L’HOMME PRÉHISTORIQUE — III
ils ont été enfouis. Pour apprécier l’antiquité des ossements humains qu’on rencontre dans le sol, il faut se baser sur le niveau où ils se trouvent, à la condition que les couches qui les surmontent n’aient subi aucun remaniement, et, mieux encore, sur la faune qui les accompagne.
Il n’est nullement nécessaire, pour affirmer que l’Homme ait vécu à une époque donnée, qu’on découvre ses propres ossements dans une couche ancienne : un instrument, un objet quelconque incontestablement travaillé par un être intelligent, démontre aussi nettement son existence. Il en est de même d’une gravure ou d’une sculpture. Des œuvres d’art ont parfois une véritable éloquence, celles, par exemple, qui représentent des animaux, disparus de nos contrées depuis de longs siècles, avec une telle fidélité qu’il est indéniable que les artistes les ont eus sous les yeux : tel est le cas du Renne, du Mammouth, de l’Antilope saïga, du grand Ours des cavernes. Or, de très nombreuses découvertes prouvent de la façon la plus évidente que l’Homme a été le contemporain, en France, du Renne, du Mammouth, voire de l’Hippopotame. Elles ne datent pas de longtemps, et une large part revient aux Français dans la démonstration de la haute antiquité de l’Homme.
L’historique des trouvailles qui ont révolutionné les idées qu’on se faisait naguère sur la date de l’apparition de l’Homme à la surface de la terre ne saurait trouver place ici. Nous mentionnerons toutefois que l’une des premières remonte à 1797; elle est due à un Anglais, John Frère, mais elle passa presque inaperçue.
En 1823, un géologue français. Ami Boué, envoya à Cuvier un squelette humain rencontré sur les bords du Rhin, dans une couche qui renfermait aussi des restes d’animaux disparus; Cuvier ne voulut pas y voir un fossile.
Vers 1830, d’autres Français, Tournai, Émilien Dumas, de Christol, Marcel de Serres, firent, dans des grottes du Midi, des découvertes dont ils comprirent toute l’importance. De son côté, Schmerling recueillait aussi des « débris travaillés par la main de l’Homme » dans des cavernes des environs de Liège, à des niveaux où gisaient des os de Rhinocéros, d’Hyène, etc.
Mais les savants officiels ne voulaient pas admettre la signification de ces trouvailles. Ce fut Boucher de Perthes, directeur des douanes à Abbeville, qui, en dépit d’une opposition systématique et de railleries, a fini par imposer la vérité. Dès 1 838, il avait découvert des haches en pierre dans des alluvions anciennes de la Somme et, huit ans plus tard, il avait réuni un assez grand nombre de documents pour proclamer, dans le premier volume de ses Antiquités celtiques et antédiluviennes, que l’origine de l’Homme remontait incontestablement à une époque bien reculée. II ne cessa, jusqu’à la fin de ses jours, de défendre ses idées avec la foi d’un apôtre. Il eut la satisfaction de convaincre des hommes de science d’une haute valeur, mais il ne vint pas à bout de l’opposition de l’Académie des Sciences.
Édouard Lartet doit être regardé comme le véritable fondateur de la Paléontologie humaine. Le premier, il essaya de classer chronologiquement les découvertes en se basant sur les animaux qui accompagnaient les restes de l’Homme. Il admit, pour « la période de l’Humanité primitive, l’âge du Grand Ours des cavernes, l’âge de V Éléphant et du Rhinocéros, l’âge du Renne et l’âge de r Aurochs, à peu près, dit-il, comme les archéologues ont récemment adopté les divisions de l’âge de la pierre, de l’âge du bronze, de l’âge du fer ».
