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III. LA DÉCADENCE

LOUIS LE PIEUX ET WALA. — En 806, Charlemagne

avait procédé à un partage territorial entre ses fils, mais il avait réservé toute décision au sujet de la dignité impériale, ne voulant pas en disposer tant que Byzance ne l’avait pas reconnue. Lorsque, enfin, cette reconnaissance fut acquise, un seul fils du conquérant survivait, Louis. Son père l’associa au pouvoir, le désignant ainsi comme successeur. Seul, un fils de Pépin d’Italie, Bernard, héritier de son père, gardait, avec le titre royal, la vice-royauté de l’État lombard.

Charlemagne expira à Aix-la-Chapelle le 28 février 814. Il fut inhumé à Sainte-Marie-d’Aix. L’héritier de l’immense Empire, Louis, roi d’Aquitaine, n’était pas à la mesure de l’héritage. Quelques historiens modernes l’ont appelé le Débonnaire, à cause de sa faiblesse à l’égard de ses enfants. Les contemporains l’ont appelé « le Pieux », et lui-même, par dévotion, a remplacé par l’épithète « très pieux » (piissimus) l’épithète « très glorieux » {gloriosissirnus) que la chancellerie avait coutume d’accoler au titre impérial. Louis est un passionné et un violent, c’est l’homme des accès en tout : accès de passion, accès de fureur, accès de piété et d’humilité. Ses conseillers, sa seconde femme Judith le gouverneront à leur aise. Les à-coups de sa conduite incertaine compromettront irrémédiablement le sort de l’œuvre paternelle au lieu de la consolider.

Un homme prend, dès l’avènement, la direction politique : Wala, abbé de Corbie. C’est un véritable premier ministre. Autour de lui se groupent des amis, des créatures : Agobard, archevêque de Lyon; Bertmond, comte de Lyon; Helisachar, abbé de Saint- Riquier; Hilduin, archichapelain ; les comtes Hugues et Mafroi. Le plan de Wala s’affirme, dès 817, par un acte retentissant, VOrdinaiio Imperii (Constitution de l’Empire) . Louis le Pieux avait, de l’impératrice Hermengarde, trois fils : Lothaire, Pépin, Louis. L’acte de 81 7 constitua à chacun des deux cadets une viceroyauté analogue à celles que Charlemagne avait confiées à ses enfants : pour Pépin, l’Aquitaine et les marches pyrénéennes; pour

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Louis, la Bavière et les marches orientales; Bernard d’Italie conserve territorialement sa situation acquise; tout le reste est réservé à Lothaire, déclaié dès maintenant empereur associé.

Des articles très précis définissent le contrôle étroit que, désormais, Lothaire exercera sur les « rois » :

ils devront compte de leurs finances, ne pourront seuls ni entreprendre de guerres, ni signer de traités; l’empereur pourra les morigéner et, au besoin, les déposer. Le droit d’aînesse est établi à la génération suivante et les successeurs des « rois » régneront aux mêmes conditions que ceux-ci. Bref, le partage de 81 7 n’est qu’une concession passagère au principe traditionnel des partages. Un nouveau droit public se fait jour, fondé sur la conception unitaire. L’œuvre de Charlemagne était consolidée et complétée.

Pareille construction politique révèle chez son auteur un sentiment élevé des besoins de l’avenir. Wala, à coup sûr, était homme d’État. Malgré sa hardiesse, l’opération parut réussir. Elle ne suscita qu’une révolte malheureuse de Bernard d’Italie, qui fut capturé, condamné à mort. Louis le Pieux commua sa peine en la perte de la vue. Or, le jeune roi mourut des suites du supplice. Si les remords de Louis, à cette occasion, passèrent pour un accès de sentimentalité maladive, le plan de Wala allait se développant. Lothaire, dont l’adroit ministre s’était rendu maître, succédait à Bernard en Italie, et se faisait couronner du diadème à Rome par Pascal L'’, le 5 avril 823.

