SUBSTITUTION DE DY¬ NASTIES ETRANGERES AUX MAISONS FEODAEES
— Ace moment, la maison de Hainaut-Hollande était éteinte depuis 1345 (date de la mort de jean d Avesnes), comme aussi la maison de Brabant, finie en 1355 avec jean III. et enfin la seconde maison de Flandre, dont le dernier représentant. Eouis de Mâle, décéda en 1384. Trois dynasties étrangères avaient succédé à ces grandes familles féodales, à un moment où l’unification de la contrée tendait à se réaliser, où déjà, en face de ces princes puissants, les autres seigneurs ne paraissaient plus que de minime importance. Ea présence aux Pays- Bas de la dynastie allemande de Euxembourg et des deux dynasties française et bourguignonne des Valois ne retarda pas l’achèvement du travail d unification ; toutes trois en prirent leur part, avec l’espoir d évincer leurs compétiteurs respectifs, mais les circonstances étaient défavorables pour les maisons de Euxembourg et de France. On sait dans quelle situation difficile se trouvaient les empereurs allemands à l’époque; l’un des plus intelligents, Sigismond (141 l-l 437), le second fils de Charles IV, ne déclarait-il pas tristement un jour la dignité impériale « la chose la plus indigente du monde » ? On sait aussi quels malheurs accablèrent la France au temps de la guerre de Cent ans. Dans de telles conjonctures, les ducs français de Bourgogne évincèrent facilement leurs compétiteurs ; par héritage, achat, cession ou conquête, ils eurent tôt fait de soumettre à leur domination les Pays-Bas tout entiers, le seul évêché de Eiége excepté.
UNIFICATION DES PAYS-BAS PAR EES DUCS DE LA SECONDE MAISON CAPETIENNE DE BOUR¬ GOGNE. — Cette oeuvre considérable vaut d’être précisée.
Elle fut accomplie en moins d’un siècle, de 1384 à 1472, par les trois ducs : Philippe le Hardi, Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Ee fondateur de la seconde maison capétienne de Bourgogne l’amorça dès 1384, en recueillant, du chef de sa femme Marguerite, l’importante succession de Louis de Mâle, succession composée, aux Pays-Bas, des comtés de Flandre et d Artois et de la seigneurie de Malines. Le petit-fils de Philippe le Hardi, Philippe le Bon, non content d’hériter de ces beaux domaines lors de son avènement, après la mort de son père jean sans Peur (1419), travaille sans relâche, pendant plus de vingt ans, à les arrondir en y ajoutant des acquisitions nouvelles et considérables. En 1428, il débute par le marquisat de Namur, que, dès 1421, il a acheté à son possesseur jean III pour 32 000 écus d’or ; deux ans plus tard, c’est le tour des duchés de Brabant et de Eimbourg et du marquisat d’Anvers, enlevés par lui, sans scrupules, à ses propres pupilles, aux enfants de son oncle Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, à la mort de son cousin germain Antoine (1430). Tôt après, les comtés de H ainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise, lui sont cédés, bien malgré elle, par sa cousine germaine Jacqueline, l’aventureuse fille et unique héritière du comte Guillaume IV de Hainaut, mort en 1417. Enfin, le duché de Euxembourg vient encore, en 1443, accroître ses domaines bourguignons des Pays-Bas, dont huit ans plus tôt, le traité d’Arras a fait descendre la frontière méridionale jusqu’aux villes de la Somme : Saint-Quentin, Corbie, Amiens et Abbeville (1435). Ainsi Philippe le Bon apparaît comme le principal artisan de 1 unification des Pays-Bas, de la Somme au Zuyderzée, sous la domination bour¬
guignonne ; mais son fils, Charles le Téméraire, y a aussi collaboré pour sa part. En 1472, il acquit d’Arnoul d’Egmont le duché de Gueldres, situé entre le Brabant et la Frise, depuis les rives de la Meuse jusqu’à celles de l’Yssel. Désormais toute la partie septentrionale de l’ancienne Eotharingie (car il a pacifié Eiége en 1468) se trouve réunie entre les mains ou subit l’influence entière de celui que, comme ils le faisaient déjà pour son père, ses contemporains appellent très justement le « grand duc d’Occident ».
