LES PAYS-BAS AU MILIEU DU IX® SIÈCLE
Très différente était la situation de la contrée au moment où, dans le cours du IX® siècle, s’opéra la dissolution de l’Empire de Charlemagne. Rien n’y subsistait plus alors de la vie ni de la prospérité que les textes y montrent auparavant. Si, en effet, durant la majeure partie de l’époque franque, les pays du Nord étaient demeurés barbares et païens (le martyre de saint Boniface chez les Frisons en fournit une preuve entre beaucoup d’autres), quelle activité, par contre, etquel éclat dans les régions plus méridionales, aux bouches du Rhin et dans les cantons arrosés par la Meuse moyenne et par l’Escaut ! Des villes y sont nées, Liège, Louvain, Bruxelles, Gand, Bruges, Malines, Anvers, Utrecht, et aussi d’importants monastères, foyers de christianisme et de civilisation ; les premiers Carolingiens aiment à s’y rendre et à séjourner dans les grands domaines, les villœ, qu’ils y possèdent, d’où ils chassent dans les immenses forêts voisines et datent tant d’importants capitulaires ; par les pays dont l’ensemble constitue l’actuel royaume de Belgique se produit alors un mouvement continu d’échanges de toute nature, qui en fait un véritable trait d’union entre les grandes nationalités romaine et germanique. Mais bientôt l’éclipse de l’autorité centrale, les incursions répétées des pirates normands qui pénètrent loin dans l’intérieur de la contrée en remontant les fleuves font disparaître le vernis de la civilisation qui a commencé de recouvrir les Pays-Bas et y déterminent un retour de l’état ancien. Certes, les parties les plus proches des flots, d altitude inférieure au niveau des plus fortes marées, n’ont encore été protégées par aucune digue contre des tempêtes analogues à celles qui, dès la fin du VII® siècle, ont préparé la transformation du lac Flevo en Zuyderzée ; mais, à l’intérieur des terres, voici que les défrichements pratiqués avec succès à l’époque franque reculent devant les forêts, les champs de bruyères et les mornes espaces marécageux appelés veene et jagnes ; enfin les descendants de Louis le Pieux s’éloignent du pays où se plaisaient tant leurs grands ancêtres. Le traité de Verdun l’a d’ailleurs démembré dès l’année 843 ; il a rattaché au royaume de France les cantons situés en deçà de l’Escaut, et les autres, plus septentrionaux ou plus orientaux, à la Lotharingie. Peut-on s’étonner, dans de telles conditions, que tout fût à refaire — ou à faire — aux Pays-Bas cent ans après la mort de Charlemagne?
Formation des vii.i.es et des États féodaux. — Or, sur cette terre redevenue vierge, quelque chose de nouveau commence bientôt d apparaître. Les villes et les grands domaines ont été détruits; mais tous leurs habitants n’ont pas été tués, ni même dispersés, et des évêques, des comtes sont demeurés au milieu d’eux. Pour assurer un refuge à ces pauvres gens, dont ils étaient les chefs, les uns et les autres créèrent de bonne heure des enceintes destinées à les recevoir
en cas d’alerte. Ces cités ecclésiastiques, ces castra laïques furent, au IX® et surtout au X® siècle, l’origine de villes qui devaient par la suite, grâce à l’adjonction de colonies marchandes, de poorts, aux lieux de passage, jouer un rôle dans l’histoire de la contrée. Celle-ci même, grâce au partage de 843, subit, durant les premiers siècles de l’époque féodale, des influences différentes suivant les régions : la Flandre demeura dans l’orbite de la France, tandis que les autres parties des Pays-Bas restèrent dans celle de l’Empire par la Lotharingie.
