‹ Histoire Générale des peuples de l'antiquité a nos joursChapitre 20 sur 344 · Ü CO · texte numérisé non relu

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lions d’hommes libres engagés pour le compte du fisc ou de grands seigneurs, de petits artisans travaillant à leur propre compte. Les tombeaux qui ont immortalisé les ateliers au service des grands nous renseignent exactement sur leur activité : maçons, sculpteurs, fondeurs, orfèvres, briquetiers, potiers, verriers, menuisiers, ébénistes, tisserands, boulangers, blanchisseurs, armuriers, tous ces corps de métier travaillent encore aujourd’hui sur les parois des mastabas memphites et des hypogées thébaines et livrent, à qui veut observer, leurs procédés de fabrication.

Cette production industrielle créait nécessairement un courant de transactions commerciales à l’extérieur et à l’intérieur de l’Égypte. Dès l’Ancien Empire, des navires allaient chercher dans le Liban le bois de cèdre nécessaire aux artisans : ils en rapportaient déjà peut-être cet or et cet argent d’Asie Mineure, qui fut l’objet, au Nouvel Empire, de nombreux échanges avec des produits manufacturés en Égypte. L’étain venait, de marchés en marchés, des pays les plus lointains. Le Sinaï fournissait le cuivre et le lapis-lazuli ; l’Arabie, les gommes et les résines, et la Nubie, l’or. Des expéditions maritimes partaient de temps à autre, envoyées par les pharaons, vers le fabuleux pays de Pount, sans doute la côte des Somalis, et elles troquaient leur pacotille contre les plus recherchées de ses richesses : l’or, l’ivoire, l’ébène, les peaux de léopard, les aromates, les arbres et les animaux exotiques. A l’intérieur de l’Égypte, le trafic était surtout intense dans les marchés, où les habitants de la campagne venaient à la fois vendre leurs produits et s’approvisionner des ressources de la ville; on faisait quelquefois usage pour les échanges commerciaux, surtout à partir du Nouvel Empire, de lingots, d’anneaux ou de lamelles d’or et de cuivre, premiers essais de métal monnayé; mais le troc en nature resta de tout temps le plus usité dans le populaire ; une scène de marché, sculptée à Sakkarah, au temps de l’Ancien Empire, nous montre acheteurs et vendeurs discutant l’échange d’un éventail ou d’un collier de perles contre une botte d’oignons ou d’une paire de sandales contre un onguent parfumé.

DÉCHIFFREMENT DES HIÉROGLYPHES. — Les

anciens Égyptiens employaient, pour écrire leur langue, des « hiéroglyphes ».

Ce système si caractéristique met en œuvre, pêle-mêle, des figures d’hommes, d’animaux, de plantes, d’astres, en un mot de tout ce qui peut être représenté. Son nom de « hiéroglyphes » signifie « sculptures sacrées », car de fait, à l’époque tardive où les voyageurs grecs qui nommèrent ainsi cette écriture visitèrent l’Égypte, elle était réservée aux inscriptions des temples. Elle s’était si intimement liée au paganisme dans la vallée du Nil qu’elle disparut avec lui et que l’on put croire que le secret en était à jamais perdu. Ce fut un jeune savant français, Jean-François Champollion (1790-1832), qui eut en 1822 le mérite d’en découvrir la clef. Parti de l’équation (^* ^ I ^ IITO.MÙM.MO- (Ptolémée) qui lui fournissait une inscription bilingue, la pierre de Rosette, exhumée en 1 799 par des soldats français de l’expédition d’Égypte, et de la correspondance t] KAIXm.V 1 1*.\ (Cléopâtre) que

lui apportait un obélisque trouvé à Philæ, il détermina un premier alphabet : A, 10 ^ ^ | ^ K (1)>

M f\, <> ■ II (p). l‘ (r), P (s), T,

qui, appliqué à d’autres cartouches royaux, lui permit d’obtenir un alphabet complet. L’étude du texte lui-même de la pierre de Rosette lui démontra bientôt que l’écriture hiéroglyphique couvrait, comme l’avait déjà deviné au X\’1II'“ siècle le jésuite Kircher, une langue apparentée au copte, idiome liturgique de l’Égypte chrétienne. De découvertes en découvertes, Champollion établit un syllabaire détaillé, et la « Grammaire égyptienne », dont il laissa le manuscrit en mourant, renfermait les bases définitives de l’égyptologie m.oderne.

