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II. L’ESPAGNE MUSULMANE

LA CONQUÊTE ARABE. — D’auxiliaires, les Arabes devinrent très vite des conquérants. En quelques semaines, Târiq prit Malaga, Cordoue, Tolède, résidence des rois wisigoths au centre de la péninsule. Cependant, Moûsa, à qui les succès de son lieutenant portaient ombrage, avait passé le détroit. Il occupa Séville et nombre de villes entre le Guadalquivir et le Guadiana, et ne rencontra d autre obstacle que Mérida, dont la prise lui coûta cher (712). De là, il marcha vers Tolède, d’où Târiq s’était un instant écarté pour faire une razzia dans la Vieille-Castille. A Talavera de la Reyna, les deux généraux musulmans se rencontrèrent, et Moûsa destitua Târiq. En même temps, un fils de Moûsa, Abd-el -Aziz, conquérait tout l’est de la Bétique. Moûsa s était à peu près réconcilié avec Târiq ; il le chargea de soumettre l’est de la péninsule jusqu à 1 Èbre, tandis que lui-même prenait, à l’ouest, par Salamanque et le Douro. Tous deux se rejoignirent devant Saragosse, que leurs armées réunies enlevèrent après un siège d un mois, puis ils poursuivirent leurs operations respectives avec un tel succès, après la victoire de Segoyuela (713), que 1 occupation musulmane s étendit de Gibraltar au pied des Pyrénées. Un moment même, on put croire que les Arabes

allaient conquérir la Gaule. El-Horr franchit, en effet, les Pyrénées orientales et s empara de Narbonne (719); son successeur, Es-Samh, alla mettre le siège devant Toulouse, et la ville ne dut son salut qu’à l’intervention du duc d’Aquitaine, Eudes (721). L’émir Abd-er- Râhman, qui avait ramené à Narbonne l’armée vaincue, reçut le gouvernement de 1 Espagne, mais des intrigues le firent remplacer par Ambasa. Pour venger la défaite de Toulouse, Ambasa prit d’assaut Carcassonne, razzia les rives du Rhône et de la Saône, pilla Lyon et Autun, et, à son retour, tomba percé d’une flèche non loin de Narbonne. Bientôt rappelé au gouvernement de l’Esoagne, Abd-er- Râhman prépara non plus une simple incursion en Gaule, mais la conquête du pays, et il prêcha la guerre sainte. De toutes les parties du monde islamique, des tribus accourent et franchissent de nouveau les Pyrénées, où elles rencontrent les troupes alliées d’Eudes et d’un Berbère, Munuza, qui avait épousé la fille du duc d Aquitaine, et qui est battu. Abd-er-Râhman, bientôt maître de Bayonne, d’Auch, de Bazas et de Bordeaux, se dirige vers Tours, quand il rencontre, entre cette ville et Poitiers, les troupes franques commandées par Charles Martel. Les Musulmans, défaits, battent en retraite non sans esprit de retour (octobre 732); mais c’est vainement qu’ils tenteront dans l’avenir de reprendre l’offensive; la Septimanie leur échappera définitivement en 759. D ailleurs, les difficultés d’ordre religieux, auxquelles les khalifes ont à faire face dans le Maghreb, ne leur permettront plus de détacher des troupes en Europe. Ainsi, l’expansion musulmane était définitivement enrayée, mais pour plusieurs siècles I Espagne n’en était pas moins perdue pour la chrétienté.

RELATIONS DES MUSULMANS AVEC LES VAIN¬ CUS. — Autant que le souffraient les mœurs de l’époque, les conquérants se comportèrent avec modération. Les chrétiens purent, en général, pratiquer librement leur religion; les églises et les couvents subsistèrent; les processions furent tolérées jusque dans les rues de Cordoue; la population hispano-romaine et wisigothique continua longtemps de jouir de son indépendance civile et juridique, ayant ses comtes, ses juges et ses évêques, agréés par les Arabes. Ceux-ci semblent, d’ailleurs, avoir été plus animés de l’esprit de lucre qu’inspirés par l’esprit de prosélytisme : ayant frappé d’impôts spéciaux les non-musulmans, ils ne cherchèrent pas autrement à grossir le nombre de leurs coreligionnaires. Néanmoins des chrétiens se convertirent pour être justement exonérés de ces charges fiscales (I ).

De leur côté, les juifs, traités avec une rigueur extrême par les Wisigoths, furent non seulement tolérés, mais favorisés. La résistance

(I) Ces renégats n’étaient pas tous de même origine. On distinguait, parmi eux : les maulas, captifs chrét.ens qui s’affranchissaient par leur conversion ; les muladies, fils de père musulman et de mère chrétienne, ou réciproquement ; enfin, les renégats proprement dits, ayant abjuré de leur propre volonté. Quelle que fût l’origine de leur abjuration, les convertis furent toujours moins considérés que les musulmans de naissance. Les chrétiens v.vant au milieu de la population musulmane et parlant arabe s’appelaient mozarabes ; ils habitaient dans les villes des quartiers spéciaux, et dépendaient de juridictions particulières (cf. Altamira, Historia de Èspafïa, tome n°® 172 et 175),

(1) Forum judicum. Code de justice.

Remparts arabes de Ronda (Andalousie), cl. oarzo:

-■■b — ■■ OnSTITLTION des ETATS EUROPEENS

' chrf iiens du Centre et du Sud fut donc très faible, et les chefs -.rahff : urcnt plutôt à réprimer les révoltes de leurs vassaux musulmans ou de hrur? troupes berbères et syriennes, qu’à lutter contre les indigènes.

iNDEPENDANCE DU KHAEIFAT DE CORDOUE

Des guerres intestines sans nombre occupèrent les règnes d Abd-el-iMélik , d Oqaben -el - Hadjdjad] es Saouli (741), de Baldj-el-Bichr (743), de Thanlaba, d’Abou’l-Khattâr, qui eut à réprimer, en 745, la révolte du chef syrien Somëil, grâce à laquelle Thowâba, 1 un des conjurés, s établit à Cordoue. 'l oûsouf ben Abder-Râhman, son successeur, s’occupa du développement économique de son royaume, qu il divisa en cinq provinces : Andalos (ancienne Bctique), Tholaithola (région de Carthagène), Mérida (Lusitanie et Galice), Saracosta (région tarragonaise) et Arboûna (ancienne Narbonnaise).

oûsouf visita les provinces, fit construire des routes et des ponts et prescrivit une sorte de recensement des peuples qui occupaient la péninsule. Il administrait ainsi très sagement l’Espagne depuis quelques années, lorsque le khalife oméyyade de Damas fut renversé par la famille des Abbassides (750).