Depuis le XII® siècle, il n’en a plus exactement été de même. Sans doute, l’influence française a-t-elle persisté en Flandre, où jamais l’influence impériale n’a pu s’exercer d’une façon durable. Intermittente et éphémère dans les pays de l’Ouest, celle-ci ne se maintint guère non plus dans ces terres d’Empire qu’étaient devenus le Hainaut, les pays de Namuretde Liège, le Brabant, le Limbourg et le Luxembourg. Là, différentes principautés s’étaient constituées aux temps lotharingiens, durant la période d’émiettement féodal consécutive à l’éclipse du pouvoir central ; là, par la suite, l’influence de l’empereur diminua encore de manière sensible, au temps des querelles des Guelfes avec les Gibelins, puis au temps du grand interrègne. Les comtes de Louvain devenus ducs de Brabant dès le XI® siècle, les évêques de Liège et d’Utrecht, les comtes de Hainaut, de Namur, de Gueldre, de Hollande, en Basse- Lorraine ou Lothier, les comtes de Luxembourg en Haute-Lorraine, sont les principaux de ces seigneurs, dont quelques-uns préludent déjà au rôle considérable qu’ils doivent jouer un peu plus tard. Les autres ne tardent pas à passer au second plan et à voir leur autorité, sinon complètement absorbée par leurs heureux rivaux (conquête du Limbourg par Jean 1®^ de Brabant après la bataille de Woeringen, 1288), du moins réduite au bénéfice de ces derniers. Tel est surtout le cas pour les seigneurs ecclésiastiques des Pays-Bas, pour la plupart en lutte à peu près continuelle avec la population urbaine de leur ville épiscopale; un seul a fait quelque figure durant les derniers siècles du Moyen âge, celui de Liège. Encore ne brilla-t-il jamais au premier rang, comme les seigneurs laïques des maisons de Hainaut-Hollande, de Brabant et de Flandre.
LES GRANDES DOMINATIONS FÉODALES DES PAYS-BAS AU XIll® ET AU XIV® SIÈCLE. — Les chefs de ces trois maisons, voilà les grands dominateurs des Pays-Bas à la fin du XIII® siècle et au début du siècle suivant.
Compacts et d’un seul tenant sont les pays sur lesquels s’étend l’autorité des comtes de Flandre. Sans doute les États de ces grands féodaux sont-ils alors circonscrits par des frontières plus étroites qu elles ne l’étaient aux siècles précédents, aux temps où certains successeurs du fondateur de la première maison de Flandre, Baudouin, dit « Bras de fer », avaient reçu, de l’empereur Henri II, l’investiture du territoire de Valenciennes et des îles de la Zélande (Baudouin IV, en 1007) ou encore hérité du Hainaut (entre 1 195 et 1279) ; mais, par contre, quelle prospérité et quelle puissante vitalité, grâce aux grandes communes de Flandre : Arras, Douai, Lille, Ypres, Bruges, Gand. Le pays leur a dû alors un lustre supérieur encore à celui qu’avait jeté sur lui, aux siècles précédents, la participation de ses comtes aux Croisades — on sait que Baudouin IX devint, en 1204, le premier empereur latin de Constantinople — ou à la coalition de 12 14 contre la France ; c’est à elles, surtout, que la Flandre a dû de ne pas être absorbée, en 1302, par le royaume des fleurs de lis.
Plus à 1 est, grâce aux conquêtes réalisées par ses ducs et aux privilèges judicieusement octroyés à leurs sujets par quelques-uns d’entre eux (Jean II et Jean III), le duché de Brabant avait pris de son côté un essor qui lui permettait de rivaliser d’importance avec la riche contrée qui le séparait de la mer du Nord. Ses villes manufacturières, Louvain et plus encore Bruxelles, luttaient d’activité avec celles de la Flandre.
Avec celle-ci, sa voisine de l’ouest, le Brabant coupait en deux tronçons les domaines appartenant à la troisième grande domination des Pays-Bas, celle de Flainaut-Hollande. C’est en 1299 que, du chef de sa mère Marguerite, Jean d’Avesnes recueillit la Hollande, la Zélande et même, nominalement, la Frise — mais une
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Les célèbres Halles D YpRES, détruites parles Allemands pendant la Grande Guerre, donnaient hier encore l’idée la plus avantageuse de l'activité économique et de la splendeur des villes flamandes sous l’administration patricienne.
Frise bien réduite par rapport à celle du siècle — et les réunit à son comté de Hainaut, dont la capitale était Mons. Jamais, d’ailleurs, ni jean d Avesnes ni ses successeurs ne surent donner à leurs Etats les plus septentrionaux une cohésion qui leur assurât une prospérité égale à celle du Hainaut. Déjà, en effet, préludaient entre la Hollande et la Zélande, entre nobles et gens du peuple, ces luttes des Kahheljaws et des Hoeck,s — des cabillauds ou morues et des hameçons — qui devaient se poursuivre durant plus d’un siècle et ensanglanter la contrée jusqu’au jour où une main plus ferme substitua son autorité à celle de trop lointains souverains (1432).