II. LA CIVILISATION ET LES INSTITUTIONS
LE BASILEUS. — Après avoir porté d’abord, comme les césars de Rome, le titre d’imperator, l’empereur byzantin avait pris, à partir du \ ir siècle, le nom de basileus, sous lequel on le désigne généralement. Ainsi qu’on l'a remarqué, il procédait de quatre origines. Successeur et héritier des empereurs romains, il était tout ensemble le chef de guerre et le législateur, l’incarnation vivante de la loi.
Le transfert en Orient de la capitale de l’Empire avait fait de lui le représentant et le chef de l’hellénisme. Au contact des monarchies asiatiques, il était devenu le maître (despotes) , l’autocrate (auiocralor) , l’émule et le successeur du Grand Roi. Le christianisme, enfin, l’avait marqué d’un dernier trait; il était l’élu et le vicaire de Dieu, le chef suprême de la religion, le prince semblable aux apôtres (isaposiolos) , tout ensemble empereur et prêtre. Par ces titres divers se trouve nettement défini le caractère de son autorité ; un pouvoir despotique, dont rien, du moins en théorie, ne limite l’exercice; un pouvoir non seulement fondé sur l’investiture politique et civile, mais que l’Église et Dieu même consacrent et parent d’un prestige singulier; un pouvoir qui s’exerce sur les choses comme sur les personnes, sur la politique comme sur la religion.
Pour rehausser ce pouvoir absolu, toutes choses étaient calculées avec soin : la phraséologie de la langue officielle, qui décernait l’épithète de sacré à tout ce qui touchait le basileus ou l’approchait; la mise en scène du cérémonial qui, dans le « Palais gardé de Dieu », réglait chacun des actes de sa vie; les complications de cette étiquette fastueuse et un peu puérile, que Constantin Porphyrogénète, au X® siècle, a longuement décrite dans le Livre des Cérémonies.
Par cette vie toute représentative et, comme on l’a dit, vraiment « pontificale », qu il menait au milieu des cantiques, des jrrocessions, des pomj^es et des acclamations, l’empereur apparaissait comme un être plus qu’humain; et, par là, Byzance se flattait d’étonner les Barbares. Il n’est que juste d’ajouter que les empereurs énergiques de Byzance ont su souvent se former une autre conception de leur existence impériale.
Cette autorité despotique et sainte avait ses faiblesses pourtant, et ses limites. Pas plus que Rome impériale, Byzance, au moins jusqu à la fin du IX' siècle, n’a connu la fixité du droit de succession. Tout le monde jrouvait prétendre à l’Empire. Si, en théorie, on [larvenait au trône, soit par l’élection du Sénat et du peujrle, soit par la naissance, 1 adojrtion ou l’association, en fait l’usurpation brutale, soutenue par 1 émeute jropulaire ou la sédition militaire, faisait trop souvent les empereurs. On a comirté que, de 395 à 1453, sur 107 souverains byzantins, 34 seulement moururent dans leur ht, 8 à la guerre ou par accident; les autres abdiquèrent ou périrent de mort violente, à la suite de soixante-cinq révolutions de caserne ou de jîalais. Avec la dynastie macédonienne, cei^endant.
les idées de légitimité se fortifièrent, et le titre de Porphyrogénète (né dans la chambre de pourpre) consacra les princes de la famille impériale.
A ce pouvoir, d’origine incertaine, les institutions, les mœurs, l’opinion apportaient certaines limites. Comme à Rome païenne, en face de l’empereur il y avait le Sénat et le peuple, et, par surcroît, à Byzance chrétienne, il y avait l’Église. Jusqu’à la fin de l’Empire le Sénat subsista, perdant avec le temps beaucoup de ses privilèges, mais demeurant toujours un des organes essentiels de l’État. Autour de lui, se groupait cette noblesse administrative, qu’on appelait, comme dans la Rome du IV'' siècle, V ordre sénatorial, et qui, classée en une stricte hiérarchie, fournissait à l’empereur ses fonctionnaires et trouvait, dans les charges mêmes qu’elle tenait du prince, le moyen de lui résister. Le peuple était une autre force, avec qui l’on devait compter. Il fallait le nourrir, l’amuser, lui faire sa place à l’hippodrome, dans toutes les cérémonies. Les factions du cirque. Verts et Bleus, figuraient comme des corporations officiellement reconnues par l’État; et, avant qu’elles eussent été, au IX® siècle, domestiquées et domptées, plus d’une fois elles avaient déchaîné l’émeute dans Byzance. Enfin, autour du patriarche, l’Église se
groupait et parfois résistait au souverain. Byzance a connu les luttes ardentes entre les chefs de l’Église et les chefs de l’État, et elle a failli, comme l’Occident, avoir sa querelle des investitures. Mais l’armée, surtout, était la force redoutable, dont l’action, trop souvent, se manifestait par des soulèvements militaires et des révolutions.
