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LOUIS VI. — LE RÉVEIL DE LA ROYAUTÉ

Vieilli, Philippe T'' avait effectivement associé son fils à l’exercice de son pouvoir : par cet apprentissage, Louis VI préluda à son règne personnel, le premier des grands règnes capétiens. Au physique, Louis VI est un homme d’une corpulence précoce (on l’a surnommé Louis le Gros) ; il est grand mangeur et grand buveur. Au moral, il est d’une spontanéité et d’une activité sans égales. Sa grande originalité consiste à prendre au sérieux la mission morale que lui confère le sacre; il entend faire vivre les formules. Par là, il inaugure la tradition capétienne; aussi A. Luchaire a-t-il eu raison de définir le règne de Louis VI « le réveil de la royauté ».

En abordant ce règne fécond, d’une durée de trente ans (I 108- 1137), il semblerait logique de le décomposer en périodes. Rien ne serait moins avisé. Le règne de Louis VI a précisément ce trait caractéristique de ne pouvoir se diviser en périodes. Louis VI n’a point procédé par étapes; il n’a point sérié ses desseins; il s’est débattu contre les adversaires de la royauté, passant perpétuellement de l’un à l’autre, et cet enchevêtrement d’efforts en tous sens donne à sa carrière son rythme propre. C’est que la politique capétienne ne pouvait pas encore être systématique. Pour être systématique, pour faire un plan à longue échéance et le suivre, il faut pouvoir se donner du champ, donc être assuré de vivre. La maison capétienne n’était pas encore si garantie ; une véritable lutte pour la vie s’imposait à elle, et c’est pourquoi il lui fallait à chaque instant courir au plus pressé. C’est après Louis VI, et grâce à lui, que la dynastie pourra avoir un programme.

Pourtant, Louis VI n’a pas vécu et régné au jour le jour. Il a eu la perception nette de ses devoirs et le sens clair de ses possibilités. Il est le précurseur; il fonde la tradition qui doit recomposer l’État et refaire la France. Comment réussit-il tout à la fois à assurer la solidité présente et la fortune à venir de la royauté?

Le danger le plus immédiat pour la royauté capétienne était de se voir étouffée dans son berceau par la féodalité domaniale ou par la féodalité domestique. A l’intérieur du domaine, une féodalité envahissante de sires pillards et effrontés bravait la royauté.

Louis \'l les a combattus sans relâche et les a dominés. Sa bravoure et son activité ont fait beaucoup, mais aussi la force morale dont il s’était fait le champion. Dans les seigneurs qu’il abat, il a visé non les adversaires politiques, mais les malfaiteurs: du coup, l’équilibre des forces a été rompu au profit de la royauté, parce qu’elle a eu pour elle l’Église et les populations : clercs et milices bourgeoises collaborent. Hugues du Puiset, contre qui Philippe I®'' a brisé ses efforts, tombe terrassé; d’autres, nombreux, ont le même sort. C’est une lutte incessante et sans merci; les châteaux sont pris, brûlés ou confisqués; les châtelains sont acculés à la soumission, supprimés ou réduits, comme Tho.mas de Marie, à s’en aller mourir en Terre 'sainte. La royauté a déblayé son domaine; elle aura désormais le solide point d’appui territorial qui lui permettra de s’élancer plus loin.

LE HAUT .MO't'EN AGE

Geoffroy PlaNTAGENÊT, d’après un émail de Limoges du Xll'” siècle provenant de son tombeau. Le roi tient une épée en main ; des lions ornent le casque et le bouclier. — Musée du Mans.

En s’érigeant en justicier, Louis VI obtient un autre avantage : il consacre l’union de la royauté capétienne avec le peuple et avec l’Église. C’est le commencement de la royauté bienfaisante, protectrice des classes laborieuses contre les abus féodaux; et c’est, à nouveau, l’union du trône et de l’autel. Par là, Louis VI se place dans l’axe central de l’histoire de la monarchie française qui, de Clovis, baptisé à Reims, passe par Charlemagne, couronné à Rome, et conduit à saint Louis.

Louis VI a rendu un autre service éminent; il a enrayé la marche envahissante de la féodalité domestique. Le concept féodal s’opposait, nous l’avons vu, au concept d’État. Pour que la royauté pût régénérer l’État en France, il fallait qu’elle-même, chez

