dynastie, Amenemhât T® (vers 2000) , restaura dans sa puissance la vieille monarchie de l’Ancien Empire. Cette période de l’histoire égyptienne porte le nom de Premier Empire Thébain, ou Moyen Empire. Ses rois, les Amenemhât et les Sésostris, guerroyèrent en Nubie; entre autres travaux d’utilité publique en Égypte, ils aménagèrent le Fayoum et régularisèrent le régime de son lac, dont les historiens grecs firent le lac Mœris. Le temple funéraire d’Amenemhât III, qui précédait sa pyramide d’Hawara, devint célèbre dans l’antiquité sous le nom de Labyrinthe. Mais, vers I 780, commença, avec la XIII® dynastie, la décadence de ce Premier Empire Fhébain. Des dynasties rivales surgirent simultanément, et l’Égypte divisée fut une proie facile pour l’étranger : les Hyksos, s’infiltrant dans la vallée par descentes successives, finirent, au moins dans le Delta, par y prédominer jusqu’à s’y installer en maîtres avec leurs coutumes et leur religion asiatiques.

La Haute-Égypte résista toujours à la domination étrangère, et elle se rallia autour de la maison thébaine, qui continua ainsi la tradition des pharaons légitimes. La guerre de libération, commencée vers 1630 avec les Seqnenrâ de la XVII® dynastie, s’acheva vers 1580 par la prise du camp retranché d’Avaris : ce dernier refuge des Hyksos tomba au pouvoir d’Ahmosis, le fondateur de la XV'III® dynastie. L’ère qu’inaugura l’expulsion des Hyksos porte dans l’histoire égyptienne le nom de Second Empire Thébain, ou Nouvel Empire. L’Égypte déboida alors de ses frontières et lança ses bataillons à travers l’Asie: le plus grand des conquérants égyptiens, Thoutmosis III (environ 1501-1447), fit pendant son long règne

4 — L'ORILNT CLASSiQLIL

WilHH

Le temple de philæ. —

Le fameux temple d’Isis à

Philæ, rebâti aux époques ptolémaique et romaine, resta la citadelle du paganisme égyptien jusqu au VL siècle de notre ère.

vingt campagnes et poussa jusqu’à l’Euphrate. Aménothès III (environ 1412-1376) organisa l’empire créé par ses prédécesseurs, et sa cour fastueuse devint le centre diplomatique de l’Orient. Mais son successeur Aménothès IV (environ 1376-1362) se désintéressa des questions politiques pour ne s’occuper que de sa réforme religieuse et de sa lutte contre le sacerdoce d’Amon: l’empire de l’Asie échappa alors à l’Égypte. Séti E'' (environ 1320-1300), fondateur de la XIX® dynastie, essaya de le restaurer et, de fait, il rétablit par ses campagnes la suprématie égyptienne sur la Palestine: mais il se heurta à la puissance grandissante des Hittites, avec qui son successeur, Ramsès II (environ 1 300-1 234) , finit après plusieurs expéditions par signer un traité de paix et d’alliance. Si Ménephtah (environ 1234-1225) repoussa une attaque des Lybiens, après lui s’ouvnt une époque de faiblesse politique : seule la grande figure de Ramsès III (environ 1224-1 1 72), qui brisa une invasion asiatique et cantonna les Philistins sur la côte de Palestine, eut quelque relief dans la série des rois fainéants de la XX® dynastie. La XXr dynastie (environ 1 1 00-950) vit une scission de l’Égypte, un grand prêtre d’Amon régnant à Thèbes et un monarque de Basse-Égypte à Bubaste. Sheshenq (environ 974-925), le Sésac de la Bible, Lybien d’origine et fondateur de la XXH® dynastie, rétablit l’unité de l’empire et, sous Roboam, envahit la Palestine et pilla Jérusalem. Piankhi, roi d’Éthiopie, conquit en 728 l’Égypte tout

Lt. l-tTIT IIAIPI.E u'aHOL SIMBEL. ES NUBIE. — Temple souterrain dont la lai •'■tlptrr en plein roc, est ornée des colosses de Ramsès II, qui le dédia

à la déesse Halhor.

entière et y implanta sa dynastie ; l’histoire de ses successeurs est marquée par les premiers démêlés de l’Égypte avec la puissance grandissante de l’Assyrie. Assourbanipal envahit l’Égypte en 668; après une révolte de Tanoutamon, il mit Thèbes au pillage (661) et la détruisit.

