V. L’ART
Les envahisseurs doriens étaient presque des barbares, qui commencèrent par détruire, mais qui, bientôt, se mirent à réédifier. Ils n’avaient d’ailleurs occupé ni l’Attique, ni la plus grande irartie des côtes d’Asie. Le domaine de l’art se partagea dès lors, comme l’Hellade elle-même, entre deux grandes races : Doriens et Ioniens, dont les caractères opposés se reflètent dans leurs créations. Politiquement, ces deux groupes s’équilibrèrent longtemps, mais les Ioniens témoignèrent d’une énorme supériorité artistique. On a même nié l’existence d’un art dorien ; c’est troj) dire. Certes, à Lacédémone, les institutions y étaient franchement défavorables; mais son dorisme pur resta exceptionnel; d’autres milieux secouèrent l’oligarchie, et des tyrans y développèrent une civilisation brillante, notamment par un appel heureux au groupe mal. Les Ioniens étaient déjà éduqués; les Doriens devaient tout apprendre, n’ayant pas pu bénéficier comme les autres d’un contact direct avec l’Orient, d’une connaissance profonde de ses ressources, de sa technique, connaissance qui se traduit par des emprunts manifestes et une
IISTOIRE GENERALE.
Falaise de ThÉRA (SanTORIN), îlot volcanique des Cyclades. ■ — Le cratère central était déjà sous 1 eau lors de la colonisation du VI!*^ siècle; les Doriens ont eu devant eux la même coupe géologique de scories, cendres, lave et pierres ponces. Au V siècle, Théra fut tributaire d’Athènes; au tll'', forteresse des
Ptolémées, Ci.. I'xiiv-hnnvs
intelligente adaptation. L’art dorien sera toujours une réalité, ne fût-ce que par les goûts, les idées, les modèles que cette race a imposés et d’où résultèrent des types nouveaux, des particularités de facture. N 'oublions pas enfin qu’ Athènes, dont le rôle artistique commence vers le déclin du VII® siècle, va réaliser entre les deux écoles une harmonieuse conciliation.
Dès la période archaïque se révèlent les tendances qui donneront sa beauté propre à l’art grec. On y observe déjà le sens profond de la vie, mais idéalisée par un besoin de clarté, qui conduit à la simplification des formes et des mouvements et à leur ordonnance rythmique.
L’ARCHITECTURE. — C’est l’art par excellence de la Grèce : il appelle à lui tous les autres : le' gros œuvre fini, le sculpteur l’orne de bas-rehefs, pose la statue de culte; le peintre badigeonne les ordres et souvent les parois; l’ouvrier d’art cisèle portes et grilles. Cet ensemble organique a sa plus haute expression dans le temple, création de l’époque archaïque. Il a fallu d’abord perfectionner les matériaux. Après une période de construction en pisé, puis en bois avec couverture en terre cuite, on s’en tint aux assises de pierre, en ordre régulier, à joints rectangulaires.
Le sanctuaire (hiéron) comprend le terrain sacré (téménos) entouré d’un [rénbole; il renferme des autels, des ex-voto et généralement, au bout de la voie sacrée, un temple (naos) , demeure du dieu, dérivé naturel de l’habitation princière. Le mégaron mycénien formait un rectangle allongé, à murs latéraux s’achevant en antes; son vestibule devint le pronaos et le mégaron lui-même fut le naos, sékos ou cella. L’imitation du logis primitif se traduit encore dans le temple archaïque à abside et le temple circulaire, nés de la hutte, ovale ou ronde. Pour l’ordinaire, on adopta le toit à deux versants et à frontons; il y eut deux façades et, pour abriter les sujrirliants, deux jiortiques latéraux, qui finalement se jnolongèrent sur les façades et entourèrent l’édifice d’une ceinture continue de colonnes. Bientôt, au prodomos correspondit à l’arrière V opislhodomos, réceptacle du trésor du dieu. On qualifiait un temple : 1" d’après l’ordonnance; on le disait prostyle quand les antes étaient remplacées jrar des colonnes indépendantes; amphiprostyle quand cette disjrosition revenait sur les deux façades; périplère quand la colonnade faisait le tour de la cella; diptère si elle était double; monoptère quand elle décrivait un cercle ; 2" d’après le nombre, toujours jrair, des colonnes de façade (tétrastyle, hexastylc, etc.) . Autour de l’édifice régnaient toutes sortes de chapelles, des files interminables d’ex-voto, jiarfois des trésors, jretits temiiles où les cités déjrosaient leurs offrandes; des portiques, des logements jiour les jrrêtres et les gardiens.