LES COMMUNES DES PAYS-BAS ET EEURS INSTI¬ TUTIONS. — Ce n’est pas seulement par l’étendue de ces domaines au nord et à l’est du domaine royal (il y avait à peu près complètement reconstitué à son profit l’ancienne Eotharingie du traité de Verdun) et par la puissance de ses armes que Charles le Téméraire a mérité d’être ainsi surnommé ; il l’a mérité, comme son père avant lui, par la magnificence de sa cour ducale, par un faste et des prodigalités auxquelles lui permettaient seules de subvenir les ressources qu’il tirait des grandes villes industrielles existant surtout dans les Flandres et en Brabant.
On sait à quelle époque critique étaient nées ces villes et comment, grâce à la juxtaposition de poorts aux enceintes fortifiées et aux châteaux, elles avaient commencé de prendre un caractère particulier. Ce caractère s’accentua par la suite, grâce aux institutions communales, aux chartes de commune que, le plus souvent, les habitants des villes des Pays-Bas arrachèrent par la force à leurs évêques dans les cités épiscopales et obtinrent ailleurs avec assez de facilité des seigneurs laïques, voire même des seigneurs ecclésiastiques leurs suzerains.
Dès la fin du XH siècle ou le début du siècle suivant, d’une manière ou d’une autre, toutes les villes étaient arrivées à leur but et jouissaient d’une situation privilégiée qui n’était, on le conçoit, pas exactement la même partout. Villes flamandes, villes liégeoises, villes brabançonnes, villes hollandaises constituaient autant de véritables familles urbaines aux constitutions municipales de types différents. Deux de ces quatre groupes sont particulièrement dignes d attention, celui des villes du pays de Liège et celui des villes de la Flandre.
11 n’est pas besoin de dire combien peu favorable était, pour le libre développement des institutions communales, la présence des évêques dans leur ville épiscopale. Si patriarcal que pût être le gouvernement de ces princes ecclésiastiques, il était autoritaire et ne pouvait, par suite, admettre volontiers des restrictions ni des entraves telles qu’en réclamaient les bourgeois. Force fut donc à ces derniers d’arracher ces concessions à leurs évêques par les armes ou à prix d’or, et de se contenter de compromis entre les prérogatives de ceux-ci et leurs propres tendances à une autonomie complète. En conséquence, « les villes liégeoises reçurent tous les privilèges nécessaires à leur développement, elles constituèrent chacune un territoire juridique spécial, possédant son tribunal d’exception; mais ce tribunal reste très nettement un tribunal princier » (Pirenne). Si, au cours des âges,
CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
. . tu vii.., ^présentants de l’autorité épiscopale, ont cessé d inter- -, : nir S ,n' : Iministration urbaine, jamais, par contre, les villes de la
p:’- itc de Liège n’ont réussi à faire passer sous leur autorité le ,1 rpiscopal. Elles ont seulement créé, à côté de lui. le tribunal
mniunal des « jurés du conseil ». dont la compétence se restreignait • pplication des ■■ statuts » municipaux et à la juridiction de police.
Bien plus complet a été le développement des institutions municipales en Flandre, grâce aux conditions géographiques qui prédestinaient ce pays à devenir un rendez-vous de marchands et qui lavorisaient même son essor industriel, grâce aussi à la politique adoptée par ses comtes. Ceux-ci n’ayant pas, au début, de résidence fixe, ne se .sont pas trouvés, comme les évêques, en conflit avec les populations urbaines: par la suite, ils ont compris, d’ordinaire, quel intérêt présentait pour eux le développement du commerce sur leur territoire, et ils l’ont favorisé de toutes les manières : en assurant la paix dans le pays et la sécurité au long des routes de terre et des « chemins qui marchent )i, en dotant de privilèges foires et marchés, enfin (et peutêtre surtout) en donnant aux villes des libertés qu ils confirmèrent et consignèrent dans des chartes urbaines.
