‹ Histoire Générale des peuples de l'antiquité a nos joursChapitre 231 sur 344 · I. L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

I. L’ÉGLISE

Dans le Moyen âge occidental, tout homme appartient à deux sociétés : la société civile et la société religieuse ; mais, à une époque où, sauf de bien rares exceptions, chacun a la foi et la met en prati¬

que, la seconde est, logiquement, supérieure à l’autre et l’Eglise est la grande puissance féodale, spirituelle, morale, sociale, politique. Elle est fortement hiérarchisée et disciplinée ; elle s’est attachée à maintenir son unité dogmatique : son rôle est prépondérant. Il faut ajouter que ses rangs sont largement ouverts : tout fidèle peut entrer dans l’ordre du clergé et, de la plus basse condition, s’élever aux plus hautes dignités ecclésiastiques. C’est le cas de Silvestre 11, c’est celui d’Adrien IV qui, parti de la mendicité, parvint jusqu’à la tiare.

L’AUTORITE PONTIFICALE. — L’Eglise a pour centre

Rome et pour chef l’évêque de cette ville, successeur de saint Pierre. Le pape, dans ses actes, s’appelle simplement « évêque » et « serviteur des serviteurs de Dieu ». Ses décisions en matière de dogme et de discipline s’appliquent à toute l’Eglise, et ses décrétales sont, avec les décrets des conciles, les sentences des Pères et les textes de 1 Ecriture sainte, la source du droit canonique. Son pouvoir de lier et de délier est absolu ; seul il peut absoudre de certains péchés, et il accorde des indulgences générales et plénières. Ayant un droit général sur tous les biens de l’Eglise, il peut les charger d'une imposition particulière, comme la dîme saladine. Les archevêques reçoivent de lui le pallium, insigne de leur dignité, et prêtent serment entre ses mains. 11 intervient dans les conflits entre métropolitains et suffragants. Il peut déposer les évêques, qui, depuis Grégoire X et Nicolas 111. lui demandent obligatoirement confirmation de leur

élection, et il statueen cas d’élection multiple. Il nomme, en général, aux bénéfices vacants. Il évoque les causes religieuses à son tribunal, qui juge en appel les affaires de toutes les juridictions ecclésiastiques. 11 a le pouvoir d’excommunier, c’est-à-dire de retrancher de la société des fidèles ceux qui se rendent coupables d’hérésie ou de crime grave, fussent-ils des souverains, établissant ainsi devant le peuple l égalité de tous au regard de la loi chrétienne ; il a aussi celui d'interdire l’exercice public et solennel du culte dans une province ou dans un royaume: et, devant 1 irritation du peuple, le prince est obligé de se soumettre. Depuis Grégoire VII et la querelle des investitures, les papes proclament la théorie de l’autorité directe de l’Eglise sur l’Êtat : son pouvoir, le roi le tient de 1 Eglise, qui le sacre ; son royaume, il le tient, comme un fief, de Dieu lui-même, que l’Eglise représente. Le pape peut donc retirer à la royauté son glaive, sans toutefois prétendre absorber le pouvoir civil dans le spirituel et s’emparer du gouvernement.

A 1 époque carolingienne, le pape est encore l’élu du peuple et du clergé romain ; mais, en 1059, le concile du Latran confie l’élection au seul col.ège des cardinaux, ne laissant au peuple qu’un consentement illusoire, et cette formalité est elle-même bientôt supprimée. Vers la fin du XII® siècle, les règles de l’élection se précisent par 1 obligation, pour les cardinaux assemblés en conclave, de demeurer en cellule, isolés du monde extérieur, jusqu’à ce qu’ils se soient mis d accord. Conseillers naturels du pape, qui les nomme et les dépose, les cardinaux l’assistent dans l’administration de l’Eglise et lui fournissent ses légats a latere.

Le mouvement des affaires ecclésiastiques a pour corollaire le développement des services administratifs et judiciaires de la cour de Rome. Pour soutenir les charges de cette organisation, les frais de représentation, les dépenses d’évangélisation et de croisade, le pape a les revenus du domaine temporel, que les premiers Carolingiens ont sinon créé, du moins consolidé (I) : les tributs des Etats vassaux, les taxes de chancellerie, les serüitia dus par les évêques, abbés, etc., pour l’expédition de leurs bulles de confirmation, les droits auxquels ils sont astreints, les contributions extraordinaires sur le clergé. De ces revenus, le collège des cardinaux reçoit la moitié pour ses propres besoins et il a, de ce fait, une administration particulière.

