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II. LA FRANCE CAPÉTIENNE

Les Institutions

LES GRANDS FIEFS. -~- France capétienne n’est pas uniquement l’histoire de ses rois. Surtout au XI® et au XII® siècle, alors que la France n’est qu’une mouvance, les grands fiefs ont l’allure de principautés, les grands barons font figure de princes régnants. Sauf l’hommage,

plus OU moins régulièrement observé, ils agissent chez eux à leur gré. Un système politique s’esquisse, celui qui trouverait dans un régime fédéral son ultime consécration.

Si nous passons en revue les pièces maîtresses de cette France multiple, qui se présente aux yeux sous l’aspect d’une mosaïque nous trouvons d’abord en Flandre une maison comtale issue de Baudouin, gendre de Charles le Chauve. Un essor économique incomparable entraîne de bonne heure le pays belge, le plus industriel de l’Occident, le plus propice par conséquent à l’émancipation communale. Bruges, Gand et Ypres sont les grands centres textiles du Nord; ce sont aussi de puissantes républiques bourgeoises, jalouses de leurs privilèges. Le duel persistant qui se livre entre le pouvoir comtal et le pouvoir communal se complique de l’antinomie qui existe entre la dépendance commerciale de la Flandre à l’égard de l’Angleterre, productrice des laines, et sa dépendance féodale à l’égard de la couronne de France. De là, les contre-coups douloureux des heurts anglo-français sur les annales flamandes. Tantôt les comtes s’unissent aux Plantagenêts contre le suzerain commun, tantôt ils se rapprochent de lui pour trouver dans le droit féodal une force de résistance contre la pression des revendications bourgeoises.

Fortement centralisée par les descendants de Rollon, la Normandie est celui des fiefs français où l’ordre est le mieux assuré. Les ducs ont organisé au-dessous d’eux leur arrière-vassalité à leur guise; ils ont su en maintenir les domaines dans un état de faiblesse et de dispersion favorable à leur suprématie. Une véritable puissance monarchique, exprimée par « la paix du duc », s’est formée au bénéfice de la dynastie. De ce solide tremplin, la maison normande s’est élancée à la conquête de l’Angleterre anglo-saxonne. Une descente heureuse et une victoire décisive à la journée de Senlac, ou Hastings, donnent en 1 066, au duc Guillaume, la couronne d’Angleterre, et les successeurs du Conquérant, loin de négliger leur politique continentale, la développent si bien qu’ils paraissent à la veille d’arracher à leur suzerain la maîtrise de la France elle-même.

L’Anjou est un des éléments fondamentaux de cette puissance continentale échue aux rois d’Angleterre. Le fief angevin avait rencontré dans l’ancienne famille des vicomtes, vassaux des ducs de France, une dynastie bien douée, ambitieuse et active. Foulques Nerra, ou le Noir, comparé par ses contemporains à César, puis Geoffroy Martel, et, après eux, Geoffroy le Bel et Henri Plantagenêt, assurent par l’épée la fortune de leur maison. Une renaissance intérieure du fief témoigne que ces guerriers furent aussi administrateurs. Le mariage de Geoffroy avec Mathilde, fille de Henri Beauclerc, roi d’Angleterre, duc de Normandie, assure à l’héritier de tant de domaines, Henri Plantagenêt, devenu Henri II d’Angleterre et marié à Aliénor d’Aquitaine, cet ensemble territorial imposant qu’on appelle 1’ « Empire plantagenêt ».

De cet Empire, la part la moins importante n’est pas l’Aquitaine ou Guyenne (car les deux mots n’en font qu’un) , héritée par Aliénor

L’histoire de la

Philippe le Bel, roi de France, et ses Quatre enfants : à sa gauche, Isabelle, reine d’Angleterre, et ses plus jeunes fils, Philippe le Long et Charles le Bel; à sa droite, son fils aîné Louis, alors roi de Navarre, et le frère du roi Philippe le Bel, Charles de Valois. — Miniature ornant le livre de Dina et Kalila offert à Philippe le Bel, en juin 1313, par le traducteur Raimond de Béziers, pendant les fêtes rie de Louis, roi de Navarre. — Bibliothèque Nationale. Ms. latin 8504, f® 1 verso.