Grâce à ces libertés, les communes flamandes confient leur propre administration à des échevins, au nombre de douze ou treize, d’abord désignés à vie par le comte, puis, plus tard, nommés pour une année, et seulement sur la présentation des échevins de 1 année précédente ou après élection. Toujours. d’ailleurs, ces échevins remplissent un double rôle : ils sont les « jugeurs )) du prince; ils sont les conseillers et les administrateurs de la ville à la tête de laquelle ils sont placés et dont ils font respecter la k.eure, la loi choisie par la bourgeoisie de la cité, puis reconnue et ratifiée par le prince.
En face des échevins, le représentant ou plutôt l’instrument du comte, le châtelain ou vicomte d’abord, le bailli ensuite, fait assez piètre figure. Cet employé salarié et révocable est toujours pris en dehors de la bourgeoisie de la ville qu’il administre ; il est continuellement déplacé, il relève uniquement du haut justicier par qui il est nommé et payé.
L’INDUSTRIE ET LE COM- .VIERCE AUX PAYS-BAS DU XI IF- AU XV^' SIÈCLE. — Telles
sont les institutions municipales des villes de la Flandre à l’époque où elles vivaient en bonne intelligence avec les comtes du pays: telles encore elles sont à peu près demeurées, à partir du XIlL siècle, une fois parvenues à leur apogée grâce à leur industrie et à leur commerce. Alors elles présentent une vitalité extraordinaire.
Le pays est drainé par 1 Escaut et par tout un cortège d’affluents navigables sur la majeure partie de leur cours ; il est bordé à 1 ouest de rivages maritimes échancrés par des estuaires, aujourd’hui plus ou moins comblés, qui fournissaient alors d’excellents ports naturels (la Canche, 1 \ ser. le Zwin). Grâce à ces conditions géographiques, grâce à d autres conditions naturelles qui le rendaient propre à 1 élevage du mouton et parfois à la teinture des étoffes, les villes de la Flandre n ont pas tardé à prendre, à l’abri et même en dehors de leurs remparts. une remarquable activité manufacturière. Outre les toiles exigées par la consommation locale, elles en ont fabriqué pour l’exportation, grâce à 1 apport des toisons épaisses et soyeuses des moutons nourris dans les herbages de I humide Angleterre, au long des côtes opposées de la merdu .Nord. Aussi, dès le XIII'' siècle, en envoyaientelles des cjuantités considérables à ces grandes foires de Champagne ejui furent, jusqu au temps de la guerre de Cent ans, le marché continental des draps de h landre et le lieu où s’échangeaient ces marchandise.'- SI a[)préc iées contre les produits de l’Allemagne du SutI et de 1 Italie. l'.ir la suite, les étrangers vinrent chercher sur place les toiles et au.s;! les tapis de lame de la filandre: par terre ou par eau, ils les ronvoyaient depuis les centres de production jusqu à Bruges, pui^ enta.--<iient leurs achats dans les navires amarrés nu long des quais de Da mme ou de '^luis (1 Ecluse), les ports du Zwin.
Le chœur de Saint- BaVON, a GanD (l'ancienne église Saint- Jean). commencé au XIlL s ècle et terminé en 1353, mais entouré au XVIII'' siècle d'une haute clôture en marbre, est une œuvre de 1 époque
patricienne.
L’importance et la beauté des draperies et des étoffes teintes, voire même des tapis de laine par lesquels la Flandre préludait à cette fabrication des tapisseries, qui a pris un tel essor au XIV'' et au XV'' siècle, à Arras, à Tournai, à Bruges, ailleurs encore, font tort aux autres marchandises fabriquées à I époque aux Pays-Bas : étoffes et tapisseries de haute lisse de Bruxelles, draperies de Huy et de Saint- Trond, armes de Bruxelles, « dinanderies » dues aux batteurs de cuivre jaune de Dinant, de Bouvignes et, un peu plus tard, de Middelbourg. Ces industries contribuaient encore à la richesse de la contrée.