Les points controversés de la foi, les grandes questions de discipline, les décisions particulièrement importantes sont soumises à des conciles œcuméniques, auxquels le pape convoque tous les évêques de l’univers et dont les résolutions, promulguées par lui, s’imposent à tous les fidèles. Les conciles a particuliers » sont dits nationaux ou provinciaux, selon qu’ils comprennent les évêques de toute une nation ou ceux de toute une province. La réunion des principaux bénéficiers séculiers d’un diocèse {spnode diocésain), convoquée par l’évêque, constitue une assemblée simplement consultative.

LE CLERGE SECULIER. — Au-dessous du pape, et sous sa dépendance, sont les patriarches, les archevêques et les évêques. Le schisme a séparé de l’Eglise romaine les patriarches orientaux, dont l’importance s’est, d’ailleurs, trouvée restreinte par les invasions

(1) Le compte de ces revenus [Liber censuum) a été dressé, à la fin du XUI® siècle, par Cencio Savelli, qui fut le pape H onorius 111.

Un évêque du XII'-' siècle. Sceau de Pierre Lombard, évêque de Pans (1153), surnommé le “ maître des Sentences ”. — Un ARCHEVÊQUE DU XIIP SIÈCLE. Sceau de Henri Cornu, archevêque de Sens (1254-1257).

sarrasines. Les archevêques (ce titre.

dè

es le VIII® siecle.

tend

a se su

bsti-

tuer à celui de métropolitain) n ont plus, en dépit des efforts de Charlemagne, qu une autorité réduite sur les évêques de leur province (1).

L’évêque exerce dans son diocèse, par délégation du pape, le pouvoir sacerdotal et confère les ordres sacrés ; il surveille les prêtres, soit directement par des visites pastorales, soit par l’intermédiaire des archidiacres, puis des archiprêtres. De son tribunal relèvent toutes les causes ecclésiastiques, celles où sont impliqués des veuves, des orphelins, des croisés, celles qui ont trait aux sacrements (les causes matrimoniales, par exemple), aux dîmes, aux bénéfices, aux serments. Il est juge et inquisiteur de la foi. 11 veille à ce que 1 enseignement soit convenablement dispensé.

Les archevêques et les évêques, dont 1 élection avait eu d’abord un caractère populaire, sont choisis par les chapitres des cathédrales, par les chanoines, mais l’intervention du roi ou d un seigneur et celle du pape rendent parfois ce choix illusoire. Innocent Il ayant déclaré au concile du Latran (1 139) que les dignités ecclésiastiques étaient tenues du pape ainsi que les fiefs, Rome intervient dans 1 administration des églises et des abbayes et va jusqu’à dessaisir la juridiction de l’ordinaire, c’est-à-dire de l’évêque (2).

Après avoir vécu en commun avec l’évêque, les chanoines se sont , séparés de lui au XII® siècle, ne gardant de la règle (canon) que la récitation des offices et la participation aux assemblées capitulaires. On distingue parmi les dignitaires : le doyen, primicier ou prévôt, qu\ préside les assemblées capitulaires ; les archidiacres, à qui l’évêque délègue ses pouvoirs pour les visites diocésaines dans des circonscriptions appelées archidiaconés ; le chancelier ; le custode (gardien du trésor); le camérier, administrateur du temporel; Vécolâtre, préposé à la direction des écoles établies près la cathédrale. L’archidiacre joue dans l’administration diocésaine un rôle considérable ; il juge au nom de l’évêque, mais sa juridiction devient peu à peu si envahissante qu’il est remplacé par un simple délégué, Vojficial, et le tribunal de l’évêque prend alors le nom d’officialité.

Crosse d’évêque du xiii® siècle, en émail champlevé de Limoges. — Musée de Cluny.

Cl. Hravn.

(1) Q uelques évêques, qui p^rétendent à une plus vaste suprématie, se réclament du titre de primat; tels, en France: l'archevêque de Lyon, primat des Gaules ; l’archevêque de Bourges, primat d’Aquitaine, titre que lui dispute l’archevêque de Bordeaux. Le concile du Latran de 1215 établit la hiérarchie des patriarches en donnant le second rang à Constantinople.

(2) Les biens affectés au chapitre furent répartis entre les chanoines sous le nom de prébendes. Certaines églises avaient un chapitre de chanoines sans avoir de siège épiscopal : on les appelait églises collégiales ou simplement collégiales.

