LA RÉACTION MYSTIQUE
— Contre ces abus il se produisit, au sein même de l’Église, une réaction qui prit la forme mystique.
A la fin du XIII® siècle et au commencement du XIV®, les « Spirituels » (Pierre- Jean Olivi, Ubertin de Casai, Ange Clareno) troublèrent l’ordre franci.«cain et agitèrent la chrétienté avec leurs doctrines sur la pauvreté apostolique et sur le libre Esprit, leur renouvellement de l’Évangile de Joachim de Flore.
Une vague de pénitence soulève les troupes de a Flagellants » et de « Crucifères )), religieux errants qui se martyrisent par dévotion, et l’on voit des mystiques, comme Lydwine de Schiedam (morte en 1433), offrir pour le rachat des fautes d’autrui leurs souffrances expiatoires en vertu de la doctrine de la réversibilité des mérites.
La réaction n’est pas seulement le fait des prêtres et des moines l’opinion se répand même que les membres du clergé, y compris
Sainte Catherine de Sienne, la grande mystique qui contribua tant au retour des papes à Rome. — CEuvre de Lorenzo Vecchietta (1412-1480) au palais communal de Sienne. Cl. Ai.ixari.
(1) Sur 134 cardinaux nommés par les papes d’Avignon, 113 appartenaient a la
nationalité française. ....
(2) Louis de Bavière donna la tiare (1328) à un frère mineur, Pierre Rainalducci de Corvara (Nicolas V), qui, au bout de deux ans, se soumit et demanda grâce.
(3) Aux services communs (droits payés par les évêques, abbés, etc., à 1 occasion
des nominations, confirmations, translations) évalués à une moitié des recettes annuelles, aux menus services exigés pour les officiers de la cour, aux droits de chancellerie, de pallium, etc., s’ajoutèrent les décimes, les annotes ou revenus d’une année réclamés depuis Clément V sur les bénéfices vacants et depuis 1336 sur tous les bénéfices à la collation du pape, le droit de dépouillés sur les biens laissés par les bénéficiaires ecclésiastiques. Encore le produit de tous ces revenus fut-il insuffisant et fallut-il en venir à 1 emprunt. .
Le budget pontifical avait à faire face à des charges énormes : entretien déçois cents ou quatre cents personnes formant la suite de la cour ; extension de 1 administration : chancellerie, dirigée par un vice-chancelier, avec les bureaux des suppliques, de 1 examen, des minutes, des grosses, etc. ; consistoire, audience, triDunaux cardinalices pour les affaires judiciaires ; pénitencerie qui s occupe des censures, des irrégularités, des cas réservés, etc.; chambre apostolique surtout, ayant à sa tête deux hauts personnages, le camérier et le trésorier ; dépenses le rétablissement en Italie de 1 ordre et de 1 autorité pontificale entretien de la pignoila ou caisse de charité ; frais des aménagements, constructions, embellissements nécessités en Avignon par un établissement devenu permanent; frais d entretien et de représentation.
pape, pourraient faillir tous ensemble à la foi et que, ver. Dieu se servira de simples laïcs.
Les ordres religieux ont une grande part dans ce mouvement de ferveur mystique, auquel restent attachés les noms de Jean de Ruysbroek, Duns Scot, Jean Gerson, Thomas à Kempis, saint Vincent Ferrier, Jérôme Savonarole, sainte Catherine de Sienne, sainte Brigitte de Suède, et qui a produit une œuvre admirable, enseignement caractéristique du .Moyen âge, ï Imitation de Jésus-Christ. En même temps, les tertiaires de saint François ou de saint Dominique entraînent vers un idéal de justice et de concorde des hommes de toute condition : au milieu des grandeurs, plus d’un haut personnage donne l’exemple de l’humil.té. Enfin, 1 œuvre des missions se poursuit en Perse, en Arménie, en Chine et en Afrique.
Cependant, les ordres religieux sont divisés : les uns entendent
maintenir la règle dans sa pureté ; les autres veulent en adoucir les rigueurs ; les observants s’opposent aux conventuels. La discipline, les mœurs, les études appellent des réformes.
