DE CONFLANS A PÉRONNE
— Maintenant, c’est à perpétuer la division entre princes et à ressaisir la Normandie que le roi, instruit par la dure expérience, va s’attacher. Sous couleur d’intrigues suspectes entre Charles et l’Angleterre, la Normandie est récupérée dès novembre 1465. D’anciens serviteurs de Charles VII, inconsidérément écartés, retrouvent leur crédit. La royauté se relève, tandis que Philippe le Bon laisse faire, se refusant à compromettre la paix de ses derniers jours. Et lorsque Charles le Téméraire devient duc, le 15 juin 1467, son ardeur offensive est paralysée par les manœuvres des agents royaux à Gand et à Liège. Là-dessus, jouant un coup de maître, Louis fait proclamer par les États, réunis à Tours en 1468, l’inaliénabilité de la Normandie.
C’est alors que partout l’on commence à redouter les menées occultes de Louis XI. « Estoit ce roy icy fort à craindre, écrit Chastellam, à cause de son engin (esprit) le plus subtil du monde. » Pour faire front, Charles le Téméraire se résout à l’alliance anglaise. En dépit de ses antipathies pour la maison d’York, et malgré les efforts de Louis XI, le duc épouse Marguerite, sœur d’Édouard IV, le 3 juillet.
Cette union est un défi qui fait passer soudain au premier plan le problème des relations anglo-françaises. La conjonction anglobourguignonne signifie-t-elle la reprise de la guerre de Cent ans? Pour parer le coup pressenti, Louis XI imagine de se rapprocher
Ll flT\Ti DE Tours (avril 1470). — Louis XI. assis sur un trône en forme de pliant. eU entouré di trente-trois personnages appartenant à la noblesse, au cleigi- et au I lers Ltat. Au haut de la miniature, en perspective par-dessus les tenture ■ e la salle, la campagne avec tours et châteaux et une troupe en marche .Nantes, musée I homas Dobrée, manuscrit des Mémoires de Philippe de ( (immynes ; .\ls. français 18, f " 66, verso.
du Téméraire, et c’est ce que Commynes apitelle « la grand folie » de Péronne (octobre) . Le roi, confiant en lui seul, dans une conjoncture si délicate, va trouver en personne le duc. Sa présence dans une ville bourguignonne coïncide avec une insurrection liégeoise fomentée par les agents royaux. Aussitôt, le duc s’indigne; le roi est retenu, il a risqué son trône et sa vie. Sans doute, « la folie » eût tourné au drame sans Commynes. Serviteur du duc, il l’apaise à grand’peine, et ménage entre les deux princes un accommodement dont le prestige royal et les Liégeois font tous les frais ; pour prix de son salut, Louis XI doit s’humilier jusqu’à accompagner le duc dans sa campagne de répression contre les alliés secrets de la veille ; il promet aussi de compenser à Charles de France la perte de la Normandie.
LOUIS XI RESSAISIT L’AVAN¬ TAGE. — Louis XI répara ses fautes de 1 468 plus brillamment encore qu’il n’avait fait en 1465. Par des intrigues savantes, il s’applique à débaucher les conseillers intimes de son frère et lui fait accepter la Guyenne qui l’éloigne de la sphère d’action du Téméraire. Puis, par une offensive hardie, il ménage outre-Manche un coup de théâtre ; le personnage dirigeant de la cour d’Angleterre, Warwick, le faiseur de rois, est réconcilié avec son ancienne victime, Marguerite d’Anjou; une descente en Angleterre, financée par la France, a pour effets la chute et la fuite d’Édouard IV, la restauration à Londres de l’ancien roi, Henry VI de Lancastre, l’époux de Marguerite. Au démembrement de la France, que Charles le Téméraire avait pensé faire sortir de son alliance avec Édouard, Louis XI vise à substituer la dislocation de la Bourgogne. A ce moment, tout sourit à la France. Le cardinal Balue, rendu responsable de la déception de Péronne, languit dans une cage de fer. Des transfuges de tous les camps, des serviteurs même du Téméraire, parmi lesquels Commynes, sont passés au service du roi. La naissance d’un dauphin, le futur Charles VIII (30 juin 1470), a enlevé à Charles de France son prestige d’héritier possible. Une assemblée de notables réunis à Tours (novembre 1470) a pris position contre la Bourgogne et a délié le roi du traité de Péronne en raison des agissements du duc. Les affaires d’Espagne tournent à l’avantage de la France. Tandis qu’en Castille l’influence française 1 emporte auprès des favoris intéressés qui mènent le faible Henry IV, Jean II d’Aragon, aux prises avec les Catalans révoltés qui ont reconnu la maison d’Anjou, semble voué décidément à l’impuissance : le Roussillon, engagé à la France depuis le traité de Bayonne (9 mai 1 462) en garantie d’une dette qui ne sera jamais remboursée, a été annexé avec son complément pyrénéen, la Cerdagne.
