LA MAISON D’AUTRICHE
— Le papie lui-même fut effrayé du chaos et de l’anarchie germaniques, et, croyant comme tant d’autres qu’un empereur fort était nécessaire non seulement à l’Allemagne, mais à la chrétienté, il déclara aux princes, à la mort de Richard de Cornouailles (1272), qu’il choisirait un empereur si eux-mêmes ne se décidaient à en élire un, actif et énergique, capable de pacifier la Germanie et de conduire la croisade contre les Musulmans. C’est donc la papauté qui obligea la Germanie à se donner un chef, un souverain élu; mais les Allemands, peu soucieux d’obéir à un maître véritable, choisiront de parti pris un prince sans grands domaines et, par conséquent, faible : ce sera leur tactique au XIII® et au XIV® siècle.
En 1273, ils élurent un assez petit seigneur de l’Allemagne du Sud, le comte Rodolphe de Habsbourg, dont le manoir paternel, le château de l’Autour {Habichtsburg, d’où Habsbourg) , se dressait en Suisse, entre l’Aar et la Reuss. Filleul de Frédéric II, Rodolphe avait d’abord défendu vaillamment la cause des Gibelins; puis, dans le grand naufrage des Hohenstaufen, il avait recueilli le plus d’épaves possible pour augmenter sa fortune entre le lac de Constance et les Vosges, les Alpes et la Forêt Noire. Brave et habile, incapable de poursuivre une chimère, Rodolphe trompa les espérances du pape et celles de ses électeurs. Il n’alla pas à Rome recevoir la couronne impériale et ne s’occupa point de l’Italie; mais, en Allemagne, il obligea tous les princes à l’obéissance.
Le plus puissant d’entre eux, le Slave Przemysl Ottokar, fut contraint, comme les autres, de prêter hommage. Il était roi de Bohême, de .Moravie et de Silésie; il avait usurpé, en outre.
l’Autriche (I), la Styrie, la Carniole et la Carinthie. Il dut promettre d’abandonner ces provinces, mais il revint sur ses engagements, se révolta et, à la bataille du Marchfeld (1278), fut vaincu et tué. Le vaste État mi-slave mi-allemand qu’il avait constitué fut alors démembré. Rodolphe, usant de la prérogative la plus utile qui restât au roi de Germanie, celle de disposer des fiefs vacants, donna à son fils, Albert de Habsbourg, l’Autriche, la Styrie et la Carniole; au comte de Tyrol, son gendre, la Carinthie, qui devait plus tard revenir aux Habsbourg. Le fils d’Ottokar ne garda que la Bohême.
Rodolphe passa son règne à chevaucher en tous sens à travers l’Allemagne pour tâcher d’y rétablir l’ordre et la paix. Le royaume d’Arles ne l’occupa pas plus que l’Italie : il ne fut vraiment que
roi d’Allemagne. Il aurait voulu, de son vivant, faire désigner son fils pour lui succéder. Mais les princes trouvaient déjà trop puissante la maison de Habsbourg- Autriche; ils ajournèrent l’élection, et, quand Rodolphe fut mort, ils lui donnèrent pour successeur un pauvre seigneur, Adolphe de Nassau (1291).
ADOLPHE DE NASSAU ET ALBERT D’AUTRICHE. — Essayant de suivre l’exemple de son prédécesseur, Adolphe voulut se constituer, lui aussi, un beau domaine familial.
Avec l’argent qu’il tira d’Édouard d’Angleterre et de Philippe le Bel, auxquels il vendit son alliance, il tâcha d’acquérir la Thuringe. Mais il n’avait pas acquitté les dons promis aux électeurs; ceux-ci le détrônèrent. Le nouvel élu, Albert d’Autriche, le vainquit et le tua à Gelheim
Albert avait dû faire beaucoup de promesses et de concessions. Prenant moins au sérieux que son père ses devoirs vis-à-vis de l’Allemagne, il était d’ailleurs tout prêt à sacrifier les droits de l’Empire ou du royaume; un moment même, il promit à Philippe le Bel le royaume d’Arles. Deux choses seulement lui tenaient à cœur : rendre la couronne héréditaire dans sa maison et augmenter ses biens patrimoniaux. Mais il échoua dans tous ses projets et il fut assassiné par son neveu, Jean de Souabe, qu’il frustrait de son héritage (1308). L’assassinat eut lieu au passage de la Reuss, alors qu’Albert traversait cette rivière pour aller soumettre les cantons suisses d’Uri, de Schwitz et d’Unterwalden.