Dix ans plus tard, en 651, Psammétique, qu’Assourbanipal avait établi vice-roi d’Égypte, proclame son indépendance, sans que l’Assyrie, ayant à faire face à d’autres révoltes, puisse songer à intervenir. La dynastie qu’il fonde, la XX\’I®, ouvre une ère de prospérité connue dans l’histoire sous le nom d’époque saïte. C’est à ce moment que l’Égypte commence à accueillir les Grecs, qui fournissent des mercenaires aux armées de Pharaon. Le successeur de Psammétique P’’, Néchao (610-594), croit pouvoir profiter de l’agonie de Ninive pour restaurer la domination historique de l’Égypte sur la Syrie. Il envahit la Palestine en 608 et bat le roi de Juda à Mageddo, mais il est lui-même vaincu en 606 à Gharchémis par Nabuchodorosor et rejeté en Égypte. C’est lui qui effectue la percée de l’isthme de Suez en reliant la mer Rouge au Nil par un canal. Psammétique II (593-589) guerroie en Nubie; mais Apriès (589-5 70), reprenant les projets de domination syrienne, intrigue en Phénicie et en Palestine contre Babylone : il n’aboutit qu’à faire assiéger Tyr par Nabuchodorosor et déporter la population de Jérusalem (586) . Un mouvement nationaliste détrône Apriès, trop favorable aux mercenaires étrangers, et lui donne pour successeur Amasis (570-526) : mais l’Égypte devant s’appuyer sur les Grecs pour parer à la menace de la puissance naissante des Perses, les nécessités de la politique d’équilibre amenèrent Amasis à suivre la même ligne de conduite qu Apriès. Il concéda aux Grecs la ville libre de Naucratis, aux portes mêmes de sa capitale. Sais, et il épousa une Grecque, Ladikè de Cyrène. En dépit de ces précautions, sous son successeur Psammétique III, l’Égypte tomba au pouvoir des Perses et fut organisée par Cambyse en satrapie.

Après la bataille d’issus (332), l’Égypte passa aux mains d’Alexandre. Dans le [lartage de l’Empire (323) , elle échut à Ptolémée, fils de Lagus, et la dynastie macédonienne des Lagides gouverna l’Égypte jusqu’à la bataille d’ Actium (31), après laquelle Octave la réduisit en [irovince romaine.

RELIGION. — Hérodote a défini les Égyptiens « les plus religieux d’entre les hommes ».

Leur panthéon comprenait une multitude de dieux, qui régnaient, chacun comme en son fief, dans les principaux sanctuaires de l’Égypte.

C’étaient, pour (lasser rapidement en revue cette géographie divine du jiays : à Sais, la déesse guerrière Neith, dans laquelle les Grecs ont reconnu le jirototype de leur Athéné; à Busiris, Osiris, dieu de la végétation, noyé, disait la plus ancienne légende, dans les flots du Nil et qui, du sein de la terre, continuait à faire germer et verdoyer les plantes; à côté de lui, et de si haute anticjuité qu elle n’était plus attachée à aucun fief et ne recevait en dehors de lui