Sceau de l’abbaye de Saint-Martin de Pontoise, figurant un' abbé avec la crosse tournée en dedans (1236). — Sceau DU CHAPITRE DE PoNTIÈRES, représentant saint Pierre et saint Paul (1248).

Ll HAUT MO'i KN AGE

1; La dénomination de curé remplaça, au XIII' siècle, ccllcf. de doyen, recteur, etc., qui et,, ent usitées dans les diverses paroisses.

L ABBAYE DE ClunY (d après une gravure de 1665). — L église abbatiale fut terminée dans les premières années du

Xll"' siècle.

se fait tout ce qui prend figure universelle. A partir du jour où le concile d’Aix-la-Chapelle (788) imposa la règle de Saint-Benoît à tout l’Empire, l’abbaye fut, en quelque sorte, une institution bénédictine. Ees moines de ce grand ordre, dont le monastère du Mont-Cassin fut le berceau (529), ne se bornèrent pas à convertir l’Angleterre et la Germanie; leur action et leur influence furent à la fois sociales, économiques, intellectuelles. Ils transcrivirent et ainsi conservèrent à la postérité les chefs-d’œuvre littéraires de la Grèce et de Rome.

Ee relâchement de la discipline rendit nécessaire la réforme accomplie siècle) par les abbés de Cluny et dont la grande originalité, à une époque de démembrement universel, fut de réunir des couvents autonomes dans une seule congrégation, sous la ferme et souveraine direction d’un abbé; elle gagna la Grande-Bretagne, l’Espagne, 1 Italie, l’Allemagne, atteignit les plus antiques et les plus célèbres abbayes, comme le Mont-Cassin en Italie, comme Hirsau en Wurtemberg, anima de son souffle régénérateur 1 Eglise tout entière (voir p. 215) ; l’église abbatiale fut, pendant plusieurs générations, comme la métropole du monachisme.

Dès la fin du XI® siècle, l’ordre de Cluny fut réformé par Robert de Molesme (1018-1 1 10), fondateur de l’ordre de Cîteaux. La Charte de charité écrite en 1119 par l’abbé Etienne Harding restitua à la règle bénédictine son austère rigueur. Quatre nouvelles maisons — les Quatre filles de Cîteaux — furent fondées de 1113 à 1115 : Clairvaux, La Ferté-sur-Grosne, Pontigny et Monmond. Le génie et l’activité de saint Bernard (1096-1153) donnèrent à l’abbaye de Clairvaux un tel éclat qu elle étendit l’immense réseau de ses couvents du Portugal à la Syrie et de la Norvège à la Sicile. La Charte de chanté substitua au gouvernement monarchique de Cluny une fédération d’abbayes, gouvernée par des chapitres généraux annuels, auxquels tous les abbés étaient tenus d’assister.

Une fois de plus, la puissance et la prospérité matérielles engendrèrent des abus regrettables, que dénonça saint Bernard et que flétrit le pape Honorius III. La lutte contre ces abus fut conduite, au XIII® siècle, par les dominicains et les franciscains, qui forment, avec les carmes et les ermites de Saint-Augustin, les quatre ordres mendiants.

C’est encore en France que débutent les grandes fondations de saint Dominique, né près d’Osma, dans la Vieille-Castille, de la noble famille des Gusman. 11 établit, en 1206, à Prouille, près de Carcassonne, le premier monastère de religieuses destinées à lutter contre l’hérésie albigeoise dans le monde féminin ; à Toulouse, sous la règle des chanoines réguliers de Saint-Augustin, dont lui-même était membre à Osma, des Frères prêcheurs destinés à combattre l’hérésie par leurs discours comme par l’exemple de leur vie. Mais cet ordre nouveau, approuvé par le pape en 1216, ne prend tout son essor et ne devient universel que lorsque, sous l’influence de saint François, il se transforme en ordre mendiant.

Fils de Bernardone, ce riche marchand d’Assise qui a épousé une Provençale et qui a marqué son amour pour la France dans le prénom même donné à son enfant, saint François (1 182-1226) est la figure la plus originale et la plus attrayante de l’Eglise à cette époque. En face de la richesse insolente qui menaçait de tout envahir, de tout dominer et qui s’étalait jusque dans les cloîtres, il renonça du jour au lende-

ÉGLISE ABBATIALE DE ClUN'^. — - Clocher de l’Eau bénite, élevé sur le bras méridional du grand transept. Cl. Archives photographiques.