L’INDÉPENDANCE DE LA SUISSE. — Ces petits cantons forestiers, gardant le débouché de la route de Souabe en Italie par le Saint-Gothard, avaient obtenu de Frédéric II d’être sous la dépendance directe de l’empereur; le Grand Interrègne les avait donc rendus à peu près indépendants. Mais les Habsbourg avaient jadis exercé sur eux les droits d’avoués ou de landgraves ; Rodolphe exigea leur soumission. Quinze jours après la mort de celui-ci, les trois cantons s’étaient confédérés à Brünnen (2) [1®'' août 1291] pour reconquérir et sauvegarder leur liberté. Partout, les baillis
(Il Le roi de Bohême avait occupé l’Autriche en 12-46, lors de l'exlinclion de la dynastie des ducs de Babenberg.
(2) Toute l'histoire de Guillaume Tell n’est qu’une légende tirée des légendes islandaises, transplantée en Suisse aux XV’’ et xvt' siècles, et développée principalement par l’historien Tschudi. 11 convient, toutefois, de la rappeler sommairement : Gessler, bailli de l’empereur Albert dans le canton d’Uri, avait ordonné aux Suisses de s’incliner devant un chapieau exposé sur la place publique d’Altorf. Guillaume Tell, de Bürglen, refusa de se conformer à cet ordre et fut condamné par le bailli à abattre, avec une flèche, une pomme sur la tête de son fils, ou bien à périr avec son enfant. Tell, arbalétrier habile, sortit victorieux de cette cruelle épreuve; mais, comme il avoua qu’en cas d’insuccès il aurait tué le bailli, celui-ci le fit conduire, enchaîné, sur son bateau, pour le mener en prison dans la forteresse de Küssnacht. Tell réussit à s’échapper du bateau [rendant une tempête, sur le lac des Quatre-Cantons, et tua Gessler sur la route de Küssnacht. Ce meurtre fut le signal du soulèvement des Suisses contre la maison d’Autriche. Tell périt plus tard dans la rivière Schâchen (canton d’Uri) : après avoir retiré un enfant des flots, il fut lui-même entraîné par le courant.
Chevalier brigand. — Celui-ci est en costume du XVI® siècle, le siècle de l’artiste; mais, au costume près, les ancêtres de ce chevalier lui ressemblaient en tout point. Embusqués dans leur étroit domaine, l’éperon rocheux qui porte leur château fort au-dessus du fleuve et de la route, ils guettaient voyageurs et marchands, et le pillage leur assurait une vie large et parfois luxueuse. — Gravure sur bois de Hans Schauffelein, British Muséum.
autrichiens furent chassés. L’assassinat d’Albert, venant châtier les rebelles, ht perdre aux Habsbourg la couronne d’Allemagne, et le nouvel empereur, Henri VII de Luxembourg, conhrma aux Suisses leurs chartes d’affranchissement. Quand, après la mort de Henri VII, les Autrichiens voulurent une fois de plus faire triompher leurs prétentions, leur chevalerie fut complètement défaite par les montagnards au déhlé de Morgarten (1315). Alors, aux trois premiers cantons de la ligue de Brünnen s’ajoutèrent ceux de Lucerne (1332), de Zurich (1351), de Claris, de Zug (1352) et de Berne (I 353) . Tandis que les forces de la Confédération helvétique grandissaient ainsi, la maison de Habsbourg, en 1379, s’affaiblissait par sa division en deux branches, ayant chacune ses visées particulières : la branche Albertine (Autriche) et la branche Léopoldine (Styrie, Carmole, Cannthie, Tyrol, domaines de Souabe et d’Alsace) . Le chef de cette deuxième branche, Léopold III, se ht battre et tuer par les Suisses à Sempach (1386) ; deux ans plus tard, la chevalerie autrichienne était encore défaite à Næfels (1388). Les Habsbourg durent renoncer enhn à dominer sur la Suisse; ils perdirent complètement ce berceau de leur puissance. Dès lors, tout en continuant, jusqu’en I 648, à faire nominalement partie de l’Empire, les huit, puis les treize cantons (I) de la Confédération helvétique engloberont toute l’ancienne Bourgogne transjurane, et cette fraction du royaume d’Arles sera vraiment indépendante.