elle, s’inspirât de l’idée d’État. Or, une famille avait réussi à monopoliser les dignités de cour, à les convertir en bénéfices. Le chef de cette famille, Étienne de Garlande, faisait courir à la maison capétienne un danger analogue à celui que les maires du Palais avaient fait jadis courir aux Mérovingiens. Étienne, ayant joint à son titre de chancelier celui de sénéchal, et ne pouvant avoir d’héritier direct en sa qualité de clerc, entreprit de faire du sénéchalat un appoint pour la dot de sa nièce. Laisser s’accomplir cette appropriation, c’était laisser la féodalité monter jusqu’au trône. Louis VI releva le défi : il enleva aux Garlande leurs dignités. Étienne résista armes en main. Mais le tournant était décisif; désormais, l’esprit féodal était en recul. De tels résultats font du règne de Louis VI l’un des règnes essentiels de l’histoire. Il s’y ajoute encore un épisode mémorable, l’invasion allemande de 1 124. Battu à Brémule par les Anglo-Normands (1 1 19), Louis VI avait dû, par le traité de Gisors, laisser le roi d’Angleterre, Henri Beauclerc, élargir ses possessions continentales et acquérir la suzeraineté du Maine, de la Bretagne et de la seigneurie de Bellême. Beauclerc, enhardi, rêva plus. Il détacha l’Anjou de l’alliance capétienne en faisant épouser à sa fille unique, Mathilde, l’héritier de la maison angevine, Geoffroy le Bel. De plus, il suscita contre Louis VI l’empereur d’Allemagne, Henri V, qui envahit la Champagne. Cette invasion fut pour Louis VI l’occasion d’un redressement énergique :

1124 ne marque rien de moins qu’un sursaut national. Le roi lève solennellement l’oriflamme de Saint-Denis, que la légende disait avoir été donné par le pai>e à Charlemagne. Cet oriflamme devient le drapeau national de la France menacée. La mouvance s’ébranle et l’armée imposante qui se forme alors excite l’enthousiasme de l’abbé de Saint-Denis, Suger, ami et biographe de Louis VI.

De fait, l’Allemand s’effraye et recule. Louis VI n’avait jras seulement réveillé la royauté, il avait réveillé aussi le sentiment national en France.

Le denier Parisis de Louis VU. — Au droit: Ludouicus Pejr ; dans le champ : Franco; au revers : Parisis Ciois entre deux grènetis. — Bibl. Nat. Cabinet des Médailles.

Louis VII pouvait avoir l’illusion de doubler d’un coup le domaine capétien.

Louis VI lui avait fait épouser Aliénor, héritière d’Aquitaine. En réalité, les barons aquitains avaient exigé que l’union n’eût qu’un caractère personnel, c’est-à-dire qu’en Aquitaine le roi ne fût que simplement duc. Il ne faut exagérer, par conséquent, ni le bénéfice de ce

mariage, ni la perte qui résulta un peu plus tard de sa^ rupture. Au surplus, jamais Louis et Aliénor ne s accordèrent. L influence de la reine, tant qu’elle s’exerça, agit dans un sens néfaste. Sensuelle et coquette, Aliénor était une vraie païenne. Elle mit son mari en conflit avec saint Bernard, avec le pape. Louis VII fut excommunié. La réaction de piété, qui suivit son audace d’emprunt, le jeta dans la seconde Croisade. Heureusement, Suger continuait, aux côtés de Louis VII, la tradition de Louis VI. De ministre, il devint, pendant le voyage du roi en Orient, le véritable régent du royaume; son administration probe et sage lui valut, dit son biographe, le surnom de Père de la Patrie. Tant qu’il vécut, il évita l’irréparable dans le ménage royal ; mais, après lui, la vie commune devenant impossible, le concile de Beaugency (I 152) déclara le mariage nul pour cause de trop proche parenté. Deux mois plus tard, Aliénor apportait l’Aquitaine à Henri Plantagenêt, fils de l’Angevin Geoffroy le Bel et de l’Anglo-Normande Mathilde. Un immense « empire plantagenêt » allait se dresser en face de la maison capétienne.

Contre le second mari d’Aliénor, devenu Henri II d’Angleterre, Louis VII se débat, avec des alternances de succès et de revers, dans une lutte confuse et mollement conduite, qui eût tourné tout net à son désavantage si son adversaire n’avait été gêné par des difficultés intérieures en Angleterre, puis par des querelles avec ses propres fils excités par leur mère. Pour empêcher la maison d’Angleterre de s’étendre trop à l’aise dans le Midi, Louis épouse Constance de Castille et donne sa sœur. Constance de France, au comte de Toulouse, Raymond V. Par cette union se trouvèrent renouées les relations, interrompues depuis l’avènement des Capétiens, entre le Languedoc et la couronne. Louis VII vint même soutenir en personne Raymond contre Plantagenêt et s’enferma dans Toulouse de juin à septembre 1 1 59. Puis, pour s’attacher la puissante maison de Blois-Champagne, le roi, devenu veuf, épousa Adèle de Champagne.

Ainsi, fort des progrès que Louis VI a fait faire à la royauté, Louis VII a soutenu, sans en être brisé, le premier choc avec la formidable puissance qui s’est créée aux flancs de la France capétienne. Un moment dévié de l’alliance avec l’Église, il s’est ressaisi.

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