III. LES LÉGENDES COSMOGONIQUES NAISSANCE DE LA MYTHOLOGIE
Ne sachant rien des premiers hommes, les Grecs y ont suppléé par le merveilleux. Leur âme se révèle à fond dans des mythes très riches de poésie et qui ont donné matière à des milliers d’ouvrages d’art, qu’on ne saurait interpréter sans eux. La mythologie grecque est de toutes la plus variée, la plus lumineuse; des éléments de toute provenance s’y rencontrent, mais repensés, refondus dès l’aube de la période historique; le cycle épique et la Théogonie nous la montrent toute constituée, avec ses contours nets et sa portée philosophique qui marquent le dessein d’expliquer, en une vaste synthèse, la genèse du monde physique et les lois morales.
La formation de ces mythes a suscité bien des hypothèses. L’une d’elles voit en eux des événements historiques déformés au cours des siècles et devenus ainsi légendaires (Évhémère, H. Spencer) .
Dans une autre théorie (Néoplatoniciens, Creuzer) , ce sont d’antiques symboles philosophiques et moraux, pris sur le tard pour des faits réels, historiquement développés. Pour certains philologues modernes, la mythologie est une maladie du langage ; de simples métaphores ont attribué aux forces de la nature des facultés surhumaines, et peu à peu sont nées des formes ayant l’aspect de l’homme, mais avec des pouvoirs supérieurs. Certains mythes grecs, a-t-on dit encore, sont issus du besoin qu’eurent les Hellènes d’interpréter des images composites formées de deux animaux différents juxtaposés (comme la Chimère) , images que leur avaient transmises par le commerce les peuples orientaux. Enfin, certains rites conservés, mais dont l’explication initiale s’était perdue, furent justifiés après coup par un récit merveilleux, un mythe dit étiologique.
II peut y avoir une part de vérité dans chacun de ces systèmes, dont aucun ne suffit. Contentons-nous de relire ce qui nous est raconté.
LES DIEL^X. — Au commencement, le Chaos et Gaea, la Terre. Gaea enfante Ouranos, le Ciel, et Pontos, la Mer; puis elle s’unit à Ouranos et met au monde plusieurs divinités, notamment Cronos. Ce dernier mutile son père et le remplace comme maître du monde; un de ses frères. Titan, lui laisse le trône, à condition qu’il dévore tous ses enfants mâles, pour que les Titans héritent plus tard. Rhéa parvint à en sauver un, Zeus, en donnant à sa place une jiierre emmaillotée que Cronos avala. Élevé en secret dans une caverne de l’Ida, en Crète, Zeus grandit, précipita Cronos sous terre, et prit sa place. Restait à vaincre les 7 itans, géants d’une force colossale. Combattus par Zeus, qui était aidé des autres grands dieux, les Titans, après
LES CROYANCES. — Sujet délicat, qu’on ne peut qu’effleurer, dont l’exégèse repose sur des ouvrages d’art énigmatiques et sur des restes d’édifices, dont la mutilation dérobe parfois l’exacte disposition.
Du moins, pas de temple proprement dit; le palais du prince renferme quelques oratoires minuscules. Mais, rien encore qui ressemble au biéron à venir. Les lieux de culte sont des cavernes, et, à l’air libre, quelques espaces consacrés. Qu’y vénérait-on? Les morts, vu les dépôts funéraires et les scènes d’offrande; les astres, d’après certains signes que portent les pierres gravées. Aucun dieu ne saurait être identifié ou nommé; dans maintes représentations, on hésite à voir une divinité ou son prêtre. L’objet adoré n’a pas toujours forme humaine; on a supposé un culte du pilier, qui reste à démontrer. L’hommage des mortels s’adresse souvent au taureau, dont les cornes, tant de fois figurées, sont un symbole divin; entre elles s’implantait la double hache, vénérée encore, aux bas temps, chez les Cariens d’Anatolie; un autre objet cultuel est le bouclier en forme de huit, image du tonnerre peut-être, la bipenne évoquant la foudre; tous deux auraient représenté le même dieu du ciel. Devançant la Grèce classique, le monde minoen attachait un caractère sacré à certains végétaux devant lesquels on voit, sur les gemmes, des êtres (hommes ou génies) accomplissant des rites. On a retrouvé des autels, des tables à libations. Certains animaux, lion, griffon, serpenU colombe, semblent avoir eu déjà un rôle religieux. Le rituel comportait ; les danses, le geste d’adoration, la main levée; le dieu y répondait par la bénédiction en étendant le bras.
