LE HAUT MOYEN AGE
Le moine de Saint-Denis Primat offre à Philippe le Hardi le manuscrit des Grandes Chroniques de France, dont le texte s’arrête à la mort de Philippe Auguste. — Bibliothèque Sainte-Geneviève. Ms. 782, f“ 326. verso.
pellier, juge à Nîmes, issu d’une famille cathare, pénétré d’idées contraires à la théocratie, Nogaret a passé, aux yeux de certains, pour un précurseur de Luther ou pour un précurseur de Richelieu. C’est, plus modestement, un homme à tout faire de la royauté.
Avec lui et ses pareils, la maison capétienne, forte de ses progrès matériels, de son prestige moral et des idées nouvelles qui la favorisent, va pousser à fond ses avantages. Le droit souverain, qu’exalte l’école, sort définitivement des formules et se traduit en profits concrets. Que, par exemple, l’on proclame le devoir pour tout sujet de servir le roi à la guerre, -s’il en est requis, il suffit d’admettre le rachat de cette obligation pour faire naître un impôt royal. La souveraineté engendre la fiscalité. Comment une prétention aussi audacieuse n’a-t-elle pas suscité la résistance acharnée du milieu féodal? L’incompréhension de la noblesse l’explique, mais aussi l’esprit pratique des légistes : leur sens du réel leur fait trouver les tempéraments opportuns qui font passer la théorie et en rendent les effets supportables. Le roi cède aux seigneurs leur part sur les deniers qu’il lève, et c’est à peine si, à la fin du règne, une réaction féodale s’esquisse. La docilité de la no'olesse montre que la royauté est restée plutôt en deçà de ce qu’elle aurait pu se permettre. Au reste, la noblesse fait mieux que de se résigner, puisqu’elle s’unit au clergé et au peuple pour renforcer la position du roi en lutte contre le pape.
La querelle de Philippe le Bel et de Boniface VIII est le point culminant de l’histoire du règne. Le roi veut tirer de l’argent du clergé de France : il se heurte non à son clergé, mais à la papauté. Un désaccord au sujet de l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, suspect au roi, soutenu par Rome, envenime le conflit. Les bulles intransigeantes, fulminées |)ar Tardent vieillard qui occupe le trône de saint Pierre, iiortent aussitôt le débat sur le dangereux terrain des raj^ports entre le spirituel et le temporel. C’est alors que la royauté rend un hommage éclatant à Topinion nationale dev-nue une force depuis Louis VI, Philippe Aui ustc et saint Louis. Ce que furent, sur L ti i un militaire, les sursauts de I I 24 et 1214, h Etats de I 302 le furent sur le terrain de I. p >liti( jue intérieure. La réunion où, pour la prcmièi. b.i:., .'affirme la voix de la nation, drs . e 'n j e de Rome une b rance compacte ■t r ' ■lue.
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scrupule par Guillaume de Nogaret. Aux affirmations théocratiques du souverain pontife répliquent un réquisitoire enflammé et un appel au concile. Mais le réalisme de Nogaret va jusqu’aux actes. Il se rend en Italie; il a noué des intelligences avec les adversaires romains du pape. Celui-ci s’est réfugié à Anagni. Son palais est forcé.
Et si Nogaret n’a pas souffleté le pape, comme on Ta dit, du moins les violences commises à Anagni impressionnèrent si fort Boniface VIII qu’il en perdit l’esprit et en mourut.
La défaite de la papauté était retentissante et elle fut durable. Un pape français. Clément V, succéda à Bomface VIII et se fixa à Avignon : c’était la subordination du Saint-Siège à la maison capétienne.
Ce résultat inespéré enhardit Philippe le Bel et son entourage : et c’est alors que fut osé le procès des Templiers.
Contre ces moines, autrefois chevaliers en Terre sainte, maintenant banquiers en Occident, la royauté n’avait guère de grief que leur richesse. Pour s’approprier leurs trésors, qu’au surplus on s’exagérait, on attisa les soupçons d’une opinion populaire volontiers crédule; on accusa les Templiers de crimes monstrueux et imaginaires, à commencer par le blasphème et l’hérésie; on les arrêta, on les déféra à l’inquisition après avoir arraché des aveux par la torture; enfin, on extorqua à Clément V, par la menace de le compromettre, les bulles de suppression (22 mars 1312). Le grand maître de Tordre périt sur un bûcher ; Tordre fut aboli, ses biens liquidés.
Qu’une pareille parodie de justice ait été possible, c’est bien ce qui montre à quel degré de puissance s’était haussée la royauté capétienne, à quel point d’obéissance était déjà plié le royaume.
Il supporta de même, non sans souffrance ni mauvaise humeur, ces impôts ou maltôtes, ces altérations de monnaies au moyen desquelles les légistes du roi remplissaient ses coffres sans cesse vidés par les exigences d’une politique extérieure active.