Or, cette situation se trouve soudain compromise par un nouveau coup de théâtre de l’histoire anglaise. Secrètement appuyé par Charles le Téméraire, Édouard IV reprend pied dans son comté d’York; Warwick est battu et tué à Barnet (14 avril 1471), Édouard IV recouvre son royaume.
LA PÉRIODE CRITIQUE. — LE TRAITÉ DE PIC- QUIGNY. — Une nouvelle période difficile s’ouvrait pour Louis XI. L’équihbre des forces se rompait à son détriment. Une fermentation extrême de la féodalité française semble annoncer un second « bien public ». Il est vrai que la mort de Charles de France (24 mai 1472) jette le trouble parmi les timorés. Mais Charles le Téméraire croit l’instant venu de se lancer à fond. Pensant entraîner tous les adversaires de Louis XI, il répand un manifeste violent où il accuse le roi (à tort certainement, mais peutêtre de bonne foi) d’avoir fait empoisonner son frère. Aussitôt le duc fait marcher ses troupes et commence une guerre sauvage. Cette cruauté ne fait que raidir les résistances. Beauvais tient opiniâtrément ; l’héroïne de ce siège, Jeanne Laisné, est la Jeanne Hachette de la légende. Les Bourguignons poussent leurs dévastations jusqu’aux abords de Rouen.
Mais le soulèvement général esjiéré par les ennemis de Louis XI ne se produit pas avec ensemble. Le duc de Bretagne se laisse imposer la jraix. Édouard IV, paralysé par des difficultés intérieures, n’est pas intervenu. Charles le Téméraire, sentant qu’il est parti trop tôt, se résigne à des trêves. Aussitôt cette accalmie est mise
à profit par le roi. I! accable le comte d’Armagnac, Jean V, qui est tué dans Lectoure (4 mars 1473). Toutefois, l’armée libérée par ce succès ne peut reprendre Perpignan, que Jean II d’Aragon, vainqueur des Catalans, a su recouvrer. Une nouvelle campagne est nécessaire pour ressaisir la frontière pyrénéenne ; et si Perpignan capitule le 10 mars 1475, c’est avec la permission de Jean II, que la poursuite d’une politique de grand avenir en Castille a forcé de lâcher prise en Roussillon.
C’était le moment où la menace anglaise, longtemps évitée, se faisait plus précise.
En vain Louis XI avait-il usé de tous les artifices pour entretenir les diversions capables de retenir Édouard IV dans son île.
Le Parlement a voté les fonds d’une guerre: de sérieux préparatifs outre-Manche obligent la France à songer à se défendre. Le 6 juillet 1475, Édouard IV franchit la Manche et prend terre à Calais.
La campagne de Picardie, qui se développe alors, marque le point le plus critique du règne. L’Occident est tenu en suspens.
Beaucoup considèrent que la guerre de Cent ans a recommencé et augurent pour le Valois les pires détresses, comme au temps de Jean le Bon ou de Charles VI.
