II. LES LETTRES
La prééminence d’Athènes n’y est pas moins frappante, surtout dans les genres qu’a servis son régime démocratique, le théâtre et
l’éloquence. Au X'® siècle, la tragédie fut d’abord l’expression accomplie de l’esprit nouveau, tempéré par le respect du passé et de la tradition religieuse. Puis survient un fait considérable, l’apparition de la sophistique ; elle ne veut connaître que les seules lumières du jugement et, par suite, abandonne les opinions reçues.
Cette critique, atteignant les classes inférieures, y devient un dissolvant ; l’individualisme sans frein menace la cité.
Alors les grands esprits passent dans l’opposition et tentent de réagir. Mais la cité idéale des philosophes n’intéresse qu’une élite peu nombreuse, et le groupe d’orateurs qui cherche à réveiller la fibre nationale se heurte à un parti rival, éloquent lui-même et influent. Un Athénien, Xénophon, renonce à la lutte et se fait une âme étrangère. Le IV® siècle a une double physionomie : il produit de grandes œuvres, mais laisse entrevoir la décadence prochaine.
UGMENT DE LA FRISE DU ParTHÉNON. — Quoique mutile il évoqué a merveille l esprit des Panathenees. Ces jnes filles, les « canéphores » (elles portaient les corbeilles contenant les instrunients du sacrifice), dehlent les ux baissés, dans une attitude recueillie et vraiment religieuse. Les hommes murs qui coupent le cortege ont permis au sculpteur de varier les formes, les attitudes, les jeux d étoffes. — Musee du Louvre. Cl. C.iracdox.
LA GRECE
L A TRAGÉDIE. — Le théâtre grec n est qu’une transformation du lyrisme, qui q compile à .Athènes. Il est né d un îK , t religieux, le ditliyrambe, qui célébrait : icgende de Dionysos. Cérémonie grave et ■iiirlesque tour à tour, suivant qu’on entonnait l’hymne liturgique lors de l’immolation du bouc symbolique (t^xyo;). ou qu’on se réunissait pour le xiôy.c,;, banquet égayé de chants licencieux. De là sont sorties la tragédie et la comédie. Bientôt le choeur chanta les aventures de divers personnages, puis un acteur lui donna la réplique, et le parlé finit par prendre la plus grande place. Les débuts de la tragédie sont obscurs; le peuple luimême contribua à son développement: le poète parlait une langue que tous pouvaient comprendre, et c’est un tribunal, tiré au sort entre tous les citoyens, qui décernait les couronnes. Dès le commencement du siècle, du moins, la forme de la tragédie était déterminée : comme parlé, un récitatif accompagné lentement par la flûte; pour les parties lyriques, des chœurs avec danses, d’un rythme régulier comme les évolutions des choreutes. Eschyle introduisit un second acteur ; Sophocle en ajouta deux autres, imagina le décor peint; Euripide enrichit la mise en scène. De ces trois génies si féconds, bien peu d’ouvrages sont venus jusqu’à nous.
Eschyle (vers 525-456), outre une pièce d’actualité, les Perses, composa généralement des trilogies, assemblages de trois pièces, déroulant le même sujet, terminées par un drame satyrique où une troupe de satyres formait le chœur. Il nous reste (moins le drame perdu) les trois parties de l’Ores/i’e. Chez lui, peu d’action, peu de péripéties; c’est le lyrisme pathétique qui emporte tout, proposant à la conscience humaine des problèmes de haute morale religieuse. Il y avait de
r archaïsme dans
« Torse MÉDICIS ». ■ — Statue colossale d Athéna, V“ siècle; manquent la tête et les bras, taillés à part. Image frappante des ressources de la draperie antique : les « cannelures » profondes du grand péplos de laine dorien à repli s’opposent, sur la ïambe droite et à l’épaule, aux fines ondulations de la tunique de dessous, le chiton ionique de lin (École des Beaux-Arts, Paris). ( l. Girai
Mm •)1.E. roi de Cane Imilieu du IV ; .statue du tombeau monumental que lui ht élever sa veuve à Halicarnas - par d( ; artistes grecs (débris au But sh Muséum). .'l.-.;. clc.
son œuvre.
Sophocle (496?-405), lui est le pur représentant de l’esprit classique, le Phidias de la tragédie; figure moins lointaine, plus humaine, d’une grandeur plus accessible; il réduit la part de la fatalité et, par une intuition plus parfaite des lois de la scène, laisse à l’arrière-plan les forces mystérieuses, derrière les sentiments et caractères des personnages.