LE GOUVERNEMENT CENTRAL. — Autour de la personne de l’empereur, au palais et dans la capitale, gravitait tout un monde de dignitaires auhques et de hauts fonctionnaires. C’étaient des princes de la famille impériale, portant les titres de curopalate, de césar, de despote, ou investis des dignités de nobilissime, de sébaste, de sebastocrator ; les innombrables titulaires des charges palatines, à la tête desquels étaient placés le curopalate et le maître des offices, plus tard le préposite et le parakimomène ; parmi eux, les eunuques tenaient grande place, surtout dans les services qui approchaient l’intimité impériale.
C’étaient aussi les soldats de la garde qui, au X® siècle, formaient quatre régiments (scholes, excubiteurs, hicanates, numeri) , et auxquels il faut ajouter les contingents étrangers, ou hétéries, dont le célèbre corps des V arègues, recruté chez les Scandinaves, les Russes ou les Anglo-Saxons.
Plus importants encore étaient les grands chefs de l’administration. Dans cet Empire byzantin, qui n’avait ni unité de race, ni unité de langue, il importait de constituer, pour remplacer le lien national absent, des éléments de cohésion puissants. L’un de ces éléments fut la pratique commune de la religion orthodoxe; l’autre se rencontra dans une organisation administrative admirablement centralisée et disciplinée, qui fut vraiment la robuste armature de la monarchie.
Au VI® siècle, les chefs des grands services, les ministres, si l’on peut dire, portaient encore les mêmes noms qu’à l’époque proprement romaine. A mesure que l’Empire s’hellénisa, ces grands dignitaires furent désignés par des titres de forme purement grecque. C’étaient, au X® siècle, d’abord les quatre logothètes : le logothète du drome, ou de la course, originairement chargé du service des postes, bientôt de toute l’administration provinciale, et qui deviendra j)lus tard le grand logothète, chancelier de l’Empire, ministre de l’intérieur, secrétaire d’État des affaires étrangères; le logothète du Trésor public, administrateur des finances; le logothète du militaire, grand trésorier de r armée; le logothète des troupeaux, qui gouvernait le patrimoine du prince. A côté de ces grands personnages, c’étaient le sacellaire, ou contrôleur général, et le chartulaire du sakeUion, ou ministre du
La vision D’ÉZÉCHIEL. — Miniature du manuscrit de Grégoire de Nazianze. Ce manuscrit fut enluminé à la fin du IX® siècle pour l’empereur Basile I®®. On y sent une inspiration vraiment antique. La figure représentée reproduit même le cadre du tableau qui a servi de modèle. — Bibliothèque Nationale (Ms. gr.510, f° 438, verso).
Trésor; le questeur, qui seul garda son ancien nom; le grand domestique, ou chef suprême de l’armée; le grand drongaire, chef de la marine; Véparque, enfin, ou préfet de la capitale. Sous leurs ordres travaillaient des bureaux qu’on nomme scrinia au \'l® siècle, et, plus tard, sécréta : c’est d’eux que relevait un personnel innombrable de fonctionnaires attentivement recrutés, constamment encouragés à bien servir par l’espoir d’avancer dans la hiérarchie des dignités et des fonctions.