De fait, l’heure eût pu devenir tragique si Édouard IV avait eu l’étoffe d’un Henry V ou SI Charles le Téméraire avait su faire sa partie dans l’effort décisif. Il n’en fut rien. Édouard IV fut aussitôt las que débarqué. D’autre part, Charles, fatigué des atermoiements de son beau-frère, avait commis la faute la plus lourde de sa carrière : il s’était jeté étourdiment dans les querelles d’Allemagne. Louis XI l’y avait poussé tout en aidant sous main ses adversaires. L’armée bourguignonne s’use au siège interminable de Neuss au moment précis où les Anglais mettent le pied en France. L’erreur du Téméraire déconcerta les contemporains. « Luy avoit Dieu troublé le sens, dit Commynes, car toute sa vie il avoit travaillé à faire passer les Anglois et à ceste heure qu’ilz estoient passés, et toutes choses bien disposées pour eulx..., il demeuroit obstiné à une chose impossible. » La levée du siège fut trop tardive. Déçu, Édouard prêta l’oreille aux ouvertures venues du camp français. Il prit prétexte de l’insuffisance des contingents bourguignons, de l’attitude équivoque du connétable de Saint-Pol à Saint-Quentin. Jamais paix ne fut si rapidement conclue : quarante-huit heures y suffirent. Le différend se réglait à prix d’argent, et le duc de Bourgogne, après une scène violente avec son allié défaillant, n’eut plus d’autre ressource que de chercher, de son côté, un accommodement avec le roi de France.
L’arrangement franco-anglais, qui faisait évanouir tant de périls, fut sanctionné par l’entrevue de Picquigny (29 août) . Une indemnité de 75 000 écus et une pension viagère de 50 000 désarmaient Édouard IV. Une trêve de sept ans, accompagnée de conventions économiques, donnait à Louis XI tout apaisement.
LES SUCCÈS DE LA FIN DU RÉGNE. — Au lendemain de l’évacuation de la Picardie par les Anglais, l’isolement de la Bourgogne se traduisit par les trêves de Souleuvres ( I 3 sept. 1475), conclues pour neuf ans avec le roi de France par Charles le Téméraire. Le duc et le roi s’entendirent même pour tirer vengeance du connétable : Samt-Pol, livré par le duc, fut déféré en Par¬
lement par le roi et exécuté le 1 9 décembre. Un autre victime des vengeances royales fut Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, enfermé, puis décapité le 24 août Vis-à-vis de la Bourgogne restée puissante, Louis XI adopta une tactique perfide. Son principe fut d’affaiblir l’adversaire sans l’attaquer. Respectant en apparence, vis-à-vis de lui, les trêves de Souleuvres, il lui inspire une confiance qui l’engage dans des entreprises contre le duc René de Lorraine et contre les Suisses, secrètement aidés par la France. Charles le Téméraire tombe dans les filets tissés par r « universelle araignée ». Déjà éprouvées par la campagne de Neuss, les forces bourguignonnes subissent en Suisse les désastres de Granson (2 mars 1476) et de Morat (22 juin) : et lorsque, se retournant contre René, Charles le Téméraire va assiéger Nancy, il subit sous les murs de cette ville un nouveau désastre, cette fois irréparable (5 janvier 1477) ; deux jours après la bataille, on retrouva, dans la boue glacée d’un étang, le corps nu et défiguré de celui qu’on avait surnommé, au temps de sa splendeur, « le grand duc d’Occident ».
Commynes a décrit en termes inoubliables la joie débordante de Louis XI à la nouvelle de la catastrophe de Nancy, « l’espouvantement » qui s’empara, par contre, à Gand, de l’entourage de la duchesse Marie, fille unique du duc défunt. Le roi annonça aussitôt l’intention de faire valoir les droits plus ou moins réels qu’il pouvait prétendre sur une partie de l’État bourguignon, en l’absence d’héritier mâle. Il annexa en toute hâte la Picardie, le Boulonnais, l’Artois, la Bourgogne et la Franche- Comté. Il n’éprouva d’ailleurs de résistance que dans ce dernier pays; partout ailleurs, la tâche des agents royaux fut aisée : les
La bataille de Nancy. — Gravure illustrant la Chronique rimée des guerres de Bourgogne par Conrad Pfettisheim, livre sorti des presses strasbourgeoises de Heinrich Knoblochtzer, 1477. — On voit, en haut, la ville de Nancy; au-dessous, à droite, l’armée bourguignonne et le pont de Bouxières ; à gauche, les confédérés portant le drapeau de Berne. Dans le bas, à droite, le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, étendu par terre, égorgé.
