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FRÉDÉRIC BARBEROUSSE

LUTTE DU SACERDOCE ET DE L’EMPIRE. — Conrad

avait recommandé aux électeurs son neveu, Frédéric Barberousse, Gibelin par son père. Guelfe par sa mère : il fut élu.

Agé de trente et un ans, beau, brave, éloquent, instruit, son ambition est immense. Il se croit vraiment le maître et le propriétaire du monde, non pas seulement l’héritier de Charlemagne et d’Otton, mais de ces empereurs romains dont la volonté est la loi, comme le dit le code de Justinien que commentent les légistes de Bologne. Partout, il se regarde donc comme le seul et unique souverain. Les rois de France, d’Angleterre, d’Espagne ne sont que des rois provinciaux, gouvernant quelques provinces de son Empire, qui embrasse toute la terre. Le pape, en ses États, n’est, lui aussi, qu’un gouverneur impérial. Or, sans parler des royaumes d’Occident, qu’y a-t-il, en réalité, devant l’homme qui professe cette orgueilleuse théorie? Une Allemagne et une Bourgogne où le pouvoir monarchique est toujours battu en brèche par une féodalité turbulente et nombreuse; une Italie où, dans le Nord et dans le Centre, de puissantes communes, enrichies par le commerce et l’industrie, achèvent de développer leurs libertés aux dépens des évêques et des seigneurs, où une ville enivrée de souvenirs antiques, Rome, s’insurge contre le pape et, à la voix d’Arnaud de Brescia, revendique pour elle tous les droits de l’ancien peuple romain; où, dans le Sud, enfin, l’habile Roger de Sicile, au-dessus de la bigarrure des religions romaine, orthodoxe, juive et musulmane, des races normande, italienne, grecque et arabe, organise un État très fort et très soumis. Cependant, intelligent et énergique, Barberousse, dans ses quarante-huit ans de règne, va poursuivre la réalisation de ses rêves grandioses, qui se heurtent aux théories toutes contraires des grands papes du Moyen âge comme aux aspirations des nationalités; celles-ci, en effet, s’organisent, s’affranchissent et ne veulent point se perdre dans une monarchie universelle.

Après avoir affermi l’ordre en Allemagne, Barberousse passe les Alpes, au Brenner, avec une grosse armée. Près de Plaisance, dans la plaine de Roncaglia, il fait venir ses vassaux italiens pour juger leurs querelles et leur dicter ses lois (I 154). Il frappe sans pitié ceux qui résistent, ainsi que les gens de Tortone; les prisonniers sont mis en croix, les fontaines empoisonnées, la ville détruite de fond en comble. Sacré roi d’Italie à Pavie (avril 1 I 55) , il marche sur Rome. Arnaud de Brescia lui a fait offrir la couronne impériale, moyennant la reconnaissance des droits de la République, ainsi que 5 000 livres. Mais Frédéric répond aux Romains que, depuis « le divin Charles et le divin Otton », l’Empire est fixé chez les Germains et qu’ « il en est le maître légitime ». C’est avec le nouveau pape, Adrien IV, un Anglais, qu’il s’arrange. Il recevra d’Adrien la couronne impériale et, en retour, il le débarrassera d’Arnaud et de la République. Le couronnement eut heu à Saint- Pierre, pendant que le tribun était pendu et brûlé (1 8 juin) . A cette nouvelle, les Romains se soulèvent : les Allemands les refoulent, sans pouvoir s’emparer de la rive gauche du Tibre, et la malaria

les oblige à quitter « Rome, fertile en fièvres et dévoreuse d’hommes ». Spolète veut leur couper la retraite; ils la détruisent de fond en comble. Mais, dès que Barberousse a repassé les Alpes, Milan excite les Lombards à la révolte et bientôt la brouille éclate entre le pape et l’empereur.

Frédéric était venu tenir une diète à Besançon, dans ce royaume de Bourgogne toujours si peu soumis; un légat, le cardinal Roland, ayant osé soutenir que l’empereur ne tenait son pouvoir que du « Seigneur pape », Barberousse voulut venger au plus tôt la cruelle blessure faite à son orgueil.