L’ADMINISTRATION DES PROVINCES. — Héritier
de l’Empire romain, l’Empire byzantin avait conservé d’abord, pour l’administration du territoire, les cadres que lui léguait la tradition : préfectures du prétoire, diocèses, éparchies et le principe de la séparation des pouvoirs civil et militaire. Mais, dès le VI® siècle, il parut utile, en certaines circonscriptions, de réunir ces pouvoirs, et bientôt les périls extérieurs obligèrent à mettre successivement « en état de siège », si l’on peut dire, un grand nombre de provinces, et à confier aux chefs militaires l’administration civile. De là naquirent des circonscriptions nouvelles qui prirent le nom de thème, d’un mot qui signifiait primitivement corps d’armée, et qui s’appliqua ensuite à la province occupée par ce corps d’armée. Le système imaginé dès le VU® siècle se généralisa et se régularisa au VIII®. Au X® siècle, l’Empire comprenait trente thèmes, partagés entre les deux grandes directions d’Orient et d’Occident. A la tête de chaque thème était placé le stratège, toujours honoré du titre de patrice, nommé directement par l’empereur et correspondant directement avec lui; sous ses ordres, le pays se subdivisait en turmes et, à un degré inférieur, en topotérésies et en banda. Le stratège était assisté de divers fonctionnaires, dont le plus important était le protonotaire du thème, préposé à l’administration civile, et qui, quoique subordonné au stratège, correspondait directement avec l’empereur et réunissait souvent, avec le titre de juge du thème, les fonctions judiciaires à sa charge administrative. Dans certaines parties de l’Empire, le même système administratif était appliqué sous d’autres noms. Certaines circonscriptions avaient à leur tête des catépans, d’autres des ducs ou des pronoètes; certains petits gouvernements de places fortes, voisines de la frontière, formaient des clisures; mais le principe était le même partout : réunion entre les mains du chef militaire de tous les pouvoirs administratifs.
Les grands thèmes de l’Orient tenaient, dans l’estime des Byzantins, la première place; c’est, en effet, dans les provinces asiatiques
Prière d'Isaïe. — Ce manuscrit, qui date du X® siècle et fut sans doute enluminé pour un empereur, est d'inspiration antique. Il faut remarquer les figures allégoriques, la Nuit et le Point du jour, qui accompagnent le prophète. — Bibliothèque Nationale (Ms. grec. 139, f° 435, verso).
David jouant de la harpe. — Cette scène, tout idyllique, s'inspire d'un modèle alexandrin, comme 1 attestent les allégories, la Mélodie, 1 Écho, etc..., qu on y remarque. Le manuscrit est un des chefs-d'œuvre de l'art impérial. — Bibliothèque Nationale (Ms. grec. 139, f® I, verso).
que l’Empire eut, au moins jusqu’au XII® siècle, ses réserves de force et d’énergie.
LA JUSTICE. — L’empereur, en vertu de son autorité absolue, était le juge suprême. Il rendait la justice, ou bien en première instance, ou bien en appel, assisté d’une haute cour de justice où siégeaient, à côté des juges titulaires, les grands dignitaires de l’Empire; mais, souvent, l’empereur déléguait à d’autres tribunaux son autorité judiciaire. C’est ainsi que Justinien institua les douze juges impériaux, qui prirent plus tard le nom de juges du vélum et de l’hippodrome. L’administration judiciaire de la capitale relevait de Véparque et du questeur. Mais, comme leurs fonctions de cour les absorbaient fréquemment, des tribunaux inférieurs contribuaient à déblayer le rôle trop chargé. Dans les provinces, les affaires civiles et criminelles furent jugées jusqu’au VII® siècle par les gouverneurs civils et les juges par eux délégués, et, dans les cités, par les défenseurs. La réforme administrative du Vll® siècle modifia le système : l’administration judiciaire appartint désormais au juge du thème. Le gouvernement impérial, du reste, se préoccupa toujours de former des magistrats instruits et compétents. Justinien donna tous ses soins au développement des grandes écoles juridiques de Constantinople, Rome et Béryte. De même, en 1045, Constantin Monomaque réorganisa l’école de droit de la capitale et en fit la pépinière des fonctionnaires civils.
Enfin, à toutes les époques, les empereurs prirent grand souci d’améliorer la législation, pour rendre la justice plus prompte et plus équitable. Après le Code de Justinien, après VEcloza de Léon III, les empereurs macédoniens, à leur tour, restaurèrent, en l’adaptant aux conditions sociales nouvelles, l’antique droit créé par Justinien. Basile E® prit l’initiative de cette grande tâche, en faisant réunir dans le Prochiros nomos (879) les principaux extraits du Corpus juris civilis et en faisant préparer, sous le nom d’Epanagoge (886) , un manuel de droit usuel. Son fils, Léon VI, acheva l’œuvre en faisant rédiger, sous le nom de Basiliques, un code complet en soixante livres (887-893), compilation et résumé des travaux législatifs publié sous Justinien.