Le temjjle repose sur le stéréohate, maçonnerie effaçant les inégalités du sol ; au-dessus, le soubassement (/.o'çz'ï;) à trois d'grés. Le plafond du jréristyle est en dalles de marbre creusées de caissons et |)osées sur des traverses de marbre (soffittes) ; celui de la cella, en bois, avec solives et caissons; la toiture faite de tuiles, en ir. :bre ou terre cuite, ou de feuilles de bronze; des acrotères iurrnontent les angles du fronton, des antéfixes les rebords du toit. Aui un cmirle, même tardif, n’est jiarvenu intact jusqu’à nous; aussi le prc'-i 'me de l’éclairage n’est point résolu; d’ailleurs, le culte, lc<; ai tout avait heu au dehors.
Les recherches modernes ont allongé la liste des sanctuaires archaïques, mais n’en ont guère révélé que les substructions, le plan et les matériaux. Pourtant, à Paestum, près de Naples, trois temples de la fin du Vl® siècle nous donnent encore, sauf pour les toitures, la silhouette d’ensemble des vieux édifices doriques. Leur aspect massif, trapu, comme gonflé, rend presque incroyable l’évolution accomplie pendant le demi-siècle qui les sépare du Parthénon. Sans doute l’œil était-il attiré surtout par la polychrome éblouissante des parties hautes. Le progrès consista surtout à alléger cette construction; mais, dès le début, elle se détache nettement sur le ciel; on est séduit par ses lignes simples, sa sobre élégance, sa conception logique.
LA SCULPTURE. — La sculpture retarde sur les autres arts. L’architecture primitive, de terre et de bois, sollicitait très peu le sculpteur, et les premières idoles n’étaient que des pierres brutes dressées (bétyles) , des piliers. Pour rendre la forme humaine, on choisit d’abord la terre cuite, ou, pour les grands exemplaires, le bois, fournissant un mannequin qu’on chargeait d’oripeaux. De ces humbles xoana, engainés, les yeux clos, les bras collés aux flancs, nous avons une idée par les statues de pierre des Vll®-\’r’ siècles, qu’on peut classer en deux séries ; hommes nus (kouroi) , femmes vêtues (korai) ; elles convenaient indifféremment pour les effigies de dieux, de défunts, d’athlètes victorieux, et d’autre part de déesses, prêtressès ou simples orantes.
La Grèce orientale connaissait de longue date l’art de clouer sur une âme de bois des feuilles de bronze rivées, plus tard soudées ; puis des Samiens empruntèrent à l’Égypte celui de couler le bronze autour d’un noyau d’argile. En Attique, on travailla d’abord la pierre tendre (calcaire ou poros du Pirée) , non point par éclatement, mais avec les outils coupants du charpentier, la scie, la hache, la gouge ; le difficile était d’éviter les arêtes rectilignes, les méplats, d’arrondir les formes. Les Péloponnésiens s’acharnèrent sur le type de l’athlète pour fournir des statues de vainqueurs aux grands sanctuaires. Les premiers essais subirent la loi dite de frontalité; leur raideur caractéristique tient à la répartition immuable et symétrique des deux moitiés du corps autour d’un plan vertical.