Dans l’été de 1158, par le Tarvis, le Brenner et le Cenis, 30 000 Allemands franchirent les Alpes et 20 000 Italiens vinrent les rejoindre dans la plaine de Roncaglia. Là, dans l’éclat de sa puissance, Frédéric fit définir par les jurisconsultes de Bologne sa théorie du pouvoir impérial. Il revendiqua pour lui l’entière possession et parfois la jouissance de tous les droits régaliens exercés par les princes ou les villes d’Italie; pour gouverner les cités lombardes, pour les maintenir dans l’obéissance, il leur donna des magistrats nommés par lui, les podestats, généralement choisis parmi les étrangers. Crème et Milan fermèrent leurs portes à ces nouveaux maîtres. Après un siège effroyable, avec des cruautés dignes des anciennes guerres assyriennes. Crème fut prise et détruite (1160); Milan résista deux ans et demi, puis elle subit le même sort à la demande des cités italiennes, ses ennemies (mars 1 I 62) . Les Milanais, soumis à de lourds tributs, furent dispersés en quatre villages et leurs plus beaux domaines confisqués par l’empereur.

Cependant, Adrien IV étant mort (septembre 1 I 59) , le cardinal Roland était devenu pape sous le nom d’Alexandre III ; Frédéric essaya de lui opposer Victor IV, élu par une minorité de cardinaux (I 164), puis Pascal III, qui, à la demande de Barberousse, canonisa Charlemagne. L’Église allemande fit des difficultés pour reconnaître les papes impériaux, mais Barberousse brisa l’opposition des sujets récalcitrants. Alexandre III, qui, réfugié en France, était soutenu tant par notre roi que par le roi d’Angleterre, revint à Rome en 1165 et s’occupa de grouper, des Alpes jusqu’à la Sicile, tous les ennemis de l’empereur. Le nombre en était considérable, car les prétentions impériales, les cruautés et les violences des Allemands avaient exaspéré la plupart des Italiens. Pour un temps, ils oublièrent leurs querelles et leurs haines : les podestats furent chassés de partout. Milan sortit de ses ruines, et ceux des Italiens qui l’avaient détruite contribuèrent à sa reconstruction. Une grande ligue des villes lombardes s’organisa; elle se coalisa avec Vérone et Venise; le pape la bénit et fulmina l’excommunication contre ceux qui n’obéiraient pas aux chefs qu’elle se serait donnés. Au confluent du Tanaro et de la Bormida, au milieu des terres impériales, s,e dressa la ville militaire d’Alexandrie, ainsi nommée par les Lombards en l’honneur du pape.

Les Italiens eurent tout le temps de s’organiser; car, durant sept ans, Barberousse fut retenu en Allemagne par des difficultés de

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tout genre. Quand il put enfin franchir les Alpes, il n’avait qu’une petite armée de 8000 hommes; de grands seigneurs allemands, entre ai - es son cousin, Henri le Lion, avaient refusé de l’accompagner, h rédéric ne put emporter Alexandrie (1 1 75), et, à Legnano, il fut complètement défait (29 mai 1176), grâce surtout à l’infanterie milanaise grout>ée autour du « caroccio », le char traîné par des boeufs, et où flottaient toutes les bannières des villes confédérées.

Voyant dans cette défaite comme un jugement de Dieu, les princes allemands déclarèrent à Frédéric qu’il lui fallait terminer le schisme et faire la paix avec le pape Alexandre. Il s’y résigna. Le I août 1177, il s’humiliait à Venise devant le souverain pontife et s’engageait, pour l’avenir, à reconnaître toujours comme pape légitime l’élu de la majorité ; l’empereur ne porterait plus ainsi atteinte à l’indépendance des élections pontificales. Cependant, la paix de V enise n’était pas toute au désavantage de Barberousse ; il gardait pour lui le gros héritage que l’amie de Grégoire VII, la comtesse Mathilde de Toscane, avait laissé à la papauté en 1115, mais que l’Empire avait toujours revendiqué. D’autre part, s’il accordait une longue trêve aux Italiens, il escomptait à bon droit que leur coalition achèverait de se dissoudre cependant qu’il rétablirait ses forces et préparerait sa revanche.

