I. la FRANCE CAPÉTIENNE
Histoire dynastique (987-1328)
A MISSION CAPÉTIENNE. — La mission essentielle de la maison capétienne a été de transformer en royaume la mouvance féodale héritée des Carolingiens. Les efforts des derniers descendants de Charlemagne n’avaient servi qu’à affaiblir la jmissance royale. Le sol et les pouvoirs s’étalent émiettés. Seigneur féodal lui-même, le Capétien a trouvé fort naturel d’être un suzerain. La souveraineté, qu’il tenait de son sacre, était théorique, mais le droit féodal faisait de sa suzeraineté une réalité immédiate. C’est pourquoi l’on peut dire que, dans la personne du Capétien, le suzerain sauvera le souverain. C’est à raison de l’hommage que le roi dominera d’abord le monde féodal. Puis, il se ressouviendra que la royauté est quelque chose de plus que la suzeraineté; une évolution juridique surviendra à point pour faire réapparaître la notion d’État, et le Capétien, aidé des légistes, restaurera dans sa plénitude l’ancien pouvoir souverain qui avait échappé des mains de ses jirédécesseurs.
Mais ce redressement demandera plusieurs siècles. Comme nous le verrons, le domaine capétien initial était extrêmement réduit : à peine un mince chapelet de villas et de villes royales s’échelonnait
entre Seine et Loire. Les ressources matérielles étaient infimes. Après une période de recueillement et d’effacement, une tradition capétienne commence pourtant à s’affirmer; elle se précise, se perpétue, et les Capétiens, ouvriers appliqués et tenaces d’une œuvre de longue haleine, s’emploient à reconstituer pièce à pièce et leur royaume et leur royauté. A ce labeur, souvent obscur, poursuivi de règne en règne, la France ne devra rien de moins que cette belle unité compacte qui a fait sa force à l’époque moderne.
Aussi l’histoire capétienne vaut-elle moins par le détail de ses péripéties, souvent menues et confuses, que par les grandes lignes de son développement. Ce sont ces grandes lignes, et c’est aussi la irhysionomie des rois et des grands féodaux, leurs contemporains, qu’il importera de dégager ici.
LES PREMIERS CAPÉTIENS. — Les quatre premiers règnes de la dynastie donnent la sensation d’une éclipse prolongée du pouvoir royal. Le roi de 987, Hugues Capet, est un prince effacé, pieux et brave, mais craintif et timide. Aussi bien avait-il joué un rôle secondaire dans son propre avènement. Le règne n’a pas jilus d’éclat. Aux prises avec le prétendant carolingien, Charles de Lorraine, Capet n’en triomphe qu’après plusieurs années de luttes, et par une traîtrise : l’évêque de Laon lui livre son rival. Engagé ensuite dans un conflit avec l’archevêque de Reims, Arnoul,
<]u’il veut remplacer par Gerbert, Hugues use ses forces dans une •entreprise vouée d’avance à l’échec par l’irréductible opposition du Saint-Siège. Des démêlés mesquins avec des vassaux proches, tel l’intraitable Eudes de Blois, achèvent de remplir la carrière du premier Capétien : il n’est visiblement qu’un seigneur comme les autres, pourvu seulement d’un plus beau titre.
Robert le Pieux, déjà associé à la couronne, devient roi à la mort de Capet (24 octobre 996) . Son biographe, Helgaud, lui a prêté une physionomie monacale que démentent les orages d’une vie intime troublée. Robert répudie sa première femme, Rozala, •et garde sa dot, la seigneurie de Montreuil-sur-Mer ; il épouse ensuite Berthe, sa parente, ce qui le fait excommunier; et quand, après cinq ans de résistance, il se décide à remplacer Berthe par Constance de Provence (1 003) , c’est pour se débattre sans élégance contre l’exigeant autoritarisme d’une reine acariâtre, avare au point d’obliger son mari à lui cacher ses charités, jalouse même de ses propres enfants. A ces misères familiales s’ajoutent, pour absorber l’activité du second Capétien, des luttes stériles contre les barons voisins qui pillent les églises, tourmentent les moines, rançonnent les villes domaniales. La seule grande affaire du règne est la succession de Bourgogne, que Robert dispute opiniâtrément et victorieusement à Othe-Guillaume, mais qu’il aliène aussitôt en faveur de son cadet Robert, tige d’une nouvelle lignée ducale, celle des Capétiens de Bourgogne.
La mort de Robert le Pieux (20 juillet 1031) déchaîne une âpre lutte entre les fils de Constance, Henri et Robert. L’aîné, Henri, l’emporte à grand’peine. Il a fallu payer l’aide normande par la cession du Vexin français; il a fallu distribuer des châteaux aux vassaux fidèles et même infidèles : on sent qu’à ce tournant critique, la féodalité, trop luxuriante, est sur le point d’étouffer la royauté. La dynastie se sauve pourtant, et l’esprit politique de cet Henri P'', que nous connaissons si mal, y a certainement contribué. On se plaît à voir un roi de France discuter, comme il le fait à Ivois, avec l’empereur d’Allemagne, le problème lorrain, et protester contre l’emprise germanique sur une terre française. C’est aussi Henri I®'’ qui amorce les relations franco-russes en épousant Anne de Kiev, laquelle lui donne, le 23 mai 1059, un fils, Philippe, couronné roi dès l’année suivante (1060).
Avec Philippe T'' commence à se dessiner cette curieuse alternance capétienne qui fait reparaître de deux en deux des princes comparables soit sous le rapport du talent, soit sous le rapport du tempérament. La vie domestique de Philippe 1®“’ est une répétition aggravée de celle de son aïeul Robert. Après avoir épousé Berthe de Hollande, il enlève l’aventureuse Bertrade de Montfort, femme du comte d’Anjou (15 mai 1 102) : le scandale fut immense; le pape lança l’interdit sur le royaume; le coupable feignit de se soumettre, puis provoqua un nouvel interdit et ne fut définitivement absous qu’en 1 1 04. Une politique imprudente, puis résignée, en Flandre, des guerres sans résultats positifs avec la maison de Normandie achèvent de caractériser ce règne long et médiocre ; les deux plus grands faits du XI® siècle, la première Croisade et la conquête de l’Angleterre par les Normands, ont eu lieu sans l’intervention capétienne.
Si peu reluisante qu’apparaisse l’époque des premiers Capétiens, il ne faut pas être injuste pour les princes qui ont assumé la tâche ingrate d’inaugurer la dynastie. Leur humilité a servi à l’avenir; elle a permis à la royauté de vivre à l’heure où il s’agissait, non
Deniers frappés dans le domaine royal. — 1. Hugues Capet : Paris; 2. Philippe 1®*^ : Eiampes; 3. Louis VI : Montreuil-sur-Mer; 4. Henri 1®': Senlis. — Bibliothèque Nationale. Cabinet des Médailles.
de progresser, mais de se maintenir. Le moment approchait où la vague féodale, encore ascendante, aurait épuisé la force de sa vitesse acquise, en face d’une royauté consciente, et commencerait son mouvement de reflux.