CHAPITRE IV
SENS ET PORTÉE DE L’EFFORT CAROLIN¬ GIEN. - — La période carolingienne occupe une place nettement définie dans l’histoire. Conquérante de la Gaule, la dynastie mérovingienne n’avait pas réalisé d’unité politique. Bien au contraire. A mesure que s’était affaiblie l’autorité des « rois fainéants », les diverses régions du monde mérovingien s’étalent vigoureusement individualisées. Des royaumes multiples se dessinaient : Bourgogne et Aquitaine, Neustrie et Austrasie. Les rois ne réalisaient plus que des unions personnelles. Il n’y avait plus de monarchie. L’évolution mérovingienne, à dire vrai, tendait à modeler l’Occident suivant une formule politique dont le régime fédéral est l’ultime expression. Or, la tendance carolingienne est, à son point de départ, un effort intense vers la centralisation. Un génie exceptionnel, celui de Charlemagne, imprime à cette tendance un tel élan qu’elle aboutit à la restauration de la formule impériale : cette idée d’empire, chère aux lettrés de l’époque mérovingienne, témoins de la barbarie et de l’émiettement, renaît donc à l'aurore du IX® siècle, et c’est un des rares retours en arrière de l’histoire.
Mais voici qu’après Charlemagne font leur oeuvre des éléments de décomposition inaperçus du fondateur de l’Empire malgré son génie, ou peut-être à cause de son génie même. L’Empire, dont l’unité faisait une si belle ordonnance, se brise en royaumes, et l’émiettement féodal, bien plus fragmentaire encore et plus universel que le fractionnement mérovingien, couvre la carte politique de minuscules seigneuries. L’époque carolingienne, commencée sous les auspices d’une pensée unitaire, s’achève par le triomphe de la décentralisation.
Du moins, l’effort carolingien a-t-il eu, malgré le démembrement,
des conséquences étendues et lointaines. Le monde carolingien en dissolution a été comme la nébuleuse d’où l’Occident civilisé du Moyen âge est sorti.