Avant de rentrer en Allemagne, il se fit couronner, à Arles, roi de Bourgogne (1 178). Aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait encore. Il semblait que ce couronnement, venant après le mariage contracté dès I 156 avec Béatrice, comtesse de Haute-Bourgogne, dut réunir plus étroitement le royaume d’Arles et rendre son obéissance plus étroite. L’obéissance, plus que jamais, il entendait l’imposer à tous, entre autres à ces princes allemands qui l’avaient laissé écraser à Legnano et dont le plus puissant était son cousin, le Welf Henri le Lion, duc de Bavière et de Saxe, gendre du roi d’Angleterre, allié du roi de Danemark. Pour son plus grand profit, Henri, au heu d’aider son suzerain, avait repris la vieille politique franque des conquêtes et des conversions, et employé toutes ses forces contre les Slaves païens. Il s’était étendu à l’est et au nord, où il avait conquis la Vandalie, c’est-à-dire la côte baltique, de l’Oder au Jutland.

Mais, plus d’une fois, son ambition et son orgueil l’avaient conduit à faire la guerre à des princes allemands, laïques ou ecclésiastiques. Deux évêques se plaignirent à l’empereur. Quatre fois en une année (janvier 1 179-j anvier I 180), Frédéric somma le Lion de venir se justifier devant la diète. Le défendeur fit défaut; il fut mis au ban de l’Empire, exilé pour trois ans, dépouillé de toutes ses terres, sauf du Lunebourg et du Brunswick, que Frédéric lui laissa par grâce. La Saxe et la Bavière fuient morcelées. Un fidèle de l’empereur, Otton de Wittelsbach, reçut une grande partie du duché de Bavière.

La ruine du Welf était bien faite pour terrifier les plus puissants et les plus fi'rs. Alors, dans l’Allemagne, tous les ducs, tous les comtes, tous les seigneurs grands et petits furent astreints à la même obéissance que les « Ministenales », ces anciens « Dienstmænner » (« hommes de service », domestiques) , autrefois serfs, naguère à peine libres, et qui maintenant remplissaient des fonctions importantes ou formaient la plus grande partie des armées. Avec eux,

CaSTF.I. DEL MONTE. Le principal des châteaux de plaisance et de repos que l' rédéric 11 s'élait fait construire dans 1 Italie méridionale était à peine un château fort. 11 s’élève sur un monticule pierreux non loin d’Adria, dominant la mer Adriatique, la T erre de Ban et la Capitanate. L’architecte semble s’être inspiré du style des constructions françaises de Syrie.

Frédéric chevaucha dans toute l’Allemagne, châtiant durement rebelles et pillards.

Cependant, la trêve de six ans conclue avec les Lombards allait expirer; le pape Alexandre III était mort (1181) et, comme l’empereur l’avait prévu, la désunion s’était mise entre ses anciens ennemis. Il en profita habilement dans les négociations qui aboutirent à la paix de Constance (1 183). Les villes ne réclamaient rien de plus que leur autonomie municipale; Barberousse la leur accorda; il leur donna le droit de paix et de guerre et elles en useront les unes contre les autres. Il n’exigea qu’un serment de fidélité renouvelé tous les dix ans, la confirmation impériale des magistrats élus, le droit de juger en appel, le logement et le libre passage pour ses troupes. Si les prétentions, affirmées à Roncaglia, n’étaient plus de mise, la suzeraineté impériale était cependant sauvegardée, et les grands domaines que l’empereur conservait en Italie lui fourniraient de grosses ressources.