LE HAUT MO'i'EN AGE

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Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, offre à son seigneur Louis, comte palatin de Champagne et de Brie, fils de Philippe le Bel, le futur Louis X le Hutin, alors roi de Navarre, l'histoire de saint Louis, Livre des Saintes paroles, qu il a écrite à la demande de la reine de France, sa mère, — Bibliothèque Nationale. Ms. français 13568, f“ 1.

de la dynastie ducale des Guilhems, à l’origine simples comtes de Poitiers. Guilhem le Grand avait été le plus brillant de ces princes; c’est lut qui, par son mariage avec l’héntière de la Gascogne, avait ménagé l’unité du Sud-Ouest à son profit. L’un de ses descendants est connu comme troubadour dans l’histoire littéraire sous le nom de Guillaume de Poitiers.

Comme la cour poitevine, la cour toulousaine fut le centre d’une vie littéraire et d’une culture intenses. Sans doute, la maison raymondine ne put pas, ou ne sut pas, constituer un grand fief compact, comparable à ceux du Nord; mais ses domaines disséminés jusqu’en Provence, ses attaches esjragnoles, ses ambitions orientales lui valent une prestigieuse célébrité. Les héritiers de Raymond IV de Saint- Gilles, l’un des héros de la première Croisade, président, au début du Xlir siècle, aux destinées d’un pays prospère, où la vie est brillante, les moeurs douces. Un libéralisme, étrange pour l’époque, à l’égard des croyances hétérodoxes, attire sur eux une croisade, et, par une série de circonstances dont nous préciserons bientôt l’cnchaînem.ent, la royauté recueille le bénéfice des désastres subis jiar les Raymond.

Plus [iroches du centre d’action des rois et plus intimement mêlées à leur histoire étaient les deux maisons dont il nous reste à esquisser la formation et le rôle : maison de Champagne et maison de Bourtrogne. La maison de Champagne est souvent appelée, par les historiens, maison de Blois-Chamjragne, pour exprimer le double habitat (jui lui donne, entre les grandes familles féodales, une jdiysionomie particulière. 1 liibaut le Tricheur, tête de la lignée, domine à Blois, I ours, Châteaudun, Chartres. Son fils, Eudes T'"', obtient les comtés de 1 royi-i, Meaux, Provins. Plus tard, Henri le Libéral, fils de 1 hibaut h Grand, se subordonne les membres de la famille possessionnés sur !.. Loire i-t leur fait rendre hommage. C’est lui qui, soutenant l.nuis V'II contre le Plantagenêt, fait de sa sœur Adèle une reine di T rance. C'omme à Poitiers, règne en Champagne un

poète, Thibaut IV le Trouvère. Avec Philippe le Bel, la maison de Champagne s’absorbe dans la maison de France.

Plus durable fut la carrière de la maison des ducs capétiens de Bourgogne, issus de Robert sans Terre, fils cadet du roi Robert le Pieux. Cette maison, qui devait survivre aux Capétiens directs et durer jusqu’à 1361, eut les débuts les plus modestes et la fortune la plus éclatante. Les ducs ont procédé, comme les rois, à la constitution progressive d’un vaste domaine et à la reconstitution de leur pouvoir. Par cette politique laborieusement poursuivie, les successeurs du duc sans terre devinrent d’opulents et puissants seigneurs. Hugues 111, contemporain de Phihpjre Auguste, brave le roi qui soutient contre lui le turbulent comte de Vergy. Eudes III se réhabilite à Bouvines, combat à la voix du pape Innocent III les hérétiques du Midi, et sert mieux ses intérêts en absorbant l’inquiétante maison de Vergy par un adroit mariage. Dès lors, l’ascension de la famille prend une vive allure. Le duc de Bourgogne du XIV siècle est le modèle du vassal loyal et fort, bras droit de la royauté.

LE DOMAINE ROYAL. — En regard de ces vastes principautés, nées de l’évolution féodale, les possessions directes de la couronne paraissent, à première vue, peu de chose sur la carte. Il faut se garder, toutefois, d’une illusion d’optique. Le domaine royal ne doit pas se comparer aux fiefs étendus dont nous venons d’esquisser le tableau. Ceux-ci, en effet, sont sous-mféodés à leur tour; ils représentent la mouvance ducale ou comtale, et, par conséquent, ils correspondent à ce qu’est pour le roi la mouvance royale, c’est-à-dire le royaume.

