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IV. LES COLONIES GRECQUES

Nul peuple n’a essaimé [plus que les Hellènes au cours des siècles. Il est bien possible qu’un premier courant de colonisation se soit produit vers le temps de la guerre de Troie, mais la tradition à ce sujet est plus qu’à demi légendaire. La véritable expansion de la race fut favorisée, vers le XIII® siècle, par la décadence des Phéniciens; les Grecs se répandirent comme eux sur tous les rivages de la Méditerranée.

On distingue les colonies autonomes (x-oi/.ix'.), unies seulement à la métropole par des liens religieux, et les clérouchies, simples annexes du territoire de la cité.

Les premières, fondées surtout du \ III® au \’I® siècle, avaient des origines diverses : fuite des émigrants devant l’envahisseur; excès de population ou guerre civile poussant des citoyens à s’expatrier; fantaisie d’un aventurier ou d’un oracle; entreprises commerciales ou précautions stratégiques, tout se voit. Les colons se recrutent aussi de diverses manières; habituellement, un homme entreprenant emmène avec lui les gens de bonne volonté. Ce chef, l’œkiste, a d’abord consulté un oracle; i! emporte du feu sacré, pris au foyer de la métropole; à l’arrivée, il règle tout en maître; mort, il deviendra le héros fondateur, vénéré à jamais. Quelquefois cependant un décret de la cité mère règle d’avance l’organisation de la future colonie; mais une chose échappe à ses prévisions : l’accueil que pourront faire aux nouveaux arrivants les indigènes. Si les colons veulent à leur tour fonder des comptoirs, ils demandent à la métropole d’autres œkistes; ainsi le veut la religion; elle impose aux fils lointains une piété filiale, des offrandes et des délégations aux fêtes et cérémonies de l’antique patrie. D’ailleurs, un lien politique même n’est pas forcément exclu; outre la sympathie naturelle, on sait des cas de relations financières et juridiques. Entre métropole et colonies, le lien se resserre de plus en plus à l’époque historique.

Peut-être a-t-on parfois exagéré l’intensité de ce mouvement; assurément, toutes les colonies grecques ne sont pas fondées en terrain vacant et sans m.aître; plus d’une s’implanta dans un centre déjà très vivant, étouffa l’élément barbare, ou au contraire se mêla avec lui. Pami ces migrateurs, les uns, surtout au début, restèrent fidèles à la vie agricole — tels les Éoliens, en général; mais plus souvent le besoin d’expansion naissait dans les milieux commerciaux et industriels en quête de matières premières et de débouchés, et, avant tout, dans les villes maritimes dont quelques-unes, bientôt, le cédèrent en richesse et en puissance à celles dont elles avaient fourni le noyau primitif. Nous ne pouvons donner qu’un aperçu sommaire des groupes principaux de colonies.

Ce furent les Grecs des îles qui occupèrent les côtes de Thrace et de Macédoine, exploitèrent les mines d’or et d’argent (Pangée,

CHAlflHF, DU Louvre. — Tnpiolème, fils du roi d’Eleusis, hôte de Démêler, a reçu d elle le premier grain de hlé. Chargé de répandre les secrets de la culture, il part, glanes en main, sur son char ailé. Devant lui, Koré élève la coupe contenant le breuvage mystique des initiés, i l, Uilai uon

RhYTON (vase à boire). — Trouvé en Élrurie, mais de fabrication grecque. Exemple de vase plastique, dont les diverses parties sont adroitement adaptées à la tête humaine. Cl, .\lix.iri.

LA PÉRIODE archaïque — 61

Skapté - Hyké) , s’établirent en des points faciles à défendre, où les colons de l’Eubée achetaient aux Thraces leurs esclaves; on appelle Chalcidique la triple péninsule où des gens de Chalcis avaient fondé Olynthe et Potidée. Procédant par étapes, l’audace hellénique se porta plus loin, jalonna de postes de surveillance la route des blés de la mer Noire entre l’Europe et l’Asie; puis, sollicitée par les bancs de poissons, de thons, qui s’apercevaient, elle ne craignit point de s’aventurer sur le vaste Euxin, sans île ni relais, chargé de brumes, bordé au nord par les peuplades scythes, guerrières et méfiantes. Peu à peu un troc s’établit : ces nomades achetaient les produits fabriqués de la Grèce et livraient leurs grains, leurs peaux, leurs laines. Milet, qui, plus que toute autre, mit à la voile vers ces parages, alimenta ainsi ses tissages réputés.

En face, sur la côte d’Asie Mineure, on découvrit les minerais de cuivre, de fer, d’argent, l’or amené du Caucase, l’étain du Turkestan.