L’écriture hiéroglyphique ainsi déchiffrée par Champollion et par ses

successeurs se présente sous un aspect bien différent de celui sous lequel l’avaient imaginée les Grecs. Son syllabaire comprend des signes phonétiques et des signes idéographiques. Les signes phoné-

tiques sont soit

alphabétiques :

1 (h), V (ou)

, etc...

soit syllabiques

: 1 (nefer).

tÊttm (men).

Les signes idéographiques peuvent soit représenter directement un objet concret : ^ (enfant), (crocodile), « (montagne),

soit exprimer une idée générale ; on les appelle dans ce cas des « déterminatifs » : ^ (idée de force), (idée de vision), (idée d’alimentation ou de parole).

Lorsque le scribe égyptien voulait exprimer un mot quelconque de sa langue, il lui était loisible, soit de représenter directement, s’il le pouvait, l’objet qu’il voulait désigner : taureau (ka), soit

d exprimer son phonétisme en lettres syllabiques ou alphabétiques, en faisant suivre le groupe ainsi formé d’un déterminatif approprié :

ka , taureau = ka -(- peau d’animal, déterminatif des quadrupèdes, Üi meszer , oreille = mes + zer + oreille,

^ ^ ^ iqem , bouclier = i + q (e) m + bouclier...

L’écriture hiéroglyphique était proprement monumentale, tant dans l’usage public que dans l’usage privé. Sa cursive, employée dès les temps les plus anciens pour les besoins courants de la vie, reçut le nom d’écriture hiératique ou sacerdotale à une époque tardive où elle était réservée aux livres sacrés des temples. Une simplification de l’écriture hiératique elle-même, adoptée à partir du Vll*^ siècle avant notre ère et devenue l’écriture normale au temps des voyageurs grecs, reçut d’eux l’appellation de démotique ou populaire.

La langue qu’exprimaient les hiéroglyphes, et qui est la langue mère du copte, tout en ayant des affinités certaines avec les langues sémitiques, pourrait s’apparenter pour le fond de son vocabulaire aux groupes encore mal connus des langues africaines.

La science fondée par Champollion fut continuée notamment en France par Emmanuel de Rougé (181 1-1872), qui fut le second initiateur de l’égyptologie ; Mariette (1821-1881), qui découvrit le Sérapéum et créa le musée de Boulaq, aujourd’hui musée du Caire; Chabas (181 7-1882) et Gaston Maspero (1846- 1916), le fondateur de la Mission française du Caire; en Allemagne, par Lepsius (1813-1884), qui organisa scientifiquement l’archéologie égyptienne, et Brugsch (1827-1894), l’initiateur des études démotiques.

(Les signes hiéroglyphiques ci-dessus proviennent de l’Imprimerie Nationale.)

LETTRES ET SCIENCES. — Les anciens Égyptiens furent un peuple de lettrés, et d’autre part, dans plusieurs branches des sciences exactes, on doit les considérer comme des précurseurs.

Le papier ou « papyrus » sur lequel ils écrivaient était célèbre dans toute l’antiquité. On le tirait du Cyperus Papyrus, dont la tige renferme des pellicules concentriques comparables à des pelures d’oignon; des bandes taillées dans ces pellicules étaient placées les unes à côté des autres et collées à d’autres bandes identiques, disposées perpendiculairement de façon à contrarier le sens des fibres. Les pages ainsi obtenues étaient ensuite assemblées bout à bout, suivant la longueur à donner au livre, qui présentait ainsi l’aspect d’un « volumen » ou rouleau. Le plus long papyrus connu est le Grand Papyrus Harris, découvert dans la tombe de Ramsès III et qui mesure 40'", 50.