Il faut entendre par domaine royal le territoire sur lequel le roi exerce son autorité sans interposition de vassalité intermédiaire. Sous Hugues Capet, le domaine fut formé par la juxtaposition de deux éléments : le domaine carolingien et le domaine robertien. D’une part, le nouveau roi recueillait la succession de Louis V ; d’autre part, il apportait sa fortune patrimoniale, celle de la maison féodale des ducs de France issue de Robert le Fort. En 987, on ne peut presque parler que pour mémoire d’un domaine carolingien ; de leur ancienne fortune, il ne reste aux descendants de Charlemagne que quelques villas ou palais : Attigny, Compïègne, Verberie, quelques autres moindres dans les vallées de l’Aisne et de TOise. La ville de Laon et le Laonnais, qu’on a cru longtemps le dernier morceau de quelque importance demeuré en des mains carolingiennes, étaient déjà inféodés à Tévêque de Laon. L’élément robertien, quoique modeste, était substantiel : Orléans, Dreux, Étampes, Poissy, Senlis, Montreuil-sur-Mer. A Paris, Hugues possède un palais, mais la ville ne lui appartient pas, non plus que Melun. Le cœur du domaine est le groupe Orléans-Étampes : c’est là que les premiers Capétiens font le plus volontiers résidence. Si Ton excepte Montreuil, isolé au nord, et Dreux, détaché à l’ouest, l’ensemble forme un fuseau allongé entre Seine et Loire, dépassant à peine ces fleuves de ses pointes au nord et au sud. On peut évaluer la superficie totale à ce que serait un département et demi de dimension moyenne dans la France actuelle. Encore, au beau milieu, émergeait une enclave importante : la seigneurie de Corbeil, dont le titulaire. Bouchard de Vendôme, tenait Paris et Melun; d’autres enclaves plus petites s’arrondissaient autour des châteaux fiers de leurs sires : tels le sire du Puiset, le sire de Montlhéry ou le sire de Marie.

C’est la chevalerie des diocèses sur lesquels la royauté possède la suzeraineté directe — Reims, Laon, Châlons, Noyon, Le Puy — qui fournit aux premiers Capétiens le plus clair de leur force militaire.

LES GAINS ET PERTES DU DOMAINE. — Si mesquine que fût cette mise de fond territoriale dont dispose la royauté à ses débuts, elle a dans Thistoire une importance sans égale. C’est elle qui rendra possible l’accroissement du pouvoir royal et l’unité française future. La mosaïque du XF et du XlF siècle n’est qu’un état transitoire. La tache allongée du domaine grandit; elle recouvre les couleurs disparates qui l’entourent. La mouvance est en voie lente, mais sûre, de devenir un vrai royaume.

Les Capétiens, dès l’abord, réjjudiant toute ambition dangereuse, s’efforcèrent moins de gagner que de ne pas perdre. Or, le temps et le droit travaillaient pour eux. Armé du droit de déshérence, le roi recevra toute succession féodale sans héritiers; si la confiscation est périlleuse et rare, une gestion économe et sage permet des achats. De fait, la période la plus ingrate de l’histoire, de Hugues Cai>et à Louis VI, est jalonnée d’acquisitions intéressantes Melun est réuni en 1016, à la mort de Bouchard de Vendôme; le comte de Sens meurt sans enfants en 1055, et son comté passe automatiquement au roi; un arrangement avec le comte d’Anjou, en 1069, jrermet

d’annexer le Gâtinais; une intervention royale dans une querelle de famille fait tomber le Vexin, en 1076, aux mains de Philippe I®'’; un seigneur qui se croise en 1100 lui vend pour 6 000 sous d’or la seigneurie de Bourges.

Louis VI, déracinant la turbulente féodalité dont la floraison drue encombrait les enclaves du domaine, obtient par confiscation Mantes en 1 I 09, Corbeil vers 1112, Montlhéry en 1 1 1 8 ; il développe aussi par achat le Gâtinais et l’Orléanais. Si l’on néglige l’Aquitaine dont nous avons suivi les fluctuations, le règne de Louis VII est marqué, dans l’histoire domaniale, par l’acquisition, puis par le perte du Vexin normand, dont la principale châtellenie était Gisors, et par l’acquisition de la suzeraineté du Forez et de la châtellenie de Saint-Chamond (1 167).

