V. NAISSANCE DE LA POÉSIE L’ÉPOPÉE HOMÉRIQUE
Celui ou ceux qui composèrent VIliade et l’Odyssée ont raconté des événements dont ils ne furent pas les témoins. Et, d’autre part, si les deux épopées ouvrent pour nous l’histoire des lettres grecques, elles ne sont que la résultante d’un long travail des imaginations. L’art grec primitif est ressuscité à nos yeux; la toute première enfance de la poésie nous échappe ; les Grecs de l’époque classique n’en savaient pas davantage; alors ils créèrent, sous des noms transparents, des personnalités mythiques de poètes. Il semble qu’il y ait eu une poésie libre, s’appliquant aux chants de deuil ou d’hyménée, aux mélodies populaires, et une, plus austère, celle des hymnes religieux.
Les poèmes homériques soulèvent deux questions : la première, qui paraît insoluble, est celle du fond historique véritable — on la néglige habituellement; l’autre concerne l’attribution à Homère. La personnalité même de cet auteur, l’unité des poèmes, l’étendue et la place des interpolations, voilà la «question homérique», qui, depuis la fin du XVIII® siècle, a soulevé tant de controverses. Jadis l’opinion dominante admettait bien l’existence d’un Homère, mais réduisait à rien son œuvre personnelle dans les deux épopées telles qu’elles nous sont parvenues : à côté des chants primitifs, il y aurait eu des chants de développement et des chants de raccord. Mais aujourd’hui prévaut un système opposé. L’unité d’action est due forcément, dit-on, à un génie individuel ; l’étude du folklore, la litté-
rature comparée, l’analyse de la technique poétique conduisent à cette conclusion :
un seul poète a fait VIliade, un seul l’Odyssée; un seul peut-être les deux. Nous n’avons pas ici la place nécessaire à l’exposé des arguments invoqués, ni même du sujet de ces deux immortels ouvrages. Un résumé de quelques lignes est impossible : on sait que VIliade dépeint la colère d’Achille et la série d’événements qui aboutissent à la mort d’Hector, présage de la chute d’Ilion; que l’Odyssée décrit le retour d’Ulysse, ses pérégrinations, la mort des prétendants de Pénélope. La première se rapporte à une très courte période, qui intéresse deux peuples; la seconde est le récit des longues aventures d’un personnage unique. Toutes deux, cependant, offrent des beautés du même ordre : même perfection dans la composition, la langue et la prosodie ; même vérité humaine, même naturel dans l’expression, art égal dans la description, les comparaisons, les discours prêtés aux personnages. La peinture des caractères, en particulier, est admirable; celui d’Achille est marqué des traits les plus émouvants : la dignité froissée, l’amitié plus forte que toute passion, la fierté du vainqueur, sa longanimité finale devant un vieillard désespéré. Simplicité, sincérité, naïveté touchantes, mobilité d’impressions et fougue impulsive des peuples jeunes, avec des éclairs de générosité, une rare délicatesse morale, principalement chez les femmes. IVIliade offre en outre l’intérêt
historique du tableau idéal d’une société. L’OJyssée, moins grandiose, plus romanesque, retrace les luttes d’un héros contre les éléments; les paysages marins y tiennent une large place, avec les détails géographiques et les choses familières. Elle aussi présente des portraits achevés, tel celui d’Ulysse; aventureux, mais patient, éloquent, mais rusé, capable d’indolence pour se ressaisir ensuite et sauver les situations désespérées, avec un vif sentiment familial et, indéracinable, le culte de la patrie.
Des rhapsodes allaient de ville en ville déclamer de longs chants des deux poèmes, dont la race grecque se berça jusqu’à la fin du monde antique; et de leurs nombreux épisodes en est-il un seul que les arts, durant des siècles, n’aient illustré?
Reste à voir quelles informations ils nous apportent sur la vie et les mœurs d’une époque. Les découvertes de Crète sont loin d’avoir fourni une reconstitution parfaite du monde égéen ; un témoignage littéraire eût très utilement complété les données archéologiques. Mais, pour les tenips «mycéniens», n’avons-nous pas cette double ressource, grâce aux épopées et aux fouilles de Schliemann? Naguère on le pensait: on avait bien noté, dans les institutions décrites par Homère, des divergences, des variations qui semblaient attester un processus historique, une véritable évolu-
Vase mycénien (musée Borély, à Marseille). — L’art mycénien largement répandu en Méditerranée, reste fidèle aux motifs végétaux et marins, mais les traite avec monotonie (ici la pieuvre devient un poncif invariable), t'i,. iiikauikin.
