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II. LES TURCS

LES ORIGINES. — Les diverses peuplades connues sous le terme générique de Turcs et que relie entre elles une langue commune, apparentée au mongol et au mandchou, forment une population qui couvre les immenses territoires, en partie déserts aujourd’hui, constituant les régions situées au nord du Tibet et au sud de la Sibérie. Ce sont des nomades qui, à diverses reprises, alliés ou non aux Mongols, se sont jetés sur les pays avoisinants et même sur l’Europe. Les historiens chinois, dès le XIII® siècle avant notre ère, connaissent les Hioung-Nou (Huns) sur leur frontière du nord et du nord-ouest; plus tard, entrent en scène les Yué-tchi, qui conquirent la Bactnane en repoussant les Çakas, qui allèrent fonder un royaume dans l’Inde; puis vinrent les Eou-Kioué, les Turcs établis dans l’Altaï depuis 424 de 1 ère chrétienne, qui détruisirent en 552-554 l’Empire des Jou-jouen (Avars) . Ceux-ci, auparavant, avaient chassé devant eux les Huns blancs (Haïtal, Hepthalites) , qui apparurent sur les frontières de la Perse dès 420.

Répandus dans les steppes de l’Asie cptrale, les Turcs proprement dits ne font leur apparition dans l’histoire qu’avec les inscriptions de rOrkhon, au \ lir siècle (773). A cette époque, la Chine domine ces contrées de toute la hauteur de sa civilisation, et les chefs turcs sont ses vassaux ou ses protégés; mais cette protection ne les défend pas contre les incursions des Musulmans, qui trouvent dans le Turkestan, au sud et au nord du laxartes (Sîr-Deryâ) , un terrain favorable à la chasse aux esclaves. Des captifs sont amenés sur les marchés de Bagdad, et les khalifes abbassides recrutent parmi eux une garde du corps qui ne tardera pas à les dominer

CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS

L’empereur MaNGOU entouré de princes de sa famille. — Ms. delà Bibl. Nat.

et à imposer ses volontés ; certains caractères énergiques arrivent à détenir un pouvoir considérable. Lorsque Mardâwêdj, fils de Ziyâr, essaie de reconstituer à son profit l’Empire des Sâsânides détruit par les Arabes, les mercenaires qu’il emploie se composent de Déilémites, ses congénères, et de Turcs : ceux-ci, maltraités par lui, complotent sa perte et l’assassinent dans son bain. En Perse, les Sâmânides, les Ghaznévides, qui créèrent des États indépendants du khalifat, sont des dynasties dont l’origine remonte à des esclaves turcs affranchis. Ce n’est, toutefois, qu’à l’entrée en scène des Seldjouqides que les Turcs fondent à leur tour des royaumes dont quelques-uns ont subsisté jusqu’à nos jours.

LES SELDJOUQIDES. — Cette dynastie turque tire son nom de Seldjouq, ancêtre éponyme; il était fils de Dekak, officier de Baïgou, sultan du Khârizm. On s’est demandé s’il n’était pas chrétien, parce qu’il donna à ses fils des noms tirés de l’Ancien Testament ; Mikhaïl (Michel) ,

Israïl, Mousa (Moïse) et Younous (Jonas) ; les deux derniers ont été aussi portés par des Musulmans, mais non les premiers; il n’y a donc rien d’impossible à ce qu’il ait été chrétien; à l’époque où l’islamisme n’avait pas encore pénétré parmi les peuplades turques, celles-ci étaient en général bouddhistes ou manichéennes (cette dernière religion n’exclurait pas l’emploi de noms d’archanges et de patriarches) , mais les moines nestoriens avaient aussi fait des prosélytes parmi elles.

Vers l’an 1 000, les fils de Seldjouq passèrent du Turkestan d’au delà du laxartes dans la Transoxiane, à la recherche des pâturages; arrivés à Boukhara et à Samarcande, ils sollicitèrent la permission de passer l’Amou-Deryâ (Oxus) pour entier dans le Khorassan ; le .'ultan Mahmoud le Ghaznévide la leur accorda. I oghrul-beg et Djaghribeg, tous deux fils de Mikhaïl, s’emlires'èrent d’en jirofiter et amenèrent av(>r eux l.i tribu desfùgou/, les Ghou/.z dc' hi.^toriens aicdres. Le danger qu’offrait leur inésem (■ éclata aux yeux dès h règne du succc.seur de .Mahmoud,