Rodolphe de Habsbourg et Albert d’Autriche avaient déjà laissé les Angevins de Naples prendre la Provence, le pape prendre le Comtat Venaissin et les rois de France acquérir çà et là quelques territoires : Viviers, Lyon, dans la vallée du Rhône; des châteaux et villages dans le Barrois et en Argonne. On verra bientôt comment s’achèvera la liquidation de ce royaume d’Arles, que Conrad II avait réuni à l’Allemagne en 1033 et que la France devait s’annexer pour la plus grande part.
HENRI VII DE LUXEMBOURG ET LOUIS DE BAVIÈRE. — DESCENTE EN ITALIE. — RUPTURE AVEC LE PAPE. ■— En 1 308, les princes allemands, hdèles à leur tactique, avaient écarté du trône tous les candidats qui leur semblaient trop puissants. Pour succéder à Albert d’Autriche, ils avaient choisi un assez pauvre prince des Ardennes, aux conhns de la Germanie, Henri de Luxembourg. Mais Henri VII, tout comme ses prédécesseurs, chercha pour sa maison des agrandissements territoriaux. Son hls, Jean, épousa l’héritière du royaume de Bohême, la petite-hlle d’Ottokar.
Cependant, Henri VII n’était pas entièrement absorbé par ses intérêts particuliers. Enthousiaste et chevaleresque, ce prince à peine allemand rêvait de faire vraiment revivre le Saint-Empire romain germanique. Dans la vallée du Rhône, il eût voulu arrêter les empiétements du roi de France, et l’affaire de Bohême n’était pas terminée qu’il descendait en Italie avec une petite armée (1310). Il espérait paciher toutes les querelles, ne voulant connaître ni Guelfes ni Gibelins. Tout d’abord, ce fut vers lui un élan de conhance ardente, mais de courte durée. Les factions ne désarmaient pas, et les Italiens ne voulaient ni payer les impôts, ni recevoir les fonctionnaires de l’empereur. Il fallut combattre, s’ouvrir par la force un chemin; il y eut bataille dans Rome même, avant le couronnement. Le pauvre empereur mourut sur le chemin du retour, peut-être du poison, plus probablement de la hèvre (1313). Avec lui disparut, à vrai dire, la chimère du Saint-Empire idéal, ce rêve dont s’étaient bercés tant de gens et que Dante célébrait encore dans son De Monarchia. Et pourtant, pour entretenir encore quelque temps l’illusion des temps passés, sous le successeur de Henri VII, il y eut comme une faible reprise de la lutte du Sacerdoce et de l’Empire.
Après plus d’un an d’interrègne, un collège électoral fort divisé et où hguraient sans droit certains votants nomma deux empereurs : le duc Louis de Bavière et Frédéric le Bel, hls d’Albert d’Autriche (octobre 1314). Pendant une dizaine d’années, la guerre déchira l’Allemagne. Pour avoir des partisans, Louis gaspilla les biens de l’Empire, Frédéric ceux des Habsbourg. Dans l’anarchie qu’entraîna cette guerre, les ligues des bourgeois et celles des libres paysans s’étendirent comme au temps du Grand Interrègne. La victoire des Suisses à Morgarten affaiblit et déconsidéra Frédéric; les bourgeois du Rhin et de la Souabe aidèrent Louis de Bavière à triompher. Frédéric, vaincu et pris à Mühldorf (1322), fut d’abord tenu quatre ans dans une étroite captivité. Puis, le vainqueur s’étant réconcilié avec le vaincu, tous deux combinèrent de se partager le pouvoir.