Car le réalisme triomphant sous Philippe le Bel ne pouvait s’accommoder des maximes pacifiques de saint Louis. Lorsqu’il voit Édouard F'' immobilisé dans ses guerres contre les Gallois et les Écossais, Philippe le Bel ne résiste pas à Tenvie de reprendre la politique agressive de Philippe Auguste. Il confisque la Guyenne, l’envahit, et songe à renouveler les projets de descente en Angleterre. Édouard I" réplique en suscitant la Flandre, vassale de la France en droit féodal, sujette économique de l’exportation anglaise. Pour la première fois, le réalisme économique fait son apparition au premier plan de l’histoire. L’effort militaire français est alors dévié contre les Flamands. La chevalerie est mise en déroute à Courtrai (1302) et cette jiremière victoire des « gens du commun » sur les féodaux retentit dans l’Europe entière en un immense écho. La revanche de Mons-en-Pevèle sauve l’honneur royal (1304), et Philippe, au prix de tractations ténébreuses, parvient à annexer les châtellenies de Lille, Douai et Béthune.
Ainsi la royauté était en marche vers la reconstitution des anciennes frontières de la Gaule. La notion des limites naturelles se dégage nettement dans un mémorandum rédigé sous l’inspiration de Guillaume de Nogaret à [iroiios du val d’Aran, revendiqué par TAragon. L idée de la frontière du Rhm apparaît même en 1299, et, en 1313, Tes|)oir d’un redressement vers Test n’est pas étranger à 1 effort tenté en Allemagne pour remplacer
L’indépendance du pouvoir civil est > ’■ st le fruit d’une campagne achar- -'! P’Prfide, menée sans hésitation ni
Philippe III le Hardi. — Statue tombale de 1 abbaye de Saint-Denis. Cl. Uiiiaiiho.-j.
Henri de Luxembourg par un frère ou un fils du roi de France. Certes, un empereur français en Allemagne eût mis le comble à la fortune capétienne. Du moins, la maison capétienne était assez forte à cette heure pour prétendre à l’hégémonie occidentale, et ainsi se justifie l’utopie curieuse de ce Pierre Dubois, qui, dans un opuscule sans modestie, esquisse le plan d’une société des nations chrétiennes sous l’égide du roi de France. On ne saurait dire si une vision aussi grandiose a vraiment hanté le cerveau de ce prince indéfinissable, dont le cœur, à l’autopsie, fut trouvé si petit qu’il fait penser, assure un ambassadeur majorquin, au cœur d’un nouveau-né ou d’un oiseau.
LES DERNIERS CAPÉTIENS. — La période qui s’étend de 1314 à 1328 est remplie par les règnes successifs et brefs des trois fils de Philippe le Bel : Louis X le Hutin, Philippe V le Long, Charles IV le Bel. Les embarras financiers d’un long règne dispendieux, les exactions subies à contre-cœur, les rancunes de l’esprit féodal contre les empiétements de la royauté, et surtout contre l’orgueil des légistes, provoquent des ligues qui, heureusement pour la couronne, demeurent provinciales et se laissent désarmer par des privilèges tels que la Charte aux Normands ou la Charte aux Bourguignons. Ces chartes solennelles, destinées à contrecarrer l’œuvre d’unification que la souveraineté renaissante amorce et dont se sent déjà l’étreinte, seront impuissantes à consolider la féodalité ébranlée. Plus graves peut-être sont les mouvements populaires : mutineries de soldats appelés en I 3 I 4 ou journées insurrectionnelles de Bourgogne et de Champagne. Mais quelques victimes apaisent le mécontentement : la plus célèbre est Enguerrand de Marigny, pendu au gibet de Montfaucon et sacrifié moins aux haines du peuple qu’aux rancunes de Charles de Valois, oncle du roi.
Louis X mourut subitement, en 1316; le fils posthume à qui donna le jour la reine Clémence de Hongrie, Jean P'', ne vécut que quelques jours. Bien que Louis X eût considéré comme naturel que sa fille lui succédât, Philippe, second fils de Philippe le Bel, trancha le problème tout autrement par un couronnement hâtif, et fit sanctionner sa solution en réunissant des États qui prononcèrent l’exclusion des femmes. L’agitation fut courte et superficielle. La prétention d’Édouard II, roi d’Angleterre, à revendiquer une part de la succession comme beau-frère de Louis X contribua à raffermir les esprits : le sens national travaillait pour Philippe le Long. Il eut soin de se tenir en contact avec les États en procédant à des convocations successives : le précédent avait créé le droit.
On le vit bien quand, à la mort de Philippe, en 1 322, Charles IV le Bel prit la couronne sans souci de ses nièces. Aucun trouble ne se produisit et les États consolidèrent à nouveau le droit successoral qui s’était spontanément instauré.
Au dehors, la politique capétienne reste dans l’axe dessiné sous le règne de Philippe le Bel. Si l’on parle d’Espagne, d’Italie ou de croisade, le souci véritable est pour les objectifs plus immédiats : on pense à la Guyenne, que détient l’Anglais; on songe à l’ancienne Lotharingie ou au royaume d’Arles; on se préoccupe de refaire la Gaule. Charles IV, notamment, ébauche une reprise de la Guyenne et du Ponthieu; il veut, comme son père, briser les résistances flamandes; il regarde, comme lui, vers l’Empire lorsque l’empereur Louis de Bavière se fait excommunier par le pape d’Avignon Jean XXII.
Ainsi va s’élargissant l’horizon de la politique capétienne, au moment où, par la mort de Charles IV, s’éteint soudainement la descendance directe de Hugues Capet, le P'' février 1328; les trois fils de Philippe le Bel, tous trois dotés d’une beauté physique remarquable, et qui semblaient promettre la longévité de la dynastie, avaient déçu toutes les espérances, et, comme le dit Pétrarque des derniers Capétiens, « ils avaient passé en ce monde comme un songe ».