Comme l’a dit avec autorité Aug. Longnon, Philippe Auguste fut « le plus grand ouvrier de l’unité française au Moyen âge ». Sa politique systématique, à l’encontre des Plantagenêts, l’amène à confisquer et à saisir le Vexin, la Normandie, le Maine, la Touraine, l’Anjou, le Poitou, la Saintonge. A sa mort, la maison anglaise ne tient guère que le pays situé entre la Bidassoa et la Gironde, et, au nord de ce fleuve, La Rochelle avec les îles de Ré et d’Oléron. D’autre part, l’union de Philippe Auguste avec Isabelle de Hainaut lui a apporté le Boulenois, le Ternois et l’Artois, c’est-à-dire à peu près ce qui constitue aujourd’hui le département du Pas-de-Calais. La revendication de droits héréditaires sur la succession d’Isabelle de Vermandois, militairement soutenus, valut d’abord au roi le comté d’Amiens, celui de Montdidier ou Santerre, les châtellenies de Roye, Choisy et Thourotte; puis les comtés de Valois et de Vermandois. Enfin, au delà du Forez, la couronne pousse sa suzeraineté sur Tournon et une partie du Valentinois, s'acheminant vers l’annexion, lointaine encore, de la vallée du Rhône.

C’est également sous Philippe Auguste que Paris, désormais pour la majeure part aux mains du roi, devient vraiment le centre et la capitale du royaume. Le Louvre en témoigne, et les premières mesures de voirie, comme le pavage des quais de la Seine, datent de ce règne.

C’est encore sous Philippe Auguste que se déroulent dans le Midi les dramatiques événements qui devaient avoir pour épilogue la dévolution de ce pays à la couronne. Il y avait eu pendant l’époque barbare une véritable antinomie entre le Nord et le Midi : l’Aquitaine carolingienne en avait été l’expression. Par le tempérament, par la langue, par les moeurs. Français et Provençaux (ainsi disait-on alors) faisaient le plus saisissant contraste. Associés dans l’effort épique des Croisades, ils se jugeaient mutuellement sans indulgence et les textes les plus divers nous apportent les échos de leur opposition. Mais la communauté de la foi catholique les rapprochait malgré tout. Que les deux France viennent à se séparer sur le terrain religieux, et c’en est fait de l’unité nationale future. La portée historique de l’hérésie albigeoise fut précisément de projeter sur un plan décisif et de trancher d’une façon irrémissible

le débat dont la dualité virtuelle du Nord et du Midi faisait l’ampleur et la gravité : le problème de l’unité française se dispute et se résout sous la forme de l’unité de la foi.

Sous des influences complexes et encore en partie mystérieuses, le Toulousain et l’Albigeois furent, au XII® siècle, envahis par les croyances hétérodoxes de l’albigéisme ou catharisme : c’était une religion nouvelle, une sorte d’Église réformée qui s’implantait, réagissant contre les abus du clergé catholique, répugnant à la hiérarchie aussi bien qu’aux sacrements, s’inspirant d’idées sociales subversives. Le comte de Toulouse, Raymond VI, et ses vassaux immédiats, surtout le vicomte de Béziers et le comte de Foix, manifestèrent pour ces croyances suspectes, et bientôt odieuses à l’Église constituée, un libéralisme étrange qui cachait mal une adhésion secrète. Au début du XIII® siècle, l’hérésie, ainsi fortifiée, résiste aux objurgations pontificales, aux prédications systématiques. Alors Innocent III, voyant l’unité catholique compromise, engage la lutte à fond, et, sur le refus de Philippe Auguste, qui ne veut pas intervenir, il se résout à appeler les seigneurs du Nord à une croisade. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau, le 1 5 janvier 1208, sert de prétexte : c’est la ruée du Nord sur le Midi; Simon de Montfort est le chef effectif des croisés; il conduit la campagne avec un fanatisme réaliste qui lui compose une physionomie d’un relief singulier. Béziers est enlevé et mis à sac; Narbonne et Carcassonne succombent; l’Ariégeois et l’Albigeois tombent aux mains de Montfort. La civilisation méridionale, berceau de la vie courtoise, est brusquement brisée; la prospérité languedocienne est frappée à mort. Le roi Pierre d’Aragon essaie d’intervenir, mais la bataille de Muret (12 septembre 1213) lui coûte la vie et condamne sa tentative. Toulouse même, prise et reprise, mettra longtemps à se relever de ses ruines. Si Montfort est tué sous ses murs, le 25 juin 1218; si Raymond VI, puis Raymond VII recouvrent une partie de leurs domaines, voici que l’intervention capétienne achève l’œuvre des croisés féodaux. Amaury, fils de Simon, renonce à ses droits en faveur de Louis VIII, le 14 janvier 1224. Une promenade militaire consacre le transfert. Le traité de Meaux, en 1 229, règle au profit de la couronne le problème méridional : Raymond VII devra faire amende honorable, en chemise, à Notre-Dame de Paris; il devra s’engager à extirper l’hérésie, à entretenir à Toulouse une université destinée à répandre les doctrines orthodoxes, à marier sa fille unique Jeanne à Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX. Gardant le Languedoc occidental, le comte cède le Languedoc oriental, qui forme aussitôt les sénéchaussées royales de Beaucaire et de Carcassonne; après sa mort, sa succession ira à Jeanne et Alphonse, et, si ce couple meurt sans enfants, la royauté héritera. Le traité de Meaux fut confirmé, en 1243, par le traité de Lorris et produisit tous les effets que la maison capétienne en avait attendu. Philippe le Hardi, héritier de son oncle et de sa tante, réunit au domaine tout ce qui échappait encore de la succession raymondine. Comme Beaucaire et Carcassonne, le Toulousain et ses annexes devinrent sénéchaussées royales.