Ma.-’oud, m.ii.s il fut impossible cl’avoir raison de ( e.s intrus ; les généraux en- \c;yés contre eux, le sultan lui-même, furent vaincus; I oghrul-beg init à Niihapour le titre de sultan. Le khalife

abbasside El-Qâïm bi-amrillah crut que le nouveau pouvoir, qui était sunnite, réussirait à le débarrasser de la domination des Bouïdes chi’ïtes et facilita leur œuvre; après la prise d’Ispahan (1051), Toghrul descendit à Bagdad et s’empara de la capitale, d’où les Bouïdes durent partir. La situation du khalifat resta la même, car le vainqueur reçut le titre d’émir-el-omarâ comme ses adversaires vaincus, et devint, comme ceux-ci, le maître de l’Empire. A ce moment, cependant, un général des Fâtimites, Bésâsîrî, prit à son tour Bagdad; mais, au bout d’un an, il fut défait et tué (1059). Toghrul mourut quelque temps après, à l’âge de soixante-dix ans (1063); il avait réuni sous son pouvoir la Perse, l’Irâq-’Arabî, une partie du Turkestan.

Alp-Arslan, fils de Djaghrî, son neveu, lui succéda, agrandit encore le royaume en faisant disparaître de p'etites dynasties locales, en guerroyant en Géorgie et en Arménie. C’est lui qui vainquit en bataille rangée, à Mélazguerd, l’empereur byzantin Romain Diogène, et le fit prisonnier. Il fut assassiné sur son trône par un chef prisonnier dont il allait prononcer l’exécution.

Malak-Châh, son fils, recula encore les limites de l’Empire, qui s’étendit de Kachgar aux environs de Nicée; en 1075, Atsiz ben Aïbek, son général, s’empara de Ramlé et de Jérusalem et enleva, cinq ans après, Damas aux Fâtimites. Sous son règne, des astronomes, dont faisait partie le célèbre algébriste et poète persan Omar Khayyâm, entreprirent de corriger le calendrier solaire usité en Perse à côté du calendrier lunaire musulman, et établirent des corrections qui en font un d’une exactitude plus approchée même que la réforme grégorienne ; ce fut celui qui est appelé ère djélaléenne, d’après le titre honorifique de Djelâl-ed-dîn que portait Malak- Châh. Ce prince eut pour ministre Nizhâm-el-Molk, traîtreusement mis à mort par un affidé des Assassins ou Ismaéliens de Perse. La mort de Malak-Châh fut le signal d’une guerre civile entre ses divers fils; Mahmoûd, le plus jeune, disparut bientôt (1094) ; mais Barq-Yarouq eut à lutter contre son oncle Tutuch et son frère Mohammed ; ses armées, occupées en Orient, ne purent prêter mainforte aux chefs qui essayaient de défendre Antioche, Jérusalem et les forteresses de Syrie contre les attaques des croisés. Mohammed fut reconnu comme roi à la mort de Barq-Yarouq (1 105), mais il fut aux prises avec les Ismaéliens; son frère Sandjar, qui le remplaça en 1118, céda à son neveu Mahmoûd les parties occidentales de l’Empire, l’Iraq-’adjemî, le Fârs, l’Azerbaïdjan, en conservant les parties orientales, qu’il fallut défendre contre les Kara-Khitaï, les incursions des Ghouzz, et le nouvel État fondé par les rois du Khârizm (Khiva) , qui finirent par supplanter cette dynastie; Toghrul III, fils d’Arslan-Châh, périt dans une bataille qu’il leur livra en I 194. Une branche des Seldjouqides régna dans le Kirman. Sultan-Châh, fils de Kaverd (lui-même fils de Djaghrîbeg et mort en 1 072) , était gouverneur de cette province pour le compte de Malak-Châh : à la mort de celui-ci, il se déclara indépendant. Les historiens orientaux considèrent généralement Kaverd comme le premier prince de cette dynastie, qui compta onze souverains et régna sur ces pays lointains pendant environ cent cinquante ans.