Charles le Téméraire. — Le menton est imberbe, la chevelure épaisse et crépue; Charles est vêtu d un pourpoint noir à collier très relevé. — Vienne, Bibl. Impériale, ms. 2606, d’après le livre des Statuts de la Toison d’Or.
Miniature attribuée à Simon Berining.
Médaille par Jean de Candida, frappée à l’occasion du mariage de Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, avec l’archiduc Maximilien d’Autriche, fils de l’empereur Frédéric 111, célébré le 19 août 1477. Au droit, Maximilien avec la légende : Maximilianus Frederici Caesaris filius. dux Austriœ, Bureundice; au revers, Marie de Bourgogne ; Maria, Karoli filia, dux Burgundite, Austriœ, Braoantiœ, cornes F landriœ , Dans le champ, deux M surmontés d’une couronne ducale.
278 — CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
sujets du Téméraire ne s’étaient pas attachés à sa politique hostile à la France.
La Flandre échappa à l’emprise de la royauté. Commynes aurait voulu que Louis XI l’acquit sous le couvert d’un mariage : Marie de Bourgogne aurait épousé le dauphin Charles. Louis XI y songea, mais renonça vite au projet. Faut-il croire que sa précipitation à déposséder la duchesse compromit seule cette union? Elle se heurtait par avance à l’opposition flamande et aussi à l’écart d’âge qui rendait difficile la combinaison préconisée par Commynes : Marie avait dix-neuf ans, Charles n’en avait que sept. Le mariage de Marie avec Maximilien d’Autriche entraîna une âpre guerre. Elle aboutit, après la bataille d’Enguinegatte (7 août 1479) et la mort de la duchesse Marie, à la conclusion du traité d’Arras (23 décembre 1482) : moyennant le mariage du dauphin avec Marguerite d’Autriche, fille de Marie et de Maximilien, Louis XI consolidait les gains territoriaux dont il s’était saisi aux dépens de l’ancien État bourguignon, pratiquement démembré.
D’autre part, l’héritage du roi René et de son neveu Charles du Maine, habilement capté, donna à la France l’Anjou, le duché de Bar et la Provence, avec Marseille, et la maîtrise du littoral méditerranéen. Le Roussillon, repris en 1475, restait fortement tenu. A l’extérieur, Louis XI, par une politique partout présente, avait étendu et accru l’influence française. En Allemagne et en Italie, aucune grande affaire ne pouvait plus se régler sans le recours à la France. Les cantons suisses, devenus alliés de la royauté française, lui fourniront désormais régulièrement des mercenaires. Dans l’Europe du XV'^ siècle, qui revêt un aspect nouveau, la France est la première grande puissance unifiée, car maintenant une seule grande principauté féodale subsiste dans le cadre de l’ancienne mouvance, la Bretagne : elle ne va pas tarder, elle aussi, à s’absorber dans l’unité française.
Certes, bien des traits ont nui à la mémoire de Louis XI. L’histoire anecdotique l’a fort desservi. Les cages de fer où il se plaisait à enfermer ses victimes, les déloyales ruses dont il usait pour arriver à ses fins, ses dévotions étranges, sa mise si déplaisante parfois « que pis ne pouvoit » et son chapeau de forme bizarre « avec des images de plomb dessus » (Commynes) , surtout les sombres derniers mois passés au Plessis-lez-Tours dans une défiance maladive de tout ce qui l’entourait, tels sont les éléments dramatiques dont est faite la réputation peu flatteuse de ce roi dans la littérature. L’histoire doit retenir surtout son oeuvre : la France qu’il a reçue des mains de Charles VII est encore la France du Moyen âge; la France que recueille Charles VIII, le 31 août 1483, est déjà la France moderne.