L'ALLEMAGNE ET L’ITALIE DU IX- AU XIII- SIÈCLE
Les Magyars se jettent sur la Bohême (895), puis s’installent à demeure sur le Danube, au milieu des Slaves, qu’ils séparent en deux tronçons. Pendant une soixantaine d’années, les Hongrois, cousins des Huns, renouvellent toute l’horreur des invasions hunniques. De cette plaine du Danube moyen, où ils ont retrouvé comme leurs steppes asiatiques, leurs cavaliers se jettent sur l’Empire byzantin, l’Italie, la Bourgogne, I Allemagne surtout. Tous ces pays sont ravagés, parfois, en même temps, leurs habitants massacrés et réduits en esclavage, les églises et les abbayes livrées aux flammes.
Quand Arnuif mourut (899), la couronne passa à son fils, Louis, un enfant de six ans. C’était contraire aux vieilles coutumes germaniques, mais l’Èglise et les nobles y trouvaient leur avantage: ils n’auraient point de maître. La féodalité se développa donc et s’affermit avec une étonnante rapidité. Cependant, la nécessité de la défense locale empêcha l’émiettement indéfini des territoires et de la souveraineté ; elle conduisit à la formation ou à la résurrection des duchés de Franconie, de Souabe, de Bavière et de Saxe. Leurs chefs héréditaires se qualifient de « ducs par la grâce de Dieu » ; les plus forts, les mieux obéis, sont ceux de Bavière et de Saxe, dont les duchés bordent les « marches » ou frontières exposées aux incursions des Hongrois, des Slaves et des Danois.
A la mort de Louis l’Enfant (91 1), ce fut pourtant le duc de Franconie, Conrad de Salique, qui fut élu à l’assemblée de Forchheim. Par les femmes, il descendait de Charlemagne, il était petit-fils d’ArnuIf, et les Franconiens gardaient encore une sorte de prééminence. Leur pays était le plus riche, le plus civilisé, celui qui avait le plus de villes, d’évêchés et d’abbayes. Mais, au X° siècle, ils n’étaient pas les plus forts. Conrad ne put se faire obéir des autres ducs, devenus en leurs duchés comme des rois indépendants. Aussi, blessé à mort dans une bataille contre les Hongrois, donna-t-il aux Franconiens le conseil de reconnaître pour leur souverain le duc de Saxe, Henri, auquel il envoya les ornements royaux.
LES ROIS SAXONS. — ORGANISATION DU ROYAUME GERMANIQUE. — Plus que tout autre, Henri l’Oiseleur (les envoyés de Conrad l’auraient trouvé prenant des oiseaux) pouvait vraiment faire figure de roi et grouper les Allemagnes sous une autorité effective. La Saxe était le plus puissant duché, le plus vaste et aussi le plus purement germanique. Il était chrétien, mais depuis peu de temps. Dans l’Est, où l’on adorait encore les dieux proscrits du paganisme, aucune ville n’avait été construite ; les cabanes s’éparpillaient ou se groupaient en villages, comme dans l’ancienne Germanie ; les mœurs restaient rudes et belliqueuses, les vieilles coutumes se maintenaient dans la noblesse saxonne, dont l’origine était bien antérieure à la conquête franque, tandis que, dans les autres duchés, les nobles n’étaient que les descendants des « bénéficiaires » de l’époque carolingienne.
Le duc Henri l’Oiseleur, devenu roi « par l’élection des Franconiens et des Saxons » à l’assemblée de Fritzlar (919), ne demanda pas la consécration de l’Église ; à ce descendant de Wittikind suffisait la royauté à l’ancienne mode germanique. 11 sut, d’ailleurs, se faire reconnaître comme souverain par la Souabe, la Bavière et aussi la Lorraine. Celle-ci avait bien essayé, entre ses voisins, de rester indépendante, mais il lui fallut entrer, cinquième duché, dans le royaume germanique, plus puissant que le royaume de France. Contre les Danois et les Slaves, il restaura les « marches » en Slesvig, Brandebourg, Misnie et Lusace. En Saxe, il construisit des villes, c’est-à-dire des lieux forts bien garnis d’hommes et de vivres. Grâce à la création d’une cavalerie rapide et souple, il
Le manteau de Roger II. — Roger, roi de Sicile, fit tisser et broder pour lui, en I an 1131, à Païenne, par des ouvriers arabes, ce magnifique manteau, qui fut plus tard le manteau du sacre des empereurs. Il est en soie rouge; deux énorrnes tigres adossés à un arbre stylisé terrassent chacun un chameau. Une inscription arabe entoure le manteau. (Trésor de Vienne.)