Seldjouqides de Roum. • — • Qylydj-Arslan Daoud, fils de Soléïman, fils de Qoutoulmich, se déclara indépendant, à la mort de Malak-Châh, dans le pays de Roum, c’est-à-dire l’Asie Mineure, avec Konia pour capitale. Il essaya de résister aux croisés, eut quelques succès au début, mais perdit la bataille de Dorylée (Eski-Chéhir) , qui ouvrit à Godefroy de Bouillon l’accès des hauts plateaux et la route d’Antioche. Les successeurs de Qylydj- Arslan n’ont joué aucun rôle important jusqu’à Ghiyâth-ed-dîn Kaï-Khosrau, qui jiérit dans une bataille livrée à Théodore Lascaris (1210). Son fils.

’Alâ-ed-dîn Kaï-Qobâd, construisit la grande mosquée de Konia et mourut en 1246. Ses successeurs accejitèrent le joug des Mongols et consentirent, à leur

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MONGOLS ET TURCS — 339

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corps défendant, à se faire les collecteurs des taxes imposées par les insatiables Ilkhans de la Perse. Ghiyâth-ed-dîn Kaï-Khosrau III fut tué par les Mongols en 1283. Après eux l’Asie Mineure se partagea en une vingtaine de principautés qui furent toutes réduites les unes après les autres par les Ottomans au cours des XIV® et XV® siècles.

LES OTTOMANS. — Les Turcs osmanlis ou ottomans, ainsi appelés d après le nom d’Osman (prononciation turque de l’arabe Othman) , fondateur de leur Empire, rattachent leur origine à la tribu des Kaï, qui avait quitté l’Asie centrale à la suite des Seldjouqides et était venue s’établir en Asie Mineure, dévastée par les longues luttes des Byzantins avec les Arabes et offrant de vastes parcours aux troupeaux des nomades. Ruinés par les exactions des Mongols, les Seldjouqides de Roum finirent par disparaître à la fin du XIII® siècle, et l’Asie Mineure se fractionna en une vingtaine de principautés indépendantes, telles que les vit le voyageur marocain Ibn-Batouta et les décrivit le géographe el-’Aïnî dans le Mésâlikel-ahçâr; l’un de ces petits États avait pour chef-lieu la bourgade de Seuyud, dont le fief avait, disait-on, été concédé à Ertoghrul, père d’Osman, par les souverains de Konia. Ce fut le berceau de l’Empire ottoman. Ces princes, batailleurs, luttaient contre l’Empire de Constantinople. Ertoghrul mourut en 1 228, après que son fils se fut emparé de Karadja-Hiçâr : Osman continua ses succès, enleva Bilédjik, Aïné-gueul, Edrenos ; l’empereur Andronic, effrayé, donna l’ordre de capituler à la garnison de Brousse, au moment où Osman mourait (1326). Son fils, Orkhan, fit de Brousse sa capitale, prit son frère, ’Alâ-ed-dîn, comme ministre, et celui-ci fit frapper la première monnaie ottomane (1328) en même temps qu’il créait le corps des Janissaires (yéni-tchéri : nouvelle troupe), recruté au moyen d’enfants chrétiens enlevés à leurs familles par une conscription appelée deochirmè («cueillette»), et convertis à l’islamisme; ce fut la première infanterie permanente et soldée que connut le Moyen âge, bien avant que l’Europe eût créé des troupes régulières. Ce fut comme une garde impériale, la réserve suprême de l’armée, laquelle était composée surtout de cavaliers feudataires et d’irréguliers nommés akyndji, « hommes d’incursions ».

Après la prise de Nicomédie (Ismid) , de Nicée, de Guemhk, Orkhan fit la paix avec l’empereur grec (1333) et épousa même une princesse, fille de Cantacuzène (1347), sans discontinuer les ravages que des expéditions faisaient constamment; c’est ainsi que Suléïman-pacha, fils du sultan, enleva Gallipoli (1357), qui devint la base des opérations contre la péninsule des Balkans et des conquêtes rapides qu’y firent les Ottomans.

CONQUÊTES EN EUROPE ET FORMATION DE L’EMPIRE OTTOMAN. — Ce rôle était réservé à Mourad I®'’, Khodavendguiar (le seigneur) . De Gallipoli, le général Lala- Chahin enleva Andrinople, qui devint la seconde capitale de l’Empire naissant, puis Philippopolis (Plovdiv) , en même temps qu’Evrénos occupait Gumuldjina; Timour-Tach conquit Monastir et Pirlépé en Macédoine et en Albanie; Indjé-Balaban assiégea et prit Sofia. La république de Raguse s’était, de bonne heure, mise sous sa protection (1365).