Les diocèses sont divisés en paroisses, urbaines ou rurales. La paroisse, instituée soit par l’évêque, soit par un seigneur sur ses domaines, soit par un monastère pour les besoins des territoires qui dépendent de lui, est le centre de la vie populaire. Le prêtre qui l’administre, le curé (I), est nommé par l’évêque, mais le plus souvent présenté par un patrort qui se charge de son entretien. Les archiprêtres exercent sur les ecclésiastiques de leur ressort une surveillance générale.

LLCLERGE REGULIER. — Les clercs vivant en communauté sous une règle commune forment une partie importante de l’Eglise chrétienne.

Retirés du monde afin de se livrer aux austérités de la pénitence, à la prière, à la contemplation, les moines n’en tiennent pas moins une place considérable dans la société chrétienne; ils sont, comme s appellent les bénédictins, la société de la louange divine; d après la doctrine de la réversibilité des mérites, leurs prières, leurs mortificationssuppléent àce qui manque au commun des fidèles; c’est pourquoi on multiplie les donations en leur faveur. .Mais les moines ne restent pas inactifs : par leurs prédications ils ont autant d influence que par leur exemple;

I hospitalité qu’ils exercent, la culture intellectuelle dont ils sont les gardiens, lesdéfrichementsauxquels ils selivrent, sont autant de services rendus à la société. Aussi 1 épanouissement desordres religieux est-il extraordinaire du IX® au XIII' siècle, et la France est à la tête du mouvement. Réformes d’ordres anciens ou créations d ordres nouveaux, c est en F rance ou par des Français que

main aux jouissances matérielles pour fonder un ordre nouveau sur la pauvreté absolue. Les religieux faisaient déjà, en général, vœu de pauvreté personnelle; il voulut pour les siens la pauvreté réelle, l’interdiction de manier l’argent, de rien posséder, de vivre autrement que d’aumônes et de travail quotidien. Il triompha de tous les obstacles, vainquit l’incrédulité de la cour de Rome, et, au lendemain du concile du Latran de 1215, qui obligeait toute fondation nouvelle à se rattacher à l’une des grandes règles monastiques, il obtint (1223) l’approbation d une règle spéciale pour ses Frères mineurs, nom qui témoignait éloquemment de l’humilité absolue qu’il réclamait d’eux. 11 fit aussi approuver (1224) une règle analogue pour des religieuses, les Pauvres Dames, et ce fut son second ordre. Enfin, par une conception hardie, il établit pour les personnes vivant dans le monde, pour les chrétiens mariés, le « tiers ordre » de la pénitence, qui attira dans ses fraternités les plus humbles citoyens comme les plus hauts seigneurs ; saint Louis prit l’habit du tiers ordre et se pénétra tellement de son esprit qu il fut choisi, une fois canonisé, comme patron de tous les tertiaires hommes, comme les femmes se rattachèrent au patronage de sainte Elisabeth de Hongrie, landgravine de Thuringe (1207-1231). Le tiers ordre franciscain, comme le tiers ordre dominicain, fut un instrument de paix sociale (I).

« A défaut d’unité politique, de nationalités centralisées et définies », les ordres religieux ont su « faire régner des sentiments communs » ; ils forment, au Moyen âge, « la seule organisation générale, le seul pouvoir qui relie les foules dispersées. Les fonctions d’enseignement, de communication, les services d’information et de vulgarisation dévolus de nos jours à la presse, ont été une part de l’office qu’ils remplissaient. Ils sont le système nerveux de l’Europe au Moyen âge. Ils assurent la cohésion de la famille humaine. La vie morale de l’Occident jusqu’à la Renaissance serait inexplicable sans l’action universelle des ordres religieux, et en particulier des ordres mendiants » (2).

ACTION SOCIALE DE L’EGLISE. — La société religieuse

et la société civile, au Moyen âge, sont intimement mêlées et se pénètrent en quelque sorte réciproquement. Déjà, dans l’Etat carolingien, l’Eglise participe à l’administration publique; des deux missi dominici, l’un est comte et l’autre évêque. Sous le régime féodal, le clergé n’est pas moins étroitement associé à la vie publique, complétant ou suppléant même le pouvoir séculier. Sa richesse foncière l’a intégré dans la hiérarchie civile, mais il conserve toute sa puissance spirituelle.

