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L’ALLEMAGNE ET L’ITALIE DU IX° AU XIIU SIECLE

Le CHATEAU Saint-Ange. — Dans Rome, où les barons dressèrent leurs tours féodales et convertirent en forteresses les ruines antiques, les papes, sur la rive droite du Tibre, firent du mausolée de l’empereur Adrien le château Saint-Ange. Du mausolée antique à trois étages, il ne reste, privée de ses colonnes, que la partie au-dessous des mâchicoulis. Cl. Buooi.

prêter hommage au Saint-Siège. Au nord des Alpes, ce fut bien vite l’anarchie. Nul ne se souciait de ce roi de trois ans, gardé par une femme étrangère au fond de la Péninsule. L’oncle de l’enfant, Philippe de Souabe, se fit élire par les princes du Sud ; mais ceux du Nord donnèrent la couronne à un Guelfe, Otton de Brunswick, fils de Henri le Lion. Voilà l’Allemagne avec deux rois, et la guerre ranimée entre Guelfes et Gibelins : elle va déborder les frontières allemandes, se mêler aux luttes de Philippe Auguste et des rois anglais, enfin et surtout s’installer pour longtemps en Italie.

Comme au temps de la minorité de Henri IV, le Saint-Siège eut alors la chance d’avoir un grand pape. Innocent III, vrai continuateur de Grégoire VII. Innocent avait été élu à l’âge de trentehuit ans, au début de 1 1 98. De haute naissance, instruit aux universités de Paris et de Bologne, la fierté féodale et la piété du théologien s’unissaient étroitement en lui à la science de juriste; mais, au droit romain cher aux empereurs, il opposait le droit canonique. Il fut le théoricien le plus complet de ce qu’on nomme la théocratie, le gouvernement de Dieu exercé sur le monde par l’intermédiaire du pape, « vicaire de Jésus-Christ ». Du pape vient toute puissance, celle des évêques comme celle des princes ; le pouvoir impérial n’est qu’un reflet du pouvoir pontifical, ainsi que la lumière de la lune n’est qu’un reflet de la lumière du soleil. C’est au pape bien plus qu’à l’empereur que revient la prééminence et que doit aboutir la longue chaîne des vassalités et des sujétions. Il est le souverain unique. Le pape a les deux glaives : le spirituel et le temporel; il veut bien confier aux princes le second, mais il dirige leur bras. Il fait et défait les empereurs et les rois, crée des royaumes, les distribue à son gré. Il est l’arbitre suprême de toutes les querelles, qu’elles s’élèvent dans la société laïque ou dans l’Église. Il est le juge de toutes les fautes et de tous les péchés, dont certains peuvent entraîner pour les souverains la perte de leur royaume. C’est pourquoi Innocent III prétend tout connaître; toutes les affaires de l’Europe et de l’Orient attirent son attention. Par lui-même et par ses légats, il agit de l’Angleterre à la Pologne et de l’Espagne à la Suède; les affaires d’Italie et d’Allemagne ne sauraient l’absorber. Pour lui, d’ailleurs, la grande affaire, c’est la croisade ; croisade contre les hérétiques albigeois, sans doute, et contre les Musulmans d’Espagne, mais aussi et surtout contre les Turcs, pour reprendre le Saint-Tombeau.

Profitant des circonstances. Innocent s’efforce de ruiner dans Rome l’autorité impériale. S’il établit difficilement son pouvoir sur la commune de Rome, il se fait prêter serment par le préfet de la ville et il nomme lui-même le sénateur, chef de l’administration municipale; il reprend les terres de 1 Église que les empereurs avaient occupées, même les biens de la comtesse Mathilde. Les villes de Toscane, à l’instigation d’innocent, se liguent comme celles de Lombardie. En Sicile, Frédéric-Roger ne règne que par la grâce du pape, son suzerain et son tuteur depuis la mort de l’impératrice Constance (novembre 1 1 98) , et deux cardinaux gouvernent le royaume. Les Allemands sont chassés de toute l’Italie et, chez eux, ils s’épuisent dans la guerre civile. Gibelins contre Guelfes. Au bout de deux ans et demi. Innocent III finit par choisir entre les deux

Le mausolée de CæcILIA MeTELLA. — Ce mausolée, pendant du château Saint-Ange, est le tombeau de Cæcilia Metella, dans la campagne de Rome, sur la voie Appienne. Il fut, lui aussi, transformé en forteresse, mais seulement au XIII° siècle. La famille des Gaetani éleva des créneaux de brique au-dessus de la frise de marbre qui couronne l’édifice de sa guirlande de bucrânes. Cl. liitor.i.

rois, et naturellement il se prononce pour Otton de Brunswick, les Gibelins ayant toujours été les adversaires du Saint-Siège (1201). Otton IV, « par la grâce de Dieu et du pape, roi des Romains » — comme il s’intitulait lui-même — prodigue d’abord au pontife toutes les marques d’obéissance et de dévouement. Mais, quand, débarrassé de son compétiteur par la mort et reconnu de presque toute l’Allemagne, le Guelfe a en outre été nommé empereur par le pape (1209) , il revendique bien vite, aussi âprement qu’un Gibelin, toutes les terres italiennes et tous les droits impériaux. Le pape, qui ne l’a pas encore sacré, l’excommunie (1210). Pour le renverser, il lui trouve partout des ennemis : en Italie, les villes, qui reforment leurs ligues; en Allemagne, les Gibelins, qui proclament le pupille d’innocent, Frédéric, «futur empereur»; en France, Philippe Auguste, dont l’intérêt est de combattre Otton IV, parent et allié de Jean sans Terre.

