LE RÉGIME POLITIQUE
Charlemagne n’a pas inauguré une nouvelle façon de gouverner les hommes; il s’est contenté d’améliorer le régime hérité des Mérovingiens. Son grand mérite d’administrateur a été de faire descendre les principes dans l’application, de tenir la main à une exécution loyale des lois et décrets {leges, capitularia) .
L’État franc était fondé sur la 6délité. Ce mot exprime le rapport établi du sujet au prince. La hdélité se prêtait par un serment obligatoire et le devoir de Hdélité équivalait à ce que nous appellerions l’ensemble des de voirs civiques : service militaire, paiement de l’impôt, obéissance au ban.
Le service militaire est une charge
publique, le soldat s’arme et s’équipe à ses frais; il doit se fournir de trois mois de vivres. La répartition du service est conçue comme un impôt sur le revenu; 1 autorité 6xe l’unité de fortune correspondant à la levée d’un homme; les sujets de fortune moindre s associent jusqu à concurrence de la valeur prescrite pour équiper l’un d’eux; tout sujet qui possède plusieurs fois l’équivalent de cette valeur fournit autant d’hommes. L’unité dont il s’agit s’exprime en manses, le manse étant la quantité de terre propre à nourrir une famille de paysans. Les capitulaires parlent généralement de trois ou quatre manses. En 809, un revenu mobilier de six livres est assimilé à la possession de quatre manses. De ce système militaire, il résulte qu’un grand propriétaire vient à l’armée avec les hommes qu’il a levés sur sa terre et les commande : c’est l’ébauche de l’armée féodale.
Nous connaissons mal les impôts carolingiens. Les impôts directs s’appelaient dons annuels et cens royal; ils devaient comporter une cote personnelle et une cote foncière, mais leur assiette est obscure.
Les impôts indirects consistaient surtout en droits d’entrée et de circulation (tonlieux) . Ces charges étaient légères, et c’était le domaine qui alimentait surtout le budget.
Le ban était l’expression de l’autorité publique : le devoir judiciaire, l’accomplissement des corvées de voirie, la fourniture du gîte, autant d’obligations dérivées du ban. Tout homme cité devant le tribunal doit y comparaître. La justice est personnelle, c’est-à-dire que chacun est jugé suivant sa loi nationale. D’ailleurs, les lois sont revisées et les capitulaires en mettent au point l’application. Le principe romain de la participation des habitants à l’entretien des routes a été maintenu, et c’est l’obligation des corvées de voirie. En6n, les fonctionnaires en tournée ont droit à être défrayés par les sujets, et c’est le gîte.
L’administration centrale s’appelle le Palais; c’est un ensemble de services à la fois publics et privés. Chaque service a son chef : archichapelain, comte du palais, camérier, sénéchal, connétable. Sous Louis le Pieux, l’un de ces six ministres a rang de premier ministre. En province, l’administration est assurée par les comtes, chacun gouvernant son comté. La France actuelle correspondait à un peu plus de cent comtés. Le comte est le chef de tous les services dans sa circonscription. Tout dépend de lui, hormis les terres hscales, hormis aussi les domaines des sujets pourvus du privilège d’immunité, dont nous définirons plus loin la portée. La justice comtale est le mall, dont l’organisation est empruntée au vieux droit germanique. Le rôle exact des échevins qui assistent le comte ou son délégué au tribunal est assez mal éclairci. Au-dessous de lui, le comte a des subordonnés, vicomtes et viguiers, qu’il désigne.
Au-dessus du comte, la hiérarchie place le duc ou marquis, termes synonymes désignant un comte pourvu, outre ses fonctions comtales, d’un commandement suprême militaire sur un groupe de comtés (duché ou marche) . Ce régime n’est guère appliqué qu’aux frontières.