aucun culte, Isis, l’épouse fidèle, l’Astarté de cet Adonis égyptien; à Bubaste, la chatte Bastet; dans les jungles du Delta, Sekhmet, la déesse lionne; à Héliopolis, le dieu Soleil Atoum, de qui l’on ne sculptait point d’images; à Memphis, le mystérieux Ptah, une façon d’Osiris au crâne rasé de prêtre; à Aphroditopolis, au seuil de la Moyenne-Égypte, Hathor, une déesse ciel, dont l’animal symbolique était la vache, le firmament étant métaphoriquement conçu comme une vache gigantesque, au pelage étoilé, campée au-dessus du monde ; a Crocodilopohs, Sovkou, le dieu crocodile ; à Hermopohs, Thot, dieu lunaire, dont le symbole était l’ibis et qui personnifiait la sagesse ; à Cynopohs, Anubis, le dieu chien, le conducteur des morts sur les sentiers mystérieux du désert; à Edfou, ou Apollinopolis, Horus, un dieu soleil : son animal sacré était le faucon, dont le vol servait à symboliser la course journalière de l’astre. Un peu plus au sud, à Ombos, on adorait Set, le Typhon des Grecs, dieu guerrier dont l’animal symbolique était imaginé sous des traits fantastiques, — d’aucuns pensent sous ceux de l’okapi.

Enfin, aux environs de la première cataracte, dans l’île d’Éléphantine, régnait Chnoumou, le dieu à tête de bélier, de qui les Égyptiens faisaient le modeleur du monde.

Dans l’étude des conceptions religieuses de l’ancienne Égypte, il faut distinguer une période préhistorique et une période historique.

On reconstitue la préhistoire en distinguant et en mettant en œuvre les matériaux déjà amalgamés dans les croyances les plus anciennement attestées. Ce travail délicat en est encore à ses débuts ; tout au plus peut-on tenir pour certain que l’unification religieuse de l’Égypte suivit son unification politique et que les dieux introduits dans la vallée par les tribus conquérantes se réunirent d’abord en triades sur le modèle de la famille humaine,

— père, mère et fils, — avant de se hiérarchiser dans les grandes synthèses qui apparurent au début de r époque historique : celle de Ptah à Memphis, celle de Thot à Hermopolis, celle d’Atoum à Héliopolis, et celle d’Osiris à Busiris.

De ces différentes synthèses, la plus puissante fut sans contredit la synthèse osirienne, connue par des documents nombreux, qui s’échelonnent depuis des allusions contenues dans les textes des Pyramides de Sakkarah, écrits vers 2500, mais déjà très anciens à cette époque, jusqu’au traité didactique que composa, sur Isis et Osiris, l’historien grec Plutarque. Osiris, fils du Ciel et de la Ferre, était à l’origine un roi d’Égypte, qui avait pour femme Isis et pour frère Set, le dieu d’Ombos. Un jour. Set, qui convoitait le pouvoir, donna un festin en l’honneur d’Osiris et, à la fin du repas, il fit apporter un coffre de bois précieux, déclarant qu’il l’accorderait à celui des convives qui le remplirait exactement de sa personne. A peine Osiris s’y fut-il étendu que les invités, complices de Set, rabattirent le couvercle, le clouèrent et jetèrent le coffre au fleuve. Le Nil le charria jusqu’au Delta, où il échoua dans les roseaux, près de Bouto : ce fut là qu’Isis, en quête des restes de son mari, le découvrit et commença avec Nephtys, la femme de Set, restée fidèle à la cause d’Osiris, une veillée funèbre. Or, un jour que Set chassait au clair de lune, il aperçut le cadavre, qu’Isis avait un moment quitté : il le découpa et sema les morceaux à travers le marais. Lorsque Isis revint, elle constata le crime, et patiemment, avec l’aide de Nephtys et du fidèle Anubis, elle retrouva les uns après les autres les morceaux que Set avait dispersés, sauf l’un d’entre eux que l’oxyrrhynque avait englouti. Anubis inventa alors des rites magiques en faveur d’Osiris; il rassembla les morceaux épars en une momie, à qui ses formules rendirent une vie nouvelle, non pas, il est vrai, la vie d’ici-bas, mais une vie d’outre-tombe, dans le

Isis. — Statuette en bronze. La tête surmontée du disque solaire, la déesse présente le sein à l'enfant Horus, coiffé du pskhent des pharaons. Ci.. tîiR.vUDox.

royaume des morts. Osiris pourtant trouva assez de forces pour engendrer Horus, qu’Isis nourrit en cachette dans les marais du Delta. Puis Osiris s’en alla régner sur le royaume des morts, tandis qu Horus, devenu grand, sortait des marécages, ralliait les partisans de son père, chassait Set et fondait en Égypte la royauté pharaonique.