LES FINANCES. — • Le système financier des Byzantins, organisé sur le modèle de l’administration romaine, nous est assez imparfaitement connu. A côté de l’impôt personnel {capitatio) , qui pesait sur les non-propriétaires, et dont était exempte la plèbe de la
lÆ HAUT MOYEN AGE
L’empereur Basile 11. — Exécuté pour Basile 11 au commencement du XI® siècle, le psautier de la Marcienne, à Venise, montre l’empereur en costume militaire; des vaincus sont prosternés à ses pieds. Le souverain byzantin est, d ordinaire, représenté en costume civil; notre figure présente donc une particularité extrêmement tare.
Nicéphore Botaniate et ses grands officiers. — Nicéphore Botaniate dut abandonner le pouvoir après une révolte des Comnènes. Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale contient quatre portraits de Nicéphore Botaniate. L empereur est représenté ici entre quatre hauts dignitaires de la cour. — Bibliothèque Nat. Ms. Coislin, 79, f“ 2.
capitale et des grandes villes, la grande ressource du Trésor était l’impôt foncier, payé d’après le revenu des unités foncières relevées dans chaque propriété. Il était fort lourd et le devenait encore davantage par la pratique de Vadjectio, ou sîitpoXTqui, unissant aux terres cultivées et fertiles les terres stériles et abandonnées, assurait par la responsabilité collective des groupes cadastraux et fiscaux le recouvrement de l’impôt. A côté de cet impôt, payé en argent, des contributions en nature étaient perçues sous le nom d’annona. Enfin, il y avait les charges dites extraordinaires et celles dites sordides. Mais les impôts ne frappaient point également toutes les classes, de telle sorte que tout le poids en retombait sur le petit contribuable. Par ailleurs, la perception était fort dure; aussi, le mécontentement était grand; et, bien que la misère fût extrême, le Trésor était souvent obéré. Avec le temps furent édictées quelques modifications ; ainsi, rsitU^o/.r, fut remplacé par Vallelengyon, qui frappa lourdement la grande propriété féodale et ecclésiastique. Mais, toujours, l’impôt foncier demeura la base et l’essentiel du système fiscal. A côté des impôts directs, les douanes, patentes, monopoles fournissaient d’abondantes ressources. On a pu calculer qu’au XI® siècle, les empereurs tiraient de Constantinople seulement un revenu annuel de 7 300 000 sous d’or (plus de 500 milhons-or d’aujourd’hui) . A la mort de Basile II, il y avait en caisse un excédent de 220 millions, plus d’un milliard-or de notre monnaie.
L’ORGANISATION MILITAIRE. — Byzance n’eut jamais d’armée nationale. Sans doute, les forces militaires des basileis se recrutaient en partie parmi les sujets de l’Empire, et, de bonne heure, pour assurer ce recrutement, on avait lié à la possession de certaines terres l’obligation du service et institué de vrais fiefs militaires; néanmoins, le fond de l’armée impériale se composait de mercenaires, admirables soldats, rompus au métier des armes, mais assez indisciplinés, trop disjrosés à traiter en pays conquis les régions qu’ils traversaient et surtout trop dévoués au chef qui les commandait, toujours jiréts à s’engager à sa suite dans une révolte ou dans un pronunciamienlo.
En dehors des régiments de la garde, stationnés pour la plupart à Constantinople et qu’on appelait les tagniata, les armées byzantines étaient organisées en thèmes commandés par un stratège. Le chef suprême de l’armée était le grand domestique. Dans la composition des armées, la cavalerie tenait la place prépondérante, le service à cheval étant bien plus considéré que celui du fantassin; cette cavalerie comprenait les lourds escadrons des cataphractaires et la légère cavalerie des trapézistes. Pour la défense de la fron¬
tière, des marches avaient été créées, où Justinien, déjà, cantonnait ses milites limitanei, où l’on trouve installée, plus tard, une milice mobile : les acrites. Une tactique savante, que les empereurs eux- mêmes, Maurice, Léon VI, Nicéphore Phocas, n’ont pas dédaigné de perfectionner, déterminait les règles de la guerre. Un grand élan religieux et patriotique enflammait les courages. Aussi, les armées byzantines, dont on ireut, au X‘‘ siècle, évaluer 1 effectif à 120 000 hommes, étaientelles fort estimées, et la classe militaire, à laquelle les princes de la maison de Macédoine témoignèrent une particulière sollicitude, constituait, surtout dans les thèmes asiatiques, par les privilèges, le nombre, la fortune de ses chefs, un des soutiens les plus vigoureux de la monarchie.
