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LA DOUBLE CRISE DE

— Tandis que le camérier, impuissant, quitte le pouvoir et regagne Barcelone, Judith se réfugie à Sainte- Marie de Laon; Louis le Pieux vient à Compiègne au-devant de Pépin et de Louis. En l’absence de Lothaire, rappelé d’Italie mais encore en route, un triumvirat formé de Wala, Hugues et Mafroi, est maître de l’heure. C’est alors que, parmi les conjurés, un plan d’un étrange raffinement se fait jour.

Judith, enlevée brutalement de Laon, est conduite au camp des princes. Là, sous menace de mort, on l’oblige à jurer qu’elle se fera religieuse, qu’en outre elle conseillera à son mari de se faire moine si on la confronte avec lui. La dramatique entrevue fut ménagée, en effet ; mais l’attente des metteurs en scène fut déçue. Louis le Pieux demanda du temps pour réfléchir : il esjiérait que son fils aîné se montrerait plus traitable.

De fait, Lothaire refusa de pousser sa victoire aussi loin que certains l’eussent souhaité. Il ne voulut point détrôner son père et se contenta d’être officiellement son associé. Pratiquement, il était le maître et son père n’était que son captif. On procéda à une confirmation de l’acte de 817, à une abrogation de l’acte de 829, à la

-Sceau de Louis le Pieux (816), type romain. — Sceau de Lothaire 1®'' (843), buste tourné à droite, tête couronnée de lauriers, et portant cette légende : Christe adjuoa Hlotharium imperatorem (Christ, aide Lothaire, empereur). — Archives nationales.

L EMPEREUR Lothaire trônant, coiffé d'une couronne enrichie de pierreries. Il tient, de la main droite, un bâton surmonté d’une boule, insigne du pouvoir suprême; de la main gauche, une épée. (Londres, British Muséum. Additional Manuscripts, 37. 768, f® 4).

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COUVERTURE DU PSAUTIER DE CHARLES LE CHAUVE. D’après Beuchof, l’ame de David protégée par Dieu (Psaume LVl). —

Bibliothèque Nationale. Manuscrit latin 1152.

Encadrement de bois recouvert de lamelles d argent décorées de cabochons. Au centre. Ivoire (probablement du IX*^ siècle) où sont sculptés, de bas en haut, un i vehssement. des guerriers armés, des anges tenant 1 âme de David, le Christ nimbé entouré d apôtres. Cl. UiKiuuü.N,

L’EUROPE CAROLENGIENNE

révocation des amis de Judith et de Bernard. Judith fut recluse à Sainte-Radegonde de Poitiers; ses frères, Rodolphe et Conrad, furent enfermés dans de lointains monastères; un frère de Bernard, Herbert, eut les yeux crevés. Telle était la sanction de la première guerre civile. Au fond, la révolte équivalait à une révolution. Le souci prétendu de l’unité impériale ne pouvait la justifier, car rien ne compromettait plus sûrement cette unité que d’en faire l’enjeu des partis et de s’en prendre, armes en mains, à la personne et à l’autorité de l’empereur.

L’émotion causée par cet ébranlement fut très vive. L’opinion n’admettait pas ce gouvernement d’un fils du vivant de son père. A ce moment précis, un homme d’église, le moine Gondevald, dirigea la réaction. Mais, pour rétablir l’empereur et l’impératrice, il fallait jouer une nouvelle partie et la gagner. La tactique de Gondevald consista à diviser les princes et à spéculer sur le loyalisme des Francs de l’Est. Usant des armes de Wala, il travaille les cadets, excite leur jalousie et leur convoitise, leur montre Lothaire seul bénéficiaire de l’effort com.mun, promet de nouveaux partages plus avantageux. Comme, d’autre part, les Saxons avaient voué une vive popularité à Louis le Pieux à cause de la levée de la dure législation imposée par Charlemagne à sa conquête, Gondevald s’appuie sur eux. Bref, c’est la division dans l’Empire comme dans la famille impériale. La tactique réussit et le plaid de Nimègue, à l’automne de 830, restaure le pieux empereur. Lothaire cède aux circonstances ; il se raccommode avec son père, et, reprenant la route d’Italie, laisse libre cours à la réaction triomphante. Wala est définitivement exilé à Corbie; ses amis sont révoqués; quelques-uns, comme Mafroi, sont condamnés à mort, mais graciés et enfermés dans des monastères, ces prisons politiques du IX® siècle. Par contre, Judith et ses frères sont rendus à la liberté.

Judith ne recouvra cependant ses droits d’épouse qu’après s’être purgée par serment, à Thionville, des accusations lancées contre elle. Bernard parut aussi à ce plaid. Il offrit le duel judiciaire à quiconque prendrait à son compte de l’accuser. Nul ne releva le défi. L’ancien caméner attesta son innocence par serment. En apparence, à la fin de 830, les choses en revenaient donc au même point qu’en 829. Deux révolutions en une année, c’était pourtant plus qu’il n’en fallait pour avoir irrémédiablement modifié la situation. Désormais, aucune stabilité n’est plus possible. Le monde carolingien est la proie des partis. La force est érigée en arbitre. La double crise de 830 a donné le branle aux guerres civiles.