Contre le pouvoir pontifical, toujours menaçant, Frédéric manœuvra avec non moins d’habileté. Le moment approchait où le royaume normand de Sicile tomberait par héritage aux mains d’une femme. Constance. Frédéric la maria à son fils Henri, futur empereur et déjà « roi des Romains » (I) . Du coup, la papauté ne pouvait plus compter sur les Normands, ses vassaux. L’autorité des Hohenstaufen solidement établie en Allemagne et raffermie dans l’Italie du Nord allait s’exercer dans l’Italie méridionale. Les États pontificaux étaient encerclés. Le pape comprit le danger et la lutte reprit entre le Saint-Siège et l’empereur. Mais quand on apprit que Saladin s’était emparé de Jérusalem, les deux adversaires ne voulurent songer qu’à la croisade. Laissant à son fils le gouvernement de l’Empire, Barberousse se croisa. Il devait mourir en Asie avant d’atteindre la Terre sainte (1 190).

Cette mort vint ajouter encore quelque chose au prestige du vieil empereur. Il disparaissait en pleine gloire et en pleine puissance. La diète qu’il avait tenue à Mayence en 1 1 84, lorsqu’il avait voulu armer ses deux fils chevaliers, avait été déjà comme une apothéose. Pendant plusieurs jours s’étaient déroulées des fêtes magnifiques au milieu d’un grand concours de princes laïques et ecclésiastiques, de chevaliers non seulement italiens et allemands, mais français, anglais et espagnols. Et il y avait eu, en même temps que les tournois des hommes d’armes, les joutes littéraires des « Minnesinger » à l’imitation de nos troubadours; car le règne de Barberousse tient une grande place dans le développement de la littérature et de l’art en Allemagne, où nos poètes et nos « maîtres de l’œuvre » exercent une incontestable maîtrise. Le long du Rhin s’élèvent, sur un plan colossal des églises d’inspiration française. Cependant, plus que cette civilisation brillante, ce qui fit aux yeux de ses sujets la gloire de Barberousse, ce fut l’ordre et la paix, ce bien si rare, que ses chevauchées par monts et par vaux finirent par imposer à tous. Mais l’ordre était mal assuré dans un Empire où il n’y avait pas d’autre lien que l’hommage. La paix était précaire; elle ne devait point survivre au grand empereur qui avait su se faire obéir.

INNOCENT III ET LA THÉOCRATIE. — FRɬ DÉRIC II. — LE TRIOMPHE DU SACERDOCE. —

H enri VI, le fils aîné de Barberousse, avait tout son orgueil et ses ambitions, mais nullement son esprit pratique. Devenu maître, non sans difficulté, de l’Italie du Sud (les Normands de Sicile ne voulaient pas d’un roi étranger) , puis vainqueur d’une révolte de l’Allemagne du Nord soulevée par les Guelfes, Henri se laissa aller aux rêves les plus grandioses. Dans l’héritage normand, il avait trouvé des projets sur Constantinople. A la chute d’Isaac l’Ange, dont son frère Philippe de Souabe avait épousé la fille, il pensa que l’occasion s’offrait, après avoir délivré le Saint-Sépulcre, d’occuper au retour la capitale de l’Empire d’Orient. Il espérait bien que les princes allemands accepteraient, avant son départ, l’hérédité, dans sa maison, du royaume et de l’Empire. Les jirinces promirent, puis revinrent sur leur promesse, et tout ce que Henri put obtenir d’eux, ce fut l’élection, suivant les vieilles coutumes, de son fils Frédéric-Roger, à peine âgé de deux ans (1 196). Pendant qu’il faisait réprimer avec une barbarie terrible une révolte de la Sicile contre la tyrannie allemande, les croisés arrivaient dans les ports napolitains. Henri pensait s’embarquer bientôt, quand il mourut inopinément (I 197). D’aucuns accusèrent sa femme. Constance, de l’avoir empoisonné.

Dans l’Italie du Sud, la mort de Henri fut saluée par des cris de joie. Aussi, pour garder Naples et la Sicile à son fils Frédéric- Roger, Constance s’empressa-t-elle de chasser les Allemands et de

(\) C’est le titre que porte, dès ce moment, le roi élu de Germanie tant qu’il n’a pas été sacré empereur.

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