CARACTERES GENERAUX DE LEUR HISTOIRE
— L’expansion des peuples slaves a été considérable. Dans un
temps relativement court, ils ont occupé d’immenses territoires, atteignant la Volga, l’Elbe, 1 Adriatique, les îles de la mer Egée. La Grèce a été pays slave. Berlin et Vienne ont été des bourgades slaves. Des colons slaves se sont établis jusque sur le Rhin, en Crète et en Bithynie. Des princes slaves, à plusieurs reprises, ont été sur le point de ceindre la couronne du Saint-Empire ou celle de Byzance. Et pourtant, sept ou huit siècles après l’apparition des Slaves, quel est le bilan général de leur histoire ? Leur domaine d occupation s est rétréci très sensiblement. La plupart de leurs peuples sont tombés sous le joug étranger. D’autres ont été dénationalisés complètement; d’autres ont disparu.
Cette régression du slavisme s explique d’abord par le fait que les Slaves, tard venus, se sont trouvés placés aux confins de la civilisation, sur la ligne de choc de deux mondes ; le monde nouveau, qui s’élaborait en Occident, après les grandes invasions, sur les débris de l’Empire romain, et le monde barbare, perpétuellement instable, dont les hordes continuaient à déferler, les unes après les autres, du fond de l’Asie.
Malgré leur dispersion tardive, ils avaient perdu de très bonne heure tout sentiment de solidarité ethnique. Non seulement ils se sont combattus les uns les autres avec un acharnement souvent extrême, mais ils ont sans cesse mêlé l’ennemi commun à leurs querelles. L’infériorité initiale de leur culture, jointe à un don remarquable d’assimilation, les a rendus très dociles aux influences étrangères les plus variées, germaniques, latines, byzantines, qui ont accéléré leur dislocation morale. Leur « xénomanie », comme disait un Croate au XVII® siècle, a fait d’eux la proie de races plus fortes, qui les ont aisément dominés ou exploités.
Ils étaient, d’ailleurs, naturellement portés à la vie sédentaire et agricole. Plus turbulents que brutaux, plus batailleurs que guerriers, ils n’étaient pas organisés pour les opérations de conquête. S’ils n’avaient été, en beaucoup de points, défendus par l’obstacle naturel des forêts et des marécages, comme le furent les Saxons luttant contre Charlemagne, on peut se demander s’ils n’auraient pas été, à la longue, délogés à peu près complètement de la plupart des territoires qu’ils occupaient.
Le caractère généralement précaire de leurs établissements est dû enfin à la faiblesse de leur organisation sociale et politique. Ils ont eu la plus grande peine à se dégager des cadres et de l’esprit du clan primitif. « Ils vivent en démocratie », constate Prokope au VI® siècle. Ils répugnent naturellement à la subordination, au groupement. Les historiens byzantins du Moyen âge sont déjà frappés du caractère « anarchique » des tribus slaves, jalouses de leur autonomie. L’Etat reste longtemps assimilé, selon les conceptions patriarcales, à un simple domaine dont tous les héritiers, à la mort du chef de famille, doivent recevoir une part égale. De là, ou la dispersion du pouvoir en un fédéralisme débile, ou la nécessité pour les princes
DiaDÈüE du tumulus d Artioukhov, dans la péninsule de Taman (tin du IIP siècle
3 J-} ; ONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
à vues plus larges de réaliser par la violence une unité perpétuellement remise en question. Ces causes diverses ont rendu éphémères ou fragiles la plupart des créations politiques du monde slave. \u \IV siècle, après de prestigieuses constructions et des épisodes i>ri;!ants, les Slaves n'auront encore presque rien édifié de durable et n auront pas encore réussi à devenir un facteur important dans l'histoire générale du continent.
LES SLAVES D'OCCIDENT. — Germain.s f.t Slaves.
