IL SPARTE ET SES INSTITUTIONS
LA LACONIE. — Elle a pour centre la vallée de l’Eurotas, qui se développe entre deux hautes chaînes abruptes, le Taygète et le Parnon; après un cours torrentueux, le fleuve débouche dans une plaine réduite à 10 kilomètres sur 5, puis, se heurtant à la montagne, s’y creuse un étroit passage avant d’atteindre la mer. Les Doriens envahisseurs furent satisfaits des lieux où les menait leur dernière étape et auxquels répond déjà dans Homère le nom de Lacédémone ou « la creuse ». La grande fertilité de cette terre à blé, bordée de vignobles, leur dicta encore une autre dénomination, Sparte, « l’ensemencée ». Il n’y eut jamais là un groupe de bourgades dominées par des collines espacées. Un peuple rude et simple y vécut dans un vaste camp retranché par la nature ellemême, sur un incomparable champ de manœuvres. Isolé des autres cantons et de la mer, il resta attaché à la terre, indifférent au commerce, content d’une existence frugale et monotone, endurci jrar un climat aux variations extrêmes et soudaines. Cette race se distinguait par une exceptionnelle endurance, due, pour une part, aux institutions.
LES INSTITUTIONS ET LES MŒURS. — Nous
n’avons, sur leur histoire primitive, aucune information venant des
Coupe de CyrÈNE (Cabinet des médailles). — Ulysse, débarqué à au pays des Cyclopes, a pénétré dans la caverne de Polyphème, qui dévore six des compagnons du voyageur. Mais celui-ci l'enivre et l’aveugle, puis s’échappe avec les survivants. Cl. Giraulon.
méfiance jalouse, uns et aux autres.
LA PÉRIODE archaïque — 57
Lacédémoniens euxmêmes, qui écrivaient fort peu ; c’est au V® siècle seulement que remontent les premières sources directes. Il y aura donc une part de conjecture dans le tableau que nous allons présenter.
L’invasion dorienne s’était accomplie par « petits paquets ». Les arrivants et les Achéens durent d’abord vivre côte à côte, sans mésintelligence; lorsque l’élément dorien prédomina, il se concentra au cœur du pays, sans doute vers l’époque (ix*" siècle) où la tradition place Lycurgue et son œuvre.
Il y eut alors un compromis entre la dynastie d’Amyclées, l’ancienne capitale achéenne, et la dynastie de Sparte, la nouvelle capitale dorienne, compromis d’où est né la double royauté Spartiate. Lycurgue est un personnage à demi légendaire, auquel on rendait un culte, privilège réserve aux fondateurs d États.
A supposer réel le rôle qu on lui prête, il reste impossible de distinguer ce qui lui appartient en propre et ce qui levient aux siècles suivants ; un seul homme ne peut avoir bouleversé la coridition de tout un peuple ; pour la foule, une évolution se conçoit toujours en raccourci. De très bonne heure trois classes apparaissent
en Laconie : . i i ■ • l ■
] ° Les Spartiates occupent et possèdent le territoire urbain
et seuls ont plein droit de cité ; ils sont issus des conquérants du pays. Xénophon distingue les « égaux » {vj-ow.) , minorité de participants aux affaires publiques, et leurs « inférieurs » (O.tousi'ovîç), qui étaient peut-être les cadets de famille. La tradition^ admettait une égalité primitive de situation materielle, due a 1 égalité des lots dans le partage des terres;
2° Les PÉRIÈQUES, beaucoup r plus nombreux, sont ou bien les indigènes non doriens, ou les Doriens des bourgades avoisinantes (tteP'.oixi'x) sur lesquelles Sparte affirma peu à peu sa suprématie. Sujets libres, ils s’administrent eux-mêmes, vont à la guerre, mais ne prennent aucune part au gouvernement. Ce sont des artisans et des gens de né¬
Grande amphore de style géométrique (VIlP siècle?). — Du type de Théra : ornée seulement au col et à 1 épaule, sans figure humaine. Création de la fin du « moyen âge grec ». Cl. Giraudüx.
sont distingués — quitte en cas de regret à se débarrasser d’eux par traîtrise; ces affranchis (vîov/acioEi;) pouvaient épouser des femmes Spartiates. Le sort des hilotes était très misérable; des coups de fouet périodiques avaient pour but de leur rappeler leur destin ; on comprend leurs défections en campagne, leurs conspirations fréquentes; la dernière guerre de Messénie fut surtout une insurrection d’hilotes. Mais ils furent économiquement très utiles : il faut voir en eux le véritable élément agricole de la Laconie.
Comme dans la société homérique, le gouvernement Spartiate, à ses débuts, comprend la royauté et le conseil des anciens. Représentants de la cité auprès des dieux, les deux rois sont donc prêtres; juges en outre, et chefs de l’armée; comme tels, ils doivent s’entendre, ce qui parfois crée une gêne sérieuse. A chacun succède son fils premier-né après l'avènemeni; à défaut, le plus proche parent. Ils forment, avec vingt-huit citoyens de plus de soixante ans, le Sénat ou gérousia, bizarrement recruté, d’après Plutarque : les candidats traversaient la foule, le plus acclamé était nommé, à vie. Cooptation de fait, car l’assemblée jugeait le mérite des candidats et pouvait casser le vote du peuple. Elle dirigeait la justice criminelle, les affaires étrangères, donnait des avis aux rois et magistrats, préparait les lois.