La marine byzantine avait, au VII® siècle, sauvé l’Empire des Arabes; négligée ensuite, elle ne fut réorganisée qu’au X® siècle, et Byzance fut alors de nouveau, jusqu’au XII® siècle, où les Vénitiens la remplacèrent, la grande puissance maritime de la Méditerranée. La flotte était, au XI® siècle, selon le mot d’un historien, « la gloire des Romains » ; elle pouvait mettre en ligne près de I 80 dromons. Ce qui la rendait particulièrement redoutable, c’était le « feu grégeois », inventé au \'II® siècle, et dont la diplomatie byzantine cachait la composition comme un secret d’Etat.
Une admirable prospérité économique, un développement incomparable des lettres et des arts augmentaient encore la richesse et le prestige de l’Empire.
L’INDUSTRIE ET LE COMMERCE. — Malgré la réglementation minutieuse que l’État lui imposait, — • Constantinople était, on l’a dit, « le paradis du monopole, du privilège et du protectionnisme », — l’industrie byzantine produisait des ouvrages merveilleux ; c’est de Constantinople, de Thessalonique, etc., que l’Occident tirait tous les objets de luxe précieux et raffinés, les étoffes de soie teintes de couleurs éclatantes, les tissus de laine richement brodés, les robes décorées de figures ou tramées d’argent et d’or, les coffrets d’ivoire ciselé, les bijoux étincelants de rubis et de perles, les bronzes niellés d’argent, les reliquaires aux émaux cloisonnés, les manuscrits sur parchemin de pourpre aux miniatures splendides, les icônes en mosaïque, les merveilles de l’orfèvrerie religieuse, enfin toutes ces oeuvres dont beaucoup, conservées jusqu’à nous, attestent le goût des artistes byzantins.
Le commerce n’était pas moins florissant. Placée au point où se touchent l’Orient et l’Occident, Constantinople était le grand entre- ])ôt où affluaient les marchandises de l’Asie, de l’Afrique, de i’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne et de la Russie. Par la Syrie et par la mer Rouge, l’Empire était en relations commerciales avec l’Extrême Orient. Par la mer Noire et la Caspienne, il tirait de l’Asie centrale les épices, les aromates, les pierres précieuses. Vers le nord, des routes commerciales conduisaient jusque chez les Scandinaves et les Russes. Les marchands byzantins allaient en Afrique, en Italie, en Gaule. Et ce n’était pas seulement Constantinople qui était le centre de ce commerce ; Thessalonique avait des foires célèbres : Patras, Corfou, etc., étaient des ports fréquentés. Aussi, malgré les mesures restrictives d’une politique économique assez maladroite, les produits du commerce fournissaient à l’Empire des ressources financières énormes. Toutefois, à partir du XI® siècle, et surtout avec les Croisades, la décadence devait commencer pour le commerce byzantin; les grandes villes d’Italie, Venise, Gênes, Pise, obtinrent alors dans l’Empire d’importants privilèges et ruinèrent bientôt par leur concurrence la marine de commerce de l’Empire grec et les industries qui l’alimentaient.
LA LITTÉRATURE. — A cette prospérité économique cor-
responclait un semblable épanouissement de la vie intellectuelle (1). Dans l’bistoire de la littérature, Byzance tient une grande place. En conservant les traditions et les trésors de l’antiquité classique, les Byzantins ont rendu un service éminent aux lettres; ils ont préparé et rendu possible la Renaissance. Mais les Byzantins n’ont pas été seulement « les bibliothécaires du genre humain » ; à toutes les époques de leur histoire, ils ont créé des œuvres originales, et la prodigieuse fécondité de leur production littéraire atteste amplement les goûts intellectuels de cette société disparue.
C’est entre le et le VU® siècle que la littérature byzantine a pris ses caractères distinctifs. Fortement engagés encore dans la tradition classique, les écrivains de ce temps, par l’esprit qui les anime, par la langue qu’ils emploient, par la nouveauté des formes littéraires ou métriques dont ils font usage, préludent cependant déjà à l’évolution d’où sortira l’époque proprement byzantine. Ea littérature de cette période offre un aspect singulièrement brillant Dans le domaine théologique, les Pères de l’Église du IV siècle, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Grégoire de Nysse, les Jean Chrysostome, les Athanase d’Alexandrie constituent le dogme et le défendent; appuyé sur leur autorité, Léontius de Byzance fonde, au VI® siècle, en introduisant dans la théologie les catégories d’Aristote, la dialectique scolastique, tandis que l’hagiographie célèbre les mérites de la vie monastique. Dans le domaine profane, à côté des recherches philologiques et grammaticales, l’histoire tient, au VI® siècle, une place éminente avec Procope, Agathias, Ménandre, Théophylacte, tandis que, avec Malalas, apparaît la chronique, de caractère plus populaire et plus religieux que l’histoire savante. La rhétorique jette dans l’école de Gaza un dernier éclat. La poésie, que Nonnos, au V® siècle, a parée de tous les raffinements de la forme, garde au V’I® et au \'II® siècle ses qualités de finesse subtile, avec Paul le Silentiaire, Agathias, Georges Pisidès; et, dans le domaine de l’hymnographie, la poésie religieuse, vraiment créatrice, trouve au V'I® siècle, en Romanos, un des maîtres du lyrisme.