— La lutte contre le germanisme a été, pour les Slaves de l'Ouest, le fait domimant de leur histoire au Moyen âge. Dès le VIII'' siècle, on voit les Bavarois entreprendre la soumission des Slaves et détruire l Etat slovène. Héritier de l'Empire romain, l'Empire de Charlemagne est, à son tour, menacé par les Barbares sédentaires ou nomades de 1 Est, Saxons,
Avars, Slaves. Charlemagne lutte contre eux, fonde des « marches », établit la suzeraineté de l'Etat franc sur les Slaves, qui sont ses voisins immédiats dans les régions de l'Elbe, du Danube et de la Save. Puis, du jour où le traité de Verdun, en 843, crée le Koyauine de Germanie, qui deviendra en 962 le Saint- Empire romain germanique, c'est aux Allemands qu'incombera la charge directe et pour ainsi dire exclusive de faire face aux envahisseurs de l'Est et aux peuples slaves. A partir, surtout, du X® siècle, sous leurs dynasties successives, saxonne, franconienne, souabe, les Allemands, convaincus de l'infériorité de la race slave, ont mené la lutte contre elle avec vigueur et habileté. Naturellement désignés par leur position même pour une mission d'apostolat auprès des Slaves païens, ils surent mettre 1 Eglise romaine au service de leurs intérêts politiques, en utilisant à la fois, pour refouler ou dénationaliser l'adversaire, les soldats, les missionnaires et les colons. Avec un art supérieur, ils tirèrent parti des rivalités des Slaves et les usèrent les uns contre les autres. Au XIV® siècle ils l'emportent incontestablement contre le slavisme.
L'EMPIRE DES AVARS. — LA GRANDE MORA¬ VIE. — LES MAGYARS. — Tchèques, Moraves et Slovaques. — A l'époque des migrations, des tribus slaves parentes, venant du Nord, s'étaient établies au sud des monts de Bohême, des Sudètes et des Karpathes. Tandis que certaines d'entre elles, unifiées plus tard sous le nom de Tchèques, se fixaient en Bohême, d autres occupaient les pays situés au nord du Danube moyen : c’étaient les Moraües et les Slovaques. Ces derniers s’enfonçaient fort avant dans les vastes plaines de Hongrie.
La région du Danube moyen était riche, placée au croisement des grandes voies commerciales, dans le voisinage à la fois du monde latin et du monde byzantin. En revanche, l’attrait même de ses richesses et les facilités que ses plaines offraient aux mouvements des peuples cavaliers la destinaient à constituer un véritable couloir d invasions. Par là s’explique que les Slaves y aient réalisé leur première oeuvre politique importante, et que cette œuvre se soit rapidement effondrée.
DOMINATION DES AVARS. — CHARLEMAGNE ET LES SLAVES. — On estime que les Slaves étaient déjà
fixés entre le Danube moyen et la Tisza inférieure quand se produisit, au IV® siècle, 1 invasion des Huns, peuple ouralo-alta'ique venant des steppes de la mer Noire.
Les Avars, parents des Huns, et plus nombreux, apparurent à leur tour au milieu du VI® siècle. Après le départ des Lombards pour l’Italie, ils fondèrent un grand empire dont le centre était en Pannonie, à l’ouest du moyen Danube.
Leur domination, fort cruelle, dura près de deux siècles et pesa sur un grand nombre de Slaves, en Moravie, en Bohême, dans la
région du Bug polonais, en Volhynie et dans les Balkans. A plusieurs reprises, les Slaves firent, avec des succès divers, des efforts incoordonnés pour se libérer. Il fallut l’action de Charlemagne pour jeter à bas l’Empire des Avars (791-805).
On n a pas assez marqué, jusqu ici, l’importance de l’invasion avare dans l’histoire de l’Europe centrale et orientale, et surtout dans 1 histoire de la Slavie. Par sa durée et par son étendue, cette domination ouralo-alta'ique, installée au centre même des territoires où les Slaves venaient seulement de prendre pied, leur a rendu difficile de s y consolider, les a plus complètement isolés les uns des autres et enrayé le développement de leur civilisation en retardant les influences de l’Occident et de Byzance. A vrai dire, c’est seulement à partir de 805 que les Slaves commencent à entrer dans la communauté européenne.
En les délivrant des Avars, comme aussi en écrasant les Bavarois, Charlemagne a été, sans le vouloir, un de leurs grands bienfaiteurs.