La formation de l’unité française. — Cartes montrant l'accroisseraent du domaine royal de 987 à 1328.

Lt HAUT MOYEN AGE

Le Palais de Philippe le Bel. — Trois salles voûtées d ogives, construites de 1285 à 1328 par les maîtres d’œuvres Jean de Cérens, Nicolas des Chaumes et Jean de Saint-Germer, formaient le rezde-chaussée du palais capétien embelli après saint Louis par Philippe le Bel. Le sol de la Cité, en s’exhaussant, a donné l’aspect de caves à ces salles voûtées, qui servaient jadis aux réceptions et aux

fêtes. — Palais de Justice de Paris. Ci,. Vitry.

Augmenté par Louis Vil dans le Midi, le domaine subit de son fait, dans le Nord, des amputations périlleuses. Les frères de Louis IX reçurent de leur père à titre d’apanage, c’est-à-dire comme part de succession, l’un l’Artois, l’autre l’Anjou et le Maine, l’autre encore le Poitou et l’Auvergne. Ce dernier domaine, attribué à Alphonse de Poitiers, fut l’objet d’une administration modèle et s’accrut de la succession toulousaine : le tout retomba aux mains de Philippe le Hardi.

Le traité de Paris, conclu par saint Louis avec Henri III, roi d’Angleterre, et dont nous avons défini ailleurs l’inspiration, établit un modus vivendi territorial entre la royauté et les Plantagenêts. Henri III se reconnaissait vassal lige pour la Guyenne; il recouvrait les diocèses de Limoges, Cahors et Périgueux; il devait recevoir la Saintonge, l’Agenais et le Quercy toulousain si Alphonse de Poitiers n’avait pas d’enfants. Par contre, tout le surplus des possessions de Jean sans Terre saisies par Philippe Auguste était confirmé à la couronne.

Le domaine royal se développe encore sur divers points au XIII® siècle. Le comté de Mâcon est acquis en 1239 moyennant une pension viagère au couple féodal sans enfants qui le détient; les comtés de Clermont-sur-Oise et de Mortain viennent par succession en 1234 et 1259; mais Clermont est vite détaché comme apanage de Robert, l’un des fils de saint Louis.

Philippe le Hardi n’est pas seulement l’heureux héritier d’Alphonse de Poitiers et de Jeanne de Toulouse; sous son règne, la puissance d’assimilation du domaine continue à se manifester ailleurs : Guines est achetée en 1281 ; l’influence française pénètre à Lyon et s’infiltre en Vivarais. Par contre, le Valois est détaché comme apanage pour Charles, fils du roi. Mais le mariage de l’héritier du trône, Philippe le Bel, avec Jeanne de Navarre absorbe dans l’unité française, qui déjà se dessine, non seulement la Navarre, mais encore le vaste ensemble que la géograjihie féodale appelle la Champagne et la Brie.

Roi de France et de Navarre, Philippe le Bel, outre les châtellenies de Lille, Douai et Béthune, arrachées militairement et diplomatiquement à la Flandre, acquiert jrar achat le comté de Chartres en 1 286 et le comté de Beaugency en 1 292 ; jrar un arrangement, la Bigorre; et, par confiscation et transaction, la Marche, l’Angoumois et la seigneurie de Lusignan, en 1308. Les légistes savent aussi ménager par des traités de pariage l’acquisition de droits royaux sur le Gévaudan, le Velay et les terres de l’évêché de Cahors. h’nfin, la poussée vers l’Lst, que nous a révélée l’étude du règne, se traduit sur la carte par l’acquisition de la suzeraineté sur Valenciennes (1292), sur les jrossessions du comte de Bar si es . n deçà de la .Meuse (1301), sur celles de l’évêque

de Viviers et sur le Lyonnais (1307). Les derniers Capétiens ont peu de loisirs pour étendre le domaine. Cependant, Louis X négocie une extension de sa suzeraineté sur le Valentmois et le Diois (1316); Philippe V acquiert Tournai (1320); par contre, Charles IV unit le comté de la Marche à la baronnie de Bourbon pour en faire le nouveau duché de Bourbon, qu’il cède à Louis de Clermont, petit-fils de saint Louis, en échange du comté de Clermont-sur-Oise.