Il reste, pour donner une esquisse suffisante du régime carolingien, à déHnir les organes de transmission : d’une part, les plaids; d’autre part, les missi. Les plaids sont des assemblées annuelles, mais où l’on ne peut voir un corps constitutionnel ou parlementaire : seuls, les grands y jouent un rôle actif, et ce rôle n’est que consultatif. C’est au plaid que le souverain prend les graves décisions, après avis de ses conseillers personnels ; c’est au plaid que les textes législatifs sont promulgués. Le plaid revêt aussi le caractère d’une haute cour de justice : on y juge les cas de haute trahison, tel le cas de Tassillon ou celui de Bernard de Septimanie. Quant aux missi, ce sont des inspecteurs généraux des services publics. Ils sont délégués nominativement pour chaque tournée. Généralement, un évêque et un comte marchent ensemble et visitent une circonscription formée d’un groupe de comtés. Ils peuvent casser d’office les décisions du comte, suspendre le comte, révoquer ses subalternes.
Leur rôle est surtout d’adresser des rapports au Palais.
Le roi David représentant, sans doute, Charlemagne, le David de l’Académie palatine. — 11 est entouré de guerriers et de musiciens. — Miniature tirée de la Bible de Saint-Paul-hors-les- Murs, à Rome (fin du IX® siècle).
Plaque de marbre dans l'église de SaINT-GuILHEM LE-DÉSERT (Hérault). Cl. Ah. ium;, imk.i.
L’ÉTAT SOCIAL. — L’époque carolingienne a hérité de l’état social de l’époque précédente, dont le trait caractéristique est la prédominance de la fortune immobilière. La grande projiriété couvre la majeure partie du sol. Parmi les domaines ajipartenant à l’abbaye de
L'tUROPE CAROLINGIENNE — 185
Intérieur de la chapelle palatine (Aix-la-Chapelle). — A gauche, siège dit du couronnement de Charlemagne; à droite, décoration carolingienne de
influence orientale.
la voûte
Saint-Germain-des-Prés, par exemple, les plus petits ne sont guère inférieurs à six cents hectares, la moyenne est de mille, quelques-uns dépassent quatre mille. Le grand domaine comprend : d’une part, le manse dominical, que le propriétaire se réserve et fait cultiver sous la direction de l’intendant; d’autre part, les tenures, que cultivent des tenanciers liés par un contrat de concession à charge de redevances et de corvées.
Le manse dominical comprend des pacages, où les tenanciers sont admis à mener paître leurs troupeaux, et des forêts, où ils sont autorisés à faire du bois pour la construction et le chauffage. Chaque tenancier a construit sa cabane sur son manse. Il faut donc se représenter le grand domaine ou villa comme une série d’habitations semées dans la campagne, tandis que le manse dominical dresse le manoir du seigneur avec une chapelle et des communs. C’est ce manoir qui commence à prendre figure de château à la fin de la période, lorsque les invasions, surtout celles des Normands, ont partout créé la nécessité d’une défense locale. Alors les habitations paysannes viendront s’agglomérer autour du château, et ce sera l’origine du village.
Ainsi constituée, la villa est l’unité économique des temps carolingiens. Elle se suffit presque entièrement. Non seulement la presque totalité des produits agricoles se consomme sur place, mais encore des ateliers locaux manufacturent les matières premières : vêtements, outils, tous objets d’usage courant sortent de ces ateliers; il y a jusqu’à des serfs monétaires, qui sont en même temps orfèvres. Les produits exotiques font l’objet d’un colportage; le grand commerce international, aux mains des Juifs ou des Orientaux, ne s’exerce guère que sur des articles de luxe.
Dans eette société, où, de toute évidence, le grand propriétaire est le privilégié, tout va à fortifier sa puissance. Il a non seulement la fortune, mais l’autorité. Il est patron et seigneur, il prélude à son rôle prochain de féodal. A vrai dire, le régime social de la villa s’oppose à la tendance unitaire et centralisatrice qui a donné son sens politique à l’effort carolingien. Le siècle représente justement le conflit entre la centralisation politique et la décentralisation sociale.
Or, celle-ci l’emporte. Son triomphe décide, au siècle, de la dissolution politique.
