‹ Histoire Générale des peuples de l'antiquité a nos joursChapitre 70 sur 344 · IX. PUISSANCE DE LA MACÉDOINE · texte numérisé non relu

IX. PUISSANCE DE LA MACÉDOINE

Rien ne semblait préparer la nation macédonienne à un grand rôle. Aux yeux des Hellènes, c’était un groujfe confus de tribus barbares, divisées entre elles, séparées d’ailleurs de l’Archipel par un cordon de colonies étrangères. La monarchie macédonienne s’.était étendue vers l’Épire et l’Illyne, mais, dans l’histoire du monde, elle semblait encore quantité négligeable.

Tout change brusquement à l’avènement de Philippe II (359). Curieuse figure, à double face. Il est Grec par l’éducation, le goût des lettres et des arts ; barbare par sa conduite en Macédoine, ses violences subies, ses brutales orgies. Son tempérament semble surtout celui d’un homme d’Etat, expert à négocier, louvoyer, guetter les occasions. Mais il a toujours casque en tête, à la guerre prévoit tout, profite de tout avec une tranquille bravoure, une hardiesse froide et mesurée. Ses volte-face déconcertent, comme elles ont trompé ses contemporains; d’ailleurs, toujours aimable, quoique jamais sincère, souple et persévérant, sachant attendre, puis se décider; simple naturellement et tout à coup fastueux, il excelle à isoler ses ennemis, à endormir leur vigilance ; mettant sa vanité à se faire admirer de ceux qu’il a dupés et vaincus, il montre partout une invraisemblable activité. Son ambition grandit avec le succès. D’abord uniquement occupé d’affermir son pouvoir royal, aux frontières il se tient sur la défensive, jusqu’à ce qu’il ait organisé son armée et ses finances. En un temps où le commandement militaire se donne « à l’entreprise », où les soldats, ailleurs, sont mercenaires, Philippe enrôle tout son peuple ; les nobles dans la cavalerie, cultivateurs et fermiers dans la grosse infanterie, montagnards et nomades parmi les troupes légères. Il crée la phalange : au centre les hoplites armés de la longue pique de 5 mètres, 1 000 hommes de front, 1 6 en profondeur, sur les flancs les peltastes ou voltigeurs et la grosse cavalerie cuirassée; en avant, frondeurs et archers; à l’arrière, les réserves et l’artillerie; autour du chef, la garde royale des hypaspistes et les escadrons des nobles hétaires. Formidable machine, invincible en terrain plat; pas de voitures, pas de femmes, presque pas de valets; un long entraînement et une rigoureuse discipline. Trouvant de l’or dans son sol même, il a de quoi entretenir ses troupes et user de la corruption.

Seul, il conduit tout, a une diplomatie secrète, n’ignore rien des desseins des Athéniens, chez qui tout se passe au grand jour, et qui ne connaissent pas les siens.

Il rend d’abord à son pays ses frontières naturelles, puis cherche vers le sud à atteindre la mer. Là, il se heurte aux colons grecs, qui vont appeler à l’aide Sparte, Thèbes, la Thessalie, surtout Athènes, mais il saura les flatter, les engourdir, les diviser, trouver parmi elles des alliées. La Grèce ne le voit pas gran¬

Le lion de ChÉRONÉE. — Il surmontait l’ossuaire collectif des morts thébains du « bataillon sacré ». Ci.. I-'.MILISII I-lIDT. Cy.

ÉPHÈBE banquetant et jouant au cottabe. — Il a saisi de 1 index une anse de sa coupe pour la faire tournoyer; avec quelques gouttes laissées au fond, il doit atteindre un but fixé, en prononçant un nom chéri. S’il réussit, il se croira payé de retour.

Cl. UiRAcno.N.

dir, aveuglée qu’elle est par l’orgueil, le mépris des « barbares », les sottes querelles. Partout travaillent pour lui ceux qu il achète, ceux qui escomptent son appui, ceux qui ont peur ou voient en lui déjà un chef contre la Perse.

Démosthène l’a bien démasqué, a crié vingt ans la gravité du péril, avec une énergie indomptable.

Ce bègue devenu, à force d’entêtement, le plus puissant des orateurs, rêvait d’une Grèce libre groupée autour d’Athènes.

Hanté par l’idée fixe, il secoue l’apathie de ses compatriotes, dénonce les traîtres et les naïfs, fait voter des mesures militaires, financières, porte en tous lieux sa parole enflammée pour quérir des alliances. Mais la Grèce anémiée n’a point su s’éveiller à temps; beaucoup sont las de 1’ « alliance » d’Athènes depuis que Sparte n’est plus à craindre; la « guerre sociale » (35 7-356) aboutit à la défaite des meilleurs généraux, destitués avec imprévoyance, et à l’isolement de l’Attique.

Déjà Philippe occupe la Thessalie, soi-disant pour défendre la liberté des villes contre les meurtriers et successeurs d’un tyran. Par une aberration inouïe, Thèbes et les États amphictyoniques l’appellent contre les Phocidiens sacrilèges, que Sparte, en sa rancune, eut la triste pensée de secourir. 'Venu aux Thermopyles en vengeur, en protecteur des dieux, il termine la « guerre sacrée » et se fait adjuger au conseil des amphictyons les voix des Phocidiens (346) . Athènes ne l’arrête qu’un moment; Olynthe est prise, puis la Chalcidique. Démosthène se fait entendre à la fin, obtient la formation d’une ligue avec Corinthe, l’Eubée, Byzance, par où Philippe cherche à menacer les convois de blé et devant laquelle, par bonheur, il échoue (340) . Mais voici une deuxième guerre sacrée : il vole au secours d’Apollon, oublie en route sa pieuse mission et

met la main sur Élatée. Démosthène parvient à unir Athènes, Thèbes, l’Eubée, Mégare, Corinthe et l’Achaïe; vain effort, l’armée commune est détruite aux champs de Chéronée (338) . Très dur pour Thèbes, Philippe ménage Athènes afin de brouiller à mort les deux alliés, impose seulement son hégémonie. Au congrès de Corinthe, il reçoit les hommages de toute la Grèce et le titre de généralissime contre les Perses. C’était le rêve des « pacifistes », Eschine, Isocrate, l’intègre Phocion; il ne fut pas réalisé sur l’heure, Philippe ayant péri assassiné (336) .

La Grèce, la vraie, finit à Chéronée.

Elle a manqué d’envergure politique, n’a rien su constituer de durable en dehors et au-dessus de la cité; toujours l’unité nationale n’a été qu’un beau mot au service des ambitions particulières. Cette unité se réalise, à peu près au milieu du IV"' siècle, au prix de l’indépendance.

Dans le monde hellénique nouveau qui s’organise, la Grèce jiropre ne sera qu’une province et des plus pauvres. La vie se manifeste ailleurs, hors d’Europe, loin de la terre ancestrale où Athènes seule brille encore des reflets du passé.

Page 1