Les fouilles nous ont rendu des spécimens de reliefs très différents de l’art donen (vers 600) à Séhnonte (Sicile) , de l’art ionien à Delphes (vers 530), de l’art attique (600 à 500) sur l’Acropole. La conservation de ces derniers est due aux ravages des Perses et aux procédés sommaires de nivellement qui suivirent, ün est frappé de l’exubérance et de la naïveté du bariolage par teintes plates, éclatantes, invraisemblables (cheveux bleus, yeux rouges) . Ces violences disparurent ensuite, sur le marbre ; les tons devaient être atténués sur la frise délicate du trésor des Siphniens à Delphes. Nombre d’artistes asiatiques furent attirés en Europe. Épris de grâce et d’élégance, ils rendaient adroitement la femme, son sourire d’ingénuité accueillante et aussi ses draperies, témoin la théorie des corés (« jeunes filles ») qui ornaient l’Acropole du VI® siècle. Le type masculin restait gros, court, empâté, boursouflé; pourtant, certaines stèles funéraires d’Athènes en éliminent la brutalité; la facture devient nerveuse, sans nuire à la puissance; rexpres|ion est à demi sérieuse et pensive. Ce n’est plus la rondeur flasque du profil ionien, ni la rudesse rébarbative des œuvres de la Grèce occidentale : entre les deux séries, distantes d’un siècle, des métopes de Séhnonte, s’observe un progrès technique, mais nulle évolution du goût : toujours un canon lourd, accusant la cliarpente osseuse et la musculature ; les Doriens ont le souci de l’anatomie, mais aussi de la rigidité et de la dureté dans le travail. Parmi des concej)tions ojrposées, Athènes a su choisir, jirendre de toutes (rarts les meilleurs éléments; elle les fondra et les perfec-
VaSE corinthien orientalisant, à zones d’aninnaux variés, têtes de profil ou de face: les rosaces de remplissage, l’impression de « tapisserie » sont les caractéristirjues de cette fabrique. Ci,. i:irmdcin-.
LA PERIODL ARCHAÏQUE — 63
tionnera
rapidité.
avec une aeconcertante
LA TERRE CUITE. — Les
figurines archaïques, offrandes à bas prix, représentent surtout des déesses assises, demi-voilées, les mains sur les genoux; le type féminin prédomine — hommage à la mère, qui a le rôle le plus lourd dans la perpétuation de la race. Les idées sur l’autre vie se reflètent, notamment dans la série béotienne, par des sujets de genre d’un amusant réalisme : coiffeurs, boulangers, cuisiniers, autant de serviteurs assurant outre-tombe la subsistance du maître. Les plus anciens exemplaires étaient rapidement découpés dans des plaques rectangulaires; on appliquait, pour les détails, quelques boulettes en pastillage; les plus soignés ont face et revers moulés à part, puis rapprochés; ils sont creux et percés d’un trou pour l’évaporation.
Il nous est parvenu quelque 25 000 vases grecs; c’est un riche répertoire documentaire, plus sûr que les textes, et qui nous donne une idée de la grande peinture dont les originaux sont irrémédiablement perdus. La nomenclature des formes n est point rigoureuse; on s’accorde cependant sur les plus courantes : les vases-réservoirs, à deux anses, sont l’amphore, à col étroit, et le cratère, largement ouvert ; les vases à verser, avec une anse longue et haute, l’hydrie, l’œnochoé; les vases à boire, la coupe, le canthare dionysiaque ; les petits vases à parfums, le lécythe funéraire, l’aryballe, l’alabastre; le rhyton, en tête d’animal, a de multiples destinations. Toutes formes élégantes et harmonieuses, dictées par un sens artistique très sûr.
Déjà, le tour était d’usage constant. Après une première cuisson, laissant l’argile encore molle, le peintre traçait l’esquisse avec une pointe mousse, puis silhouettait les figures et les noircissait; plus tard, on leur laissera le ton rouge de la terre et l’on noircira les fonds. Pour les détails, trois méthodes : trait incisé, ou peint, ou réservé; les inscriptions étaient gravées ou peintes. Les vases ioniens et les lécythes attiques recevaient une couverte ou engobe blanc; outre le rouge et le noir, il y avait des couleurs de retouche variées. Le plus admirable ton était le noir lustré imperméable, qui fit préférer à la longue les figures rouges, couvrant moins de surface, afin de réduire la porosité.