Quand Frédéric II eut promis au pape d’abandonner à son fils le royaume de Sicile et de se contenter des couronnes germanique et impériale. Innocent l’envoya en Allemagne. Bien accueilli dans toute la vallée du Rhin, il ne se trouva vraiment empereur et roi de Germanie qu’après l’écrasement d’Otton à Bouvines (1214). Couronné à Aix-la-Chapelle en 1216, il jura, pour témoigner à Dieu et au pape sa reconnaissance, de prendre part à la croisade qu’innocent venait de faire décider au concile œcuménique du Latran (1215). Dans celte grande assemblée, le pontife manifesta sa toute-puissance en prononçant absolument, dans les trois journées des 1 1, 20 et 30 novembre, sur toutes les affaires portées devant le concile.

La mort d’innocent III, survenue en juillet 1216, émancipa Frédéric d’autant plus pleinement qu’il savait n’avoir rien à redouter du nouveau pape, Honorius III, son ancien précepteur. Aussi, contrairement à la volonté d’innocent, commence-t-il par conserver la Sicile. Il s’est croisé, mais il se garde bien de partir pour la croisade : il a besoin d’affermir son autorité en Allemagne comme en Italie. Le Saint-Siège se trouve donc en grand péril : sa situation est la même que sous Henri VI, ou plutôt elle est pire; car Frédéric est plus dangereux que son père.

Frédéric est certainement l’une des figures les plus singulières de l’histoire. Brave, instruit, très intelligent, d’une ambition tenace et souple, ce Hohenstaufen est bien plutôt Italien qu’Allemand. C’est de préférence à Palerme qu’il aime à résider. Dans cette ville à la fois grecque, normande, italienne et sarrasine, il mène une vie de sultan au milieu des Arabes et des Juifs. Curieux de plaisirs, d’art et de littérature (il parle quatre ou cinq langues) , il est curieux aussi de médecine et de sciences, bien plus qu’au Moyen âge il n’est convenable pour un chrétien. Mais est-il vraiment chrétien? Lui l’affirme. Il l’affirmera jusqu’à son lit de mort, et il y aura des gens pour le croire; certains illuminés voudront même voir en lui un homme marqué de Dieu pour être le précurseur du règne de l’Esprit- Saint; mais, aux yeux du plus grand nombre, il sera, au contraire, l’Antéchrist, blasphémateur de Dieu, négateur de l’âme immortelle, un monstre comparable aux bêtes les plus affreuses de l’Apocalypse. Nul prince, au fait, n’est plus déconcertant que ce petit homme

IJ. II \L T \\OY\l\ AGE

Le Christ couronne Roger II de Sicile. — Très belle mosaïque de Sainte- \larie-de-l Amiral, à Palerme, exécutée par des artistes byzantins. Le roi normand. revêtu dune longue tunique toute brodée, est en costume de Byzance; sa couronne à pendeloques raf^elle celle du Basileus. Les inscriptions : Roger, roi, Jésus-Christ, sont en grec. Cette langue était d ailleurs une des langues officielles du royaume normand de Sicile. Cl. Alinari

malingre, aux yeux perçants, le premier peut-être des rois modernes, mais certainement le champion médiéval du Saint-Empire; tout plein de contradictions, du moins apparentes; en réalité, par des moyens différents selon les lieux et les circonstances, il tendra toute sa vie vers ce qui fut le but de ses ancêtres normands et souabes : dominer en maître absolu dans son royaume sicilien, être l’empereur à qui la terre entière doit respect et obéissance.

Dans l’Italie du Sud, où il compte puiser sa irrmcipale force, il complète l’œuvre du loi Roger ; centralisation et despotisme monarchique, organisation des finances et de l’armée, dans laquelle il fait un large emploi des Musulmans, que ne saurait émouvoir l’excommunication pontificale. Tolérant, dans son royaume sicilien, aux religions nombreuses, il est tout d’abord, par iiohtique, intolérant en Allemagne et dans l’Italie du Centre et du Nord. Pour se concilier le pape et l’Église, il s’y montre le persécuteur zélé des hérétiques; il pousse l’ordre des moines-soldats, les chevaliers teutoniques, à occui>er et à convertir la Prusse. En Sicile, il veut la centralisation ; en Allemagne, il garantit aux seigneurs et aux évêques, dont il a besoin, tous les privilèges féodaux, tous les droits souvei.îins, et il leur sacrifie les libertés communales. Mais, vint un moment où il changea de tactique, son alliance avec l’Église se trouvant rompue. Ce fut sous le [rontificat de Grégoire IX (1227- 1241). C:>usin et véritable continuateur d’innocent III, Grégoire r^îpi'ela durement à b rédéric ses [rromesses. Sous menace d’excommunu ition, l’empereur partit pour l’Orient; mais il négocia en Pa lestine au lieu de ( ombattre, et, s’il obtint des avantages importants, a Conduite parut sacrilège ; Grégoire IX l’excommunia, déliant tous ,i s ujets du serment de fidélité (1229). Il espérait se débarrasser ainsi d’un jirinie trop dangereux pour le Saint-Siège.