Une grande extension du monachisme marque, d’autre part, l’époque carolingienne. Saint Benoît d’Aniane, au VIH® siècle, a achevé de donner à l’ordre bénédictin ses traits distinctifs. Largement dotées, les abbayes bénédictines s’enrichissent, se multiplient. Elles sont à la fois centres agricoles et centres intellectuels. La fondation de Cluny, en 909, par le comte Guillaume le Pieux et l’abbé Bernon, prépare, pour l’époque capétienne, le développement du plus grand des ordres religieux du Moyen âge, l’ordre clunisien. Partout, des maisons nouvelles surgissent. La formation des chapitres cathédraux auprès des évêques donne parallèlement aux diocèses leur physionomie définitive, tandis que les cathédrales, comme les abbayes, deviennent de grands propriétaires. Évêques et abbés voisinent avec les grands laïques; ils dominent ensemble aux plaids. Évêques et abbés sont les auxiliaires des rois, les chefs d’une noblesse en formation dont la montée met déjà en péril l’autorité royale qu’elle est censée servir.
Ce sont, en effet, ces privilégiés laïques ou ecclésiastiques qui attirent à eux les vassalités. Or, la vassalité n’est que la forme nouvelle de ce dévouement personnel, qu’on pratiquait à l’époque mérovingienne sous le nom de truste. Un homme qui devient, par serment, le vassal d’un autre homme, doit à celui-ci, son seigneur, des devoirs étroits. Sans insister sur le contenu de ces devoirs, que nous retrouverons, il faut retenir que la subordination généralisée de l’homme à l’homme tend à donner à la société, dès le V’Iir’ et le IX® siècle, cet aspect stratifié où l’on peut apercevoir l’ébauche de la future féodalité.
LA RENAISSANCE CAROLINGIENNE. — L’un des
plus beaux titres de gloire de Charlemagne est assurément l’effort par lequel il a provoqué dans ses États une renaissance intellectuelle. A la cour illettrée de Pépin succède un foyer d’intense culture. Or, les capitulaires ne laissent aucun doute sur la part prise personnellement par Charles dans cette étonnante transformation.
HAUT MO'i'EN AGE
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La réforme scolaire de Charlemagne procède de la pensée pieuse de relever le niveau du clergé pour mieux assurer le salut des âm.-'. Pour réaliser son plan, il attire à lui les représentants de r Xnrietiire et de la Lombardie, pays d’une culture supérieure. Meum, l'aul Diacre, personnifient ces deux cultures; d’autres ■t- ;ny -rs leur font cortège : EtheKvulfe, Pierre de Pise, Paulin d Aquilée, W itton, Fridugise, Sigulfe. Le premier des Francs qui ,!• montre leur émule, Eginhard, ami et biographe de Charles, collabore à l’œuvre; une aristocratie lettrée se forme avec les Théodulfe, les Angilbert, les Adalard, et rayonne du Palais si puissamment que l’instruction devient à la mode et qu’un humanisme comparable à celui qui devait donner le branle à la Renaissance du X\ I' siècle commence à se dessiner : il est juste de parler d’une Renaissance carolingienne.
Deux écoles modèles furent créées dès le dernier quart du \ Iir' siècle : l’école palatine d’Aix-la-Chapelle, l’école monastique de Saint-Martin-de-Tours. Toutes deux furent dirigées par Alcuin, le pédagogue par excellence. En 796, il se fixe à Tours, tandis qu’Eginhard prend en main l’école d’Aix. C’est par ce dernier séminaire que passe l’élite de ceux qui, après 800, remplissent les hauts emplois. On connaît l’anecdote contée par le « Moine de Saint-Gall », douteuse quant au détail, exacte quant au fond : la visite faite par Charles dans la classe et ses promesses encourageantes aux bons élèves, à qui il réserve les églises et les comtés. Sur le modèle de Tours se formèrent les écoles des cathédrales et des monastères, dont voici les plus brillantes, avec les noms de leurs inspirateurs : Saint-Riquier (Angilbert) , Corbie (Adalard) , Saint- Wandrille (Gérold) , Aniane (saint Benoît) , Orléans et Fleurysur-Loire (Théodulfe) , Saint-Germain (Anségise) ; celles de Fulda, de Reims et deTroyes se développent surtout au milieu du IX® siècle.