Et d’abord, empereurs ou rois demandent à l’Eglise de les consacrer solennellement. La cérémonie grandiose du sacre confère au prince, visà-vis de ses sujets, une autorité religieuse : c’est « en présence de Dieu et des saints » qu’il fait profession de foi catholique et s’engage à sauvegarder les droits de l Eglise, à remplir ses devoirs de souverain ; les grands et le peuple, présents à la cérémonie, lui donnent, en l’acclamant, leur approbation. Cette consécration de la royauté a sa contrepartie et sa sanction dans ces deux menaces redoutables : V excommunication et Vinterdii.

(1) Parmi les ordres nouveaux, on doit citer : les chanoines réguliers de Saint-Augustin, à qui appartient l’abbaye de Saint-Victor (1113), rendue célèbre par l’enseignement de Guillaume de Champeaux ; l’ordre de Prémontré, placé sous la même règle par saint Norbert de Xanten; la Grande Chartreuse, fondée en Dauphiné (1084) par saint Bruno, de Cologne ; l’ordre de Grandmont (1073), dont toute l’administration était abandonnée aux frères lais; l’ordre de Fontevrault, fondé par un Breton, Robert d’Arbrissel (1099) et qui comprenait quatre monastères : pour les religieuses, le Grand Moustier; pour les infirmes et les lépreux, Saint-Lazare; pour les pécheresses converties, la Madeleine ; pour les religieux, Saini-Jean-de- l’Habit, le gouvernement de l’ordre tout entier étant soumis à 1 autorité d une abbesse.

Divers ordres à la fois militaires et religieux (Templiers. Hospitaliers, etc.) durent leur institution aux Croisades, et Jean de Matha destina les Trinitaires ou Mathurins (1198) à la rédemption des chrétiens tombés au pouvoir des Musulmans.

(2) Louis Gillet, Histoire artistique des ordres mendiants, p. 338.

Chevet de l’église de Fontevrault (xu" siècle), la abbaye angevine, fondée par Robert d Arbrissel.

Cl.. Archives iMioTOOR.vPiiigui

Le MonT-SaINT-Michel. — Cloître de l’abbaye bénédictine. Cl. Neurdeis.

Dans le Saint-Empire, le collège électoral comprend des électeurs ecclésiastiques à côté des laïques. En France, les pairs ecclésiastiques voisinent avec les laïques; partout de grands officiers de la couronne (le chancelier, notamment) sont choisis dans le clergé, et c’est seulement à la fin du XIV® siècle que les ordonnances royales restreignent la compétence très étendue des officialités.

Les conciles prennent des décisions d’intérêt général, et c’est ainsi que les assemblées de Charroux (989), de Narbonne et du Puy (990), d’Anse (994), de Poitiers (1026), etc., décrètent et organisent la « Paix de Dieu », que complète la « Trêve de Dieu ». A la vérité, ces institutions ne réussissent pas à assurer complètement l’ordre, mais elles protègent la vie économique du pays; elles préparent l’abolition des guerres privées ; des conventions de garantie mutuelle dites a pactes de paix », qui unissent des sociétés d’hommes pour un objet commun, contribuent à créer l’esprit de solidarité favorable à l’avènement des libertés municipales. L’exemple donné par l’Eglise de France est SUIVI à l’étranger. L’assemblée de Nice (1041) convie les évêques

italiens à propager la notion de paix ; le concile de Mayence (1085) rend la Trêve de Dieu obligatoire en Allemagne; l’Angleterre l’accepte partiellement; enfin, les conciles œcuméniques du Latran, au XIII® siècle, la rendent obligatoire pour toute la chrétienté.

On peut rattacher à la même conception, c’est-à-dire à l effort de l’Eglise pour discipliner le monde féodal, la consécration des chevaliers, qui donne à une institution purement militaire un caractère religieux. Et c’est aussi une œuvre de paix que l’exercice du droit d'asile, en tant qu’il ne fait pas échec à l’action de la justice, mais oppose provisoirement la force morale de la religion aux emportements de la force matérielle.