Vase en siéatite de Haghia Triada.
— Ce grand cornet, en quatre registres, représente des guéri iers qui combattent ou boxent, une course au taureau, enfin une lutte ou un pugilat, i l. Hiiissonnan
LA GRECE
Objets de PaLAEKASTRO (musée de Candie). — Poterie-couvercle à anse ajourée ; Statuette-idole, habillée à la crétoise d’un pagne à tablier ; Groupe en terre cuite : ronde de femmes autour du musicien. Cl. Bol■^^ONNAs.
une lutte formidable, furent précipités dans l’abîme. Les douze grands dieux habitent l’Olympe, haut sommet de Thessahe. Là est le palais de Zeus, bâti par Héphaistos; tous s’y réunissent; Hébé leur verse le nectar et l’ambroisie, sources d’immortalité, pendant que les Muses accourent de la Piérie, leur séjour peu éloigné, pour jouer et chanter devant la cour céleste sous la conduite d’Apollon. On discute les affaires du monde; en cas de désaccord, l’avis de Zeus l’emporte; Iris, d’un coup d’aile, transmet les divins messages.
Zeus est maître de l’air (aussi l’aigle l’assiste) ; il a le sceptre en main et la foudre, qu’il est libre de déchaîner. Son épouse Héra, déesse du mariage, le querelle souvent : elle est fidèle et lui ne l’est pas. Il se compromet avec des nymphes ou des mortelles, sous un déguisement : cygne, taureau, pluie d’or. C’est par lui que Léto a enfanté Apollon, à Délos : celui-ci garde en Thrace les troupeaux du roi Admète; il y enseigne aux hommes la poésie; c’est le « musagète », couronné de laurier et jouant de la lyre. Jaloux, son père l’astreint à rentrer chaque jour au ciel sur un quadrige; par suite, il représente le soleil. Arès, fils d’Héra, dieu du feu, se montre en forgeron. Hermès a diverses attributions : héraut de Zeus, rapide grâce à ses ailettes au front et aux talons, dieu des beaux discours, du commerce et aussi des voleurs, c’est le « psychopompe » qui conduit les âmes aux Enfers. Fille de Léto, Artémis, sœur d’Apollon, est la vierge farouche qui chasse la biche dans les bois, à la clarté de la lune. Aphrodite représente la beauté, l’amour, qu’elle symbolise par la colombe, comme, par la grenade, la fécondité. Un frère de Zeus, Poséidon, est le dieu des eaux; une source jaillit où son trident a frappé la terre; il parcourt la mer sur un char, dont les chevaux ont des crinières pareilles aux vagues. Déméter, c’est la moisson divinisée; sa fille, Coré, déesse de la végétation, sort de terre au printemps, y rentre fin automne. Enfin, Hestia, au foyer, garde le feu sacré et incarne les vertus domestiques.
En dehors des « Douze », quelques grands noms encore : Hadès, second frère de Zeus, souverain des Enfers, dieu des morts; surtout Dionysos, dieu du vin et de l’ivresse, que les Ménades ont nourri dans les forêts; il y retourne volontiers avec son bruyant cortège ; Bacchantes, Satyres lascifs, qui bondissent autour du vieux Silène. C’est un dieu plus récent, venu d’Asie comme Asclépios, ancêtre des médecins. Et une foule de divinités, qui représentent les vents, ou suivent Poséidon sur les eaux, ou vivent à la campagne, ou s’attachent à l’homme et règlent ses destinées.
Le langage confond couramment les dieux avec les éléments qu’ils symbolisent; on dit qu’Apollon luit (le soleil), que Poséidon est agité (la mer) ; pourtant ils ont la forme humaine, et une famille; ils passent par des aventures. Le morcellement de la Grèce se traduit dans la mythologie : il y a un dieu pour chaque canton, chaque ville, chaque groupement; d’une cité à l’autre, les dieux apparaissent, sous le même nom, mais avec de menues différences dans les attributs et le culte. Telle divinité change de figure : Athéna est tour à tour Parthénos, la Promachos, l’Erganè, etc.