Or, cette même année fut marquée d’un autre événement, qui devait entraîner le bouleversement des savantes combinaisons de 817. Un quatrième fils naquit à l’empereur, de la femme qu’il avait épousée après la mort d’Hermengarde, la Bavaroise Judith. Déjà la séduisante Judith avait fait pénétrer dans le palais une influence de famille, rivale de l’influence du puissant ministre. Les Welf, parents de la jeune impératrice, prétendaient avoir, bon gré mal gré, leur part des faveurs. Mais un nouveau sujet de discussion apparaissait avec le nouveauné. Quel sort lui ferait-on dans la future succession paternelle? L’acte de 817 avait disposé de l’héritage en faveur des fils d’Hermengarde. Mais pouvait-on déshériter l’enfant du second ht ? Certes, Judith a été une mère passionnée. Qui pourrait cependant prétendre que le fils de Judith,

Charles le Chauve, eût moins de droits que les cadets d’Hermengarde? Quant à la raison d’État, elle ne pouvait être opposée valablement. Trois royaumes avaient été prévus en 817; la disparition de Bernard avait réduit ce nombre à deux. Le rétablissement du troisième royaume pour Charles était donc possible, sans rompre l’équilibre primitivement conçu. C’est ce que réclama Judith, c’est ce que Wala et Lothaire refusèrent obstinément. Une lutte sourde s’engage sur ce terrain entre l’impératrice et le ministre. Parfois,

L.olhaire [laraît fléchir : c’est Wala qui le retient. Gendre du comte I lugues, lui-même créature de Wala, le prince impérial n’est plus qu’un instrument de [larti. Louis le Pieux flotte, indécis, entre les deux influences qui l’nf -aillent. Brusquement, un beau jour, Judith l’emporte. Au plaid de \\ orm (829), l’empereur renvoie Lothaii ■ -n Italie, donne à Charles

l’Alsace et ses annexes, exile Wala à Corbie, enfin remet le pouvoir à Bernard de Septimanie, devenu camérier.

BERNARD DE SEPTIMANIE. — L’homme que la confiance impériale plaçait au gouvernement dans ces conjonctures délicates jouissait à cette heure d’un brillant prestige dans le monde carolingien. Comte de Barcelone et marquis, Bernard, fils de saint Guilhem, venait de résister avec éclat à une offensive sarrasine appuyée d’une révolte locale. L’armée de secours, conduite j^ar Hugues et Mafroi, amis de Wala, avait progressé avec une lenteur calculée, soulevant dans l’esprit public une réprobation telle que les deux comtes avaient été jugés et condamnés pour trahison. Ce scandale de l’esprit de parti avait contribué à la chute de Wala, à l’apothéose de Bernard.

Mais l’auteur de VOrdinatio, rejeté dans l’opposition, ne se tenait point pour battu. Il engagea dans l’ombre une campagne acharnée pour ressaisir le pouvoir. Nous sommes surtout renseignés sur cette campagne par la véhémente apologie de Wala, écrite par son élève, Paschase Radbert, sous le titre d' Épitaphe d’Arsène. D’abord, Wala, réfugié à Corbie, dont il est abbé, reste en communication avec ses anciennes créatures. Il conseille aux moins compromis de demeurer en place pour lui servir d’espions et guetter les gestes de son successeur. Puis, une furieuse traînée de calomnies se déchaîne contre Bernard et contre Judith. Bernard est accusé d’adultère avec l’impératrice, de magie pour égarer l’esprit de l’empereur, enfin d’un projet d’assassinat sur la personne de ce dernier et celle de ses enfants majeurs. En même temps qu’une propagande aussi furibonde que celle de n’importe quelle faction de l’histoire moderne se développe à travers l’Empire, les fils de l’empereur sont circonvenus, excités à la révolte ; Lothaire est poussé à réclamer sa place auprès de son père; Pépin et Louis sont mis en goût par des promesses d’accroître leur part. Les tenants de l’unité, qui ont opposé à Judith l’intangibilité prétendue de l’acte de 817, n’hésitent pas à en garantir le remaniement pour prix de leur retour aux affaires. Et, tout à coup, au printemps de 830, l’Empire est le théâtre de ce scandale ; la révolte des fils du pieux empereur.

Tandis que Bernard prépare une expédition en Armorique, l’armée se mutine. Louis et Pépin se lèvent ; les complices de Wala, les Hugues, les Mafroi, prennent la tête du mouvement. Bernard n’a visiblement rien prévu. Qu’il ait ignoré ou méprisé les menées de ses ennemis, il a fait faillite à sa mission de chef de

gouvernement. Homme de guerre, il n’a pas été homme d’État. La lutte entre lui et Wala, sur le terrain politique, était par trop inégale.

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