RETOUR DE LA PAPAUTÉ A ROME (1377). — Le retour de la cour pontificale à Rome paraissait à beaucoup de fidèles le remède à des abus gros de conséquences, et les Italiens, déchirés par les luttes civiles, déploraient l’absence du souverain pontife ; ils estimaient précieuse son action modératrice et ils regrettaient que tant d’argent fût dépensé hors de chez eux.
Pétrarque suppliait les papes de revenir dans leur ancienne capitale, où des légats énergiques, comme Albornoz et Robert de Genève, avaient en quelque sorte empêché la prescription de leur autorité. Catherine de Sienne fut même envoyée par les Florentins auprès de Grégoire XI , qu elle persuada et qui mit fin, le 16 février l377, à un « exil » de soixantehuit ans. Son prédécesseur, Urbain V, moins résolu ou moins tenace, était revenu mourir en Avignon.
Mais la chrétienté allait retomber, pendant le Grand schisme, dans un état pire encore.
LEGRAND SCHISME D’OC¬ CIDENT (1378-1417). — Le retour des papes à Rome eut, en effet et presque aussitôt, une conséquence inattendue : les factions romaines prétendirent que le chef de l’Église fût désormais un Italien, et, à la mort de Grégoire XI , les cardinaux, sous la pression du peuple, firent choix de Bartolommeo Prignano, archevêque de Bari (8 avril 1378): mais l’austérité d Urbain VI (nom que prit le nouvel élu) s’accompagnait d’une raideur qui indisposa les cardinaux français, et ceux-ci, dans un nouveau conclave, à Fondi, déclarèrent nulle une élection entachée de violence ; ils donnèrent la tiare à l’un d’eux, Robert de Genève(20 septembre 1 378). Celui-ci prit le nom de Clément Vil et s’établit en Avignon : Charles V le soutint et brisa l’opposition que lui faisait l’Université
de Paris. i i i ^ ■
C’est le Grand schisme d' Occident (1), durant lequel la chrétienté se sépare en deux obédiences. Le pape d’Avignon est reconnu par la France, 1 Écosse, les Lusignan de Chypre, la Savoie, la Castille, la Navarre, l’Aragon, le Portugal, Léopold II d’Autriche, la Lorraine, Naples; Urbain VI, resté à Rome, a pour lui le roi d’Angleterre,
(1) Papes de Rome : Urbain VI (Bartolommeo Prignano) [8 avril 1378-15 octobre 1389];— BonifaceIX(Pietro Tomacelli) [2novembre 1389-1" octobre 1 404 , ;
— Innocent Vil (Cosimo Migliorati) [17 octobre 1404-6 novembre 1406| ; — Grégoire XII (Angelo Corraro) [élu le 30 novembre 1406, déposé par le concile de Pise le 5 juin 1409, démissionnaire le 4 juillet 1415, mort le 18 octobre Rl/l
Papes de Pise : Alexandre V (Pierre Philargis) [26 juin 1409-3 14101 ,
— Jean XXIII (Baldassare Cossa) |17 mai 1410, déposé par le concile de Constance le 29 mai 1415. mort le 22 novembre 14191 ; — Martin V (Ottone Colonna)
[Il novembre 1417-21 février 1431 . 1^70 iz
Papes d'Avignon: Clément VII (Robert de Genève) ;20 septembre 1378-16 septembre 1394] ;— Benoît Xlll (Pedro de Luna) '28 septembre 1394-23 mai 1423 .
’,46 — CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
Jean XXllI
1 empereur tandis que
(Baldassare Cossa) Donatello au
. — Tombeau en marbre et dôme de Florence, i l. Dnoui.
bronze exécuté par
Rome
par
oni-
Charles 1\ , le roi de Hongrie, les Etats Scandinaves, les princes d Allemagne et d Italie se partagent entre les deux pontifes. Dans ce bouleversement anarchique, il arrive que des évêchés, des églises sont pourvus de deux titulaires relevant 1 un de Rome, l’autre d’Avignon, et le clergé régulier n est pas moins divisé. Aussi le croyant, inquiet de son salut, se demande-t-il avec effroi s il doit regarder vers Rome ou bien vers Avignon pour trouver le guide suprême des âmes.
