I. LA CHINE
L’Extrême Orient, nom général sous lequel on désigne les contrées de l’Asie orientale, comprend essentiellement la Chine, l’Indochine et le Japon.
De ces trois pays, la Chine est celui qui occupe la première place dans les annales de l’Extrême Orient; et, pour être complet, il faudrait rattacher à son histoire celle des pays qu’elle a tenus sous sa dépendance ou qui ont subi l’influence de sa civilisation.
LE PAYS ET LA RACE. — L’origine des Chinois ne peut être placée dans une antiquité aussi lointaine que celle des Babyloniens, des Êlamites ou des Égyptiens. Elle n’a pu encore être fixée, malgré les discussions historiques, philosophiques et linguistiques auxquelles elle a donné heu. Lorsque, au début de leur histoire, nous trouvons les Chinois campés sur les rives du fleuve Jaune, nous ignorons d’où ils venaient, et nous ne savons pas davantage ce qu’étaient les tribus non chinoises aux dépens desquelles ils colonisèrent.
Le rôle de la Chine dans l’histoire universelle est immense, et son histoire offre une continuité et une durée que l’on chercherait vainement dans une autre.
LES ORIGINES. — Les Chinois désignent leur pays sous le nom de T chong-Kouo (Empire du Milieu), nom qui est devenu général, après avoir appartenu en premier lieu au fief de la dynastie des Tcheou (Ho-nan actuel) ; les indigènes répondent au nom de T chong-Kouo jen, hommes de l’Empire du Milieu. Dans les instruments diplomatiques, la Chine était appelée, sous sa dernière dynastie, du nom de Ta Ts’ing Kouo, le grand Empire Ts'ing, de même que, sous la dynastie précédente, on disait Ta Ming Kouo, la grande dynastie des Ming. Les noms de Sin, Tchin, Sinœ, Chine, viennent probablement de la dynastie des Tsm, qui régnait au III® siècle avant notre ère et dont la renommée, s’étendant dans les pays voisins et particulièrement aux Indes, passa en Perse, dans l’Asie antérieure, en Égypte, et de là en Europe.
Les anciens (Ptolémée) désignaient sous le nom de Sinœ un pays du sud-est de l’Asie, au sud du pays des Sères, la Sérique, Serica, nom qui se rapporte à la Chine proprement dite, ou Chine du nord. Les voyageurs du Moyen âge (Marco Polo, Odoric, etc.) divisaient de même la Chine en deux parties, la Chine du nord ou Calhay et la Chine du sud ou Mangi, Manzi. Les habitants du Cathay, dont le nom vient du mongol k'iiai, terme que les Russes ont gardé pour désigner la Chine, traitaient de barbares, de Maniseu, les peuples au sud du Yan-tseu-kiang, d’où le terme Alanzi.
L’histoire ancienne de ce pays s’est perpétuée surtout au moyen de la tradition recueillie par Confucius et ses disciples et qui faillit être interrompue, au III® siècle avant notre ère, par Tsin Che Houang-ti : cet empereur ordonna, en effet, la destruction de tous les livres. Sans admettre que l’ordre ait été exécuté à la lettre, il n’en reste pas moins que nous n’avons, sur les origines de la Chine, que des légendes.
Que les Chinois soient venus du nord, du sud ou de l’ouest de l’Asie (les trois hypothèses, la dernière surtout, ont été soutenues, et certains auteurs voient dans la Kachgarie le berceau de la race) , nous les trouvons établis, à l’origine, sur les bords du Houang-ho (fleuve Jaune) et de la Wei, son affluent; c’est de là qu ils partirent pour conquérir sur les aborigènes les territoires qui, peu à peu, constituèrent r « Empire du Milieu ».
Suivant la légende taoïste, Pan-Kou ou Hou-Touen (le chaos) fut le père du monde. « A sa mort, sa tête se changea en montagne, ses yeux devinrent le soleil et la lune, ses veines les fleuves et les rivières, ses cheveux les arbres, les poils de son corps les plantes. » Après lui vinrent les San Houang, les Trois Puissances : le Ciel (T'ien) , la Terre (Ti), l’Homme [Jen). Et ce fut ensuite la période des Cinq Empereurs : le premier, Fou-hi, imagina les huit trigrammes [Pa koua) , grâce auxquels « il pénétra^ 1 efficace des esprits divins et sépara par classes les natures des êtres » ; Chen-
nong, 1 « Agriculteur divin », fabriqua la première charrue, découvrit les vertus des plantes médicinales et, des huit trigrammes, fit soixante-quatre hexagrammes; Houang Ti, l’empereur Jaune, trouva la fabrication des briques avec lesquelles furent construits un temple à Chang Ti, 1 Être Suprême, les premières maisons et les premiers ponts; il inventa les charrettes et les barques, et d’autre part, un instrument de musique composé de douze petits tuyaux de bambou. Tous les personnages de ces temps mythiques sont les héros éponymes des phases successives par lesquelles a passé la civilisation chinoise.