Le scribe écrivait sur le papyrus avec un jonc, dont les fibres,

mises à nu par le bout, formaient pinceau. Son écritoire se composait d’une palette munie généralement de deux pastilles d’encre, l’une rouge et l’autre noire, et d’un godet d’eau.

Le papyrus coûtait cher.

Matière de luxe, il était généralement réservé pour les livres et pour, les pièces administratives. Pour les usages de la vie courante, les Égyptiens utilisaient des fragments de poterie ou des éclats de calcaire, que l’on appelle

La pêche au filet. — C’est, en bas-relief méplat, une de ces scènes de la vie de château qui ornaient, pour la plus grande gloire du mort, les chapelles des mastabas de 1 Ancien Empire.

L'ORIENT CLASSIQUE

oslraca. Ils se ser\ aient aussi, exceptionnellement, de parchemin et de tablettes de bois stuqué.

La littérature égyptienne n’a pas été uniquement transmise par les papyrus et les oslraca : les parois des temples et des tombeaux, les inscriptions des statues et des stèles, qui reproduisaient des manuscrits, ont leur part dans cette conservation. Les fouilles, du reste, accroissent et accroîtront sans cesse le trésor de la littérature égyptienne : elles ramènent au jour tous les genres, sauf le théâtre.

La littérature religieuse est de beaucoup la plus abondante, car l’Êgypte s’est survécue surtout dans ses temples et dans ses tombeaux. A côté des rituels du culte divin, le Nouvel Empire a conçu des hymnes d’une inspiration pleine de grandeur : tel le bel hymne à Amon-Râ, des papyrus du Caire; telles les odes, d’une fraîcheur exquise, qu’Aménothès I\^ composa lui-même en l’honneur de son nouveau dieu, le Disque Solaire, et qui ont été conservées par les tombeaux de Tell-el-Amarna. Les textes théologiques sont représentés par quelques fragments épars, par le « Livre de ce qu’il y a dans l’Hadès » et le « Livre des Portes », qui, sous le Nouvel Empire, décrivaient la course nocturne du Soleil à travers l’hémisphère inférieur de l’univers. Les textes funéraires, reproduits à profusion dans les tombes, sur les stèles et sur les sarcophages, se répartissent entre trois collections principales : le « Livre des Pyramides », sculpté sur les parois des pyramides de Sakkarah et dans lequel, sous l’Ancien Empire, étaient compilés les chapitres funéraires utiles aux rois défunts; le « Livre des Sarcophages », inscrit sur les cercueils du Moyen Empire, à l’usage des grands de la Cour royale; enfin le « Livre des Morts » ou papyrus qui, sous le Nouvel Empire, était placé près de tout défunt qui pouvait en faire 'a dépense. Toute cette littérature funéraire se teintait volontiers de magie : aussi faut-il lui apparenter les compositions de sorcellerie, les incantations si diverses, qui, à toutes les époques, ont fleuri en Égypte.

Dans la littérature profane, il ne reste du genre historique, à part les stèles érigées par les rois ou les particuliers, que des fragments d’annales de Thoutmosis III et de Ramsès III, qui prouvent, du moins, 1 existence du genre. La littérature gnomique ou sapientiale apparaît, dès 1 Ancien Empire, avec les « Préceptes de Kaqimna » et le « Livre de Ptahhotep », que l’on a longtemps appelé « le plus ancien livre du monde », et elle se continue par les « Maximes du scribe Ani » à travers le Nouvel Empire jusqu’aux œuvres démotiques de la dernière époque, comme le « Papyrus moral de Leide ». Il faut rattacher à ce genre les maximes politiques de gouvernement comme les « Préceptes d’Amenemhât P*' » et les « Instructions d Akhtoès », et peut-être toute une littérature pessimiste, prophéties, histoire ou satire, on ne sait trop, dont les « Admonitions d’un Sage » présentent l’exemple le plus typique. Le conte fleurit aussi à toutes les époques, à la fois naïf et nuancé, depuis le « Conte du Naufragé » qui, au Moyen Empire, rappelle par tant de côtés les histoires de Sindebâd le Marin, jusqu aux romans démotiques de « Setné » et de « Pétoubastis»: les «Aventures de Sinouhé», «le Roi Chéops et les magiciens», et, au Nouvel Empire, le fameux « Roman des Deux Frères » seraient à citer parmi beaucoup d’autres. La satire, ou bien s’exacerbe dans les « Plaintes du Paysan volé », ou bien raille avec humour dans la « Satire des Métiers », au temps de l’Ancien Empire, et dans telle ou telle page du Papyrus Anastasy, sous le Nouvel Empire.

