NOBLES ET VILLES EN CASTILLE ; LES CORTÈS
— La noblesse était très puissante en Castille comme en Aragon. Grâce à l’étendue et à la valeur de leurs propriétés foncières, les principaux seigneurs jouissaient de revenus égaux, et, parfois même, supérieurs à ceux du souverain. Mais ils n’étaient pas les seuls maîtres du sol : à côté d eux, les villes étaient riches et puissantes. Dans les premiers siècles, les agglomérations urbaines dépendaient des représentants directs du roi (comités, coudes) ou du seigneur sur les terres desquels elles se trouvaient ; d aucunes, dites behetrias, jouissaient déjà d’une certaine indépendance sous la protection (benetactoria) d’un seigneur librement choisi par 1 assemblée des habitants. Quand, au X® siècle et plus encore au XI®, les rois eurent reconquis sur les Arabes des territoires importants, il fallut cultiver, mettre en valeur,
défendre et par conséquent f peupler les régions annexées.
Afin d’attirer dans ces zones, de sécurité incertaine, une population plus dense, les souverains de Castille et de Leén donnèrent aux habitants {vecinos) des cités nouvellement créées des privilèges spéciaux (carias de poblaciôn, Iueros). Ainsi se constituèrent des communes autonomes :
leurs assemblées élirent un conseil (concilium , concejo ayuntamiento), — analogue à l’ancienne curia des cités romaines, — dont peu à peu les
Sceau de la ville de Barcelone (fin membres (jurados, prebostes) du XV siècle'. — Archives nationales. et leschefs(û/cû/ües) obtinrent
Avila (Nouvelle-Castille), aux quatre-vingt-dix tours et aux neuf portes, construite au XI'' siècle en granit rouge.
des pouvoirs de plus en plus étendus d’administration, de police et de justice, non seulement sur la ville, mais sur les faubourgs, sur les villages (aldeas) environnants et les territoires souvent très étendus qui les entouraient. Ces villes demeurèrent un temps sous l’autorité royale, qui y eut souvent un représentant (merino, corregidor), puis se rendirent complètement indépendantes, s’associèrent en confréries (hermandades) pour augmenter leur puissance et souvent prêtèrent l’appui de leurs milices ou, sur les côtes, de leur flotte, au roi, aux nobles, voire à des princes étrangers.
Les fueros s’étendirent peu à peu à toutes les villes, leur donnant, en termes plus ou moins différents, une législation de même origine, que les souverains de Castille s’efforcèrent d unifier. Alphonse X, le premier, fit rédiger, dès 1254, le code municipal de Castille (Fuero castellano ou Libro de los Concejos). Les seigneurs eux-mêmes, laïques ou ecclésiastiques, accordèrent ces mêmes fueros aux bourgs placés sous leur dépendance ou sous leur protection. Les communes constituèrent donc, de bonne heure, une force sociale, comme la noblesse et le clergé.
Cette situation explique la composition des Cortès, autrement dit des Etats généraux du royaume de Castille. On y distinguait trois ordres ou brazos : le clergé, la noblesse, qui comprenait les nobles de première catégorie (ricos hombres) et de deuxième catégorie (milites, infanzones ou hidalgos), et enfin les députés des villes (personeros, procur adores)', ces derniers pouvaient formuler leurs doléances, leurs cahiers (cuadernos) avant de voter l’impôt, mais ne possédaient pas les moyens de faire obstacle à la royauté, comme en Aragon et surtout en Navarre.
LES VICISSITUDES DU POUVOIR ROYAL EN CASTILLE ENTRE 1252 ET 1474. — De cette situation les rois profitèrent de bonne heure, dès le temps d Alphonse X le Sage. Non content de déclarer de droit divin la puissance royale dans le code des Siete Partidas, ce souverain pratiqua le premier une politique de centralisation administrative ; il se réserva le droit de nommer les magistrats municipaux des grandes villes, et réduisit le nombre de leurs représentants aux Cortès.
Aprèsles troubles qui suivirent la mort d’Alphonse X. AlphonseXl , devenu majeur en 1325, reprit courageusement son œuvre et rétablit l’ordre dans le royaume par une répression terrible des révoltes, dont les nobles avaient pris l’habitude à la faveur des guerres civiles qui remplirent les règnes de Sanche IV, de Ferdinand IV et la minorité d’Alphonse XI lui-même (1284-1312).