Depuis le milieu du \’II® siècle jusqu’au commencement du IX® siècle, une lacune inattendue se produit dans le développement intellectuel de Byzance. Seule, la littérature théolcgique compte quelques grandes figures : un Jean de Damas, un Théodore de Stoudion. Mais, au sortir de cette crise de croissance, la littérature byzantine a trouvé sa physionomie propre; elle va, pendant six siècles encore, fournir une éclatante carrière.
Dès le commencement du IX® siècle, les chroniques monastiques de Nicéphore, de Théophane, etc., et l’éclat de la littérature hagiographique annoncent le réveil de la vie intellectuelle. Bientôt, dans l’université de Constantinople restaurée, la philosophie, la rhétorique, les mathématiques trouvent une place digne d’elles. Au contact de l’antiquité profane, une renaissance véritable apparaît, dont Photius, savant prodigieux, esprit original et hardi, est un des représentants les plus éminents. Dès lors, sous l’influence des modèles antiques, un développement ininterrompu commence, qui atteindra son apogée au XII® et au XIII® siècle. Tout d’abord, le X® siècle dresse, en quelque manière, l’inventaire de ses richesses; il rassemble, en de vastes collections, les travaux antérieurs; c’est le siècle des encyclopédies historiques, juridiques (les Basiliques) , ou administratives {Livre des Cérémonies) , grammaticales comme le lexique de Suidas, hagiographiques comme la collection de Syméon Métaphraste. Sur ces bases, les siècles suivants travaillent. Le IX® siècle produit un
Psellos, esprit universel, philosophe et rhéteur, théologien et historien; des poètes, comme Christophe de Mitylène et Jean Mauropous; des écoles jrhilosophiques naissent avec Psellos et Jean Italos, où revit la doctrine platonicienne longtemps oubliée; 1 hi.stoire reprend figure, avec Léon Diacre et Michel Attahate, Psellos et Skylitzès.
Plus tard, une véritable renaissance littéraire s’épanouit à 1 époque des Comnènes. Comme au temps de Justinien, l’histoire y occupe la première place avec Nicéphore Bryenne, Anne Comnène, Cinnamos et Nicétas Acominate. L’étude de l’antiquité est en honneur; les grands écrivains classiques trouvent des commentateurs tels que Michel Acominate et Eustache de Thessalonique. La grammaire fleurit avec Tzetzès; la poésie profane s’essaye en satires, en pièces familières et populaires, avec Théodore Prodrome. Sans doute, la théologie a moins d’autorité qu’autrefois, mais l’éloquence religieuse est brillante. Et, s’il est vrai que, dans leur ensemble, ces productions littéraires manquent un peu de vie et de fraîcheur, en face d’elles une littérature populaire se développe en langue grecque vulgaire; les chansons de geste, dont la plus fameuse est, au X® siècle, l’épopée de Digénis Abritas, annoncent le grand essor que va prendre, à l’âge suivant, ce nouveau genre littéraire.
L’époque des Paléologues, inférieure en profondeur à celle des Comnènes, l’égale par la variété de ses productions. Le goût de l’antiquité, la recherche de l’atticisme produisent un mouvement intellectuel qui annonce et prépare l’humanisme de la Renaissance. La Byzance des Paléologues produit des logiciens et des philosophes (Nicéphore Chumnos, Théodore Métochite) , des grammairiens et des philologues critiquant et commentant les textes anciens (Maxime Planude, Moschopoulos) , des rhétonciens et des moralistes, dont un des plus distingués fut l’empereur Manuel II. Dans les polémiques religieuses contre les Latins et l’Islam, la théologie atteint un développement sans égal, et l’esprit national grec réagit puissamment contre l’influence de la scholastique occidentale. L’histoire est représentée par des hommes comme Georges Acropohte, Pachymère, Jean Cantaeuzène, Nicéphore Grégoras, bien d’autres encore. Dans cette époque de science et d’universelle curiosité, l’activité intellectuelle s’exerce dans les directions les plus diverses;
(I) On a placé ici, au moment où ils eurent un merveilleux éclat, le tableau d'ensemble de la littérature et de l’art byzantins, qu'il eût été fâcheux de fragmenter entre deux ou trois périodes.