Statuettes de faïence de Cnossos. — Déesses ou prêtresses, on ne sait ; mais l'intention religieuse est certaine. Documents sur le costume, qui s est perpétué à 1 époque mycénienne, comme on l’a reconnu à ’Tirynthe. Ainsi ont dû être vêtues, à peu près, les femmes grecques du temps de la guerre de Troie. Ci.. Hoissonnas.
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tion, et l’on concluait à la formation lente des deux ]ioèmes, à la pluralité des auteurs, espacés dans le temps. Or, l’on tend aujourd’hui à une conclusion toute différente : l’œuvre est une dans ses traits essentiels; mais le poète a élargi sa vision; il est très postérieui, lui, de cinq siècles environ, aux événements qu’il chante et qui se placent au XIP'. Ce n’est pas un primitif reproduisant sans l’altérer la réalité de son temps ; c’est un artiste qui rend le passé tel qu’il se le figure ; il utilise des traditions correspondant à plusieurs stades de l’histoire; la rédaction est une, le tableau composite. Les anachronismes y foisonnent ; l’auteur ne sait à peu près rien des centres industriels si florissants de Crète et d’Argolide et il prête aux Phéniciens un rôle artistique imaginaire; sa reconstitution de la Troie de Priam est fantaisiste; on dirait que les Mycéniens ignoraient l’écriture, parce que les gens du Vll*^ siècle n’en usaient presque plus. De même ce peuple ne se servait que du bronze; or, dans VlUade le fer est très commun. Il y a donc de l’à peu près, des confusions de dates, dans le tableau ; sous cette réserve indispensable, il n’y a qu’avantages à le résumer.
Les Achéens du nord (Thessahe) ou du sud (Péloponnèse) y tiennent le premier rôle; les Éoliens, autres peuplades du continent, et les Ioniens, gens de la côte, n’y sont que des comparses. La société achéenne présente un singulier mélange de fantaisie chevaleresque et de barbarie. Elle ne connaît pas encore la cité; son organisation est toute patriarcale : les familles issues par les hommes d’un même ancêtre forment, avec leur clientèle, un (génos) ; les yEvr, se groupent en phratries,
les phratries en tribus, organisations similaires. Cette famille homérique est très fortement constituée, et les liens du mariage y sont respectés de diverses façons, suivant le stade de civilisation dont chaque épisode nous porte témoignage; le rapt des femmes est-il encore admis? Celui d'Hélène se complique de perfidie, car Pâris a reçu l’hospitalité à Sparte; les Achéens estiment qu’ils sont fondés à le punir; d’où les complications qui surgissent. D’habitude, le prétendant s’adresse au père, et, en échange de sa fille, lui offre un certain nombre de bœufs, monnaie courante alors. Dans une phase ultérieure, c’est à sa fiancée que l’époux remet les présents; enfin — troisième étape — le père dote sa fille au lieu de la vendre. Mais il décide, et la fille obéit.
Il est chef absolu de la famille; lui mort, le fils aîné le remplace et dicte même des ordres à sa mère. Au reste, la femme est très considérée ; un siège élevé lui appartient dans la grande salle, à côté du mari. On lui demande, autant que possible, deux choses : être belle et habile aux travaux du ménage; docile au maître, elle dirige les servantes et leur distribue le travail auquel elle jiarticipe.
Cette famille patriarcale, groupe autonome, avec son administration et sa justice particulières, c s t souvent très n o in breuse, groupe des centaines de personnes autour
de la branche aînée; elle ne se démembre pas : la maison de Priam comprend soixante-deux ménages. Pourtant VOdyssée laisse déjà pressentir une dispersion : le ysvo; va faire place à l’otxo;. Ses membres vivent à la campagne, pasteurs, laboureurs, sur le domaine collectif, inaliénable et indivisible. Le chef s’appelle le roi; royauté de droit divin et même par descendance divine; il porte le sceptre et prononce des paroles sacrées qui font loi. Mais il doit justifier de qualités personnelles : la force physique (durant l’absence d’Ulysse, son père Laerte, trop vieux, est à la retraite) , le courage, la sagesse, au besoin l’éloquence et la subtilité. En plus, il est souvent industrieux : Ulysse travaille à son ht, le couvre d’ornements précieux, le tend de sangles en cuir; menuisier, il est encore charpentier, construit de ses mains son canot dans l’île de Calypso. Chacun proclame par l’exemple la dignité du travail, se faisant gloire d’accomplir vite et bien des besognes qu’aujourd’hui nous jigerions vulgaires.