Bien que l’éloignement eût rendu peu à peu illusoire l’autorité du khalife en Espagne, cette révolution y eut son contre-coup. Les .Musulmans ne voulurent pas reconnaître le nouveau khalife abbasside, accepté pourtant comme suzerain par l’émir. Ils appelèrent à eux un jeune oméyyade, Abd-er-Râhman ibn Moâwiya, échappé au massacre de sa famille et réfugié en Berbérie. Abd-er-Râhman, débarqué le 13 septembre 755 sur la plage d’Almuhecar, fit, quelques mois plus tard, son entrée à Cordoue, ayant d’ailleurs à ses côtés Yoûsouf et Somëil, vaincus mais ralliés. Il s’imposa par sa volonté et ses mérites au khalife el Mançour, qui reconnut 1 indépendance de l’émirat de Cordoue. Intelligent, libéral et énergique, il se rendit célèbre par son habile administration, et fit exécuter de grands travaux publics. Sa capitale rivalisa avec Bagdad par la splendeur de ses monuments et par l’éclat de la cour; elle devint, au dire des Arabes, « le centre de la religion, le séjour des savants, la lumière de l’Andalousie ». Et pourtant, il ne put gouverner en paix. S’il y avait dans les armées de l’Islam beaucoup d’Arabes de race pure, il s’y trouvait aussi des Syriens, des Egyptiens, ayant leurs mœurs particulières, et surtout des Berbères, dont les instincts démocratiques étaient en opposition avec les sentiments très aristocratiques des Arabes, leurs chefs. Et puis il lui fallait, presque chaque année, réprimer des insurrections. Ses ennemis cherchèrent même un appui auprès de Charlemagne, dont I mtervention se termina par le tragique épisode de Roncevaux (voir page 176). Il mourut en 788, après trente-deux ans de pouvoir, et ses successeurs eurent à faire face, non seulement aux rébellions des gouverneurs ou des tribus, mais aussi

aux attaques des chrétiens, qui avaient réussi à former, dans le Nord, le royaume des Asturies, celui de Navarre et le comté de Barcelone.

Mohammed I'''

(852-886) inaugura une politique d intolérance, qui provoqua une réaction violente.

Tolède jouissait d’une sorte d’autonomie, sous la suzeraineté des émirs de Cordoue ; elle secoua le joug avec 1 appui du roi des Asturies. En Aragon, une famille d’origine gothique convertie à 1 islamisme, les Beni-Casi, constitua un royaume indépendant. Le rénégat Abd-er- Râhman ben Merwân obtint de l’émir l’indépendance, avec la forteresse de Badajoz, comme capitale. Dans les montagnes du Sud, la Serrania, les provinces de Malaga, d’Archidona et de Ronda, les sectateurs d’Omar ben Hafçoûn, un Goth devenu musulman, donnèrent le signal d’une insurrection qui dura quatre-vingts ans.

Moundhir, fils et successeur de Mohammed (886-888), périt assassiné par son frère Abdallah, qui régna au milieu d’une anarchie indescriptible, de 888 à 912. Après lui, Abd-er-Râhman III (912), petit-fils d’Abdallah, fit preuve, durant son long règne, de rares qualités d énergie et d organisation. Il rompit tout lien avec Bagdad et, pour marquer son désir de fonder une monarchie forte et absolue, il prit le titre de khalife (929). 11 eut à combattre à la fois les rois chrétiens du Nord et les tribus musulmanes, révoltées dans l’Espagne orientale et la Sierra Nevada. Il prit Osma, Pampelune (920) et Tolède (927) ; mais les Asturiens furent victorieux en plusieurs rencontres, et, si la sanglante bataille de Simancas (939) demeura indécise, ce fut une grande défaite que les Musulmans éprouvèrent à Talavera (950).

En dépit de ces difficultés sans cesse renaissantes, Abd-er-Râhman put envoyer des troupes en Afrique, pour aider les Idrissites contre le mahdi fatimite, ce qui lui valut la possession de Ceuta et de Tanger.

A l’intérieur, il vint à bout de l’aristocratie arabe immigrée, avec le concours des Espagnols passés à l’islamisme, et, dans une certaine mesure, avec l’appui des juifs et des chrétiens, une fusion se produisit; il se forma une sorte de nation composite, que l’on appela, en Orient, el Andalos.

Le règne d’Abd-er-Râhman fut donc glorieux et brillant. Le nouveau khalife eut une belle marine ; il encouragea l’agriculture et le commerce:

il aima les lettres et les arts. Cordoue, peuplée d un demi-million d habitants, fut le séjour préféré de nombreux savants musulmans et juifs, et 1 empereur lui envoya des ambassadeurs.

Son fils El-Hakam 11 (961-976), également épris de science et de littérature, s’employa à attirer auprès de lui des hommes remarquables de son temps, à garnir les bibliothèques de livres rares, à assurer le développement des écoles. Ses préoccupations intellectuelles ne l’empêchaient pas de soutenir la guerre sainte : il obligea les Navarrais et les Castillans à lui demander la paix (963), et il envoya son généralissime, Ghâlib, faire des conquêtes au Maroc (973). Par la suite, sous le règne de Hichâm II (976- 1013), fils cadet d’El-Hakam II et de la sultane Aurore, d origine bas-

I OLLdl. — Le poiil d Alcântara, sur leTage. construit par les Arabes; il fut détruit et reconstruit en partie à plusieurs reprises au Moyen âge. notamment par Alphonse le bage (1238) et l'archevêque Pedro Tenorio (1380). La tour de gauche est du XV Mr-:le; ellp (ut ornée des armes d Autriche par Charles-Quint. — I héophlle Gautier chante ainsi la beauté de Tolède On ne saurait imaginer un profil plus ferme et plus sévère, revêtu dune couleur plus riche et où la physionomie du Moyen âge soit plus fidèlement conservée. » i l. Hsnzos.