La mort de ce dernier marque pour la Castille le début de jours très sombres (1350-1474). L’intervention de la France et de 1 Angleterre durant la rivalité de Pierre le Cruel et de son frère naturel et successeur Henri de Transtamare, les échecs subis par Jean I®'' dans ses tentatives imprudentes pour annexer le Portugal à ses Etats héréditaires (bataille d’Aljubarotta, 1385) ont, en efjet, porté des coups funestes à la monarchie castillane: la noblesse s empressa d en tirer avantage. De là. au temps de Jean II, prince faible et indécis, à qui
IISTOIRE GENERALE
314 — CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
îon père, Henri III. avait laissé un Etat en pleine anarchie, la sentence de mort imposée à ce monarque contre son favori Alvaro de Luna : de là, en 1465. la déposition de l’indigne Henri IV à Avila et I. coup de pied symbolique donné par un seigneur au mannequin qui figurait ce souverain ; de là. enfin, le refus d obéir à la fille de ce :.ii. de cette Jeanne qu’ils appelaient la Beltraneja (du nom du favori Beltrân de la Cueva. qu’ils prétendaient être son père) et la proclamation de la jeune sœur de Henri IV. Isabelle, comme héritière de celui-ci (traité de Guisando, 1468).
Tôt après (1469). et avant même la mort de son frère — car Henri IV ne décéda qu’en 1474 — Isabelle épousait, à Valladohd, Ferdinand d’Aragon, prince un peu plus jeune qu elle, mais déjà réputé pour l’intelligence et pour l’habileté qu’il montrait au milieu des difficultés que traversait le royaume, dont lui-même était l’héritier pré.somptif.
LES VICISSITUDES DU ROYAUME D’ARAGON ENTRE 1276 ET 1478. — Depuis le moment où le glorieux jaime R'' avait fait de son fils Pierre 111 le roi de l’Aragon (1276), ce pays avait passé par de très grandes vicissitudes. Il avait, au dehors, brillé d’un très vif éclat ; les conquêtes de Pierre III, qui étendit le protectorat de l’Aragon sur la Tunisie et soumit la Sicile, tragiquement libérée par les V êpres siciliennes de la domination angevine; celles de son frère et successeur Jaime II (1291-1327), qui porta ses armes jusqu’en Méditerranée orientale et fit pour un temps du duché d’Athènes une province du royaume d’Aragon ; l’intervention des successeurs de ces souverains dans les affaires des pays riverains de la Méditerranée occidentale (en Sardaigne, à Naples et jusque dans le duché de Milan) donnèrent un très grand prestige aux souverains aragonais. Mais lorsqu on étudie les rapports de ces princes avec leurs sujets, quel contraste !
Pour apaiser les révoltes des nobles et des villes de l’Aragon, Pierre 111 doit, malgré ses tendances absolutistes, accorder de nombreux privilèges aux unes et aux autres. Après lui, son fils aîné, Alphonse 111, doit consentir aux conditions que lui impose VUnion des nobles et renoncer à agir contre aucun membre de cette même union, sans le consentement des Cortès et du Justicia. Seul, Pierre IV le Cérémonieux (1336-1387) sut réagir avec succès contre les empiétements des seigneurs ; après bien des vicissitudes, il parvint à supprimer définitivement l’Union des nobles, abusivement constituée dès le temps de Pierre III, mais n’hésita pas, en échange de cet abandon, à étendre les fueros en tant qu’ils n’étaient pas contraires aux prérogatives royales. Aussi, un peu plus tard, pour reconquérir une partie
Kl'l^F..^ I)l NloN \''iTÎ.llK i l.^'I r.lU IKN ÜE PoBLET {province de Tarragone), cons iriiil .11 le ri-Kne de Raymond Bérenger IV. i i i,*ikim
du pouvoir, dont les avait dépouillées Pierre IV, les Cortès imposèrentelles leurs conditions à l’infant de Castille, Ferdinand, le vainqueur d’Antequerra, sur lequel elles portèrent leur choix à Caspe, en juin 1412 , après la mort de Martin R'", décédé sans hoirs deux ans auparavant. Ce souverain ne fit guère que passer sur le trône et ne put pas, par conséquent, regagner le terrain perdu par la royauté depuis la mort de Pierre IV. Son fils, Alphonse V le Magnanime ou le Sage ( 1416-1458), ne le tenta même pas. Laissant l’Aragon en proie aux guerres civiles, il ne se montra soucieux que d’agrandissements territoriaux en Italie, à Naples et à Milan, et de 1 essor des lettres et des arts. Aussi son nom figure-t-il parmi ceux des princes protecteurs des choses de l’esprit. En mourant, Alphonse V laissa les Etats de Naples à son fils bâtard Ferdinand, et ceux d Espagne, de Sicile et de Sardaigne à son frère Jean, alors souverain de la Navarre par suite de son mariage, dès 1419, avec Blanche, héritière présomptive de la couronne de ce pays.