En 2297 av. J.-C. (?), sous le règne de Yao, tueur de monstres et inventeur du calendrier, le fleuve Jaune déborda et mêla ses eaux à celles du Houai et du Yang-tseu-kiang. Afin de prévenir un nouveau déluge, Chouen, successeur de Yao, fit exécuter des travaux d’endiguement qui ne demandèrent pas moins de huit ou neuf années. L’auteur de ces travaux, Yu, fonda la première dynastie, celle des Hia, qu’on fait régner de 2205 à I 766 av. J.-C. (1).
LES DYNASTIES ANTIQUES. — LES TSIN ET LA RUINE DE LA FÉODALITÉ. — Yu le Grand partagea son Empire en neuf provinces ou Icheou, s’occupa de l’agriculture, exécuta de grands travaux et laissa la réputation d’un des meilleurs souverains de la Chine. D’ailleurs, la Chine était loin d’avoir la cohésion qui la caractérisa plus tard ; les différents États qui la composaient étaient en lutte les uns contre les autres et, en réalité, ce sont plutôt des chefs d’États particuliers ou des grands seigneurs qui portent le titre d’empereur, suivant les hasards de la fortune ou de la guerre, que de véritables souverains jouissant d’une autorité bien établie. Les débauches et les cruautés de l’empereur Kie Kouei l’ayant réduit à la fuite, il fut remplacé par Tch’eng T’ang, le chef de l’État de Chang, qui donna son nom à la II® dynastie
A son tour, la principauté de Tcheou fournit une III® dynastie (I 122-249), dont le premier représentant fut Wou Wang, fils de Wen Wang, la véritable tête de cette lignée. Le fils mineur de Wou Wang, Tch’eng Wang, régna d’abord sous la tutelle du célèbre Tcheou Kong, auquel on attribue l’invention de la boussole. Sous les Tcheou, le pouvoir de l’empereur déclina à mesure que grandissait la puissance des États féodaux, dont il avait maladroitement favorisé le développement. En l’an 721 av. J.-C., époque à laquelle Confucius fait commencer le T ch' ouen-ts ieou [Printemps et Automne, annales du royaume de Lou, son pays), l’Empire était di-
(I) De cette époque à nos jours, on compte vingt-cinq dynasties. La dernière en date, celle des Ts’ing, fut instaurée au commencement du XVll' siècle.
FoU-HI, empereur des temps légendaires de la Chine, à qui la tradition attribue 1 invention des instruments de musique reproduits sur cette gravure. — Dessin tiré d’une collection réunie par le P. Amiot.
visé en vingt et une principautés ou royaumes. Avec le Tch'ouen-ls'icou de Confucius, donc à partir de 721, l’histoire chinoise sort de la période légendaire. Suivant le T cheou-li, rituel des Tcheou, il y avait, en dehors de la famille impériale et des princes feudataires, seuls propriétaires du sol, neuf classes de travailleurs : les cultivateurs, les jardiniers, les bûcherons, les pâtres, les artisans, les marchands, les femmes du premier rang, les femmes du second rang les intermédiaires sans ouvrage fixe. C’est sous les Tcheou que vécurent Confucius et Lao-tseu; l’apparition du confucianisme et du taoïsme fut le fait le plus important de l’antiquité chinoise; l’Empire dut en particulier à Confucius les éléments de sa tradition et le fondement de son unité. Il fallait une main de fer pour détruire l’anarchie féodale qui affaiblissait la Chine. Cette tâche incomba au grand empereur Che Houang-ti, fondateur de la IV® dynastie, celle des Tsin (249-202 av. J.-C.) .
Che Houang-ti, après avoir écrasé les principaux chefs, divisa le pays en trente-six kiun, provinces ou circonscriptions, supprima les anciens titres féodaux et organisa l’administration régionale. Pour effacer toute trace du passé, il ordonna, en 213, la destruction des histoires officielles et particulièrement des rituels.
Cependant, les barbares du Nord, connus sous le nom de Hiongnou (Huns) , menaçaient la Chine. Pour arrêter leurs incursions, Tchouang Siang, père de Che Houang-ti, le prince de Tchao et le prince de Yen avaient fait construire des murailles qui furent complétées, d’ordre de Che Houang-ti, en 2 1 5 ; ainsi s’éleva cette Grande Muraille, longue de 600 lieues, qui subsiste encore de Chan-haï-kouan, à l’est, jusqu’à Kia-yu-kouan, près de Sou-tcheou (Kan-sou) , à l’ouest.
C’est également à l’époque de Che Houang-ti que le nom de la Chine pénétra au delà des frontières. Ce souverain, administrateur et conquérant, fut, en réalité, le véritable fondateur de l’Empire chinois.
La IV® dynastie dura peu entre les mains du faible successeur de Che Houang-ti. Le pouvoir central périclita, une réaction se produisit et Lieou Pang, fondateur de la dynastie des Han, monta sur le trône sous le nom de Kao Ti.
Confucius. — Estampée d’une stèle reproduisant une peinture de Wou Tao-tseu (VIIl® siècle). — Musée Guimet. Mission d’Ollone (1906-1909).