Monnaie d'or d’Abd-er-Rahman 111. Monnaie d'or d’El-HakaM. — Bibl. Nat.; Cab. des Médailles.

que, la puissance du khalifat fut maintenue par les efforts d’Ibn Abi-’Amir. Premier ministre, Ibn Abi- Amir, après avoir assaini les finances et étouffé un complot des gardes « slaves »(l), disposa d’une puissance considérable.

Il ne fut pas moins habile dans la guerre et ses succès contre les chrétiens, qu’il refoula au delà du Douro et de l’Èbre, lui valurent le surnom de Victorieux (2).

A sa mort (1002) commença une ère de troubles civils, connue sous le nom d’e/fitna{\a discorde). Le khalifat de Cordoue fait alors place à de petits Etats musulmans et à de petites dynasties locales (reves de Taijas, rois de tribus) et, à la faveur de l’anarchie, les chrétiens remportèrent des succès de plus en plus menaçants, qui décidèrent les chefs arabes à s’unir contre le danger commun.

ALMORAVIDES ET ALMO- HADES. — Le Maroc et le Maghreb, jusqu’aux environs de Bougie, étaient alors occupés par une secte berbère fanatique, les Almoravides (marabouts, hommes religieux), dont le chef était Yoûsouf ben Achfln. Les Musulmans d’Espagne lui demandèrent son aide contre les chrétiens, et Y oûsouf , ayant pris immédiatement Algésiras comme gage, lâcha dans la péninsule ses terribles troupes qui rencontrèrent celles d’Alphonse VI, roi de Leon, aux environs de Badajoz, à Zalaca (23 octobre 1086). Ce fut pour les chrétiens un désastre dont tout le profit revint aux Almoravides ; car les rois de Taifas, que leur faiblesse avait déjà rendus impopulaires, perdirent tout prestige et furent les uns après les autres détrônés par les partisans de Yoûsouf, qui se proclama roi d Espagne (1090). Seul, le roi musulman de Saragosse gardait encore son indépendance, mais son héritier direct la perdit peu après. Si bien qu’en 1100, toute l’Espagne musulmane, sauf Rueda, appartenait aux princes almoravides. Néanmoins, les successeurs de Yoûsouf, Ali (1 106-1 143), Tachfin (1 143-1 145), ne purent arrêter les conquêtes du comte de Portugal et du roi d’Aragon, d’autant qu’ils se voyaient eux-mêmes battus en brèche par les Almohades,

Un jeune Berbère de 1 Atlas occidental, Mohamed ben Toümert, avait prêché une doctrine dite tauhid (confession de l’unité de Dieu) et reçu le surnom de Moiüahid, l’Unitaire. Ses partisans furent appelés el Mowahhiddoun (d’où Almohades), c’est-à-dire les Unitaires. Il se proclama chérif (descendant de Vlahomet) et mahdi, et son successeur, Abd-el- Mou’min, prit le titre de khalife. Ayant ainsi instauré un troisième khalifat à côté de ceux de Bagdad et du Caire (1130) et renversé en Afrique la domination des Almoravides, les Almohades se substituèrent à eux dans presque toutes leurs possessions espagnoles.

L’empereur almohade Abou Ya’qoûb Yoûsouf vint même momentanément s’établir à Séville ( 1 1 72).

11 battit à Alarcos, près de Badajoz, Alphonse VIII, roi de Castille, qui 1 avait provoqué, mais son fils,

•Mohamed en Naçir, fut vaincu dans la fameuse bataille de Las Navas de Tolosa (1212), qui marqua la fin de la puissance musulmane en Espagne.

Une anarchie sanglante ne cessa de régner désormais dans le monde des rois maures qui, après la mort de l’empereur 'l oûsouf el Mostançin (1223). se partagèrent le paj's. Valence tomba au pouvoir de Jaime R'" d’Aragon (1238) ; Arjona et Jaen. aux mains de Ferdinand 111 de Castille, et il ne resta plus aux Musulmans que 1 Andalousie, avec Grenade pour capitale.

Isolé du reste de l’Espagne par de hautes montagnes, le petit Etat, aux destinées duquel présida la dynastie des Nacrides, devait survivre pendant

deux siècles et demi à 1 effondrement de la puissance mauresque. Son histoire serait médiocrement intéressante « si l’art ne venait pas éclairer ces derniers jours d’une civilisation agonisante au moyen d’un crépuscule merveilleux » (1).

LA CIVILISATION .MUSUL¬ MANE EN ESPAGNE. — Sans être

profondément originale, la civilisation musulmane d’Espagne fut du moins brillante Elles’ honore de théologiens comme Abou’l Abbas, de philosophes comme Averrhoès, de mathématiciens comme Ibn Djâber (à qui on attribue 1 algèbre), de médecins renommés, même parmi les chrétiens, d’historiens comme Ibn el Khâtib, de géograohes comme Idrisi, de nombreux poètes. Et il sulfira de citer, parmi les monuments arabes, la mosquée de Cordoue, le merveilleux palais d Ez-Zahar, malheureusement disparu, la Puerta del Sol de Tolède, l’Alcazar et la Giralda de Séville, l’Alhambra et le Généralife de Grenade (2).

A 1 éclat des lettres, des sciences et des arts, correspondait un état économique satisfaisant et même prospère. Dans les provinces de Valence, de Murcie, d Andalousie, les Arabes avaient encouragé l’agriculture, construit de remarquables barrages, introduit ou répandu la culture du mûrier, de 1 amandier, de la canne à sucre, développé l’industrie des étoffes, des cuirs gaufrés, des armes, du papier, et mis des mines en exploitation. Ils avaient su, au total, tirer de la contrée un parti fort avantageux, et il faut bien convenir que les chrétiens, devenus les maîtres, se montrèrent moins capables d’initiative et de succès.