Pourtant, dans le mécanisme gouvernemental, un courant de transformation se révèle; on sent le régime déjà menacé, on entrevoit un acheminement lent vers l’organisation oligarchique; le temps n’est pas loin où la famille ne suffira plus; les plus entreprenants, les avisés tendent à s’assurer un avoir personnel, en empiétant sur les biens sans maître, en défrichant les terres inexploitées, où vivent les bestiaux gardés par des bergers qui couchent en plein air.
L’autorité du roi est limitée par la boule et Vagora.
La boulé rassemble des sortes de conseillers se réclamant d’aïeux lointains et riches. Y a-t-il quelque grave décision à prendre? Le roi invite ces gérantes : après le festin, on délibère, non sans disputes parfois, avec liberté de parole peur tous L’assemblée éclaire le roi, mais ne lui impose aucun avis ; Agamemnon résiste à ceux du sage Nector.
L’agora réunit tous les hommes libres (laoi) , classe intermédiaire entre les aristocrates et les esclaves; en fait il en vient peu; ils discutent assis, dans des conversations particulières, mais laissent la parole aux chefs et, suivant leur impression, approuvent par des acclamations les intentions royales, ou gardent le silence, sauf quelques murmures. Le roi l’emporte; mais il n’est point fâché parfois de tâter l’opinion.
La royauté a des profits considérables : une propriété foncière, le téménos, héréditaire comme le pouvoir royal, prélevée sur l’ensemble des biens de la tribu; ensuite, la plus belle part dans le butin de guerre, le droit de requérir certains avantages en nature pour ses dépenses imprévues et d’imposer une sorte de corvée pour la construction des palais, forteresses et tombeaux princiers. Néanmoins, la main-d’œuvre des laoi n’y suffirait pas; l’épopée mentionne des ihèies, travailleurs libres, spécialistes, ouvriers d’art venus de l’étranger, d’Orient apparemment; VOdyssée surtout prouve qu’on a ressenti peu à peu l’utilité des échanges ; des marchés se constituent; plus d’un deviendra une ville; des gens de métier travaillent le bois, le métal, le cuir ou l’argile et louent leurs services, temporairement, à des particuliers.
Au dernier rang social sont placés les esclaves, la plupart cap-
DiSQUE de PhaESTOS (XMI' siècle environ). — Objet importé en Crète, mais qui se ressent des anciens hiéroglyphes égyptiens. Les caractères qu il porte restent mystérieux pour nous.
Coupe ATTIQUE de DoURIS (Louvre). — Eos (l'Aurore), [lortant le cadavre de son (ils Memnon, tué par Achille. Une vraie Pietà païenne.
Tablette d’argile inscrite, spécimen des archives crétoises : on y gravait des contrats ou des comptes, des indications de denrées et de valeurs.
Thésée chez Poséidon et Amphitrite (vase de la Eibllot. Nat.). A la belle époque, les types des dieux, assez invariables, ne se distinguent guère que par les attributs (le trident pour Poséidon, la couronne lumineuse pour Amphitrite). Ce modèle de trône, très orné, sans dossier, se retrouve fréquemment. Thésée a la courte tunique des tout jeunes gens. Cl. gikaudon.
Œdipe, hls de Laïus, roi de Thèbes, et de Jocaste, exposé dès son enfance par ses parents à cause d un oracle, est recueilli par Euphorbe ; en vertu des conventions artistmues, ce dernier, un berger, est représenté en éphèbe armé. En face, silhouette d homme montrant l’aiustement du manteau. Amphore de la Bibliothèque Nationale. Cl. Gjraupo.n.
turés jadis par les gens de guerre ou les pirates, très peu achetés : les femmes sont employées à la maison, les hommes aux champs et sont compris souvent dans une autre hiérarchie : on trouve un bouvier en chef, un porcher en chef, également esclaves. La plupart de ces serfs, n’étant point maltraités, sont satisfaits de leur sort; ils font partie d’un groupe, avantage certain dans une société à demi barbare, indifférente à la sécurité des chemins et où il est longtemps resté difficile au travailleur de s’établir à son compte; aussi paraîtelle avoir ignoré l’affranchissement.
Tous ces hommes demeuraient dans des maisons très simples, quelques-unes isolées dans les champs, la plupart groupées en petits bourgs entourés de remparts, avec une acropole dressée au milieu de la plaine, château fort du roi, refuge pour tous en cas d’alerte. Une vaste féodalité subordonnait les chefs les uns aux autres ; cette organisation subsista longtemps en Grèce chez les montagnards de l’Épire, de l’Acarnanie et de l’Étolie.