Ainsi se présentait au début de l’ère historique la synthèse osirienne, belle comme un conte d’Orient, dramatisant les plus profonds sentiments de 1 humanité, ouvrant à ses adeptes l’espérance de vivre après la mort dans un autre monde sous un roi juste et bon. On s explique, dès lors, sa diffusion rapide dans toute la vallée du Nil, au IV'' millénaire avant notre ère, et tout faisait prévoir qu’Héliopolis, Memphis, Hermopolis resteraient des îlots de résistance doctrinale sans influence sur la pensée religieuse du pays, — ce qui

fut vrai de fait pour Memphis et Hermopolis, — quand un événement imprévu vint ouvrir une carrière inespérée aux doctrines héliopohtaines.

Avec la V'‘ dynastie, vers 2500, les monuments attestent, en effet, une diffusion soudaine d’un culte du Soleil devenu culte royal : temples solaires exhumés sur le plateau d’Abousir, mention « Fils du Soleil » introduite dans le protocole royal, destinées solaires d’outretombe composées pour les rois à grand renfort de formules magiques et d’inscriptions sculptées tout au long, comme une riche tapisserie d’hiéroglyphes, dans les couloirs de leurs pyramides. Si les livres très anciens gravés dans les pyramides de Sakkarah ont conservé la trace d’un antagonisme entre les deux cultes, osirien et solaire, l’esprit de synthèse des Égyptiens eut vite établi un concordat entre les dieux en reconnaissant au Soleil la royauté d’icibas et à Osiris la royauté du monde des morts. Féal de la religion officielle pendant sa vie, l’Égyptien retrouvait après la mort, dans les îles bienheureuses où il régnait, l’Osiris de sa religion ancestrale et toujours favorite.

Cet équilibre entre le dieu Soleil et Osiris devait fournir une longue carrière au sein de la religion égyptienne, le peuple ayant toujours une préférence marquée pour Osiris, et la religion solaire restant liée aux développements de la monarchie. La maison thébaine qui, vers 2000, était arrivée au pouvoir vénérait comme protecteur une obscure divinité du désert arabique, Amon, dieu grossier de la génération, si effacé qu’aucune des grandes synthèses de jadis ne s’était disputé l’honneur de l’annexer. Son animal sacré était le bélier et sa coiffure une calotte barbare surmontée de deux grandes rémiges d’épervier. Comme, depuis longtemps, toutes les places étaient prises dans le panthéon solaire, et qu’au dieu du roi l’on ne pouvait décemment offrir que la première place, les théologiens, point embarrassés pour si peu, identifièrent Amon au dieu Soleil lui-même et le modeste Amon devint le très illustre Amon- Râ. Un temple digne de sa primauté de fraîche date lui fut édifié à Thèbes, par Amenemhât F''" et ses successeurs. Lorsque, avec l’invasion des Hyksos, tout ce qu’il y avait de nationalisme égyptien se trouva concentré dans la capitale thébaine, Amon devint l’âme et le symbole de la résistance. Aussi quand après la lutte de délivrance, l’Égypte, ayant expulsé les étrangers, porta à son tour le fer dans leur pays, ce fut une guerre sainte d’Amon qu’elle déclara. Du butin, fruit de la victoire, la reconnaissance départit à Amon la plus grosse part ; ses temples de Thèbes s’agïandirent et les rois de la XIX® dynastie lui élevèrent la plus majestueuse des salles hypostyles qui se soient jamais vues.

Pourtant, une secousse menaçait d’ébranler la religion d’Amon- Râ et, pour un instant, de l’anéantir. Vers 1 380 avant notre ère, Aménothès IV, jeune roi de quinze ans, déserta Thèbes, dépouilla

.'^MON. — Superbe statue de granit, récemment acquise par le musée du Louvre, qui représente le dieu thébain Amon sous les traits du pharaon Toutânkhamon. Ci.. Uiracdo-n.