Triptyque HaRBAVILLE. — Face intérieure d’un triptyque en ivoire du X® ou du XI® siècle représentant, entre des apôtres et des saints guerriers, le Christ, à qui la Vierge et saint Jean-Baptiste adressent leur prière. — Musée du Louvre.
Cl. Uikai uon.
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i.-nce?, astronomie, mathématiques, médecine, sont cultivées ave, ét it, et, i^ar l’étendue de leurs connaissances, la variété de h'ui - P , luctions littéraires, un Gémiste Plethon, un Bessarion s, ... .mi les esprits les plus remarquables de leur temps. A la . i" de succomber, il semblait vraiment, comme on l’a dit, « que I Hellade rassemblât ses énergies intellectuelles pour jeter un dernier éclat ••
Si l’on essaie de marquer les Iraits essentiels de cette puissante activité littéraire, on remarque que les recherches de pure érudition philologique et grammaticale tiennent à Byzance une place considérable. Si, par là, les écrivains byzantins ont conservé dans l’éducation les influences antiques et transmis à l’Occident les trésors et la tradition de l’antiquité, il faut avouer aussi qu’ils ont fait dans ce domaine œuvre de compilateurs plus que de créateurs. La littérature religieuse et théologique occupe à Byzance un rang presque égal ; mais, si caractéristique qu’elle soit de l’esprit byzantin, on y trouve cependant, à côté de quelques grandes œuvres, beaucoup de fatras de médiocre valeur. C’est par le développement de sa littérature historique que Byzance mérite plutôt l’intérêt:
elle le mérite encore davantage par sa poésie religieuse; elle le mérite enfin par sa littérature populaire, qui, à côté des livres écrits en une langue savante, a créé des œuvres d’un puissant intérêt.
L’ART. — Le règne de Constantin, en assurant au christianisme la faveur impériale, exerça une influence profonde sur le développement de l’art chrétien, et la fondation de Constantinople, en multipliant la construction des édifices, en accumulant dans la capitale nouvelle les dépouilles artistiques de l’antiquité, fit de la ville de Constantin un centre incomparable de production. Le transfert en Orient du siège de l’Empire, en combinant les procédés de l’art gréco-romain et les influences orientales, donna à ce mouvement son caractère original. C’est au VI® siècle, au temps de Justinien, que l’art byzantin a pris sa physionomie particulière; mais, de Constantin à Justinien, sur tous les points du monde asiatique, une lente élaboration prépara son évolution. Aux lignes droites des basiliques romaines, l’architecture tendit à substituer les lignes courbes des églises octogones et circulaires, tandis que les constructeurs asiatiques, ceux de Syrie et d’Anatolie en particulier, s’essayaient, à l’école de la Perse, à résoudre le problème de la coupole sur pendentifs. Les arts décoratifs s’inspiraient des mêmes tendances, remplaçant la primitive symbolique chrétienne par des sujets plus jiroiirement historiques, substituant à la simplicité des peintures anciennes la décoration plus luxueuse des mosaïques, introduisant jiartout, avec un faire plus réaliste, des goûts de luxe et d’ostentation, qui se traduisent aussi bien par la conception plus grandiose des œuvres que par la richesse croissante de l’ornementation. Sans doute, selon les jirovmces et les circonstances, des différences locales apjiarurent sur le fond général de l’évolution. Il y eut un art byzantin d’Asie Mineure, il y eut un art byzantin de Syrie, il y eut un art byzantin d’Égypte, un art byzantin de Mésopotamie ou d’Arménie. .Mais, entre ces formules diverses, une communauté de prmdjir-s existe : jiartout, comme on l’a dit, « les influences de la Perse eâsânide se combinent avec les traditions romaines, sur un ■1 >ù vit encore l’esjirit de l’hellénisme ». De ces innovations, de : ■ ■ ,i;,, de ces tâtonnements, Constantinojile recueillit le bénéfice,
b.n adoptant ces méthodes, en les ajijihquant avec une hardiesse, une ingéniosité jusque-là inconnues, Constantinojile les consacra et h fil \é itablement jiropriété de l’art byzantin.