PATRICIENS ET i. COMMUN » ; LUTTES SO¬ CIALES ET INTERVENTIONS ETRANGERES. — De
cette richesse, les seigneurs féodaux ne bénéficiaient pas seuls. Certains habitants des villes manufacturières, négociants étendant leurs affaires au delà du marché local, propriétaires de plusieurs métiers, patrons de quelques ouvriers, y trouvaient aussi leur compte. En exploitant ceux qu’ils faisaient travailler, ils acquirent une réelle fortune, se créèrent une situation privilégiée au-dessus des petits commerçants
et des travailleurs manuels « qui ont les ongles bleus », et devinrent de véritables patriciens. Dès lors, eux seuls, capitalistes, entrepreneurs, jouent un rôle dans la commune ; ils en dirigent les affaires, au mieux d’abord des intérêts de la cité, puis de leurs intérêts. Alors ils exploitent — tel le drapier douaisien Jehan Boine-Broke — les salariés, les artisans répartis en métiers : batteurs de cuivre à Dinant, tisserands, foulons, tondeurs, etc., dans le Brabant et dans les Flandres. Bref, de toutes les manières, ils accroissent aux dépens des « vilains métiers » cette opulence que constatait dès 1302 la femme de Philippe le Bel. « je me croyais seule reine, et j’en vois ici plus de SIX cents, » disait-elle avec dépit en parlant des patriciennes de Bruges.
Ce sentiment de jalousie, avec q uelle vivacité l’éprouvait la masse des prolétaires! Les patriciens les traitaient sans pitié, avec une rigueur qu’expliquent à la fois la rudesse du temps et le nombre des artisans en quête de travail. De là les rancunes amassées dans le cœur des salariés et les soulèvements répétés du « commun » que l’histoire enregistre à partir du début du XII P siècle dans certaines parties des Pays-Bas. C est surtout à la fin de ce même siècle et au siècle suivant que des révolutions démocratiques se sont produites dans le pays de Liège, en Brabant, en Flandre, dans les provinces où le patriciat s’était développé et avait acquis une grande puissance. Sur les bords de la Meuse, elles prirent fin lors de 1 intervention armée des ducs de Bourgogne dans les querelles des Liégeois avec leur évêque. Quant aux patriciens flamands partisans des rois de France, aux Leliaerts ou <( gens des fleurs de lis », ils luttèrent bien des fois contre les Clauwaerts, les (( gens de la griffe » : ainsi s’appelaient les « horribles tisserands », par allusion au lion qui figure dans les armes de la Flandre. Pierre de Coninc, au temps des k Matines de Bruges » (1302), plus tard les Gantois Jacques et Philippe van Artevelde sont les chefs les plus connus, mais non pas les seuls, de ces luttes sociales plutôt encore que politiques. Celles-ci se prolongèrent jusqu’au jour où le duc de Bou rgogne assura le triomphe de la souveraineté de l’Etat sur les prérogatives urbaines, sans détruire la prospérité des Pays-Bas.
BIBLIOGRAPHIE
Sources. — Aux documents signalés par Henr. Pirenne dans sa Bibliographie de l Histoire de la Belgique l2“ cd.. Gand, 1902), ajouter : PiRENNE (Henri) et EspINAS (Georges), Recueil de Documeiüs relaiijs à l'histoire de l'industrie drapière en hlandre (Bruxelles, I906-I9o9, 2 vol.).
Ouvrages a consulter. — Atlas de Géographie historique de F. ScHRADER (carte n " 28 avec notice de A. Longnon). — EsPlNAS (Georges), Jehan Boine- Brolfe, bourgeois et drapier douaisien (Vierteljahrscbrift Jür social-und W irt scbaltsgcschicbte. 1904). — H'.MLY (Auguste). Histoire de la tormation territoriale des Etats de I Europe centrale (Pans, 1876, 2 vol.), livre VU. ch. I (t. 11, p. 440-458). — Pirenne (Henri). Histoire de Belgique, t. 1 et 11 Bruxelles, 2'' éd. 1900-1903, 2 vol.) et Ees Anciennes Démocraties des Pays-Bas (Pans, 1900).
Remparts de Nuremberg (xV"-' siècle). — La riche ville impériale était protégée par de solides remparts encore bien conservés. Les fossés sont aujourd'hui trans formés en jardins ou envahis par la végétation; mais on voit encore les tours carrées qui flanquent les murailles, et, à travers les arbres, on aperçoit, à droite, le toit qui abrite le chemin de ronde. Partout, ce chemin est ainsi couvert; du côté de la ville, il s éclaire largeme
quelques larges brèches et d’étroites meurtrières.
éclaire largement, tandis que, du côté opposé, le toit n’est percé que de