(1) 11 y en eut treize au xvi' siècle, quand, aux huit précédemment nommés, se furent joints Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse et Appenzell.
Louis avait alors besoin d’apaiser en Allemagne tous ses ennemis pour lutter contre le pape et le roi de France. Jean XXII avait excommunié, en effet, Louis de Bavière pour avoir refusé d’admettre que le pape doit être juge des élections impériales et régent de 1 Empire en cas d’interrègne. Or, derrière le pape, il y avait le roi de France, qui tenait, disait-on, la papauté captive dans Avignon et prétendait s’en servir, au mieux de ses intérêts, pour s’emparer sinon de l’Empire, au moins du royaume d’Arles. Laissant Frédéric en Allemagne, Louis descendit en Italie, accepta la couronne impériale de la main des syndics représentants du peuple romain, créa un antipape et se ht sacrer par lui (1 329) . Quant aux princes allemands, presque complètement affranchis du pouvoir impérial, ils ne se souciaient nullement d être les vassaux du Saint-àège. Ils se réunirent à Rhense (juillet I 338) et déclarèrent que la conhrmation du Saint-Siège était mutile pour faire un roi d’Allemagne. Une diète réunie à Francfort peu après, et dans laquelle hgurèrent pour la première fois des délégués des villes, ajouta que, pour créer 1 empereur, il suffisait de la majorité des électeurs allemands. Ainsi, un Empire allemand laïque se substituait au Saint-Empire du Moyen âge. Il aurait dû perdre, en conséquence, son caractère sacré, universel; les empereurs, cependant, gardèrent comme insigne le globe surmonté de la croix, et continuèrent à se croire supérieurs à tous les rois.
Les princes avaient soutenu Louis de Bavière contre le pape; quelques années plus tard, ils l’abandonnèrent quand ils le virent désireux d’étendre ses domaines aux dépens de ses neveux et de ses voisins. Le pape l’excommunia encore et demanda aux électeurs de lui donner un remplaçant. Cette fois, comme ils y avaient avantage, les princes, en majorité, ne protestèrent pas. A prix d’or, ils nommèrent le hls de Jean de Bohême, Charles IV de Luxembourg (1346). Louis essaya vainement de fléchir le pape.
CHARLES IV DE LUXEMBOURG. — LA BULLE D’OR. — FAIBLESSE DE L’EMPIRE. — FORCE ET RICHESSE DE L’ALLEMAGNE. — Charles IV avait été élu du consentement du pape et des princes allemands. Il était donc qualihé pour parler et agir au nom du Saint-Empire; mais, de cette dignité impériale, il savait tout le néant. Pour être nommé, il avait accordé au pape tout ce que le pontife avait voulu : la possession de hefs italiens disputés jusqu’alors entre l’Empire et le Saint-Siège, la promesse même de n’aller à Rome qu’avec l’autorisation pontihcale et de n’y rester, lui, le Maître du monde, que le jour de son sacre! Il était bien décidé à liquider sans vergogne, à son proht personnel, ce que l’Empire pouvait garder encore au sud des Alpes. Les deux fois qu’il franchit les monts, ce fut en bien petit équipage, « en marchand s’en allant à la foire et non pas en empereur ». On le vit brocanter en Lombardie, en Toscane, tout ce qu’il put vendre de titres et de droits impériaux. Chaque fois, d’ailleurs, il dut partir bien vite, poursuivi par les sarcasmes et les injures des Guelfes et des Gibelins. Mais il rapportait de l’argent. Il avait su s’en procurer aussi aux dépens des juifs, prenant sa part de leurs dépouilles lors de la persécution qui s’était déchaînée contre eux à propos de la peste noire de 1 348, qu’on les accusait d’avoir propagée. Ainsi, sans prendre beaucoup sur son fonds, Charles trouva les sommes nécessaires pour tenir les promesses faites aux princes lors de son élection, pour acheter aussi les récalcitrants, qu’il n’eut pas besoin de combattre les armes à la main. L’empereur, qui faisait si bon marché de l’Italie, ne se souciait pas beaucoup plus du royaume d’Arles. Philippe VI de Valois y avait acquis le Dauphiné en 1 349. Charles, dont la sœur avait épousé Jean le Bon, investit le dauphin de France, son neveu, du titre et des prérogatives de vicaire impérial. C’était une assez habile façon de sauver la face, mais c’était abandonner en somme aux entreprises du roi de France toute la vallée du Rhône et briser le lien qui unissait ce pays à l’Allemagne.