ÉGLISE DE BOIS EN SiLÉSIE. — L image représente une église bâtie en troncs de chênes. Elle est du début du X1V° siècle Les Allemands avaient élevé des églises de ce type dans les pays slaves, au temps où ils les convertissaient au christianisme.
vainquit les Hongrois à Mersebourg (933) , et, l’an d’après, des missionnaires de Hambourg pénétraient chez les Danois vaincus.
Pour lui succéder (936) , les princes élurent, conformément à son désir, son fils Otton, un vigoureux guerrier ne sachant ni lire ni écrire, mais intelligent, actif, ambitieux, qui prit Charlemagne comme modèle et se fit couronner en grande pompe, à Aix, sur le tombeau de l’empereur. Les ducs, d’abord déférents, se révoltèrent bientôt. Après une longue guerre pleine de surprises et de trahisons, ils furent tous vaincus et dépouillés de leurs duchés (941). Otton, conservant pour lui-même la Franconie, qu’il ajouta à la Saxe, distribua les autres à ses parents, fils, gendre et frère. Le royaume germanique se transformait ainsi en un bien de famille; mais le roi, qui entendait garder la haute main sur les nouveaux ducs, mit auprès d’eux des palatins (comtes du palais) pour rendre en son nom la justice et administrer les domaines royaux. Déjà, la puissance d’Otton débordait hors de la Germanie : en France, il prenait sous sa protection Louis IV d’Outremer (946) ; dans la vallée de la Saône et du Rhône, il étendait sa suzeraineté sur la Bourgogne et la Provence; enfin, il intervenait au delà des Alpes, appelé par la veuve du roi Lothaire, Adélaïde. Le nouveau roi d’Italie, Bérenger, voulait lui faire épouser son fils, mais la veuve s’était enfermée dans le château de Canossa. Otton délivra Adélaïde, et ce fut lui qui l’épousa (951). Peut-être songeait-il déjà à prendre pour lui-même la couronne d’Italie, quand une révolte des ducs et des comtes l’obligea à repasser les monts. Son propre fils était à la tête des rebelles, et les Hongrois, appelés par eux, poussaient leurs ravages jusqu’au cœur de l’Allemagne, jusqu’en France même (954). Effrayés, un grand nombre des révoltés se soumirent; les autres furent vaincus et les Hongrois eux-mêmes subirent à Augsbourg une défaite qui arrêta pour toujours leurs invasions (955) .
Otton, de nouveau maître de l’Allemagne, dépouilla les rebelles et redistribua les duchés, après avoir démembré les plus grands, comme la Lorraine et la Saxe. Il leur donna parfois des chefs nationaux, mais sans leur garantir l’hérédité. Pour les surveiller, il adjoignit aux palatins les évêques et les archevêques, investis par lui de pouvoirs administratifs, judiciaires et même militaires. Certains de ces prélats sont de ses parents; quant aux autres, à l’imitation de Charlemagne, il les choisit dans sa chapelle, parmi les clercs les plus instruits et les plus dévoués. L’Église est de nouveau enrôlée au service du roi, comme à l’époque carolingienne.
Toutes ces mesures assurent l’ordre et l’obéissance dans cette espèce de confédération germanique que domine la Saxe. Aux frontières de l’Est, non seulement les margraves d’Otton font bonne garde, mais les Slaves, au delà de l’Elbe et jusqu à 1 Oder, succombent dans des guerres atroces. Ils sont massacrés, refoulés ou obligés de se convertir. Les marais, les landes, les bois que les païens abandonnent sont occupés par les Allemands ; des évêchés, entourés de remparts, se fondent à Havelberg, à Brandebourg, au milieu de régions conquises au christianisme et à la Germanie. Ici encore l’œuvre carolingienne se continuait. Ne pourrait-on la reprendre en Italie, où le pape appelait Otton à son secours?