LES HÉROS. — Dits aussi demi-dieux, ils sont placés moins haut, bien qu’on leur prête un rôle immense et qu’ils aient parfois triomphé de l’Olympe lui-même. C’est le Titan Prométhée qui, d’un peu d’argile, a créé le premier homme; il l’anima en dérobant une étincelle du feu céleste; Héphaistos, d’un peu de terre et d’eau, fit la première femme. Pandore; Hermès lui conféra la parole et la ruse, puis Zeus lui remit une boîte renfermant toutes les misères et l’envoya à Prométhée. Celui-ci se garda bien d’ouvrir; jaloux du génie de ce héros, Zeus le fit clouer par Héphaistos sur un rocher, où un aigle lui rongeait le foie; enfin, Héraclès le délivra.
Mais Zeus, irrité des crimes des hommes, répandit sur la terre le Déluge pour les détruire. Alors Prométhée montra à Deucalion, son fils, comment construire un grand coffre de bois, où celui-ci prit place avec sa femme; ils échappèrent au fléau, et un oracle leur apprit le moyen de repeupler la terre ; ils ramassèrent des pierres et les jetèrent par-dessus leur épaule; celles de Deucalion produisirent des hommes, celles de Pyrrha des femmes. Et de là procédaient tous les chefs des races helléniques.
Puis les héros se multiplièrent, surtout localement. L’un d’eux, cependant, était vénéré dans toute l’Hellade, Héraclès, symbole de la Force et du Devoir, fils de Zeus et d’Alcmène, reine de Thèbes. Nouveau-né, il étouffe deux serpents envoyés contre lui par Héra pour l’anéantir; à l’âge d’homme, il se voit imposer les tâches les plus difficiles. Douze de ces « travaux » fournirent matière à d’innombrables ouvrages d’art : c’étaient autant de luttes contre de redoutables monstres ou autres fléaux de l’humanité. Mais les passions perdirent ce héros bienfaisant ; il abandonna sa femme Déjanire qui, croyant le ramener, lui imposa une tunique trempée dans le sang du centaure Nessus. Alors un feu terrible le dévora et, pour en finir, il construisit son propre bûcher; Zeus, compatissant, le délivra en l’élevant dans l’Olympe.
Des mythes régionaux étaient chargés d’épisodes fort difficiles à résumer et qui perdent beaucoup par l’élimination des détails. C’est la légende thessalienne de Jason qui, avec ses compagnons montés sur le navire Argo, alla chercher la toison d’or et put l’enlever grâce aux enchantements de la magicienne Médée. C’est le cycle thébain, horrible histoire popularisée par la tragédie : Œdipe, jouet de la Fatalité, inconscient criminel, meurtrier de son père, époux de sa mère, qui, devant l’évidence, se crève les yeux, dont les fils s’entretuent et dont la fille, la douce Antigone, expie par la mort une piété illégale. C’est l’histoire effroyable des Atrides : Pélops, servi en festin aux dieux par son père, puis, ressuscité, gagnant par perfidie une épouse et un trône, et alors ses fils Atrée et Thyeste rivalisant de forfaits : Atrée faisant manger à son frère les enfants de celui-ci, qui, éclairé enfin, maudit la race d’Atrée. Ce dernier est tué par son neveu Égisthe, qui prend la place du fils d’Atrée, Agamemnon (parti pour la guerre de Troie), auprès de sa femme Clytemnestre. Revenu victorieux, Agamemnon est égorgé par Égisthe; mais, enfin, les meurtriers sont massacrés par Oreste qui, sur sa propre mère, venge son père Agamemnon.
A lire ces fables, on se rend compte de leur formation progressive : le même trait réapparaît d’une légende à l’autre, ou se répète dans la même. Leur couleur violente, leurs épisodes sauvages presque uniformément, sont bien la marque d’une époque primitive et barbare dont l’histoire vraie nous échappe, mais dont l’esprit nous est ainsi rendu. Remarquons au moins les contours nets, l’extrême clarté de ces légendes qui se prêtaient également aux interprétations de la scène et à celles de la plastique.