L’Eglise pourvoit aux besoins de l’assistance : une partie de ses revenus est spécifiquement désignée pour l’entretien des indigents. Les monastères, de par leur règle, exercent une large hospitalité ; il y a, dans chacun d’eux, une maison des hôtes où sont hébergés les pauvres et les voyageurs. Dans les passages difficiles s’installent des hospices particuliers, comme au XI® siècle ceux de Saint-Bernard de Menthon, au Grand et au Petit-Saint-Bernard, et c est la même idée charitable qui détermine la fondation de l’ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Le souci du bien-être des

élèbre

I F. HAUT MOYEN AGE

voyageurs fait aussi considérer comme oeuvre pie la construction des routes et des ponts, et des indulgences sont accordées à ceux qui y contribuent de leurs aumônes. Il s’établit même à la fin du XII® siècle, dans la France méridionale et en Italie, une congrégation de Frères pontifes, voués à cet objet, et qui donna naissance à l’ordre de Saint- Jacques-du- H aut -Pas, transformé plus tard en ordre hospitalier.

C’est le clergé qui est chargé du soin des établissements où sont soignés les malades (hôtels-Dieu, maisons- Dieu ) . A côté des œuvres d’origine épiscopale, un très grand nombre d’hôpitaux sont créés par des ordres religieux, des seigneurs, des communautés d habitants, mais tous placés sous I autorité des évêques. La lèpre, qui, à la suite des Croisades, a pris en Occident une extension redoutable, a exigé la création de maisons spéciales, les ladreries (I) ou maladreries, pour isoler ces malheureux dont le droit avait fait des incapables et que certaines coutumes frappaient même de mort civile.

Enfin, la paroisse, on l’a déjà dit, est le centre de la vie populaire et aussi une sorte de maison commune; les fidèles discutent de leurs affa ires dans des assemblées paroissiales ; leur église les élève par la pompe de ses offices, par ses chants liturgiques, que rehausse dès le VIII® siècle la musique des orgues. A cette joie des oreilles se joint celle des yeux : sculptures, peintures, vitraux, où les choses de la vie courante, comme les travaux des saisons, se joignent aux scènes de la Bible, des Evangiles et de la vie des saints. Le curé, qui donne aux enfants une instruction élémentaire (2), avec les principes de la foi, poursuit pour tous cette œuvre d’éducation du haut de la chaire, et c est aussi un enseignement autant qu’une distraction que la représentation des mystères, origine du théâtre moderne.

L Église tolère même certaines bouffonneries, comme la fête des fous ou la fête de 1 âne, mais il ne faut pas perdre de vue qu elle était très étroitement associée à la vie de la cité, qu elle vivait en un contact incessant avec les laïcs, les suivant, durant toute leur existence, par les sacrements et la liturgie. L’homme du Moyen âge est, en effet, préoccupé, inquiet même de son salut : de là le culte rendu aux reliques ; de là les pèlerinages accomplis malgré le mauvais état des chemins, l’insécurité des routes, la longueur des voyages (3); de là l’impression produite sur 1 imagination populaire par le spectacle des pénitents criant miséricorde et demandant à rentrer dans la communion des fidèles.

Saint François d’Assise, par Margantone d’Arezzo (seconde moitié du XIII® siècle). — Pinacothèque d'Arezzo. Ci.. Alinari.

LFS HERESIES. — LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. — L’INQUISITION. — Ce n’est pas seulement

(1) ladrerie vient de ladre, forme vulgaire de Lazare, le pauvre lépreux de I Évangile, sous le patronage duquel étaient généralement placées ces maisons. En Ail emagne, on donnait aux ladreries le nom de ^utlcutnof (hôtel des bonnes gens). L ordre de^ hospitaliers de Saint-Lazare ou des lazaristes, fondé en Terre sainte ooiir le ;oin de lépreux, ne comprit d’abord que des gentilshommes atteints de la lènre.

(2) c:h arlemagne voula.t qu il y eut une école dans chaque paroisse. Cette pr<‘M ription fut renouvelée jrar divers conciles.

(3) l..f* Saint Séjuilcri' n était pas le seul lieu de pèlerinage. Fn France. Saint-.Martin de I our.s. Notre Dame du Fuy. le Mont Saint-Michel; en Italie, Rome et ,\ i.tre I Jane- oe Lorette ; en Lspagne, Samt-Jacrjues de Compostelle ; en Allemagne, Aix la (. hajielle étaient autant de sanctuaires fréquentés par les pèlerins, volontairemenl ou .-n exécution d’une pénitence. Les pèlerinages favori sèrent li s rapports entre ■ ;Oi,.n -t eurent ainsi des conséquences sociales.

en Terre sainte que l’Église fit la guerre aux infidèles. Les chevaliers teutoniques se croisèrent en Prusse contre les Slaves païens et, en Espagne, des ordres religieux et militaires firent aux Maures une guerre ininterrompue.