Clément Vil, désireux de reconquérir les Etats pontificaux, chargea de cette entreprise le prince Louis d Anjou, qui se récompenserait de ses peines en se taillant un royaume au delà des monts. Les armes n’a\ ant pas vaincu le schisme, 1 Université de Pans, après avoir procédé à une vaste consultation, proposa soit l’abdication volontaire des deux papes, soit un compromis arrêté par leurs représentants respectifs, soit la réunion d’un concile général (1393).
Urbain VI, mort en 1389, avait été remplacé face IX ; à Avignon, le cardinal espagnol Pedro de Luna (Benoît Xlll) succéda à Clément Vil (1394). Pedro de Lunaavail pris l’engagement de se démettre, pour peu que cet acte désintéressé pût contribuer à la restauration de l’unité chrétienne ; mais il ne tint pas parole, et le pape de Rome revint alors sur l’intention manifestée par lui de ne pas conserver la tiare si son compétiteur se retirait. Le roi de France, mettant à exécution une menace de l’Université de Paris, proclama la « soustraction d obédience I) (1398), puis rapporta cette mesure lorsqu’il en eut reconnu 1 inutilité (1402), et, les bases d’un compromis n’ayant pu être trouvées, c est aux décisions d un concile qu’on demanda la solution du conflit. La France, 1 Allemagne, la Hongrie, la Bohême se déclarèrent neutres entre les deux papes, ce qui équivalait à n’en avoir aucun.
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LES HERESIES. — WYCLIFFE ET JEAN HUS. L’anarchie consécutive au grand schisme, la diminution de l’autorité pontificale divisée, le trouble des âmes et le désarroi des fidèles créaient et développaient un état d’esprit favorable à l’hérésie.
jean W'ycliffe, théologien de l’Université de Paris, était l’élève de Guillaume d Occam, lequel avait pris parti contre la pajiauté lor<(jue jean XXII refusa de reconnaître Louis de Bavière comme empereur. Il soutint le roi Edouard 111, qui ne voulait plus payer aux papes d Avignon le
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tribut de vassalité jadis consenti par jean sans Terre, s attaqua bientôt à l’autorité pontificale dans son traité Deferminatio quœdam de dominio contra unum monachum (1376) et organisa, un peu plus tard, une congrégation de pauvres prédicateurs, les « simples prêtres ». Ayant nié la transsubstantiation, il perdit l’appui de la cour et de l’Université, mais il persista dans ses attaques, soutenant que la Bible est le seul fondement de la foi, que tout homme instruit a le droit de l’étudier pour son propre compte. Il en achevait la traduction en langue anglaise lorsqu’il mourut subitement dans sa cure de Lutteworth pendant qu’il disait la messe ( 1 384). Ses doctrines, répandues dans les campagnes par les (( simples prêtres », gagnèrent dans les diverses classes de la société des partisans que 1 Eglise qualifia de loUards (1). Les wyclefites furent persécutés avec une cruelle rigueur sous Henry IV. En 1414, ils se révoltèrent et furent sur le point de s’emparer de Londres. Une répression violente vint à bout de 1 hérésie, mais elle avait poussé en Bohême des racines vivaces sous 1 influence de la reine Anne, fille de l’empereur Charles VI et femme du roi anglais Richard 1 1 .
Le hussitisme, qui n’est qu’une dépendance et un prolongement du w\)clefisme, eut pour principal apôtre jean Hus, recteur de 1 Université de Prague. Hus posa en principe la supériorité exclusive de la « loi du Christ », c’est-à-dire de l’Ecriture sainte, et donna pour chef authentique à la « véritable Eglise » Jésus au lieu de Pierre. Ses idées, qu’il exposait avec mesure et sobriété, furent défendues avec une ardeur passionnée par son disciple Jérôme de Prague. Il fut soutenu par les éléments tchèques, tandis que les Allemands, qui formaient en Bohême la majorité du clergé, lui firent une opposition à la fois religieuse et politique.