Quelle fut, en Allemagne même, l’œuvre de cet empereur qui, si facilement, se débarrassait de ses droits en Italie et dans la vallée du Rhône? Le règne de Louis de Bavière avait encore augmenté le désordre et la confusion, les violences et le brigandage en terre germanique. On avait beau proclamer dans les États provinciaux {Landslaende) des paix locales (Landfrieden) , le «droit du poing» était toujours le seul droit reconnu, et les guerres privées reprenaient bien vite. Au milieu de cet affreux désordre, les villes, bien qu’elles ne puissent compter que sur elles-mêmes, développent leur force et leur énergie et arrivent à une admirable prospérité. La guerre qui désole les campagnes, les querelles sans cesse renaissantes de la riche bourgeoisie urbaine et des corporations ouvrières n’arrêtent point l’essor de ces républiques communales, enrichies par le commerce et l’industrie. Pour se défendre contre les convoitises des
COVSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
Lubeck. Le R^THAUS. — C'est l’édifice où se réunissaient chaque année les députés des villes de la Hanse. A droite, une aile gothique du XIII*^ siècle, dominée par de légers clochetons aux girouettes dorées; au fond, une aile Renaissance.
Quand celle-ci fut construite, le déclin de la Hanse avait commencé.
seigneurs, elles forment ou développent de puissantes ligues. C’est le moment où la Hanse germanique est à son apogée. Autour de Lubeck, capitale de la Hanse, soixante-dix-sept villes se groupent, réparties en quatre quartiers : Lubeck, Cologne, Brunswick et Dantzig. Les Hanséates, vrais « rouliers des mers du Nord », étendent leur grand commerce de commission non seulement sur l’Allemagne entière, mais de Londres à Bergen et de Novgorod à Bruges. Leurs comptoirs à l’étranger, surtout en Russie et en Scandinavie, sont de véritables forteresses. Ils ont des troupes, des flottes de guerre qui, sous Charles IV, ravagent jusqu’à deux cents villes ou villages des côtes Scandinaves et prennent Copenhague; ils imposent aux Danois un dur traité, leur reconnaissant des monopoles, des privilèges, des exemptions de droits (1370). Les marchands allemands commandent alors et la mer du Nord et la Baltique.
L’Allemagne, par conséquent, abonde en richesses : elle déborde de forces, mais trop souvent indisciplinées et confuses, qui s’entrechoquent et tendent à se détruire. Charles IV eût voulu interdire les ligues et imposer la paix. Il n’y réussit guère.
D’autre part, cette Allemagne bouillonnante d’activité commerciale et d’ardeur belliqueuse menaçait de périr par une sorte de décomposition et d’émiettement territorial. Elle était devenue une étrange mosaïque de cinq à six cents États, généralement minuscules et enchevêtrés les uns dans les autres, républiques urbaines, principautés et seigneuries ecclésiastiques et laïques, les unes « immédiates », relevant directement de l’empereur, les autres « médiates ». c’est-à-dire sujettes d’un ou de plusieurs suzerains, s’interposant entre elles et l’empereur.
Charles, jilus ou moins consciemment, trouva le moyen de donner quelque consistance à ce pays, qui se désagrégeait. Il mit hors de pair quelques principautés plus puissantes que les autres et il en fit comme les points d’appui de l’Empire transformé en une sorte de confédération, sous la présidence purement honorifique de l’emjiereur. C’est à quoi se trouva tendre en vérité cette Bulle d'or de I 356, qui règle le mode de l’élection impériale et fixe la qualité des électeurs. Pour le malheur de l’Allemagne, à maintes reprises et tout récemment en 1314, de doubles élections impériales avaient eu lieu : I ’ parce que le collège électoral n’avait pas été d’abord strictement limité; 2" parce qu’une fois fixé à sept, au XIII® siècle. Il y eut contestation [lour les quatre voix laïques entre diverses f milles princières ou même entre les différentes branches d’une meme famille.