D'autre part, l’Eglise, gardienne de la foi, réprouva solennellement les opinions particulières qui s écartaient des enseignements traditionnels ou s’attaquaient aux points de dogme (par exemple, la doctrine de Gottschalk sur la grâce, condamnée, en 888, par le concile de Mayence), et elle dirigea même des expéditions armées contre les hérétiques qui, par leur nombre et leur influence, menaçaient l’unité de la foi chrétienne : tels furent, notamment, les Vaudois et les Albigeois.

La doctrine vaudoise n admettait d’autre source de croyance que la Bible, d’autres sacrements que le baptême et l’eucharistie.

Formulée par Pierre de Bruys, elle fut propagée par un riche marchand lyonnais, Vaido (I), qui, après avoir abandonné son patrimoine partie aux siens, partie aux pauvres, fit traduire la Bible en langue vulgaire et parcourut le pays, recommandant la pratique de la pénitence et de la pauvreté. Elle se répandit dans le midi de la France, 1 Italie septentrionale, 1 Aragon, les pays germaniques, la Bohême, la Pologne. Condamnée par le co.icile de Vérone (1184), elle fut réprimée en même temps et par les mêmes moyens que l’albigéisme languedocien.

Héritiers du manichéisme, les cathares ou Albigeois (2) admettaient deux principes contraires en lutte perpétuelle : l’un, créateur du monde spirituel et invisible; l’autre, créateur du monde matériel. Ils rejetaient l’Ancien Testament et croyaient que l’âme ne peut retrouver la paix qu’en se séparant du corps, doctrine dont la conséquence était l’incitation au suicide. Ils rejetaient les sacrements, le sacrifice de la messe, l’intercession de la Vierge et des saints. Ils prohibaient le serment, limitaient le droit de justice, condamnaient la guerre ; ils étaient particulièrement opposés à l’état de mariage. Leurs évêques étaient choisis parmi ceux qui, nommés spécialement cathares.

(1) C’est sans doute de lui que vient le nom de la secte ; mais on l’a tiré aussi du mot vaudes (sorcier), par lequel les prêtres catholiques étaient désignés dans les vallées piémontaises et dauphinoises.

(2) Les cathares (en grec t^atharoi, les parfaits) étaient appelés en France Albigeois, du nom de la région où ils étaient particulièrement nombreux.

Saint-Jacques de Co.MPOSTELLE. 1 un des plus célèbres beux de pèlerinage. Porche de la Gloire, it . i-.m.akt

s’étalent voués à un ascétisme absolu. Le consolamenium était un baptême spirituel, résultant de l’imposition des mains.

Innocent III s’efforça de les ramener par la prédication à la foi catholique ; mais 1 heresie avait poussé de profondes racines dans toutes les classes de la société. Le comte de Toulouse, Raymond VI, qui la tolérait, fut excommunié ; il renvoya le légat Pierre de Castelnau, qu’un de ses serviteurs assassina à Saint-Gilles. D’ordre du pape, les cisterciens prêchèrent la croisade contre ces ennemis « pires que les Sarrasins» ; la France du Nord se leva contre le Midi, l’expédition devant durer quarante jours seulement et procurer à ceux qui y prendraient part les mêmes avantages qu’une croisade contre les infidèles ( 1 208).

Deux cent mille hommes se concentrèrent à Valence, sous la conduite d’Arnaud, abbé de Cîteaux. Raymond VI, effrayé, promit obéissance au pape (juin 1209), allant même jusqu’à se croiser contre son neveu, Raymond Roger, vicomte de Béziers et de Carcassonne. La prise de Béziers, signalée par des massacres qui ont laissé un triste souvenir dans l’histoire, fut suivie de la chute de Carcassonne, due à une ruse de guerre déloyale. L héritage des vaincus, refusé successivement par plusieurs seigneurs du Nord, échut à Simon de Montfort, dont la vaillance s’était affirmée en Palestine pendant la quatrième Croisade, mais dont l’ambition égalait le fanatisme.