La poésie lyrique célèbre en strophes les exploits des rois, comme sur les murs de Karnak le « Chant triomirhal de Thoutmosis III »; elle [irend aussi la forme de cantilènes populaires conservées dans les tombeaux ou dans les « Chants du Harpiste », dont Hérodote a recueilli l’écho dans ce qu’il a écrit du Manéros. Une épojiée

apparaît avec le « Poème de Pentaour », qui redit la victoire de Ramsès II sur les Hittites. C’est enfin l’idylle la plus délicate que conservent certains chants d’un papyrus de Londres où, en termes semblables à ceux du « Cantique des Cantiques » de Salomon, le poète évoque la voix de la tourterelle, l’huis qui s’ouvre et, sur sa couche, la rêverie languissante et solitaire de la bien-aimée.

La littérature scientifique, dont on ne possède que de rares œuvres échappées au pillage des temples et à la destruction des villes, est représentée par quelques traités de mathématiques et de géométrie. Les Égyptiens furent conduits à la géométrie par l’arpentage, car il était nécessaire de reconstituer les cadastres lorsque, après l’inondation, les eaux du Nil avaient effacé toutes les limites. La médecine, qui, au dire d’Hérodote, était florissante en Égypte, a survécu dans plusieurs ouvrages, dont le plus important est le « Papyrus Ebers », remontant à l’Ancien Empire. L’astronomie enfin était, dès la plus haute antiquité, très avancée chez un peuple, dont l’année de 365 jours, quatre fois millénaire, fut imposée par la réforme de Jules César à tout l’Empire romain : elle n’a laissé comme témoins de son développement que quelques observations de l’état du ciel, dressées par les veilleurs qui passaient la nuit sur les terrasses des temples : l’astrologie, son annexe, a été plus heureuse; elle s’est perpétuée dans des calendriers de jours fastes et néfastes.

L’ART. — L’art égyptien, appelé à de si hautes destinées, ne différa pas, dans ses origines, de l’art commun à toutes les races de la préhistoire : il connut, lui aussi, les stades paléolithique et néolithique.

Pourtant, dans les balbutiements de son activité artistique, se révélaient déjà plusieurs traits qui devaient plus tard caractériser à toutes les époques son âge adulte : le souci de la perfection technique, la recherche de la symétrie et la curiosité des formes animales; témoins ces couteaux préhistoriques, dont les éclats sont levés avec une ordonnance parfaite, ou ces silex qui reproduisent des silhouettes de bubales ou de mouflons. Les poteries sont décorées de fleurs et d’animaux inhabilement tracés; les plus anciennes sont rouges, surchargées de traits blancs; les plus récentes représentent des lignes rouges sur un tond brun clair.

Avec les instruments de bronze, l’art de tailler la pierre prit son essor et acquit rapidement une maîtrise incontestable. Les palettes de schiste, dont certains traits rappellent incontestablement l’art babylonien, et qui sont décorées soit de scènes de guerre, soit de défilés d’animaux, permettent de suivre cette évolution ascendante ; la palette de Nar-Mer, au début de la monarchie égyptienne, montre cet art arrivé à la perfection. La technique du bas-relief est dès lors créée avec tous ses moyens, et l’on peut juger de sa puissance par la stèle du roi Serpent (P*^ dynastie) conservée au musée du Louvre. La sculpture en ronde bosse suit le même développement, mais avec quelque retard ; les vases de pierre dure, essayés d’abord timidement, mais non sans succès, à l’époque prenis torique, triomphent à l’époque thinite par la pureté de la forme, la dureté de la matière et le fini de l’exécution. Quant à la statuaire, si elle parvient à produire pour le roi des pièces remarquables, comme les statues de Khasekhmoui (u*' dynastie) , trouvées à Hiéraconpolis, elle n’est représentée, pour le vulgaire, que par quelques morceaux archaïques dans lesquels le ciseau lutte encore, sans l’asservir, avec la matière : on saisit ainsi sur le vif, dès les origines, la distinction entre l’art officiel et l’art privé. L’architecture, représentée par les tombes royales, ne connaît encore que la terre, cuite ou crue, qui doit imposer ses formes traditionnelles à l’art de bâtir en Égypte, et la peinture, si aucun spécimen de l’époque thinite n’a encore été découvert, est connue pour l’âge antérieur par ces fresques d’Hiéraconpolis, où s’affirment déjà, sous un tracé naïf, les conventions de perspective et de stylisation du corps humain qui régiront jusqu’à la fin, en Égypte, les représentations à deux dimensions.