LES CONCILES DE PISE (1409) ET DE CONS¬ TANCE (1414-1418). Il se tint au XV® siècle, à Pise, à Constance et à Bâle, trois conciles dits <( réformateurs », devant lesquels se posa cette question fondamentale : l’Eglise aurait-elle, comme nous dirions aujourd’hui, un régime représentatif, ou n’était-il pas dans la logique de ses principes essentiels d’avoir une constitution monarchique ?
Les cardinaux italiens et les cardinaux d’Avignon s’étalent mis d accord pour convoquer à Pise un concile général (1409). Ils déposèrent Grégoire XII et Benoît XIII, régulièrement convoqués, mais défaillants, et jurèrent que celui d’entre eux qui serait élu ferait, d accord avec le concile, une u réforme raisonnable et suffisante de 1 Eglise universelle dans son chef et dans ses membres ». Ils choisirent ensuite un franciscain grec, Pierre Philargis, qui prit le nom
d Alexandre VI et prononça la dissolution du concile. La chrétienté eut trois papes au heu de deux.
L’Université de Pans, l’empereur Sigismond et le plus grand nombre des catholiques insistèrent pour la convocation d un second concile général ayant pour mission de restituer l’Eglise dans son unité, de lui donner ensuite un statut et, en outre, de juger l’hérésie hussite. Il se réunit effectivement à Constance, le 5 novembre 1414, sous la protection de l’empereur. Pierre d’Ailly, jean Gerson et Nicolas de Clamanges y soutinrent les thèses françaises. Sommé de se retirer, jean XXI II, dont la vie peu édifiante avait fait scandale, jura de céder purement et simplement le pontificat SI Grégoire XII et Benoît XIII abdiquaient également ; mais, ayant perdu tout espoir d’être réélu, il s’enfuit sous un déguisement, menaçant d’excommunication les cardinaux qui refuseraient de le rejoindre. A la voix de Gerson, le concile décréta que, légitimement assemblé au nom du Saint- Esprit , il représentait l’Eglise militante et que celle-ci avait reçu immédiatement de Jésus-Christ une puissance à laquelle « toute personne, de quelque état et de quelque dignité que ce fût, même papale, était obligée d’obéir en tout ce qui appartenait à la foi, à l'extirpation du schisme et à la réforme de l’Eglise dans son
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Bible anglaise. —
(I) Babillards, marmotleurs. Ce nom, déjà donné à des sectes étrangères, vient de 1 allemand lollen, chanter à voix basse.
chef et dans ses membres ». Le concile suspendit alors Jean XXI IL puis le déposa comme simoniaque, dissipateur des biens ecclésiastiques et indigne. Grégoire XII 1, renonçant, encore qu’il se considérât comme régulièrement investi, fut admis à siéger parmi les cardinaux. Quant à Benoît XIII, on le destitua comme parjure et fauteur de schisme.
Pierre d Ailly estimait que les décrets réformateurs devaient précéder l’élection du nouveau pape ; la majorité se montra favorable à la priorité de l’élection, tout en adoptant dix-huit résolutions au sujet desquelles le souverain pontife aurait à statuer, d’accord avec le concile. L’élection du cardinal Ottone Colonna (Martin V) mit donc fin au Grand schisme d’Occident et restitua l’Église dans son unité (1418).
Martin V ne se hâta pas de procéder aux réformes. Il était sûr des Italiens, et s’il ne put s’entendre avec les Espagnols, il signa des concordats avec la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Il annonça la réunion à Pavie, dans un délai de cinq ans, du prochain concile; mais, avant de dissoudre celui de Constance, il déclara faux et rebelle le principe de la supériorité des assemblées œcuméniques sur le pape.
Sur le conseil de l’empereur Sigismond, qui lui délivra un sauf-conduit, Jean Hus s’était rendu à Constance, accompagné de son disciple Jérôme de Prague ; mais à peine arrivé il fut mis en prison. Ses écrits furent condamnés au feu et lui-même, ayant refusé de se rétracter, périt sur le bûcher : il mourut stoïquement, en chantant une litanie. Son exécution, bientôt suivie de celle de Jérôme de Prague, déchaîna en Bohême une guerre à la fois religieuse et nationale.
(Voir page 297.)
Impressionné par les progrès du hussitisme, Martin V se décida à convoquer un concile général à Bâle.