1 de Justinien donna à cet art sa forme définitive. Sainte-
Romain IV (1067-1071) et EudoxiE. — Cette plaque de diptyque, en ivoire, de la fin du XI® siècle, est un des plus beaux monuments de 1 art byzantin. — Bibliothèque Nationale. Cabinet des Médailles. Cl. Uirai uon.
Sophie devint le type classique de l’architecture byzantine; par sa décoration somptueuse, elle ne réjiondit jias moins aux tendances nouvelles. En même temps, d’autres types naissaient, qui devaient plus encore faire fortune : à Saint-Serge de Constantinople, à Saint-Vital de Ravenne, la coupole centrale posait sur un plan octogonal; l’église des Saints-Apôtres, à Constantinople (aujourd hui disparue) , avait la forme d’une croix grecque et se couronnait de 'cinq coupoles. Et, tandis que l’ingéniosité des constructeurs s essayait ainsi en combinaisons variées, le luxe de la décoration éclatait dans d’admirables mosaïques, conservées en partie à Samte-Sophie, à Samt-Démétrius de Salomque et surtout à Ravenne, dans l’abside de Saint-Vital, ou dans cette basilique de Saint-Apollmaire-le-Neuf
où la procession des saints et des saintes évoque comme un souvenir de la frise des Panathénées. Les mêmes tendances apparaissent dans les miniatures qui illustrent les manuscrits de l’époque (Genèse et Dioscoride de Vienne, manuscrit syriaque de Florence, Évangéliaire de Rossano) , et si, dès ce moment, la grande sculpture décline et disparaît, réduisant le sculpteur au rôle d’ornemaniste, en revanche, dans le travail de l’ivoire comme dans les ouvrages de l’orfèvrerie, se manifeste la virtuosité élégante et raffinée des artistes byzantins.
La querelle des iconoclastes, en proscrivant les images, n’eut point, pour l’art byzantin, les conséquences qu’on aurait pu craindre. L’art religieux, persécuté, continua à grandir par la lutte, et, d’autre part, avec l’encouragement des empereurs, une école plus indépendante se forma, qui s’inspira avec plus de ferveur des modèles antiques ou arabes. Grâce à ces circonstances, l’époque de la dynastie macédonienne fut, pour l’art aussi, du milieu du IX® siècle au milieu du XI®, une période de brillante renaissance.
Il ne reste rien du palais magnifique où les princes du IX® et du X® siècle avaient accumulé toutes les recherches du luxe. Mais les écrivains byzantins ont décrit l’édifice avec tant de précision que l’on a pu reconstituer dans son intégrité cet incomparable monument, tout étincelant d’or, de marbres précieux et de mosaïques. En même temps, du système de la coupole inauguré à Sainte-Sophie, l’architecture tirait de nouvelles et brillantes combinaisons, donnant à la construction plus d’élégance et de légèreté. Les petites églises de Constantinople (église de la Théotokos, aujourd’hui Kilissé-Djami : Pantocrator, aujourd’hui Zeirek-Djami ; Pammakaristos, aujourd’hui Fetije-Djami, — la première du XI® siècle, les deux autres du milieu du XII® siècle; — celle de Salonique : Saints- Apôtres ; celles de Grèce : Saint-Luc, Daphni) , fournissent d’intéressants exemples de ce type architectural. Mais ce qui frappe surtout, c’est la richesse de la décoration. Avec son revêtement de marbres, avec les mosaïques qui tapissent ses parois et ses voûtes, avec ses parements multicolores et ses clôtures ciselées, la grande église de Saint-Luc en Phocide montre toute la splendide variété de l’art byzantin au commencement du XI® siècle. Un peu plus anciennes sont les mosaïques de Sainte-Sophie et de Nicée, un peu plus récentes celles de Daphni; mais, partout, la même renaissance artistique éclate, et les mêmes tendances apparaissent. Deux écoles sont en présence : l’une, plus profane, plus curieuse des traditions antiques, plus éjrnse de portraits, de peintures d’histoire, de modèles vivants; l’autre, plus docile aux influences monastiques, d’une inspiration plus réglée et plus sévère, plus asservie à des types conventionnels, à des thèmes strictement déterminés. Parallèlement, les deux courants traversent le X® et le XI' siècle, confondant souvent leurs traditions, jusqu’au jour où l’influence monastique grandit et l’emiiorte.