L’art de l’Ancien Empire devait tenir les promesses de l’époque thinite. Sous la III'' dynastie, la substitution de la pierre à la brique dans les constructions donna, en les coordonnant, une nouvelle impulsion aux arts de la pierre; le bas-relief, qui règne sans rival sous l’Ancien Empire, s’installa sur les murs des temples et sur les parois intérieures des mastabas. Le ciseau délicat des artistes memphites y traduisit en méplats d’un style très pur et les actions des rois et les scènes de la vie opulente des privilégiés. La statuaire, se dégageant raifidement de ses formes archaïques, produisit des chefs-d’œuvre qui sont, dans l’art officiel, le Chéphren du Caire, le Mycérinus de Boston, le grand sphinx de Ghizeh, rocher sculpté qui représente Chéphren dans sa gloire, et, dans l’art jirivé, le scribe accroupi du Louvre, le Râiiofir et le groupe de Râhotep et Nofrit du Caire, le scribe de Ghizeh, et tant d’autres statues à la fois d’un réalisme si

Lf. SCHFIK EL BELED. — Statue en bois, de 1 Ancien Empire, exhumée par Manette, et que son puissant réalisme a fait surnommer par les ouvriers qui la découvrin iit le « maire du village ». ou « scheik el Ircled ». Cl iiiKArUoN.

sincère et d’une conception si harmonieuse. L’architecture, forte de ses nouveaux moyens de bâtir et de décorer, osa les grandes pyram.ides de Ghizeh, avec leurs temples, leurs annexes et leurs cortèges de mastabas, les petites pyramides de Sakkarah et les temples solaires d’Abousir. La peinture enfin, reléguée dans l’ombre par cet essor des arts de la pierre qui lui laissait tout juste le soin d’enluminer les sculptures de calcaire, suivit le courant général qui portait les arts à l’apogée : des œuvres comme « les oies de Meidoum » excitent à la fois l’admiration pour leur silhouette sobre et élégante, dont la stylisation rappelle celle des artistes japonais, et le regret que ce soit là le seul exemple qui ait survécu de cette école première.

La désorganisation politique qui marqua la fin de l’Ancien Empire détermina une époque de ralentissement artistique. Le Moyen Empire, en restaurant l’unité de l’État au profit de la maison thébaine, ressuscita les ateliers d’art et reprit les traditions de l’Ancien Empire ; mais les artistes de cette époque résolurent par des formules les difficultés que leurs précurseurs avaient résolues jiar l’observation directe du modèle, et il en résulta, tant pour les statues que pour les bas-rehefs et les peintures, un académisme qui mit le jrlus souvent en œuvre des personnages d’une élégance sèche et quelque jreu monotone.