A côté, un fantôme d’assemblée populaire, Vapella; tous les citoyens de trente ans et plus s’y réunissent une fois par mois ; ils écoutent en silence les discussions et votent par acclamation. Cela ne pouvait gêner personne et la monarchie eût été très forte, en face de quelques vieillards du Sénat, si celui-ci, à une date inconnue, n’avait institué, pour tenir en bride les rois, dont le prestige grandissait par des guerres heureuses et continuelles, des « surveillants », les éphores, lesquels devinrent à la fin les vrais chefs du gouvernement. C’étaient cinq magistrats, élus tous les ans par la caste étroite des Spartiates. Leur contrôle s’étendit à toute l’administration et à la vie privée, et s’exerça surtout sur les jeunes gens, qu’il fallait endurcir. Guerres, négociations diplomatiques, gestion du trésor, tout était de leur compétence. L’éphorat a prolongé la royauté en la limitant. Lui-même n’a pas fonctionné sans à-coups : trois voix formaient la majorité; pour déplacer celle-ci, il suffisait de corrompre un des cinq, et leur vénalité était célèbre.
Curieux agencement dans l’ensemble : en apparence, une royauté constitutionnelle; en réalité, une oligarchie de plus en plus étroite; une série de castes superposées, qui se détestent; partout domine ce qui fait le fond du caractère Spartiate, la jalousie. Les conséquences s’en verront plus tard, avec celles de leur organisation de la propriété, véritable défi aux lois économiques. Mais le citoyen et le soldat sont incomparables. Entourés de sujets bien supérieurs en nombre, ils ont dû rester forts; aussi, seule en Grèce, Sparte a une
goce :
3° Les Hilotes furent peutêtre d’abord des indigènes hostiles aux Doriens, ou des périèques révoltés et punis. Esclaves publics dont l’État seul peut disposer, ils sont enrôlés dans les corps secondaires (frondeurs, rameurs sur la flotte) , les services d’intendance, de terrassements ; ils enlèvent les morts et les blessés. Dans la paix, Sparte les prête aux particuliers, dont ils cultivent les champs et auxquels ils paient une immuable redevance en nature. On se méfie d’eux, d’où cette gendarmerie permanente, la krypleia, exercée tour à tour par les jeunes Spartiates, qui tuent à travers champs tout hilote dangereux ou simplement suspect. On donne la liberté à ceux qui se
PLAINE DE Sparte.
• Au fond
, 1 V /'/Mil#» #»nfr#»
ers le midi, le sommet crevassé, déchiqueté, du Taygète. L'Eurotas. peu profond. * maccifs Toseaux et de lauriers. Li . Hoi'.-i-nn \s
LA GRÈCL
Reste des sculptures en tuf de 1 Hécatompédon du temps de Solon. — Typhon, dieu de 1 Ouragan, monstre au triple torse humain, terminé par un triple torse de dragon, avec des ailes et des serpents aux épaules, des flammèches et des oiseaux dans les mains : le tout d une polychromie violente et conventionnelle, c l Kii|.iso\NAs.
aimée permanente, et ses citoyens sont des artistes dans l’art de la j'uerre.
L’État s’occupe de l’enfant dès sa naissance : mal constitué, il est exposé sur le Taygète; solide, il reste aux mains des femmes jusqu’à sept ans, âge où commence son éducation publique, militaire : un pédonome réunit en groupes les enfants de la même année; eux-mêmes élisent, parmi des camarades plus âgés, des moniteurs qui dirigent les exercices, assistés de « fouettards ». Exercices violents : gymnastique, lutte, jeu de balle; à côté de cela, une culture de l’esprit très élémentaire; on admet la musique, pour accompagner les chants guerriers. Et l’éducation des filles est à peu près semblable.
De dix-huit à vingt ans, le Spartiate est un aspirant soldat {melUrène) , chargé de surveiller les hilotes dans la campagne. Puis il devient irène (« mâle ») , mais son éducation militaire n’est jugée complète qu’à trente ans. Il a fait ses preuves d’endurance, vécu pieds nus et tête nue, rasée, même en hiver, jusqu’à douze ans, mal vêtu, trop peu nourri, obligé de voler le surplus, sans se laisser prendre ; il logeait dans une grossière maison de bois, ne se baignant qu’aux fêtes; à certains jours, il s’est laissé fouetter jusqu’au sang en souriant, au moins sans se plaindre. Défense de parler sans être interrogé, et alors prononcer le minimum de mots, suivant la règle du « laconisme ».
Plus grand, le Spartiate n’est toujours point son maître ; astreint à résidence, sauf permission en règle, il n’a pas le droit de travailler, est obligé de se marier à partir de trente ans, pour donner à l’État de nouveaux citoyens, mais continue d’assister aux repas en commun où il apporte lui-même sa quote-part; son menu se réduit à peu près au brouet noir, débris de viande mêlés de vinaigre et de sel. Il mange assis, non couché comme les autres Grecs. Tout, cela pour développer la solidarité et inspirer la tempérance. Cet espoir fut déçu à la longue; même la pauvreté traditionnelle devint un mythe; la seule monnaie permise était le fer, parce qu’encombrant; l’or et l’argent, défendus en principe, finirent par s’amonceler à Lacédémone sans fructifier.
L’armée proprement dite, accrue parfois d’une infanterie légère d’hilotes, ne se composait que d’hophtes, équipés encore comme les héros d’Homère : cuirasse de bronze, jambières, casque à aigrette, bouclier ovale, longue lance et glaive court; serrés étroitement, sur huit rangs en profondeur, ils formaient de leurs bouchers une vraie muraille; ils avançaient toujours en masse compacte, entonnant le péan ou chant de guerre. Lacédémone n’eut qu’à la fin du V'‘ siècle une cavalerie de citoyens riches, qui ne joua jamais un grand rôle. Elle se procura aussi sur le tard une manne, jDour mieux lutter contre Athènes; les citoyens n’y entraient pas; le navarque était tenu en méfiance et surveillé par un conseil.