L’ITALIE AUX XIV' ET XV' SIÈCLES
La ruine des Hohenstaufen sauvait l’Italie de la domination allemande; mais elle laissait ce pays tout morcelé, déchiré profondément par les rivalités et les haines entre Guelfes et Gibelins, par les guerres, les massacres et les proscriptions.
VAINES TENTATIVES D’UNIFICATION. — Le pape, rival sans pitié des Hohenstaufen, n’était pas capable de réconcilier les combattants de la grande lutte du Sacerdoce et de l’Empire. Si, d’aventure, l’union devait se faire dans cette Italie divisée, c’est qu’elle serait imposée par la force. Or, le pape, impuissant pour réconcilier, était plus impuissant encore pour dominer. 11 avait beau réclamer toute l’Italie centrale comme son domaine et s’y faire plus ou moins reconnaître, les forces matérielles lui faisaient défaut : à Rome et dans ses autres villes, il lui fallait compter avec la « commune », partout avec les barons.
A défaut du pape, Charles d’Anjou pouvait peut-être tenter de subjuguer toute la Péninsule. Roi de Sicile, grâce au Saint-Siège, chef des Guelfes, sénateur de Rome, enfin parent du roi de France, il disposait d’une force si énorme que les papes Grégoire X et Nicolas III en furent alarmés et contrecarrèrent sa politique. Mais, en 1281 , quand Charles eut fait élire pape un Français, Martin IV, il se crut près de réussir. Son ambition l’entraîna même aux rêves grandioses caressés déjà par certains de ses prédécesseurs, la conquête de Constantinople. Pendant ses préparatifs éclata le soulèvement des Vêpres siciliennes (1 282) . Charles et ses barons s’étaient rendus odieux : les Siciliens massacrèrent les Français et se donnèrent au roi d’Aragon, Pierre III, un parent des Hohenstaufen.
Charles d’Anjou mourut sans avoir pu reconquérir la Sicile. Son fils, Charles II le Boiteux, ne réussit pas davantage, même avec l’aide de Charles de Valois. En 1 302, par traité, il fallut abandonner la grande île aux Aragonais, les Angevins ne conservant que le royaume de Naples ou Sicile de terre ferme. Ce partage, qui affaiblissait l’Êtat le plus considérable de l’Italie, devait rendre irréalisable le rêve de Charles 1"' : la domination angevine sur toute la Péninsule.
Bientôt s’accomplirent d’autres événements, très graves à plus d un titre. Boniface VIII, l’orgueilleux pontife, qui, au jubilé de 1 an 1 300, s était vraiment cru le maître du monde, mourait en I 304, incapable de survivre au rude affront que lui avait infligé le roi de France; puis, en 1305, le pape Clément V venait s’installer dans Avignon.
La ruine de la théocratie et la « Captivité de Babylone » pouvaient peut-être ménager une revanche aux empereurs, s’ils voulaient replacer 1 Italie sous leur domination, d’autant que les Gibelins représentaient, apparemment du moins, un parti national en face des
Guelfes inféodés à la France et au pape d’Avignon. Mais la descente de Henri VII (1310), saluée par les acclamations de Dante comme seule capable de donner à l’Italie la paix et l’unité, n’eut d’autre résultat que de reconstituer une ligue guelfe sous la direction de Robert, roi de Naples, et de montrer l’impuissance des Allemands à dominer la Péninsule. Une autre descente impériale, celle de Louis de Bavière (1327), n’eut pas plus de succès, et ce fut, à vrai dire, la dernière qui parut menaçante : on a vu que le successeur de Louis de Bavière, Charles IV de Luxembourg, ne devait apparaître en Italie que pour trafiquer des droits impériaux.
Ainsi désertée par les papes, abandonnée par les empereurs, l’Italie des Guelfes et des Gibelins manque des chefs qui dirigeaient autrefois les deux partis ennemis. Aussi bien, ce qui se cache de plus en plus sous les étiquettes de Gibelins et de Guelfes, ce sont de tout autres passions que le zèle pour l’Empire ou pour la papauté. Il suffisait qu’un voisin, un adversaire, se déclarât Gibelin pour qu’aussitôt on fût Guelfe. D’ailleurs, Guelfes et Gibelins, ne combattant plus pour les grandes théories qui avaient agité le Moyen âge, pouvaient fort bien s’unir maintenant si leur intérêt immédiat se trouvait menacé par un ennemi commun. On l’avait vu dès 1 333. Le père de Charles IV de Luxembourg, le roi Jean de Bohême, avait été appelé par quelques cités guelfes contre les Gibelins. Il remporta de sérieux avantages, mais bientôt il fut contraint d’abandonner toutes les villes qui s’étaient données à lui ou qu’il avait prises. Dès qu’il avait paru trop dangereux, une coalition de Guelfes et de Gibelins s’était formée pour le renvoyer au delà des Alpes.
Il apparaît donc clairement que l’Italie, sans pape et sans empereur, ne veut pas d’un maître qui la domine tout entière; et, pendant plus d’un siècle, jusqu’à la paix de Lodi (1454), il ne se forma même pas une ligue comprenant tous les États italiens. Il est vrai qu’au début du XV‘‘ siècle, deux princes, Jean Galéas Visconti, duc de Milan, et Ladislas, roi de Naples, firent l’un et l’autre de si grandes conquêtes qu’ils purent espérer étendre leur domination sur toute la Péninsule; la mort les arrêta brusquement, le premier en 1402, le deuxième en 1414; et tout ce qu’ils avaient conquis se trouva perdu. Après eux, il n’y eut plus de souverain pour reprendre le projet de monarchie unitaire; mais on voit se développer de plus en plus nettement l’idée, qui s’était fait jour dès I 333, contre Jean de Bohême : le maintien de l’équilibre des États italiens.