Aussi noble qu’Eschyle, il a plus de mesure. Euripide (480-406) doit à la fois aux transformations de la société et à son tempérament personnel les caractéristiques de son théâtre. C’est un homme de bibliothèque, renfermé, qui a peu connu le succès. Son œuvre est d’ailleurs inégale et en partie artificielle. La société de son temps est plus mêlée, jrlus blasée sur les vieilles légendes, se laisse conduire par les rhéteurs. Le poète ne dédaigne pas les effets un peu gros, ne s’interdit ni la note comique ni les digressions philosoiihiques.
Il y a comme deux auteurs en lui ; l’un joue, en virtuose, de l’émotion; l’autre raisonne, discute et raille les vieilles croyances. Au Pv' siècle, qui exagéra ces tendances, la scission s’ojiéra entre la poésie et la musique ;
une langue merveilleusement alerte et naturelle, aussi agréable dans la raillerie burlesque que dans la poésie fine et délicate.
La violence des invectives fit interdire enfin, sous les Trente, la satire politique et personnelle. Aristophane, avec son P/outos, pièce portant sur l’injuste répartition des richesses, inaugura la <c comédie moyenne » ; Antiphane, Alexis l’exploitèrent, nous ne savons comment. Déjà Aristophane avait réduit progressivement le rôle du chœur; les jrarties lyriques finirent par être suiijirimées. Elles n’existèrent jamais dans le mime, pièce très courte, simple d’mt ligue, mal connue aujourd’hui, qui fut en (irose jusqu’à l’éjioque alexandrine et eut du succès surtout en Sicile. On y
ce fut la fin de la tragédie grecque, après cent ans de glorieux essor.
LA COMÉDIE. — Celle-ci bénéficia au contraire de la transformation des mœurs. Ses commencements aussi nous sont fort obscurs; c’est un Mégarien, Susarion, qui aurait fait sortir du kômos populaire un dialogue SUIVI. Puis le genre nouveau se répandit en diverses parties de la Grèce, où il prit un dévelopjiement indépendant; ainsi, à la fin du \T’ siècle, en Sicile, Épicharme pouvait déjà jouer de vraies comédies de caractère, philosophiques ou morales. A Athènes, le progrès est bien plus lent : la comédie ne prend rang officiel dans les spectacles qu’au milieu du \ siècle. L’ « ancienne comédie » est satirique, politique et bouffonne, de caractère personnel. Le cliœur, en travestis grotesques, bouteilles, grenouilles, oiseaux, prend la parole au nom du poète dans la parabase, intermède lyrique plein d’allusions railleuses, même grossières, aux gens et choses du jour; le poète l’encadre d’une action très simple, sorte de « revue » de l’actualité. Cratinos s’acharna contre Périclès ; Eupolis contre Alcibiade . Les fragments qui nous restent font voir d’étranges excès de langage. Le temps a respecté onze pièces d’Aristophane (vers 450 — après 388). Dans les unes (les Acharniens, la Paix, les Chevaliers, Lysislrata) , il s’en prend au parti de la guerre, au démagogue Cléon ; dans les Nuées, aux sophistes — parmi lesquels, comme tous, il a rangé Socrate; — dans les Guêpes, au monde des tribunaux; dans VAsseniblée des Femmes, au communisme de Platon; dans les Fêtes de Démêler et les Grenouilles, au théâtre d’Euripide. Il y a là bien des injustices, une caricature outrée, avec un fond de clairvoyance indéniable, une verve endiablée.
Statue en bronze d’un alhlète vainqueurf?) trouvée en morceaux au fond de la mer par des pêcheurs d’éponges el habilement restituée par un artiste français (musée d’Athènes). Bonne copie d’une œuvre du IV siècle, i l. Ai.in.m-.i.
LES ARTS ET LES LETTRES — 81
L’HISTOIRE. — Elle ne devient genre littéraire qu’avec Hérodote d’Halicarnasse (480?'425), esprit cultivé, curieux, lecteur passionné et voyageur infatigable; d’autre part, l’amour des légendes, le goût du détail font de lui un homme de transition plutôt qu’un classique. Il raconte le passé, mais un passé récent; il a voulu connaître les antécédents des guerres médiques : d’où sa longue enquête à travers le monde et le plan de ses Histoires. Sa crédulité, son imagination imposent des réserves sur les faits rapportés, mais, grâce à sa pensée riante, à son style aisé et plein de bonhomie, à ses charmantes digressions, la littérature a regagné tout ce que l’histoire perdait par intervalles. D’ailleurs, véridique par tempérament, il n’a jamais cautionné un récit suspect, et, comme témoin, il est très sûr.