Les Arabes d’Espagne, comme tous les Musulmans, pratiquèrent la polygamie, mais les femmes jouirent d’une indépendance sociale et civile plus grande qu’on ne le suppose généralement. Elles fréquentèrent les écoles et, dans la seule ville de Cordoue, cent cinquante Musulmanes furent occupées à copier le Qoran. On compta de nombreuses poétesses, même parmi les esclaves.

(1) Clément Huart, Histoire des Arabes, tome II, page 192.

(2) Sur l’ensemble de la civilisation musulmane, se reporter au chapitre II du livre IV, notamment pages 167 et suivantes.

Intérieur de l'église de Sainte-M.\rie-la-Blanche,

A Tolède. — Spécimen de l’architecture dite mudejare (XIl® siècle) ; combinaison, observée seulement en Espagne, des architectures arabe et chrétienne. Ce monument fut au XIII' siècle la principale synagogue de toute la région. Les chrétiens en chassèrent les juifs en 1403. Cl. Uarzcix.

(1) La garde du corps du khalife était appelée Caqâliba (les Slaves), parce qu elle était principalement formée d esclaves amenés des régions du Nord.

(2) El Mançour. dont les Espagnols ont fait Almanzor.

Intérieur de la mosquée de Cordoue construite entre le viii® travaux de ce pur spécimen de l’architecture arabe en Espagne furent

d’Abd-er-Râhman L*'.

ET LE X' SIÈCLE. — Les commencés sous le règne

310 — CONSTITUTION DES ETATS EUROPÉENS

III. LES MONARCHIES CHRETIENNES ET LA « RECONQUÊTE » DE L’ESPAGNE SUR LES MUSULMANS

LA CROISADE CONTRE LES INFIDÈLES. - Il

importait d’esquisser d’ensemble l’histoire intérieure des royaumes musulmans d’Espagne, avant de raconter à grands traits I histoire des États chrétiens de ce pays. La croisade contre les Infidèles installés tout près d eux a été, en effet, dès le premier jour et pendant plusieurs siècles, la grande préoccupation des souverains chrétiens d Espagne ; on s’en rendra compte en étudiant les lignes principales de 1 histoire des royaumes indigènes, depuis le moment même où les Arabes ont été installés dans la péninsule. Ainsi, comprendra-t-on comment ces États se sont formés, comment ils ont évolué depuis le premier jour, comment ils ont pu mènera bien la reconquête des différentes parties du territoire espagnol occupé par les intrus venus des pays du Maghreb, comment enfin, peu à peu, se sont développées chez eux des institutions qui devaient faciliter la grande œuvre d’unification menée à bien, à la fin du XV*^ siècle, par les célèbres rois catholiques, qui s appellent Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille.

LES DÉBUTS DES ÉTATS CHRɬ TIENS ET LEURS PREMIÈRES LUTTES CONTRE L’INFIDÈLE.—

Lors de l’avance arabe, de riches Hispano- Romains, de nobles Wisigoths, des évêques du sud et du centre de l’Espagne avaient fui dans les Pyrénées cantabriques. Sous la conduite du roi qu’ils avaient élu, Pélage, ils purent arrêter les envahisseurs dans la vallée de Covadonga (718). Les successeurs de Pélage, son fils Favila (737-739) et son gendre Alphonse P*' dit le Catholique (739-756), d’autres encore, organisèrent le royaume des Asturies et, peu à peu, l’étendirent vers le sud aux dépens des Maures. Alphonse II le Chaste (791-842) s’avança jusqu’à Lisbonne, signa avec les émirs des traités de bon voisinage, et trouva un puissant allié dans le grand protecteur de la chrétienté, Charlemagne.

Organisant l’administration de son royaume, il y remit en vigueur l’application des lois wisigothiques. C’est sous son règne que l’on découvrit près d’iria le corps de l’apôtre saint Jacques, en l’honneur de qui Alphonse 11 fit construire une basilique, autour de laquelle s’éleva rapidement la ville de Compostelle, si fréquentée par les pèlerins pendant tout le Moyen âge.

Ramire P'' (842-850), le successeur d’Alphonse II, dut repousser une invasion des Normands qui, en 844. firent leur apparition sur le littoral de la Galice et des Asturies. Son fils Ordono F''" (850-866) vainquit à Clavijo le renégat Moûsa, de la famille des Beni- Casi, qui avait fondé un État en Aragon.

Après lui, Alphonse 111 le Grand (866-910)

battit les Musulmans à Zamora et les refoula jusqu’à la Sierra .Vlorena ; il fit alliance avec le roi de Navarre, Garcia, dont il épou.sa la fille, Chimène. Mais la reine et ses fils conspirèrent contre lui et se partagèrent son royaume : Garcia prit le Leon, Ordono la Galice et Fruela les Asturies.

Tandis que ces événements se déroulaient dans la région du nord-ouest de la péninsule Ibérique, d’autres États chrétiens se constituaient plus à 1 est. L exemple de Pélage avait, en effet, été suivi par d autres chefs chrétiens. Quelques années après la bataille de Covadonga, des seigneurs basques et gascons avaient fondé dans le territoiri de Sobrarbe des principautés chrétiennes qui, accrues peu à peu d autres territoires, formèrent au IX’’ siècle le royaume de Navarre.

Cejien liant, sur la frontière orientale des Asturies, un certain nombre de hefs militaires ou comtes se fortifiaient dans leurs castillos ou châl' ux, au furet à mesure que les Arabes perdaient du terrain. Ils finire ; former, avec Burgos pour centre, le comté de Castille,

Tour de la Giralda, a Séville (haut. : 120 mètres). — Construite par l’architecte Abou’l-Laith el Siquilli (le Sicilien), à la fin du XII® siècle, elle est un spécimen de l’art arabe africain, dit maghrébin, introduit en Espagne par les Almoravides. C’est l’ancien minaret de la Grande mosquée.

qui devint indépendant en 930. Auparavant déjà, sur les rivages de la Méditerranée, les Catalans avaient constitué comme le noyau de la résistance aux Musulmans. Ils appelèrent à leur aide les Francs, qui s’emparèrent de Barcelone en 800, et bientôt on compta en Catalogne, dans la « marche d’Espagne n, jusqu’à neuf comtes, wisigoths ou francs. L’un d’eux, Guifré le Velu, comte de Barcelone (874-896), soumit ses voisins à sa suzeraineté et se rendit indépendant des Carolingiens de France. Ses successeurs continuèrent l’œuvre de la reconquête, jusqu’au moment où l’un d’eux, Bérenger IV, monta, au XI® siècle, sur le trône d’Aragon.