6 — L'ORIENT CLASSIQUE

le nom d'Aménothès (« Amon est content ») pour prendre celui d’Akhnaton (« la gloire du Disque solaire ») , fit suigir de terre à la limite de la Moyenne et de la Haute-Égypte la ville neuve d'Akhoutaton (« l’horizon du Disque solaire ») , et là, abolissant le culte de tous les autres dieux, instaura, dans le décor d’un art lui-même renouvelé, le culte du dieu de sa dévotion, le Disque solaire, Aton. Amon fut mis hors la loi; des envoyés royaux martelèrent son nom sur tous les monuments où ils purent l’atteindre. Les autres dieux furent condamnés à l’oubli par le silence. Cette tentative romanesque n’eut du reste pas de lendemain ; le second successeur d’Akhnaton, Toutânkhamon, revenait vers 1350 au culte traditionnel d’Amon-Râ, vengé et victorieux.

La tourmente passée, Amon-Râ rentra donc dans son rôle de protecteur de la monarchie, et Osiris dans ses attributions de dieu des morts ; mais les penseurs en vinrent à se demander si ces deux grands dieux, qui s’adaptaient l’un à l’autre, et qui se complétaient si harmonieusement, n’étaient pas tout simplement les aspects d’un seul et même être, de cette « Ame sublime, génératrice des dieux, se revêtant elle-même de ses formes », dont par moments avaient rêvé les anciens théologiens pour expliquer l’identification difficile d’Horus, d’Atoum et d’Amon-Râ dans la religion solaire. L’idée fit son chemin et, dès le XII*^ siècle avant notre ère, elle se trahit dans les papyrus et sur les stèles par des représentations hybrides d’Osiris-Râ, l’épervier solaire serré dans des bandelettes. Elle devait aller plus loin encore : dès le \'II® siècle, cette Ame universelle des dieux était figurée par des statuettes de dévotion où les attributs les plus irréductibles, appartenant à différents dieux, étaient réunis sur le même personnage. Ce n’était pourtant encore qu’une étape et l’Ame de tous les dieux allait devenir rapidement, dans les textes théologiques, « l’Ame du monde ».

Ces spéculations, subtiles à outrance, avaient perdu du reste tout intérêt pour la foule, et, au fur et à mesure que la religion prenait une tournure philosophique, la dévotion du peuple se matérialisait. De tout temps, les animaux sacrés avaient été en faveur en Lgypte; mais jamais cette superstition n’avait suscité l’enthousiasme qui commença à se déchaîner au \'ir’ siècle avant Jésus-Christ, et devait, aux premiers siècles de notre ère, poussée au paroxysme, valoir au culte égyptien l’aspect grossier sous lequel les visiteurs grecs et romains n’apercevaient plus s’a véritable noblesse. II faut y voir sans doute aussi l’effet du sentiment qui poussait les Égyptiens d’alors à rechercher et à exagérer tout ce qui était proprement national et choquait d’autant les Grecs, qu’ils détestaient. Apis surtout, l’animal sacré de Ptah, appelé après sa mort Osiris-Apis ou Sérapis, régna en maître : il devint le grand dieu de l’Égypte. Les prêtres essayaient bien de sauver la doctrine en déclarant Apis et ses semblables Incarnation d’Osiris, du Soleil et des autres dieux, suivant la doctrine syncréiiste qu’ils professaient : la théologie aux mains du populaire évolua rapidement vers les excès les plus absurdes. Lorsque Hérodote visita l’Égypte en 450, il constata que non seulement l’on tenait pour sacrés les animaux honorés dans les temples, comme l’Apis qu’il visita à Memphis ou le crocodile qu’il vit sur le lac Moeris, mais encore que, sur certains territoires, des espèces entières étaient sacrées. Les documents démotiques de la même époque ont livré de fait les statuts de confréries pieuses organisées pour procurer l'embaumement aux faucons, aux souris et aux poissons trouvés morts dans la campagne. Au temps d’Auguste, des batailles meurtrières se livrèrent entre nomes à propos d animaux sacrés, et Strabon raconte comment un Romain fut lynché par la foule pour avoir par mégarde tué un chat.

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