Les débuts du Nouvel Empire semblaient devoir continuer paisiblement les traditions artistiques de la première époque thébaine, quand des événements politiques jusqu’alors sans précédents eurent leur contre-coup sur l’art et firent rapidement évoluer l’esthétique égyptienne elle-même. L’ère des grandes expéditions asiatiques, en exaltant Amon, le protecteur de la dynastie, amena les pharaons à lui construire dans son fief de 1 hèbes un temple digne à la fois de sa nouvelle grandeur et de l’étendue de leur reconnaissance. Thoutmosis 1 " ouvrit les travaux à Karnak, Aménothès il à Louxor, et, durant toute l’éiioqus thébaine, les rois ajoutèrent les sanctuaires aux sanctuaires, les cours aux cours, les pylônes aux pylônes : la XIX' dynastie consacra cette salle hypostyle aux cent trente-deux colonnes de 23 mètres de hauteur, dont la majesté colossale ne fut jamais déliassée. Les mêmes rois se jriéiraraient une demeure éternelle dans les hypogées de la Vallée des Rois, et, au jried de la falaise, à l’ouest de Ehèbes, ils édifiaient leurs temples funéraires : Deir-el-Bahari, Médinet-Abou, le Ramesséum et ce temple d’ Aménothès III dont il ne reste que les colosses de l’entrée, célèbres dans l’antiquité sous le nom de colosses de Memnon. Mais tandis que les dieux et les rois s’enrichissaient des butins asiatiques, la pluie d’or descendait de proche en proche jusqu’aux plus humbles fonctionnaires ; l’Égypte, elle aussi, s’enrichissait. En même temps à cette Cour des monarques de la X\ I!I‘‘ dynastie qui devenait le centre diplomatique du monde, les envoyés des potentats orientaux, vêtus de laines multicolores et porteurs de bijoux luxueusement travaillés, faisaient paraître bien austères et presque pauvres les costumes et les [larures de leurs vainqueurs, attardés aux formes simjrles que leur avait léguées le Moyen Empire.

De cette richesse et de ce contact sortit le souci du luxe: l’art du costume évolua rapidement et créa les longs vêtements de hn, jrlissés et transparents, l’orfèvrerie, les parures les plus riches et les plus compliquées, le mobilier, les décorations les jrlus plaisantes. Le grand art lui-même, l’art des statues et des bas-rehefs, ayant à rejrrésenter un monde tendu d’un nouveau décor, se laissa imprégner du même esprit : alors que l’art ancien n’avait connu que le goût du beau, il sentit naître en lui le goût du joli, et il voulut le pittoresque dans la composition, le mouvement dans le geste, l’effet dans la draperie; il se surprit à comprendre, jîour la première fois depuis ses origines, la grâce languissante et un peu mièvre de la femme. Régnant sans conteste dans l’art jirivé, et surtout dans l’art pojjulaire de la sculpture sur bois, les conceptions nouvelles influencèrent l’art officiel lui-même et lui infusèrent, quoique avec mesure, un nouvel esprit. La iieinture, à laquelle l’usage de décorer sur stuc les scènes des tombes au heu de les sculpter dans le calcaire, comme jadis, avait donné un nouvel essor, connut la même évolution : ce fut même en elle, à cause de sa souplesse d’exécution et de l’observation forcée et constante des modèles, que l’art nouveau put donner sa pleine mesure et créer ses plus incontestables chefs-d’œuvre.

Un esprit aussi révolutionnaire aurait en effet exigé, pour inspirer un art durable, une rénovation totale de la technique et une communion étroite avec la nature qu’il j)rétendait interpréter: l’art de l’Ancien Empire avait su réaliser ce programme quand il avait créé de toutes pièces l’expression du beau; l’art du Nouvel Empire échoua quand il voulut faire un pas en avant et fixer ! expression du joli. La tentative d’Aménothès IV, qui, pour des raisons politiques, avait su discerner ce courant nouveau et l’avait opposé à l’ancienne école thébaine dans la nouvelle école de Tell-el-Amarna, était bien

Les colosses de .memnon. — Statues gigante.sques de 20 mètres de liaiiteiir qui se dressaient devant le temple funéraire, aujourd'hui détruit, d Aménothès III. Les Grecs y ont vu les colosses de Memnon, lils de l’Aurore, ' i Dkai n.