Ainsi se constitua contre l’envahisseur arabe, de la Corogne au cap Creus, une chaîne ininterrompue de petits États chrétiens.

FORMATION DU ROYAUME DE LEON. — La division du royaume des Asturies entre les fils d’Alphonse III, survenant au moment où Abd-er-Râhman III montait sur le trône de Cordoue et donnait au khalifat une puissance jusqu’alors inconnue, ne pouvait qu’entraver l’œuvre de la reconquête ; fort heureusement, ce démembrement ne fut que passager. A la mort du roi de Leon, Garcia, son frère, Ordono II, comte de Galice, reprit, en effet, la couronne de ce pays et, après son décès (924), son cadet Fruela arrondit de tous ces États son propre royaume des Asturies. Ainsi se trouva reconstitué dans toute son intégrité l’ancien royaume d’Alphonse III ; Leon en devint la capitale, au heu d’Oviedo.

UNION DE LA CASTILLE AVEC LE LEON. — Alphonse IV le Moine, fils d’Ordono II, succéda bientôt à Fruela (925- 930). Après qu il se fut retiré au monastère de Sahagün, Ramire II (930-950) se signala dans les guerres contre les Arabes ; il vengea la défaite subie naguère par les troupes d Ordono II et de son allié le roi de Navarre à Valdejunquera, en remportant les sanglantes victoires de Simancas et d’Alhandega et en s’emparant de Madrid, qu’il démantela. Ordono III (950-955) poursuivit ses succès et porta ses étendards jusqu’à Lisbonne. Mais, à sa mort, commencent de mauvais jours pour le Leon. Sanche 1®'" le Gros (955-967), d’abord détrôné par Ordono IV, dit le Mauvais, qu’appuie Fernân Gonzalez, comte de Castille, remonte ensuite sur le trône avec l’aide des troupes du khalife de Cordoue. Après lui, son tout jeune fils, Ramire III, règne sous la tutelle de sa mère Thérèse et de sa tante Elvire, sœur du couvent de San Salvador de Leon ; mais les barons de son royaume, révoltés, le détrônent et mettent à sa place son cousin Bermude II (982-994), sous le règne duquel le royaume de Leon est envahi par les troupes d’Almanzor.

C’est seulement au début du XI® siècle que finit cette période, avec le fils et successeur de Bermude, Alphonse V le Noble, qui fit contre les Maures, en Portugal, une brillante campagne marquée par la bataille de Calatanazor (montagne de l’Aigle) |I002J. Tué devant Vizeu, qu’il assiégeait, Alphonse V eut pour successeur son fils Bermude III (1027-1037). Celui-ci, au lieu de poursuivre la lutte contre l’Infidèle, vou lut agrandir ses États au détriment de son beau-frère Ferdinand de Navarre, un fils puîné de Sanche le Grand, qui avait épousé la veuve du comte de Castille Garcia et avait pris le titre de roi de Castille. Bermude fut battu et tué, en 1037, à Tamarôn et Ferdinand se fit alors proclamer roi de Castille et de Leon, réunissant ces deux royaumes sous un même sceptre.

LES ROYAUMES DE CASTILLE ET DE LEON SOUS FERDINAND I®^ LE GRAND ET ALPHONSE VL — Avec Ferdinand F’’ le Grand (1037-1065), roi de Castille et de Leon, des Asturies et de Galice, commencent les grandes conquêtes chrétiennes. Pour affirmer sa puissance et unifier la législation de ses États, ce roi réunit le concile de Coyanza (Valencia de Don Juan) 1050 et, pour s’attirer la sympathie des Léonais, ratifia tous les privilèges (jueros) que leur avait accordés Alphonse V. Son frère Gar-

cia, roi de Navarre, prétendit lui disputer une partie de ses Etats, mais fut vaincu et tué à Atapuerca (1054). Laissant la Navarre à son neveu, Ferdinand concentra toute son activité guerrière contre les Maures et porta les limites de son royaume jusqu’aux abords de Séville. La seule faute de ce prince intelligent fut de diviser son royaume entre ses enfants et de donner la Castille à l’aîné d’entre eux, Sancbe II, le royaume de Leon au cadet Alphonse, la Galice au puîné Garcia et les seigneuries de Zamora et de Toro à ses filles Urraca et Elvire. De là, lorsque mourut sa veuve, dona Sanche, qui avait su maintenir la paix entre ses enfants, une guerre fratricide à laquelle prit part le célèbre chevalier castillan Ruy Diaz de Vivar ou Cid Campeador, et qui se termina par la mort de Sanche II, assassiné au cours du siège de Zamora (1072).

Son frère Alphonse VI, qui avait fui à la cour du roi maure de Tolède, se fit alors proclamer roi de Leon et de Castille, puis enleva la Ga! ice à Garcia. Ayant ainsi à peu près reconstitué l’empire de son père, il reprit l’œuvre de reconquête sur les Musulmans (1073) et s empara notamment de Tolède, en mai 1085. Ce succès considérable amena la soumission de nombreux chefs arabes, mais les troupes almoravides se vengèrent en infligeant de sanglantes défaites aux troupes chrétiennes, à Roda, à Zalaca (1086) et à Uclès (1 108), où périt l’infant Sanche, héritier du trône.