Articles industriels, ces vases se prêtent à un classement géographique et chronologique infiniment mieux que les vestiges de la statuaire; la tradition, en céramique, est tenace, et quelque infime détail trahit l’archaïsant. Sur les ruines de la flore et de la faune égéennes naquit le procédé de l’enfance, le géométrique. Il s’épanouit au siècle
sur les immenses amphores de la nécropole attique du Dipylon, couvertes de scènes funèbres.
Les Ioniens empruntèrent aux tissus d’Orient les motifs végétaux, les êtres fabuleux, les files d’animaux passant, qu accompagna bientôt la figure humaine. On a retrouvé jusqu’en Étrurie (hydries de Caere) des produits de ces ateliers, la plupart en Asie, dans les îles, à Naucratis, Cyrène,
Rhodes, dont le style se retrouve sur les sarcophages d’argile de Clazomène. Les Corinthiens prirent de la gravure sur métal la méthode des incisions ; leurs vases, avec inscriptions fondées sur un alphabet très spécial, portent un décor sombre, surchargé et stylisé; durant trois siècles ,
ils ont gravé des zones d’animaux, affrontés ou en file, des personnages aux ailes recoquillées, des héros nommément désignés; on leur doit les plus anciennes signatures d’artistes (le potier èr:o'.V|CEv, le peintre &yçx'Uv).
La céramique prolo-aitique utilisa aussi
^RATÈRE du Louvre, de transition entre le style corinthien (frises d’animaux incisées) et l’ionien (zones inférieures sans incisions, purement géométriques, à la manière rhodienne). Les anses font supposer un modèle métallique. i l. tiiR.u DoN.
l’incision, et les motifs orientaux de rionie; mais, dès l’époque des Pisistratides, cette fabrique s’émancipe; elle triomphe par l’art du dessin, de la ligne pure sans « repentirs », l’équilibre des formes, du décor, la maîtrise dans l’exécution de la figure humaine, la variété des sujets, mythologie, scènes du théâtre ou de la vie courante. Durant la plus grande partie du VI® siècle, la figure noire l’emporte, tracée par ombre portée. Le chef-d’œuvre de la série est le vase François de Florence, du peintre Chtias, où le décor est distribué en sept zones.
Peu à peu, au heu d’éparpiller de la sorte l’attention, on la concentre sur deux tableautins, ainsi mis en valeur. Outre les vases du mobilier domestique, les Athéniens produisent des plaquettes ex-voto, de grands vases loulrophores, à poser sur les tombes, des amphores panathénaïques attribuées en prix aux vainqueurs des jeux et qui montrèrent toujours l’image traditionnelle de l’Athéna Promachos. Les coupes à boire indiquent souvent les noms des artistes et celui d’un jeune homme à la mode, avec la formule admirative x/Ào;. Les maîtres principaux sont Amasis, Exékias, portés vers les sujets religieux, exécutés avec minutie; Nicosthène contribua à faire prévaloir la figure rouge, sur laquelle le trait au pinceau remplaça l’mcision ; cette technique débute vers 520; Êpictètos y garde encore un style sévère vers 500; bientôt elle éclipsera l’autre et fera triompher le style libre. Dès ce temps, la céramique d’Athènes est maîtresse de tous les marchés.
Les arts secondaires furent longs à se dégager de l’importation orientale. Olympie, Dodone, les couches profondes de l’Acropole ent livré de petits bronzes et des bijoux.
Les premières monnaies sont du \'IL siècle; au VI® apparaît la figure humaine, mais on ne rencontre pas de chef-d’œuvre monétaire avant l’âge suivant.