.Alcuin a donné à ces écoles leurs programmes et leurs manuels; les sept arts libéraux (grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, musique, astrologie) en sont la base. Le chant sacré, qui préoccupe fort Charlemagne, est surtout cultivé dans quelques centres, tel le conservatoire de musique sacrée établi à Lyon par l’archevêque Leidrade. Enfin, une académie palatine réunissait les beaux esprits de la Renaissance. Alcuin en était le président. Charlemagne lui-même, quand il le pouvait, assistait aux séances et devinait, nous dit-on, avec aisance, les énigmes en vers qu’on y proposait, suivant le goût anglo-saxon. Comme les académiciens s’étalent choisis des pseudonymes, Charles s’y faisait appeler David.
La Renaissance carolingienne procède essentiellement d’une imitation de l’antiquité latine. Eginhard calque sa Vie de Charlemagne sur les Vies de Suétone. Même les plus fougueux polémistes politiques, comme Paschase Radbert, pétrissent leurs œuvres de réminiscences bibliques ou classiques. Les poètes composent des hymnes
sacrés ou des pièces fugitives; le goût des petits genres, énigmes et acrostiches, inspire des vers d’une forme raffinée, voire précieuse. Angilbert, abbé de Saint-Riquier ; Théodulfe, évêque d Orléans; Walafrid Strabon, abbé de Reichenau, comptent parmi les disciples les plus représentatifs de cette école poétique.
Naturellement, les discussions théologiques tiennent aussi une large place dans la littérature carolingienne. Raban Maur, Gottschalk écrivent sur la prédestination, combattue officiellement sous Charles le Chauve, et qui soulève des débats passionnés. Hincmar en fut le bouillant adversaire. Il seconda, d’autre part, ardemment, l’action résolue du pape Nicolas T'’, champion de la discipline ecclésiastique, de l’indissolubilité du mariage chrétien et de son caractère consensuel. Mais l’ingérence des pouvoirs laïques dans l’Église s’exerçait malgré les résistances; les élections étaient souvent viciées et la collation des abbayes à des « abbés laïques » tendait à séculariser la vie religieuse : les couvents n’en furent pas moins, encore au X® siècle, les précieux refuges de la pensée, comme ils étaient les propagateurs obstinés de la culture. Lorsque pâlit l’éclat de la Renaissance en même temps que se désagrégeait l’État, ce fut dans les couvents que se conservèrent les germes destinés à refleurir au XII® et au XIII® siècle.
L’ART CAROLINGIEN. — Comme les lettres, l’art reçut de Charlemagne une impulsion nou\'elle. Séduit par les merveilles byzantines qui s’étalaient à Ravenne, notamment à Saint-Vital, Charlemagne en fit imiter le plan et la décoration à Aix-la-Chapelle. A grands frais, il fit venir d’Italie de belles colonnes de marbre antiques. L’oratoire impérial fut à son tour imité, par exemple, par Théodulfe, constructeur de Germmy-des-Prés.
Cependant, cette transplantation du modèle architectonique byzantin tendait à dévier l’évolution de l’architecture occidentale, régie jusqu’alors par le parti basilical. Bien vite cependant l’inexpérience des Occidentaux abâtardit le modèle importé. Il suffit de comparer les trois plans de Ravenne, Aix et Germiny pour constater le retour involontaire à la donnée basilicale. Mais, si la basilique resta le type de l’édifice chrétien d’Occident, l’idée du voûtement, empruntée à la coupole orientale, ne cessa de hanter les Latins; cette idée, s’adaptant à la basilique à travers les tâtonnements innombrables du X® siècle, prépare l’avènement de la formule romane.
Plus féconde que l’édification d’une rotonde sur le Rhin devait être l’influence de l’habillage plastique emprunté à Ravenne par Charlemagne. Avant lui, certes, l’influence orientale s’était fait sentir en Occident; mais, avec lui, voici qu’elle acquiert tout à coup une exceptionnelle intensité. La mosaïque triomphe à Aix; elle règne dans l’art carolingien aussi impérialement qu’à Byzance, tandis que la sculpture, passée de mode et tombée en décadence, devra se