LA « RECONQUÊTE » AU TEMPS D’ALPHONSE Vil, D’ALPHONSE VIII ET DE FERDINAND 111. — Quand

Alphonse mourut etquesa fille Urraca lui succéda, on put croire que, grâce à 1 union de cette dernière avec le roi d’Aragon, Alphonse le Batailleur, une grande partie de l’Espagne allait se trouver réunie en un seul Etat. 11 n en fut rien : le mariage fut, en effet, annulé en cour de Rome et la guerre civile s’ensuivit entre Castillans et Aragonais. Bien plus, dès 1110, le fils d’Urraca et de son premier mari Raymond de Bourgogne, Alphonse, fut couronné roi de Galice, si bien que le morcellement de la péninsule Ibérique redevint à peu près aussi complet que par le passé. Mais Alphonse VII s’efforça de le diminuer par la suite, quand il eut succédé à sa mère en Leon (1126). Il ne réussit pas en Portugal, car il dut, finalement, reconnaître l’indépendance de ce pays sous le sceptre de son cousin Alphonse Enriquez (1143). Il ne réussit pas davantage en Aragon, où force lui fut, à la mort d’Alphonse I®'', de se contenter de quelques augmentations territoriales ; mais, du moins, les guerres civiles et les questions de politique intérieure n’empêchèrent point Alphonse VII de profiter de la désunion des chefs arabes pour étendre sa domination sur la presque totalité de la péninsule, notamment en Andalousie et en Estramadoure. En 1135, osant davantage, il se fit proclamer empereur d’Espagne en présence du roi de Navarre, du comte de Barcelone, du comte de Toulouse et de rois maures alliés, ses vassaux. Aussi s’étonne-t-on qu’il ait, en mourant, commis l’erreur de diviser son royaume entre ses fils Sanche et Ferdinand, qui héritèrent respectivement de la Castille et du Leon. Le règne éphémère de Sanche III le Désiré (1157-1158) ne s impose à l’attention que par une irruption des Almohades en Castille et, en souvenir de la défense de Calatrava contre les Arabes, par la fondation de l’ordre qui porta désormais le nom de cette ville. Alphonse VIII (1158-1214) était encore mineur quand il succéda à son père, et sept années d’effroyables luttes civiles marquèrent d abord son règne. Une fois majeur, Alphonse VI II, qui avait épousé Eléonore, fille de Henri H, roi d’Angleterre, s’efforça de mettre fin aux troubles qui désolaient son royaume ; il s’allia au roi d’Aragon, put ainsi s’imposer non seulement en Castille, mais encore en Alava et en Guipùzcoa et même lancer un défi à r empereur des Almohades,

Yoûsouf (1194), qui le mit en déroute complète à Alarcos (1195) et, en souvenir de cette victoire, édifia la Giralda de Séville. Toutefois,

Alphonse VIII ne tarda pas à prendre sa revanche; lorsque 500000 Musulmans s’avancèrent vers le nord sous la conduite de Mohamed Aben Yoûsouf, il fit appel aux rois de Leon, de Navarre et d Aragon, ainsi qu à de nombreux princes étrangers, obtint des troupes des communes et groupa 1 Espagne entière contre les Musulmans, tandis qu’une véritable croisade était prêchée par le pape Innocent 111. Une sanglante bataille se livra, le 1 6 juillet 1212, à Las Navas de Tolosa (province de Jaén), où les Musulmans furent complètement défaits

Cette victoire éclaire d’une véritable auréole la figure d Alphonse VIII, dont le digne continuateur fut, non pas le fils, Henri F'' (1214-1217), mais le neveu, Ferdinand 111. Après avoir uni à sa couronne le royaume de Leon, celui-ci s’empara de Cordoue (1236) et conquit tout le nord de l Andalousie (1248), ne laissant plus aux Maures, réduits à la défensive, que le royaume de Grenade et quelques territoires en Huelva. Il se disposait à passer en Afrique quand il mourut ( 1252).

Roi clairvoyant, intelligent et cultivé, que l’Eglise catholique a sanctifié, Ferdinand III eut le mérite de ne point se consacrer uniquement aux entreprises militaires et d’organiser l’administration de ses Etats, tâche d autant plus difficile qu il les accroissait sans cesse. 11 donna à son royaume les forces maritimes et militaires nécessaires pour continuer avec succès la lutte contre les Infidèles et pour les expulser complètement de la péninsule Ibérique.

ARRÊT DE LA « RECONQUÊTE » : ROLE DES OR¬ DRES RELIGIEUX MILITAIRES. — Au moment de la

mort de Ferdinand 111, on pouvait croire que les étendards des sectateurs du Prophète allaient bientôt cesser de flotter sur la terre d’Espagne ; plus de deux siècles encore furent cependant nécessaires pour les en chasser et pour détruire le petit royaume de Grenade. C’est que les rois chrétiens avaient dû, pour mener à bien l’œuvre de la reconquête, acheter à cher prix le concours des nobles et des villes et leur accorder aux uns et aux autres des privilèges qui mettaient en péril l’autorité du monarque. Alphonse X le Sage le constata à ses dépens quand il brigua la couronne de 1 Allemagne impériale. Mécontents, les barons castillans se liguèrent avec l’héritier du trône, Sanche, pour chasser leur roi de ses Etats, et les Maures profitèrent de cette révolte pour se soulever en Andalousie. Sur le point de perdre tout le fruit des conquêtes de ses prédécesseurs, Alphonse X fit heureusement appel aux armées du roi d’Aragon. Ses succès furent continués par son fils Alphonse XI, sur le nom duquel la victoire du rio Salado, gagnée sur les Maures, et la prise d’Algésiras (1340) jetèrent un très vif éclat.

Ses successeurs ne purent ou ne voulurent pas continuer la lutte contre les Musulmans du royaume de Grenade ; aussi, l abandon de la péninsule Ibérique par les soldats du Croissant ne fut-il effectué qu’un siècle et demi plus tard, sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle. Il ne faudrait cependant pas croire que personne alors ne s’intéressa plus, en Castille, à l’œuvre de la reconquête. Les membres des trois ordres religieux et militaires, fondés au XII® siècle, à l’imitation des célèbres ordres des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et des Templiers, ne cessèrent, comme par le passé, de batailler contre les Arabes et de protéger contre eux la frontière de la Castille. Convertir, ou plus exactement combattre l’Infidèle, défendre la foi contre lui, telles étaient les obligations des chevaliers des trois grands ordres castillans d’Alcàntara, de Calatrava et de Saint-Jacques de Compostelle, ainsi que de 1 ordre portugais d Evora, qui fusionna, en

Urraca. filled AlphonseVl, et son époux Alphonse 1' le Batailleur, roi d'Aravon. — D'après une gravure du XVir' siècle, (Bibl. Nal. ; Cabinet des Estampes,)

Ferdinand 111, roi de Castille — D après une gravure du XVII® siècle, conservée à la Bibliothèque Nationale; Cabinet des Estampes.

CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS

1213. avec l'ordre de Calatrava. Ces chevaliers furent vraiment, durant l'arrêt de la reconquête, les seuls gardiens de la vieille tradition castillane.

FORMATION DU ROYAUME D’ARAGON.^ — Le

royaume de Castille n'est pas le seul d'où soit sortie l’Espagne moderne ; à côté de lui et avec lui, l’Aragon a contribué à sa lormation.

Ce royaume, dont les origines semblent communes avec celui de Navarre, se sépara de ce pays à la mort de l’ambitieux Sanche III le Grand. Ses premiers souverains ne cessèrent de lutter contre les Musulmans. Tel fut le cas, en particulier, pour Alphonse F'’’ le Batailleur, qui, profitant de l’union de l’Aragon et de la Navarre sous son autorité, dévasta toute l’Espagne arabe et prit Saragosse en 1118. C’est un quart de siècle plus tôt, sous le second roi d’Aragon, Sancho Ramirez (1063-1094), que la Navarre avait ainsi fait corps avec le nouveau royaume et reculé ses frontières, au nord depuis Saint-Sébastien jusqu’à la Noguera Ribagorzana, et à l’ouest jusqu’à l’Èbre. Pierre F'^ (1094-1104) y avait encore ajouté Huesca et les territoires environnants en 1096.

Le fils et successeur de celui-ci, Alphonse F'*' (1 104-1 1 34), gendre d’Alphonse VI de Castille, se trouvant sans héritier, laissa son royaume aux deux ordres des Templiers et des fTospitaliers (1 134). Les nobles d’Aragon, se refusant à sanctionner cette disposition, éliront roi son frère, Ramire II, qui était moine dans un monastère de Narbonne. Relevé de ses vœux par le pape, Ramire épousa Agnès d’Aquitaine, dont il eut une fille, Pétronille, puis maria celle-ci au comte de Barcelone, Bérenger IV, et lui laissa aussitôt la couronne pour se retirer dans son couvent (1137). Ainsi se trouvèrent réunis sous un même sceptre l’Aragon et la Catalogne, auxquels ne tardèrent pas à s’ajouter au temps de Raymond Bérenger, qui régna sous le nom d’Alphonse II, le duché de Provence et le comté de Roussillon, puis, sous Pierre II, le comté de Montpellier.

Ce souverain se fit couronner roi par le pape, à Rome, en 1204, et prit le premier le titre de « catholique ». Mais ce roi catholique, dont les vassaux hérétiques du sud de la France étaient vaincus par les croisés de Simon de Montfort, ne sut pendant longtemps quel parti prendre pour concilier sa foi et ses interets. Enfin, comme Simon de Montfort, devenu vicomte de Béziers et de Carcassonne, ne voulait pas lui rendre les hommages féodaux, Pierre II se déclara ouvertement pour les Albigeois ; mais il ne tarda pas à se laisser battre et tuer à Muret (13 septembre 1213), et Simon de Montfort prit comme otage l’héritier même d’Aragon, Jaime, à qui d’ailleurs il rendit bientôt la liberté (1214) sur l’intervention énergique du pape Innocent III.

Alors commence une longue époque d intrigues et de rivalités entre les nobles, tous révoltés contre le pouvoir royal, qu ils convoitent. Elle s’étend sur la minorité de Jaime, qui a pour tuteur le maître de l’ordre des Templiers, Guillem de Monredo, choisi comme régent par les barons d Aragon et de Catalogne réunis a Lerida, et elle se continue pendant tout le règne de ce souverain. Néanmoins, Jaime put effectuer sur les Musulmans la conquête des Baléares, qui devinrent une terre catalane, conquérir Valence en 1238, envoyer une expédition de croisés en Palestine (1269-1270) et s’emparer de Ceuta (1273). L’Aragon doit sa prépondérance politique dans la péninsule a ce souverain, qui utilisa ses loisirs à écrire 1 histoire de son règne, dicta des lois sages et fonda des écoles. On doit lui reprocher, toutefois, d avoir, comme tant d’autres monarques du temps, partagé son royaume entre ses deux fils et donné 1 Aragon (avec la Catalogne et Valence) a son aîné, Pierre, et les Baléares à Jaime. Du moins, en mariant Pierre avec la fille aînée du roi de Sicile, Manfred, créa-t-il à l’Aragon l’origine de scs droits sur ce pays et contre-balança-t-il 1 effet produit par

le mariage de la duchesse de Provence, à la même époque, avec Charles d’Anjou

LE ROYAUME DE NAVARRE. — A la mort d’Alphonse F''' d’Aragon (1134), la Navarre avait repris son individualité propre et s’était déclarée indépendante sous le sceptre de Garcia Ramàn. Dès lors, ce petit Etat, enclavé presque entièrement dans les vallées des Pyrénées occidentales et isolé des « mécréants » par les royaumes plus méridionaux, devient, pendant un siècle entier, un objet de convoitise pour l’Aragon et pour la Castille ; mais les nobles navarrais ayant, à la mort de Sanche VI I , dit le Fort, élu roi son neveu Thibaut, comte de Champagne et vassal du roi de France (1234), ce pays montagneux cessa pour un temps d appartenir à 1 histoire espagnole. Il ne devait y rentrer qu’au début du XV° siècle, par le mariage de la fille et héritière de son souverain d’alors, l’infante Blanche, avec Jean d Aragon ( 1419).