Ee I on Alt fut terrible, l^n Allemagne, b rédéric, menacé par l’Église, i;eu ' onfiant dans le loyalisme de la noblesse, se retourne contre le . h-rge fait alliance avec la bourgeoisie des vi lies alle¬

mandes, lesquelles vont bientôt prendre un magnifique essor. En Italie, la ligue lombarde, reformée par le pape, est battue à Cortenuova (1237), et tout le nord de la Péninsule est livré à des fonctionnaires impériaux, pris dans la noblesse italienne. Cependant, une nouvelle ligue se reforme; les moines mendiants vont partout prêchant contre l’empereur, que le pape veut déposer dans un grand concile. Mais les troupes impériales sont encore victorieuses et les évêques qui se rendent par mer au concile sont faits prisonniers par la flotte de Frédéric, près du rocher de la Meloria ( I 24 I ) . L’acharnement est tel que la lutte entre le pape et l’empereur n’a même pas été interrompue durant une ruée des Mongols, faisant irruption jusqu’au cœur de l’Europe, en Hongrie, en Silésie.

Maintenant, la victoire de Frédéric II paraît complète, et il peut, mieux encore que son grand-père, Barberousse, proclamer hautement, avec l’appui des légistes italiens, dont Pierre de la Vigne est le plus éminent, la toute-puissance impériale; pour lui répondre, il n’y a plus de pape. Grégoire IX est mort en août 1241 ; son successeur n’a régné que quinze jours et les cardinaux, décimés par la peste, se sont enfuis. Deux ans, le Saint-Siège reste vacant. Enfin, sur les instances du roi de France, qui a exigé la libération des prélats français et l’élection d’un pape, les cardinaux nomment, en 1 243, Innocent IV. Aussitôt, la lutte reprend sans merci.

Le nouveau pape avait toutes les idées de Grégoire VII et d’innocent III.

Pour échapper à Frédéric, il se réfugie à Lyon, aux frontières de l’Empire et de la France, et il y réunit un concile, formé surtout de Français et d’Anglais (1245). Il y excommunie l’empereur, le dépose comme parjure, sacrilège, hérétique, et reprend la libre disposition du fief sicilien. En vain, Frédéric riposte, affirme qu’il a fait œuvre chantable en dépouillant les gens d’Église des richesses « dont ils s’étaient gorgés pour leur damnation éternelle » ; en vain, il s’efforce de montrer aux rois de la chrétienté que sa cause est la leur devant les prétentions pontificales à la toute-puissance. L’intervention de saint Louis auprès du pape est inutile. Innocent veut écraser les Hohenstaufen, « cette race de vipères », et l’on recommence à se battre.

Conrad, le fils de Frédéric, élu roi d’Allemagne dès 1237, résiste victorieusement au nord des Alpes; mais, en Italie, l’empereur luimême est vaincu. Parme entraîne le soulèvement de toute la Lombardie (1247) ; Frédéric assiège étroitement la ville révoltée, mais il subit un désastre complet (février 1 248) . L’an d’après, le plus aimé de ses fils, Enzio, est fait prisonnier à Fossalta. Ses serviteurs eux-mêmes le trahissent, entre autres ce Pierre de la Vigne, qui, mieux que quiconque, avait défendu les droits mcpériaux. Frédéric, indomptable, veut lutter encore avec ses mercenaires italiens, allemands, grecs et sarrasins : la dysenterie l’emporte à Castel-Fiorentino (13 décembre 1250), et il meurt, enveloppé d’une robe de moine, affirmant sa foi catholique et laissant dans la mémoire des hommes un souvenir impérissable (I). Toutes ses couronnes échu-

(ll On ne pouvait le croire définitivement disparu. D'après la légende (qui, à partir du XV!" siècle, le confondit avec Barberousse), il était soit au delà des mers, soit dans une grotte du Kiffhauser, en Thuringe, où un pâtre l’a trouvé assis devant une table, dent sa barbe fait sept fois le tour. Il se réveillera pour chasser les corbeaux pillards qui croassent autour de la montagne et rétablir l’âge d’or en Allemagne.

CU vrEVU DE Wll.DENSTElN, .St R LE. DaNUBE. — Un grand nombre de châteaux forts, plus ou moins semblable.-;, se dressaient sut les pitons rocheux dominant les

vallées des fleuves.

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