dans la logique des choses; son art libre, au milieu de bien des tâtonnements et des erreurs, jrioduisit des chefs-d’œuvre et il aurait pu donner naissance à un nouvel art. Mais il était trop lié à une aventure politique et, lorsque s’éteignit la j^assion réformatrice troji vive qui l’avait suscité, la lueur passagère du nouvel art disparut avec elle. En fait, la tendance artistique qui se fit jour au Nouvel Empire se greffa sur les jrrocédés légués aux artistes thébains jrar le Moyen Empire, et ce fut la tare originelle qu’elle apporta en naissant. L’artiste, préoccupé avant tout de plaire par le joli du détail et de travailler au goût, d’ailleurs délicat, du jour, admit trop facilement pour l’essentiel de son art des procédés de stylisation qui tendaient à le rendre mécanique : anatomies jroncives, gestes sans signification, modelés de remplissage, physionomies dont les grands yeux, tout de convention, ont à la fois le mystère et l’aspect irréel d’hiéroglyphes. Ces défauts, plus ou moins sensibles dans les grandes œuvres, qui furent à toutes les époques le fait d’artistes excejjtionnels, allèrent s’exagérant dans l’art du Nouvel Empire et finirent, même avant sa disparition, jrar marquer ses œ'uvres de la rigidité sans expression des cadavres.

La restauration saïte amena un renouveau de 1 art en Égypte, mais la formule qu’elle préconisa, loin de [miser sa vigueur dans la sève populaire et dans les tendances du jour, fut une formule savante qui, de parti pris, archaïsa. Le contact avec la jeune civilisation grecque, l’intrusion de mercenaires hellènes comme soutiens et favoris de la vieille monarchie pharaonique, avait déterminé dans toute l’Égyi^te un courant violent de xénophobie. Dans le domaine de l’art, ce sentiment se manifesta [lar la recherche de ce qui était proprement égyptien et libre de toute influence étrangère. Les artistes saïtes trouvèrent dans les mastabas de Sakkarah les modèles de leurs statues et de leurs bas-rehefs; mais, en cojiiant les œuvres sincères et fortes de l’A.ncien Empire, ils ne purent se défendre de les interpréter dans la note de cette élégance douce et gracieuse qui, tout compté, était un gain de l’esthétique égyptienne depuis le Nouvel Empire. Les œuvres saïtes se présentent comme des pastiches en joliesse des formes de l’Ancien Empire. En même temps, mêlé à une société richement vêtue, dans laquelle les nus qu’il contemple ne sont plus que des nus d’artisans plus ou moins déformés par le labeur professionnel, l’artiste en vient à se contenter pour le corps d’une anatomie de convention ; il concentre sur la [rhysionomie humaine, la seule partie du corps humain qui vive à ses yeux, l’acuité d’observation, plusieurs fois millénaire, dont ses devanciers lui ont légué la tradition. C’est dans l’art saïte que l’on trouve les plus ad-

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inirables portraits, et ces têtes de vieillards que, pour la première lois depuis son existence, l’art égyptien, près de sa fin, ose représenter. Cet art, factice dans son principe, sombra avec l’indépen dance de l’Égypte, en 525, et il n’eut pas de lendemain.

Sous les Ptolémées, l’art égyptien devint un décor grandiose, mais désormais sans vie. Les Lagides, pour assurer leur dynastie, honorèrent les dieux de l’Égypte en reconstruisant, parmi bien d’autres, les grands temples de Dendérah, d’Edfou et de Philæ, avec un luxe et une perfection architecturale que n’avaient sans doute pas connus les sanctuaires anciens qu’ils remplaçaient. Mais dans la décoration même de ces temples tout témoigne de l’irrémédiable déclin de l’art Indigène : si les tableaux sculptés présentent toujours à l’œil les ensembles et les gestes des scènes traditionnelles, dans le détail des formes rigides s’insère le modelé grec, qui les boursoufle à les faire éclater. Les statues de la même époque, de plus en plus helléniques d’inspiration, n’ont conservé de l’art égyptien qu’un hiératisme et des attributs périmés.

Faute d’avoir su, depuis la fin du Nouvel Empire, renouveler sa vitalité aux vraies sources de l’inspiration, l’art égyptien, ayant épuisé à ce point sa formule, n’avait plus qu’à céder la place au jeune conquérant qui, partout, s’installait sur les ruines du vieil Orient : l’art hellénistique.

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