Raymond VI avait sollicité l’appui de Philippe Auguste : le roi de France, d’ailleurs absorbé dans ses démêlés avec l’Angleterre, se tint à l’écart. Raymond se rendit alors à Rome pour donner des éclaircissements au pape, qui l’admit à se disculper de l’accusation d’hérésie et de l’assassinat de Pierre de Castelnau, et il comparut devant les conciles de Saint-Gilles (1210) et d’Arles (1211). Ayant refusé de souscrire aux obligations qu’on voulut lui imposer, il fut excommunié pour la seconde fois et déclaré déchu. Il se révolta ; mais, après la bataille de Castelnaudary (1212), il ne lui resta plus que les villes de Montauban et de Toulouse, et celle-ci dut ouvrir ses portes lorsque la bataille de Muret eut été perdue par le roi d’Aragon, venu au secours de son beau-frère (1213), Le fils de Philippe Auguste, Louis de France, avait fait le vœu de se croiser contre les hérétiques du Midi : il assista au démantèlement de Toulouse. Innocent III, qui avait blâmé les excès de ses légats, se fût, semble-t-il, montré pitoyable, mais le concile du Latran (1215) donna à Simon de M ontfort tous les biens de Raymond VI, condamné au bannissement, et dont le fils n’obtint que le marquisat de Provence.

La croisade paraissait terminée à l’avantage de Simon de Montfort. Or, pendant que le jeune Raymond Vil soulevait ses sujets de Provence, Raymond VI reprenait Toulouse (1217) : Simon vint assiéger la place, mais il fut mortellement blessé d’un coup de pierre (1218): son fils Amaury, s’avouant vaincu en 1222, céda tousses droits à Louis VIII qui, après une expédition heureuse dans la vallée du Rhône, revenait à Paris lorsqu’il mourut de maladie à Montpensier, en Auvergne (1226). Raymond Vil, hors d état de se battre, accepta solennellement, à Paris, suivant un cérémonial, le traité dont les clauses avaient été arrêtées à Meaux (12 avril 1229). Il ne conserva qu’une partie de ses domaines, et encore dut-il promettre de marier sa fille Jeanne à Alphonse de Poitiers, étant spécifié que le comté de Toulouse serait annexé à la couronne si le frère de saint Louis mourait sans postérité.

Cette lutte de vingt ans avait eu un caractère religieux, social et politique. L’Eglise considérant comme un devoir absolu de poursuivre toute entreprise contre le dogme, et l’ordre établi étant alors inséparable de la foi, l’albigéisme fut réprimé comme un crime contre la religion et contre la société. D’autre part, après le duel implacable où s’affrontèrent deux civilisations, l’une plus rude et plus sévère, l’autre plus affinée et plus libre, la défaite de la féodalité méridionale assura la prépondérance des pays de langue d’oïl et contribua largement au progrès de l’unité française, à laquelle faisaient surtout obstacle les possessions des Plantagenêts à l’ouest, et, au midi, celles des comtes de Toulouse ; mais on peut déplorer que cette étape nécessaire n’ait été franchie qu’au prix d’une guerre qui coûta tant de sang, accumula tant de ruines et brisa l’essor d’une civilisation originale.

C’est à l’occasion de la croisade albigeoise que Grégoire IX commit spécialement l’ordre des dominicains à la recherche et au jugement des hérétiques ; l’inquisition {inquisitio hereticœ praûiiaiis) remplaça les enquêtes sur la foi dirigées par 1 autorité épiscopale et devint une institution permanente dans 1 Occident chrétien. La procédure inquisitoriale était très sévère. Elle prescrivait obligatoirement la dénonciation des suspects, acceptait jusqu aux témoignages des criminels, admettait tous les moyens d’enquête autorisés par les mœurs du temps : torture, détention dans les basses fosses, privation de nourriture. Les noms des témoins à charge n étaient pas communiqués aux accusés à qui l’on refusait 1 assistance d un avocat. Les

Remparts de Carcassonne : la Tour Pinte et la Tour de justice. Cl. Neurdein.

peines prononcées étaient canoniques et temporelles : le feu, le mur (la prison), la confiscation, le signe d’infamie attaché au vêtement, etc. Les relaps et les clercs convaincus d’hérésie étaient livrés au bras séculier, l’application de la peine de mort excédant la compétence des tribunaux ecclésiastiques.

Si la rigueur du droit fut parfois tempérée dans la pratique, certains inquisiteurs se firent une sombre réputation de barbarie. La terrible juridiction qui vint à bout de l’albigéisme alla, d’ailleurs, s’affaiblissant et, au XV!*^ siècle, ce furent les Parlements qui dirigèrent les poursuites contre les Réformés.

Page 1