Les Doriens de Théra abordèrent à Cyrène, région d’élevage à la lisière des sables. En

Égypte, le pharaon Amasis laissa naître dans le Delta une cité, Naucratis, fondée par plusieurs villes grecques d’Asie, dont chacune y avait son quartier.

Vers I ouest se développait l’archipel ionien, connu par l’épopée. Corinthe, qui son golfe ouvrait la voie, créa Corcyre, si vite prospère qu elle s affranchit de sa métropole, lui fit une concurrence ^charnée et fonda elle-même des comptoirs plus au nord, comme Épidamme.

L Italie méridionale et la Sicile avaient été visitées de bonne heure par les Crétois et les Cariens — les fouilles en ont témoigné ; puis ces relations cessèrent et, bien plus tard, Doriens et Ioniens vinrent simultanément, trouvèrent des agriculteurs retranchés dans leurs villages escarpés, à quelque distance des rivages. Des gens de Mégare fondèrent Megara Hyblaea ; des Corinthiens, Syracuse, dans 1 île dOrtygie; cette ville allait devenir une des premières du monde grec. Les indigènes asservis cultivèrent les champs pour les géomores, propriétaires aristocrates issus des fondateurs. Les Ioniens créèrent Zancle (Messine) , Catane, Leontmi et, sur la côte sud sans ports et parfois marécageuse de la Sicile, Crétois et Rhodiens appelèrent à la vie Gela, et celle-ci Agrigente. La plupart de ces fondations prospérèrent, parcoururent politiquement, mais plus vite, la même évolution que leurs métropoles; le souvenir de quelques tyrannies monstrueuses est estompé par une magnifique floraison littéraire et artistique. f

Le monopole punique si prolongé en Méditerranée occidentale n empêcha point l’essor précoce de Kymé (Cumes) , d’où sortit Néapohs (Naples) . Les habitants, hardis pirates, combattirent avec succès les flottes de Carthage. Moins loin, à la semelle de la « botte » italienne, des fugitifs, des criminels, disait-on, avaient fondé Sybaris, Crotone, Locres, Tarente. Cités très riches, gloires de la « Grande Grèce », comme on appelait l’Italie du Sud, surtout Tarente où l’on tissait la laine, où les coquilles à pourpre du golfe permettaient de la teindre, et la bonne argile locale de répandre des poteries dans toute l’Apulie. Ces villes se perdirent par leurs luttes fratricides, s’exterminèrent entre elles, et la dernière survivante subit enfin le joug étranger.

Non moins célèbre la colonie grecque de Marseille, sortie d’une lente dépossession des Phéniciens déjà établis autour du vieux port. Elle semble avoir reçu à plusieurs reprises des émigrants ioniens. Elle devint la souveraine de ces rivages, ouvrit des filiales à son commerce en Gaule, en Catalogne, donna le jour à des explorateurs hardis, qui se lancèrent dans l’Atlantique et la mer du Nord. Sa splendeur a duré plus d’un demi-millénaire. Riche, active, lettrée, elle attirait en foule les étrangers, et quand César la subjugua.

Vue prise des Propylées sur la plaine inculte entre Athènes et ses ports. A gauche, le bastion d’Athéna Nike; à l’arrièr plan, Salamine. C est la même impression générale que pouvaient avoir les contemporains de Périclès. Cl. Roissonnas.

c était encore un îlot grec dans le monde romain qui l’entourait.

Athènes, restée longtemps en dehors de ce mouvement, créa à son tour, peu après la chute de Clisthène, un type original, la clérouchie. Établissement de l’État sur des terres qui lui appartenaient, c’est une partie intégrante du territoire national, dont les colons demeurent citoyens. La cité se procure d’abord le terrain, par conquête, achat, cession amiable. Un décret règle en détail toute l’organisation; l’État finance l’expédition, choisit les colons, divise le sol en trois parts, pour les dieux, la cité, qui en attend un revenu, et les clérouques (« ceux dont les lots sont tirés au sort ») . A dixhuit ans, les fils des colons viennent à Athènes recevoir l’éducation éphébique. Ils devront à la métropole le service militaire, les impôts habituels et relèveront de ses tribunaux. La clérouchie garde une assez grande autonomie municipale, mais ne peut rien changer à ses cadres sans l’autorisation de la mère patrie, qui y délègue un épimélète, sorte de haut-commissaire.

11 se fonda de ces établissements durant tout le V“ siècle ; à Chalcis et Érétrie, en Eubée; dans l’île d’Égine et beaucoup d’autres de la mer Égée; en Chalcidique, dans la Chersonèse de Thrace et le Pont. Us assuraient l’autorité religieuse et morale de la métropole, augmentaient sa force matérielle, favorisaient son commerce et facilitaient l’éloignement des éléments révolutionnaires, sans perte numérique. Ainsi Athènes devint-elle pour longtemps le centre véritable d’une grande partie du monde grec.

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