En Asie Mineure, une guerre heureuse contre le prince de Karamanie arrondissait ses possessions. Les Serbes, les Bulgares et les Bosniaques s’allièrent contre lui, mais ils furent complètement défaits à la bataille de Kossovo ( 1 389) .

Mourad I®'" ne jouit pas de sa victoire ; il fut assassiné sur le champ de bataille et enterré à Brousse.

Avec Bayézîd I®''

(Bajazet, surnommé Yildirim, « le foudre ») , l’Empire s’arrondit en Asie. Rassuré du côté de la

Serbie soumise, il se fait céder la ville d’Ala-Chéhir (Philadelphie) par Jean et Emmanuel Paléologue, que ceux-ci venaient de conquérir; il annexe sans lutte les principautés d’Aïdin, de Mentéchè, de Saroukhan, puis la Karamanie à la suite de la révolte d’Alaed-dîn, défait à la bataille d’Ak-Tchaï; il enlève Tokat, Sivas et Césarée au cadi Bourhan-ed-dîn, qui s’y était taillé une principauté, et la Paphlagonie au prince de Kastamouni. Une croisade dirigée par le roi de Hongrie, Sigismond, qui comptait parmi ses troupes des auxiliaires français, commandés par le comte de Nevers (Jean sans Peur), échoue misérablement devant Nicopolis (1396). Il ne restait plus au sultan qu’à assiéger Constantinople, lorsqu’un ouragan venu de l’Orient vint troubler ses plans. Le conquérant turc Timour avait envahi l’Asie Mineure et accueilli auprès de lui les princes dépossédés; Bayezid le rencontra près d’Angora (Ancyre) et y fut complètement défait; la déroute l’entraîna, mais il fut fait prisonnier au cours de sa fuite (20 juillet 1 402) et emmené en compagnie du vainqueur dans une litière fermée de barreaux de fer, une cage, dit l’historien Ibn-’Arabchâch. Il mourut au bout de huit mois.

Trois de ses fils, échappés au désastre, se disputèrent les lambeaux du pouvoir. L’aîné, Suléïman, avait abandonné Brousse et laissé piller le trésor pour gagner l’Europe à grand’peine; Timour le reconnut comme sultan de la Turquie d’Europe. Quand le conquérant reprit la route de l’Asie centrale pour aller mourir à Otrar, Suléïman eut à lutter contre Isa, qui disparut de bonne heure, et Mohammed, qui fut repoussé jusqu’au delà d’Amasia; il enleva à son autre frère, Mousa, la ville d’Andrinople, surprise avec l’aide des Serbes; mais, dans une déroute, abandonné de son armée, il fut tué. Mousa resta seul maître des possessions européennes; il défit Sigismond et voulut mettre le siège devant Constantinople; mais, dans une bataille livrée à son frère Mohammed, il est trahi, blessé, fait prisonnier et étranglé par l’ordre de ce dernier (1413).

Mohammed I®'’, resté seul maître de l’Empire, avait vaincu avec l’aide des Grecs; il fallut leur restituer les provinces enlevées. Smyrne, où Djonéïd s’était révolté, tombe entre ses mains, mais sa flotte est battue devant Gallipoli par les Vénitiens (1416). Des derviches s’insurgent; la répression fut sanglante. Un de ses frères, Moustafa, avait disparu à la bataille d’Ancyre; lui-même, ou un imposteur qui avait pris son nom, élève des prétentions à l’Empire; poursuivi, il se réfugie auprès des Grecs de Salonique. Mohammed mourut d’apoplexie en 1421.

Son fils, Mourad II (Amurat) , eut d’abord à lutter contre le prisonnier de Salonique, que les Grecs lancent contre lui ; celui-ci fait déposer les armes aux troupes envoyées à sa poursuite et s’empare de Gallipoli; mais, peu après, il est abandonné par l’armée avec laquelle il s’élançait en Asie, et pris sur la route de Valachie. Une terreur panique, sous les murs de Constantinople, met en déroute l’armée que le sultan envoyait contre la capitale de l’Empire romain d’Orient. Salonique, révoltée contre l’empereur grec, s’était rendue aux Vénitiens; elle fut attaquée et prise, cette fois de façon

L’Asie antérieure a la veille de la conquête mongole (fin du xii® siècle).

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