■Lh-.les de Luxembourg s’en tenant à sept — le nombre mys- ' -,u confirme leur droit électoral et leurs charges aux trois .’'^j>ies: celui de Mayence, archichancelier de Germanie; celui = 1 - ne, archicl ncelier d’Italie; celui de Trêves, archichan-
’ ' G aules ( ■ vaume d’Arles). Les quatre laïques désignés
sont : le roi de Bohême, grand échanson de l’empereur; le comte Palatin, grand sénéchal; le duc de Saxe, grand maréchal; le margrave de Brandebourg, grand chambellan. L’archevêque de Mayence convoque ses collègues à Erancfort pour l’élection, qui doit se faire en moins de trente jours, en présence de Dieu, sans fraude ni violence; à Aix-la-Chajrelle, l’archevêque de Cologne sacre l’empereur. Dans toute la Bulle d’or, il n’est en rien question ni du pape, ni du sacre dans Rome. La déclaration de Rhense est comme le préa.mbule sous-entendu de la Bulle d’or. Et, cependant, cet empereur, qui n’est plus à vrai dire que le roi de Germanie, continue à s’affirmer le maître du monde. Au jour du couronnement, dans la procession impériale, les archevêques-électeurs portent devant lui les sceaux des trois royaumes : Saxe tient l’épée. Brandebourg le sceptre, le Palatin le globe; à table, chacun s’acquitte solennellement de sa charge, rehaussant ainsi la haute dignité de la « Celsitude impériale ». Mais si l’empereur a les honneurs, les électeurs ont la puissance. La terre électorale est déclarée indivisible; elle est ainsi sauvée du morcellement, et les électeurs, mis en possession de tous les droits régaliens, deviennent comme les maîtres de sept royaumes allemands. Par les « Capitulations de l’élection », ils imposent leurs volontés à celui qu’ils nomment, et chaque année celui-ci doit les consulter sur les affaires de l’État. L’empereur peut donc rester en théorie la puissance suprême, la source du droit : en fait, pour qu’il fasse figure en Allemagne et hors d’Allemagne, il lui faut tirer sa force de grands domaines personnels.
C’est bien ce que voulut faire Charles IV. Cherchant en Bohême, bien plus qu’en Luxembourg, où fonder la puissance de sa maison, il administra fort sagement ce royaume, développant ses richesses, embellissant ses villes, Prague notamment, où, sur des modèles de Erance, il bâtit des palais, des églises et créa une université. En cet électorat de l’Empire germanique, il n’admit pas de sacrifier aux Allemands les Tchèques, dont il aimait la civilisation, les mœurs et la langue. On a pu dire, non sans raison, que la première renaissance de la Bohême date de Charles IV et qu’il sauva ce pays du germanisme. Il agrandit d’ailleurs de son mieux ses possessions, groupant autour du royaume tchèque une partie de la Bavière, la Moravie, la Silésie, la Misnie et la Lusace. Il put même acquérir le Brandebourg pour son fils aîné, Wenceslas, tandis qu’il mariait le cadet, Sigismond, à l’héritière du roi de Pologne et de Hongrie. Enfin, pour augmenter encore les chances de sa maison, Charles conclut avec les Habsbourg un pacte aux termes duquel celle des deux familles qui survivrait à l’autre hériterait de ses domaines.
C’était leur pauvreté qui avait fait élire autrefois Rodolphe de
Navires rhénans sous les murs de Cologne. — Ces bateaux, assez gros, caractérisés surtout par leur proue très relevée, allaient à la voile et à la rame. Sur celui qui se trouve au premier plan, cinq hommes manœuvrent le lourd gouvernail. Le trafic par batellerie était considérable sur les fleuves allemands, en particulier sur le Rhin et l'Elbe.
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