LES HAN (202 av. J.-C. -220 ap. J.-C.) [ 1 ] . — La dynastie des Han tient une très grande place dans la civilisation de l’Extrême Orient : le pouvoir est consolidé; les livres classiques sont reconstitués et les livres bouddhiques apportés de l’Inde officiellement traduits. On assiste, pour la première fois, à une grande floraison littéraire. Enfin, l’Empire sort de son isolement.
Le sixième souverain de cette famille, Wou Ti, sut, au cours d’un long règne (140-87), fortifier le gouvernement affaibli et doubler le territoire de l’Empire. Il éloigna de la cour les seigneurs féodaux, dont il fit contrôler les actes. Avec son règne, grâce aux grands voyages de Tchang K’ien, commencent réellement les relations de la Chine avec les pays étrangers et le sud de l’Empire.
(I) On distingue les Han antérieurs ou Han occidentaux (202 av. J.-C. - 9 ap. j.-C.I, cap. Fch’ang-ngan (Si-ngan-foul, et les Han postérieurs ou Han orientaux (25-220), cap. Lo-yang (1 fo-nan-fou).
Les Yue-tche, qui occupaient dans le nord-ouest à peu près la province actuelle de Kan-sou, furent chassés de leur territoire, en 165, par les Hiong-nou, et se transportèrent dans la région de rih. Désireux de s’appuyer sur les Yue-tche contre les Hiong-nou, Wou Ti leur envoya un officier, nommé Tchang K’ien, pour leur proposer une alliance (139 av. J.-C.). Celui-ci, prisonnier des Hiong-nou, put s’enfuir après une dizaine d’années de captivité, continua sa route et rejoignit les Yue-tche, qui avaient envahi le Ferghana et occupé le Tokharestan; mais les Yue-tche avaient oublié leurs démêlés avec les Hiong-nou et refusèrent l’alliance de la Chine. Tchang K’ien, lors de son voyage de retour, fut de nouveau fait prisonnier; il réussit à s’évader et rentra enfin dans son pays (125), d’où il était absent depuis quatorze ans. Ce voyage eut une importance capitale ; Tchang K’ien, bon observateur, avait remarqué dans le Tokharestan et le Ferghana des bambous et des étoffes de provenance chinoise : il ne fut pas médiocrement surpris d’apprendre que ces marchandises arrivaient du Sseu-tch’ouan et du Yun-nan par l’Inde, au heu de passer par le pays des Hiong-nou; d ailleurs, ces derniers étaient constamment défaits par les troupes chinoises, commandées par le général Ho K’iu-ping, dont le monument funéraire, dans la vallée de la Wei, est le plus ancien que nous possédions de la statuaire chinoise. En 115, Tchang K’ien fut une seconde fois envoyé vers l’ouest; il fut bien accueilli par le chef des Wou-souen, libre du joug des Hiong-nou, qui lui conseilla de dépêcher des agents au Ferghana et dans les pays de l’ouest (Si Y u) , où l’on parvenait soit par Tourfan et le nord du désert de Gobi, soit par le sud.
Un autre résultat des voyages de Tchang K’ien fut l’extension de la puissance impériale vers le sud et la conquête du Tonkin (Kiao-tche) , qui, à partir du II® siècle av. J.-C., fut réduit en province chinoise.
Le premier siècle après l’ère chrétienne est marqué par la conquête des pays de l’ouest et les exploits du général Pan Tch’ao, qui, maître du Si Yu, chercha à nouer des relations avec le Ta Tsin (Empire romain d’Orient) . Rome importait déjà les soies de Chine par la Sérinde (Kachgarie) : en 166 après J.-C., sous l’empereur Houan, une mission venue de l’ouest, envoyée, dit-on, par Marc-Aurèle et conduite sans doute par quelque trafiquant syrien, arriva en Chine par le Tonkin et fut conduite à la capitale. Mais la vraie « route de la soie » resta celle qui, des capitales chinoises d’une part, d’Antioche et d’Alexandrie d’autre part, aboutissait à la T our de pierre, au voisinage du plateau de Pamir. Peut-être les intermédiaires parthes et bactriens s’employèrent-ils à contrarier l’établissement de communications dont la régularité eût été défavorable à leurs intérêts et qui, en fait, ne prirent jamais une réelle importance.
LA CHINE DE LA FIN DU IIP SIÈCLE A L’AVȬ NEMENT DE LA DYNASTIE T’ANG. — Les invasions. Les Tobas. — Après l’effondrement de la dynastie des Han (220), la Chine fut partagée entre trois dynasties : c’est l’époque des « Trois Royaumes ». Vers la fin du III® siècle, les Tsin occidentaux, établis d’abord à Lo-yang, puis à Tch’ang-ngan, dans
Bronze rituel du temps de la dy- Bronze rituel du temps de la dynastie Chang (1766-1 122 avant J.-C.). nastie Tcheou (1122-249 avant J.-C.).
Musée Cernuschi. Cl. r.iRAitios.
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