Les hommes de ces temps héroïques considéraient la terre comme un séjour de douleurs, où une loi impitoyable fixait les destinées. Ils pratiquaient entre eux l’hospitalité et la charité; les grands donnaient l’exemple, et les frais d’hospitalité, institution d’État, ne le cédaient en rien aux dépenses du roi et de sa maison. Cette générosité avait sa noblesse, car on n’en attendait nulle récompense posthume : des humains, pensait-on, il ne restait dans la tombe qu’un pâle fantôme insaisissable, à peu près anéanti. Les dieux ne se distinguaient pas encore nettement des forces naturelles qu’ils personnifiaient et qui inspiraient l’épouvante. On commençait cependant à se tourner de préférence vers les dieux plus jeunes, conçus à l’image de l’homme, qui peuplaient les bois et les sources, ou se réunissaient sur l’Olympe en bruyants banquets, et à honorer les morts les plus illustres. D’ordinaire, on se contentait d’un autel au milieu d’un bosquet, ou d’une enceinte consacrée; on se purifiait pour approcher des dieux, on leur immolait des animaux, et même des humains dans les premiers temps. On leur consacrait des objets précieux; on les enivrait de parfums et de litanies. Le chef offrait luimême le sacrifice; aucune caste sacerdotale n’existait. Mais il y avait déjà des devins interprétant la volonté divine par les phénomènes, tonnerre, arc-en-ciel, étoiles filantes, vol des oiseaux, ou par les songes.
La vie qui nous est dépeinte est celle d’une race vigoureuse et saine, toute aux instincts naturels. Les travaux des champs sont en honneur : les chefs de tribus dirigent personnellement l’agriculture ou l’élevage; çà et là dans la plaine, on rencontre des villas flanquées de huttes pour les serfs, des chaumières, des étables entourées d’une cour que ferme une haie. Dans la vallée s étendent des champs de céréales et des carrés de légumes ; aux pentes des collines s’accrochent les vignobles et les vergers; on laboure avec des chevaux et des mules; les boeufs roulent les gerbes de blé; les femmes tcurnent la meule, recueillent le miel, versent le vin dans des cruches ou des outres. Les animaux s’entassent dans les fermes; les ânes, les porcs et les oies sont admis jusque dans la première cour des palais de Ménélas et d Ulysse, où s amoncelle le fumier.
Les moeurs sont assez douces dans la paix : on accueille volon¬
tiers l’étranger ou le mendiant, en qui l’on voit des envoyés de Zeus, ou même des dieux cachés sous des haillons. Nombreux sont ces aventuriers, et leur profession est lucrative; on les entretient et ils remplissent leur besace en disant la bonne aventure. La justice repose sur les moeurs et les traditions. Si un meurtre est commis, les parents de la victime punissent le coupable, qui n’échappe à la mort que par l’exil ou une rançon; la solidarité encore intacte du génos se traduit par la responsabilité collective du crime, le droit et le devoir collectifs de la vengeance. Les dieux eux-mêmes parcourent la terre pour s’assurer du bon ordre.
Sur la mer et à la guerre, les moeurs sont cruelles ; tout cède à la force brutale. On va chercher au loin l’ivoire et les métaux, on débarque à l’improviste. Redoute-t-on l’indigène? on paie en bétail ou autres denrées. Se sent-on le plus fort? on vole les marchandises et l’on emmène le marchand. Tous convoitent les trouj^eaux et les femmes des tribus voisines, tous aiment à brûler les villes, massacrer les vaincus. On court en bande au delà des mers. Des navires tirés sur la côte, on fait un camp retranché, d’où l’on va dévaster la campagne en guettant la ville ennemie. Le service est obligatoire et gratuit; aussi le butin est l’objet des convoitises de tous. Le chef, couvert d’une armure complète, s’élance en avant sur son char léger; il insulte ou provoque l’ennemi, cherche à se mesurer avec un chef digne de lui. Par derrière, les hommes plus légèrement armés jouent de la hache ou de la lance, font voler javelots, flèches ou pierres.
La lutte s’affole sans pitié autour des cadavres ou des blessés ; on se bat en désordre, sans direction, chacun pour soi. Combattre, c’est le beau rêve des hommes de l’âge héroïque. L’épopée le fait particulièrement ressortir dans l’image qu elle nous donne de cette société, si vivante en ses frappants contrastes.
SkYPHOS du potier Hiéron (Louvre). — Enlèvement de Briséis par Agamemnon, suivi de Thaltybios et Diomède. Interprétation indépendante du texte homérique. Vase apprécié de vieille date, vu qu'il a été raccommodé dès l’antiquité.
Cl. (îTRAünoN.