LE DOMAINE ET LES GRANDS FIEFS EN 1 328. — Le moment est venu d’esquisser l’état territorial de la France en 1328 ; par là se mesureront les agrandissements du domaine capétien à travers trois siècles et demi d’efforts. Sans doute, le domaine, développé en dehors de toute préoccupation géographique, à la faveur des circonstances, ne forme pas encore un tout compact; mais il existe déjà deux grands blocs : l’un au nord et à l’ouest (Ile-de-France, Orléanais, Champagne, Picardie, Normandie, Poitou et Anjou) , l’autre au centre et au midi (Auvergne, Velay, Vivarais, Gévaudan, Languedoc, Gascogne) . Ces deux blocs tendent à se rejoindre pour n’en former qu’un. Çà et là, de divers côtés, des îlots pointent, autant de pôles de diffusion pour les conquêtes futures ; châtellenies de Lille, Douai, Béthune; comté de Charolles; Lyonnais; seigneurie de Bourges; comté de Bigorre.

H ors de l’emprise royale, la carte décèle l’existence de cinq grandes principautés : la Flandre, la Bretagne, la Bourgogne, le Bourbonnais, la Guyenne. Ce dernier duché, encore en des mains anglaises, préoccupe surtout la royauté. C’est à réduire la Guyenne anglaise que se sont appliqués les quatre derniers Capétiens; ils ont fait du droit féodal une machine savante destinée à user progressivement le fief au profit du suzerain, de manière à jeter l’Anglais à la mer. Les héritiers des Capétiens bénéficieront de l’œuvre de la dynastie, mais ils connaîtront aussi quels dangers les successeurs de Guillaume le Conquérant réservent encore aux descendants de Philippe F''.

LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES. — Nous

savons combien la royauté de 987 était fragile. Ce fut sans doute une trouvaille de gens d’église, que l’association au trône de Robert le Pieux du vivant de son père; cette pratique d’un « roi désigné », continuée jusqu’à Philippe Auguste, consolida le pouvoir dans la dynastie en ligne directe. Nous avons vu comment s’opéra au XIV® siècle l’instauration du privilège masculin par l’exclusion des filles. Plus tard seulement, lors du débat franco-anglais sur la question dynastique, pendant la guerre de Cent ans, on invoquera à ce sujet un article de la loi sahque détourné de son sens.

Pour gouverner, le roi disposa primitivement de sa cour, survivance féodalisée de l’ancien palais carolingien. La cour se compose de grands feudataires, et, en première ligne, de ceux que le XI® siècle met au rang des pairs. Certaines prérogatives honorifiques, notamment dans la cérémonie du sacre royal à Reims, sont réservées aux douze pairs, savoir : le comte de Flandre, le duc d’Aquitaine, le duc de Bourgogne, le duc de Normandie, le comte de Champagne, le comte de Toulouse (pairs laïques) ; les évêques-comtes de Beauvais, de Noyon, de Chalons; l’archevêque de Reims; les évêquesducs de Laon et de Langres (pairs ecclésiastiques) . Les grands officiers constituent l’armature du pouvoir central : sénéchal, bouteiller, chambrier, connétable et chancelier. L’administration locale est aux mains de prévôts, à la fois vassaux, fermiers des revenus et agents assermentés. Le roi vivait des produits du domaine et des droits féodaux. Aucune force concrète ne résultait de sa souveraineté ; il n’en letirait que l’honneur de voir son nom inscrit dans la formule de datation des actes; car les chartes, même privées, se dataient des années de règne des rois, et cet usage continua jusqu’à l’adojition définitive du millésime de l’ère du Christ.

Peu à peu se fait une adaptation meilleure des institutions très élémentaires, dont s’étaient contentés les premiers princes de la dynastie. Le développement du domaine amène à préciser, à spécialiser les services. L’administration locale se complique et la cour se transforme. Philippe Auguste sujrerpose aux prévôts et aux prévôtés les baillis et les bailliages, ajijielés sur certains points séné-

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