LES DIX ANS DE TROUBLES (830-840) . — Les dix années qui terminent le règne de Louis le Pieux sont remplies par une série de coups de force qui sont les conséquences logiques de la double crise de 830. La restauration de Nimègue prend aussitôt le caractère de réaction. Revenue d’exil, Judith ne songe qu’à se venger. Puisqu’on a opposé l’unité aux droits de son fils, l’impératrice ne veut plus entendre parler d’unité. Puisque Lothaire s’est dressé contre Charles, il doit être puni. Le partage d’Aix-la-Chapelle, en 831, sacrifie l’aîné. Mais, aussitôt. Pépin, poussé par Bernard, aspire à la place privilégiée perdue par Lothaire. Il se révolte, aidé de Louis. Alors l’empereur se réconcilie avec Lothaire et fait, en 832, une répartition qui élimine Louis et Pépin. Or, Lothaire, excité par Wala, prétend bientôt en revenir à la combinaison de 817. La coalition de 830 se reforme. C’est l’heure où une seconde révolte générale dresse, contre Louis le Pieux et Judith, les trois fils d’Hermengarde. Wala et ses amis les encadrent. Louis le Pieux, qui essaie de lutter, est abandonné des siens au « Champ du Mensonge », entre Bâle et Colmar. Il tombe aux mains de Lothaire. Et, cette fois, on décide la déposition de l’empereur. La cérémonie a heu le 7 octobre 833, à Saint-Médard de Soissons. Ebbon, archevêque de Reims, en a accepté la présidence. Judith est expédiée à Tortona, en Italie; Charles, à Prum.

Cependant, contre l’usurpateur Lothaire, une campagne d’opinion ne tarde point à se dessiner : deux écrivains surtout y emploient leur talent, Raban Maur et Jonas, évêque d’Orléans. Un groupement se reforme autour de l’idée de restauration. Bernard de Septimanie et Guérin, comte de Mâcon, dirigent le mouvement. Louis le Pieux est rétabli et son premier acte est un nouveau partage. La mort de Pépin, en 838, et une révolte de Louis entraînent de nouveaux remaniements. Enfin, Louis le Pieux meurt, le 20 juin 840, dans une expédition contre son petit-fils. Pépin II, qui réclame l’Aquitaine. Ainsi l’instabilité caractérise cette décade néfaste. Ce sont des phases qui se succèdent et s’enchaînent en vertu d’une sorte de mécanisme. Lorsque les trois fils d’Hermengarde s’entendent, leur père ne peut rien contre eux. Mais, après la victoire, les cadets se séparent de l’aîné. Judith, s’aidant des cadets, enlève le pouvoir à Lothaire. Déçu, celui-ci renoue avec ses frères et la coalition des

Charles le Chauve sur son trône. Au-dessus, les Quatre Vertus cardinales.

(Bible de Samt-Paul-hors-les-Murs, à Rome, f" I.)

trois princes se reforme, entraînant les mêmes conséquences. Judith essaie bien de rompre ce système en imaginant une conjonction de Lothaire et de Charles. Mais la combinaison n’est pas durable, parce que Louis et Pépin sont des forces, tandis que Charles, encore enfant, n’est qu’une faiblesse. Ainsi les solutions s’écroulent les unes après les autres et les oscillations se reproduisent dans le même ordre.

En fait de partage, personne ne peut plus savoir où est la légitimité. Les volontés changeantes et contradictoires de l’empereur ont enlevé toute autorité à sa volonté. Entre les actes accumulés dans les archives du palais, chacun des quatre héritiers — Lothaire, Louis, Charles et Pépin II — pourra choisir l’acte qui l’avantage pour en exiger l’exécution, et, d’avance, le débat apparaît de ceux qui ne peuvent se régler que par un compromis ou par la force.

LA GUERRE FRATRICIDE. — A la mort de Louis le Pieux, Lothaire reprend à son compte l’idée impérialiste. Pépin II s’y rallie pour s’assurer l’Aquitaine. Par contre, Louis et Charles, après quelques hésitations, se coalisent. Ils opposent au concept unitaire l’égalité entre frères. La conciliation étant impossible, la bataille se livre à Fontanetum (Fontenoy-en-Puisaye, près Auxerre) le 25 juin 841. Au début de l’action, Lothaire, grâce à sa fougue, paraît l’emporter. Mais une très vive contre-attaque du comte Guérin, venant à la rescousse de Louis, parvient à refouler Lothaire. Sur un autre point, Charles est malmené par Pépin, mais Nithard accourt et rétablit la situation. Finalement, Lothaire et Pépin sont défaits. La journée fut sanglante et fit grande impression, bien qu’aucun chiffre de pertes ne puisse être retenu avec quelque vraisemblance. Fait curieux : Bernard de Septimanie, avec ses troupes, resta simple spectateur; il n’avait pu se résoudre ni à seconder Lothaire, persécuteur de sa famille, ni à combattre Pépin, qu’il avait toujours favorisé et qui était son roi.

Dans le procès inextricable de la succession carolingienne, la bataille fut réputée un jugement de Dieu. Ainsi l’entendit notamment le clergé. L’idée unitaire apparut condamnée. La mise en forme du jugement devait être le traité de Verdun; mais ce traité ne fut conclu qu’après une longue crise.

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