LES ORIGINES DU ROYAUME DE PORTUGAL (1093-1431). — Tandis que ces événements se déroulaient dans les pays du nord et du centre de la péninsule, un autre royaume s’était, peu à peu, constitué dans les parties occidentales de la contrée, dans les plaines qu’arrosent les fleuves tributaires de 1 Atlantique, à leur sortie des défilés par lesquels ils se frayent, depuis les plateaux, leur chemin vers la mer. Là (on l’a vu plus haut), les Arabes s’étalent installés exactement comme dans les pays plus orientaux de la péninsule ; là, face aux Musulmans, les rois chrétiens de Leon avaient établi plusieurs seigneurs à qui ils avaient confié la défense des terres demeurées ou retombées en leur pouvoir, en particulier celle des pays situés entre le Douro et le Mondego. Vers le temps où les Normands conquéraient l’Angleterre et s’établissaient en Sicile, ils trouvèrent un allié Inattendu dans le Capétien Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils du roi de France Robert F’’, à qui Alphonse VI accorda, en 1095, la main de sa fille T eresa et laissa la faculté d étendre ses conquêtes, aux dépens des Musulmans, vers le pays d Algarve. Henri profita de cette faculté, combattit victorieusement les Arabes, leur enleva la ville de Cintra, et prit, après la mort de son beau-père, les titres de comte et seigneur de tout le Portugal par la grâce de Dieu, que son fils Henri changea, quelques décades plus tard, contre celui de roi. Force fut alors au roi Alphonse VII de Castille de reconnaître le fait accompli par le traité de Zamora (1 143).

Dès ce moment, le royaume de Portugal commença de mener une vie indépendante, au cours de laquelle s’affirma l’originalité de ses institutions, tandis que ses frontières empiétaient sur les pays musulmans du sud. La victoire d’Ourique (1139), la conquête du royaume des Algarves, au temps d’Alphonse 1 1 1 ( 1 248-1 279) constituent les principaux épisodes de cette lutte ; les rois chrétiens, que domina le Saint-Siège jusqu’à la Convention d’EIvaes (1351), y eurent pour précieux collaborateurs les Templiers qui, après la suppression de leur ordre par le pape Clément V, constituèrent en Portugal, au temps du roi Denis, le u Père du peuple », le « Roi travailleur» (1282-1325), la «Mil ice de Notre Seigneur Jésus- Christ », c’est-à-dire le célèbre Ordre du Christ.

Ainsi, le Portugal préludait à sa glorieuse histoire et voyait dans l’Infidèle F ennemi qu il avait 1 impérieux devoir de combattre sans trêve ni merci. Les souverains successeurs du « Mestre d’Aviz )),de Jean F*', agirent à cet égard exactement comme les descendants de Henri de Bourgogne. A peine 1 indépendance de leur pays assurée par la victoire d’Aljubarotta (1385), et avant même que cette indépendance eût été définitivement reconnue par les Castillans au traité de Medina Sidonia (1431), ils poussaient jusqu’en terre d’Afrique et prenaient Ceuta sur les côtes du Maghreb (1415), consolidant ainsi leur long effort pour rejeter les Musulmans hors du Portugal.

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Sceau de Kontarabie (Gulpûzcoa) 1297 '. ah, M, AAr,

IV. LES ROYAUMES CHRÉTIENS DE LA PÉNINSULE IBÉRIQUE AUX XIV*^ ET XV^ SIÈCLES (1252-1474)

SOUVERAINS ET SUJETS. — - Si les rois de Castille durent, malgré eux, à leur corps défendant, reconnaître l’indépendance des souverains du Portugal et renoncer pendant un temps à jeter les Musulmans à la mer; si, d’autre part, leur histoire, comme aussi celle des rois de Navarre et d Aragon, fut pleine d épisodes tragiques au cours des XIV*^ et XV'' siècles, il convient d’en chereher l’explication dans les difficultés suscitées à ces souverains par leurs propres sujets. Pour s assurer le concours constant de ces derniers contre l’Infidèle au cours de la reconquête, tous avaient dû leur consentir de nombreux

et importants privilèges, les mettant ainsi en état de braver leur propre autorité et d’en entraver l’exercice.

LES « FULROS ,, DE LA NAVARRE ET DE L’ARAGON . — Dans les vallées des Pyrénées occidentales, les Basques constituaient l’élément principal de la population navarraise. Fiers de l’antiquité de leur race, de la supériorité qu’ils s’attribuaient sur les autres peuples de la péninsule, des privilèges dont ne jouissaient pas les habitants des royaumes voisins, ces rudes montagnards demeuraient indéfectiblement attachés à leurs libertés locales ou iueros, et se montraient toujours prêts à prendre les armes dès qu’ils se croyaient atteints dans leur indépendance. Il en était de même en Aragon et en Catalogne, c’est-à-dire dans les deux parties septentrionales de ce royaume d’Aragon, qui comprenait encore la région de Valence au sud de la Catalogne. Mais alors que les tendances des Catalans étaient plutôt démocratiques, celles des Aragonais étaient nettement féodales. En Aragon, en effet, jusqu’en 1348, les nobles conservèrent le droit de se soulever contre le souverain, lorsqu’ils estimaient compromis le libre exercice de leurs coutumes et de leurs privilèges. Alors, ils formaient une union qui avait et son étendard de guerre et son La muraille d' sceau. Le jour où fut supprimé ce véritable abus, que sanctionnait la coutume à défaut de la loi, le roi d’Aragon se trouva en présence d’un autre obstacle. Le Justicia, que les Cortès lui avaient imposé en 1265, était un véritable arbitre entre le monarque et les puissants barons du royaume; devant lui, dès qu’un conflit venait à surgir entre eux, le souverain plaidait sa cause exactement comme ses sujets. On connaît, par ailleurs, la fière formule dont on a cru à tort, pendant longtemps, que se servait le Justicia, parlant au nom des nobles, pour répondre au roi quand celui-ci avait, lors de son avènement, prêté serment entre ses mains de conserver les fueros : Nous qui, séparés, valons autant que vous, et qui, réunis, pouvons plus que vous, nous vous taisons noire roi, à la condition que vous respecterez nos jueros ; sinon, non; mais, ce qui demeure acquis, c’est que 1 obéissance des Aragonais à leurs rois n’allait pas sans conditions. Enfin, c’était encore une garantie pour le maintien des libertés locales, que cette réunion périodique des Cortès où les délégués des trois ordres du royaume d’Aragon votaient, sous l’influence des grands barons ou ricos hombres, tous les impôts nouveaux demandés par le monarque.

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