La classification de Lartet n’était, je le répète, qu’un essai, mais elle a ouvert la voie dans laquelle il convenait de s’engager. De nouvelles découvertes ont abouti à des résultats précis, bien qu’il y ait encore quelques divergences entre les savants sur le nombre des grandes divisions qu’on doit admettre pour la période quaternaire. La division en trois âges que nous avons indiquée plus haut est celle qu’a publiée le professeur Boule dans son livre sur Les Hommes fossdes; elle paraît devoir s’imposer pour notre région. Elle embrasse tout le laps de temps qui s’est écoulé depuis le début de l’époque quaternaire jusqu’au moment où les conditions climatériques, la faune et la flore sont devenues sensiblement les mêmes que de nos jours, c’est-à-dire, vraisemblablement, à plus de I 000 siècles, soit plus de I 00 000 ans.
L’ÉPOQUE TERTIAIRE. — Est-il possible de suivre les traces de l’Homme plus loin encore? Le fait paraît probable, mais il n’est pas encore démontré d’une façon péremptoire. Avant l’époque quaternaire, c’est-à-dire pendant l’époque tertiaire, les Mammifères les plus élevés en organisation avaient fait leur apparition. Des espèces, des genres même ont totalement disparu. L’être humain aurait-il pu survivre aux changements qui se sont opérés dans les conditions d’existence quand tant d’espèces animales s’éteignaient?
C’est ce que nient, à priori, certains savants. Ils oublient que ces conditions d’existence n’étaient pas tellement différentes à la fin du Tertiaire (à la période pliocène) de ce qu’elles ont été au début du Quaternaire pour que l’Homme n’ait pu les supporter. Ils oublient également que celui-ci trouve, dans son intelligence, des ressources pour se mettre à l’abri de beaucoup d’influences extérieures contre lesquelles les autres animaux ne peuvent lutter.
Les faits sur lesquels on s’est appuyé pour prouver l’existence de l’Homme tertiaire sont de deux ordres : on a invoqué la découverte de silex travaillés et d’ossements d’animaux portant des entailles qui ne peuvent être l’œuvre que d’un être humain. Les instruments en pierre du début du Quaternaire sont grossièrement taillés à grands éclats, et, néanmoins, il est impossible de nier qu’ils aient été travaillés intentionnellement. Ils dénotent déjà une technique qui implique de l’expérience; on doit supposer, par conséquent, qu’ils ne représentent pas les premières tentatives industrielles de l’être humain. Or, dans des couches anciennes, considérées comme tertiaires, on a recueilli des silex auxquels, seuls, quelques éclats avaient été enlevés; on les a qualifiés d’éolithes. Mais on en a contesté la haute antiquité et, d’autre part, on a fait remarquer que les éclats avaient pu être détachés par des chocs naturels, par exemple lorsque les pierres avaient été roulées par des torrents. Certaines retouches, relativement fines, condensées sur de petits espaces, ne pouvaient guère, cependant, être expliquées de cette façon.
Des découvertes récentes ont fourni des arguments aux adversaires de l’existence de l’Homme à l’époque tertiaire. Des fragments de silex, extraits des malaxeurs de fabriques de ciment où, pendant des heures, ils avaient subi des chocs répétés, présentaient un aspect assez voisin de ceux rencontrés dans les très anciens gisements. Il convient de remarquer, néanmoins, que si des chocs accidentels peuvent détacher des éclats d’un bloc de pierre, on ne peut en conclure qu’aucun des silex récoltés dans des couches tertiaires, et qui offrent des formes les rendant utilisables, n’ait été façonné par l’Homme primitif.
Quant aux incisions observées sur des ossements d’animaux qui ont vécu avant l’époque quaternaire, il a été reconnu que la plupart sont dues à la dent de carnassiers. Il est, toutefois, une série d’os, provenant d’une petite baleine tertiaire, rencontrés à Monte-Aperto, en Italie, qui semblent bien faire exception. Les entailles présentent des caractères qu’il est difficile d’attribuer à un animal carnivore.
Quoi qu’il en soit, et si vraisemblable que puisse paraître l’existence de l’Homme à une époque antérieure aux temps quaternaires, nous laisserons de côté l’Homme tertiaire, sur lequel nous ne pourrions émettre que des hypothèses. La période durant laquelle nous allons le suivre est déjà assez longue pour nous permettre de donner un aperçu des immenses progrès accomplis par l’Humanité.