Thucydide d’Athènes (460? -395?) fut intéressé à l’histoire par l’œuvre d’Hérodote, mais entraîné par la politique à la cultiver à son tour. Desservi par les circonstances dans ses fonctions de stratège, accusé de trahison et acculé à l’exil, il employa ses loisirs à exposer des événements vécus. Il se les est représentés en homme d’État, disciple des philosophes. D’où sa conception neuve de l’histoire, qu’il croit dominée par des lois, ses préoccupations psychologiques, son besoin de documentation précise sur l’essentiel. Lorsqu’il prête des discours aux personnages, il respecte au moins le fond de leur pensée. Il a raconté l’histoire de la guerre du Péloponnèse jusqu’en 411, dans l’ordre chronologique. Son impartialité est méritoire chez un aristocrate et un proscrit. Il laisse une œuvre de haute raison, d’un charme austère, car la narration est serrée, sans horsd’œuvre, le style un peu dur dans sa concision, la phrase pleine de relief, mais irrégulière et rude.
Les qualités sont autres, et d’ailleurs moindres, chez son compatriote Xénophon (430?-355?). Élève de Socrate, il changea d’orientation quand le hasard l’eut fait participer à l’expédition de Cyrus; de là est née VAriabase, modèle des mémoires militaires. Des raisons mal éclaircies, peut-être ses sympathies pour Sparte, son admiration aveugle pour Agésilas, le firent exiler d’Athènes; il mena longtemps en Éhde la vie d’un gentilhomme campagnard.
Cratère du Louvre, tableau inspiré des Euménides d'Eschyle. Après le meurtre de Clytemnestre. Oreste s’est enfui. Les femmes, des Fur.es, l'ont poursuivi jusqu à Delphes; exténuées, elles tombent, s endorment; l’ombre de Clytemnestre (la femme debout) essaie vainement de les réveiller. D ailleurs il est trop tard ; Oreste a trouvé asile sur l'autel, et Apollon lui-même le purifie au moyen du porcelet qu il élève au-dessus de la tête
du meurtrier. Cl. Oir.iudo.n.
Théâtre D'ÊPIDAURE. le plus parfait du genre, oeuvre de Polyclète le Jeune (première moitié du IV^’ siècle); ses 55 gradins pouvaient contenir 14 000 spectateurs. Les soubassements de la scène sont encore visibles.
('l. Bdissoxnas.
Son « laconisme » s’explique en somme : esprit médiocre, épris d’ordre et de discipline, de vie pratique et terre à terre, il avait horreur de la démocratie, jusqu’au mensonge. La valeur intrinsèque de son œuvre est plutôt médiocre : sa Cyropédie est un roman tendancieux; les Helléniques, qui continuent Thucydide, souffrent terriblement de la comparaison; il moralise hors de propos. Mais l’écrivain, dépourvu de vigueur, est, en revanche, d’une sobriété élégante, clair et simple et bien documenté sur quelques sujets.
A la génération suivante appartenaient surtout Éphore et Théopompe. D’après les extraits qui nous en sont parvenus, le premier est un vulgarisateur adroit et informé; le second, un rhéteur impénitent.
LA PHILOSOPHIE. — Les tendances métaphysiques passèrent à l’arrière-plan quand parurent les sophistes, philosophes voyageurs qui, moyennant salaire, enseignaient l’art de persuader grâce aux adresses oratoires de la rhétorique et aux subtilités de la dialectique. Il y eut parmi eux des hommes de valeur (Protagoras, Gorgias, Prodicos) et des charlatans.
Socrate (470?-399?), lui, se cantonna dans la science de l’homme. Il l’enseignait en causant, interrogeait, affectait d’ignorer, pour amener l’interlocuteur à découvrir en soi-même la vérité. Inutile de rappeler son procès et sa mort. Sa doctrine, extrêmement simple, ne nous est connue que par deux intermédiaires : Xénophon, suspect, et Platon, jrenseur original, qui a pu ajouter de son fond aux enseignements du maître.
Athénien comme lui, Platon (427-347), esprit très cultivé, aux aptitudes multiples, compléta son éducation par de longs voyages. Il s’est élevé au-dessus des vérités d’expérience pour appliquer sa méditation aux idées éternelles. Aussi sort-il de son système une religion morale, déjà ébauchée par Socrate, et qui, s’affranchissant des mythes nationaux, tend à devenir universelle. Mais, bien souvent, il n’a exprimé sa pensée qu’à demi : ainsi, dans la théorie des idées, qui forment le monde intelligible et auxquelles il jjiête, semble-t-il, une existence réelle. Pour les conquérir, on en doit contempler d’abord les images, comme les prisonniers qu’il montre allégoriquement enfermés dans la caverne des ombres ; puis l’âme saisira les idées elles-mêmes ; elle existait déjà avant de se joindre au corps; il faut
rattachait les phlyaques ou hilaro - tragédies , parodies de pièces tragiques, dont quelques scènes revivent dans les peintures de vases.