IV - L’HOMMl- PREHISTORIQUE
Crâne de 1 homme fossile de La Chapelle aux-Samts (Corrèze), et crâne du ■Magnon. — Les originaux sont au Muséum, dans les galeries de Paléontologie et
rapporter au même individu, offrent, au contraire, des caractères essentiellement simiens.
LA RACE DE NEANDERTHAL. — Il faut arriver vers le milieu des temps quaternaires pour avoir des renseignements satisfaisants sur la race qui vivait alors dans nos contrées. En 1 856, on en avait rencontré un premier spécimen dans une petite grotte du ravin de Néanderthal, entre Dusseldorf et Elberfeld. Brisé aussi par les ouvriers, il n’a été possible de sauver de la destruction que la calotte crânienne et quelques os longs. La calotte offrait des caractères si étranges qu’un savant allemand bien connu, R. Virchow, n’hésita pas à déclarer qu’elle n’avait pu appartenir qu’à un individu pathologique ou à un idiot. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien, tous les squelettes datant de la même époque présentant les mêmes caractères. On en a trouvé un à Gibraltar, deux à Spy, en Belgique, et d’autres en France, à La Chapelleaux-Samts (Corrèze) , au Moustier et à La Ferrassie (Dordogne) , à La Quina (Charente) , sans compter diverses mandibules isolées. Récemment, un crâne du même type a été recueilli dans la Rhodésie (Afrique australe) . Il s’agit donc bien d’une race qui a vécu anciennement, non seulement dans nos contrées, mais jusque dans le sud de l’Afrique.
Grâce à toutes ces découvertes, nous sommes exactement renseignés sur les caractères de cette race, aujourd’hui connue dans le monde entier sous le nom de race de Néanderthal.
Le cadavre de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints gisait dans une fosse, mais la couche archéologique qui recouvrait le mort contenait une faune et une industrie qui ne laissent pas de doute sur l’âge de la sépulture. Nous parlerons plus loin de l’industrie; il nous suffira pour le moment de dire que le Rhinocéros à narines cloisonnées, le Renne, le Bouquetin, le Bison, l’Hyène des cavernes et la Marmotte s’y rencontraient. C’est à l’âge du Mammouth qu’on fait remonter le squelette.
Cet individu, comme tous ses congénères, possédait une tête étrange et extraordinairement bestiale. Le crâne, très aplati, se termine, en avant, par un front fuyant, que limitent de grosses arcades sourcilières formant un volumineux bourrelet longé par un profond sillon. La région occipitale, fortement comprimée de haut en bas, se projette en arrière en une sorte de chignon. La face est énorme, très prognathe et mal modelée. De grandes orbites, un nez très large, mais déprimé à sa racine, avec une charpente relevée, comme dans les races humaines actuelles, une mandibule robuste, dont les branches montantes sont remarquables par leur peu de hauteur et leur grande largeur, et dont le menton est très fuyant, constituent un ensemble de caractères qui ne jjermet pas d’hésiter à classer la race de Néanderthal dans le groupe humain; mais c’est une race inférieure à toutes celles qui vivent de nos jours. Dans le crâne et dans la face, elle montre des particularités qui s observent chez les Anthropoïdes. Si l’on superpose les courbes des têtes des individus de cette race à celles d’un Chimpanzé et d’un Eurojiéen moderne, on constate que l’Homme de Néanderthal se place entre le Singe et l’Homme civilisé.
I outes les jiarties du squelette dénotent chez nos vieux Hommes f*. uLr. une très grande robusticité. Les apoiihyses éjiineuses des .(•rlèbre? cervicales, les os des membres et des extrémités offrent,
■ imme l- tête, un mélange de caractères simiens et de caractères humaine. -\ «n juger par la longueur des os des membres, ces Homme-, vigoureux, trajrus, ne devaient guère dépasser l'",55 d-"’ taille.
t - ejje- particularités du squelette semblent démontrer que 1 Homme de Néanderthal devait marcher légèrement fléchi sur ses j-.m!- . ;u heu de .se tenir dans une attitude verticale.
L’HOMME PRIMITIF ET LES ANTHRO¬ POÏDES. — UN INTERMÉDIAIRE : LE PITHÉCANTHROPE. — La race de Néandcrthal, qui présente un tel mélange de caractères simiens et de caractères humains, doit avoir des liens de parenté plus ou moins éloignés avec les Anthropoïdes; mais nous avons vu qu’elle a vécu chez nous vers le milieu des temjrs quaternaires et que, par suite, on ne saurait la considérer comme offrant le type de l’Humanité primitive, puisqu’il est démontré que l’Homme existait au moins dès le début de cette époque. Or, le peu que nous connaissons des races du commencement de l’époque quaternaire tend à prouver qu elles possédaient encore plus de caractères vieillard de Cro- simiens. On en est donc arrivé à se demander si d’Anthropologie. l’Homme, comme l’a prétendu Hæckel, ne descend pas des grands Singes anthropomorphes. Les adversaires du transformisme répondent qu’entre ces Anthropomorphes et les plus anciens êtres humains actuellement connus, la distance est encore grande. Il faudrait admettre qu’il a existé autrefois un intermédiaire, celui que Hæckel supposait et qu’il avait dénommé Pithécanthrope (Singe-homme) . Cet intermédiaire a été découvert dans l’île de Java : il est vrai que le D'^ Eugène Dubois n’en a rencontré que la calotte crânienne, un fémur et trois dents; encore n’est-il pas certain que ces divers débris proviennent du même sujet.
Le fémur offre des caractères humains. La calotte crânienne est considérée, par les uns, comme provenant d’un Anthropoïde bien supérieur à tous les Singes anthropomorphes vivants, ou fossiles, connus jusqu’à ce jour; pour d’autres, elle a appartenu à un Homme très inférieur à tous ceux que nous connaissons. En somme, sans vouloir se faire de concessions, les adversaires sont d’accord : le Pithécanthrope est un être intermédiaire entre l’Homme et les Anthropoïdes. La parenté entre l’Humanité et les autres Primates devient donc de plus en plus vraisemblable.
HYPOTHÈSE RELATIVE A L’EXTINCTION DE L’ESPÈCE HUMAINE PRIMITIVE. — Mais, disent certains savants, s’il existe des liens entre l’H omme de Néanderthal et le Pithécanthrope et entre celui-ci et les Singes anthropomorphes, il ne s’ensuit pas que l’Homme actuel appartienne à la même lignée. Et, pour ne pas nous attribuer une origine aussi humble, ils ont émis une théorie très en vogue aujourd’hui : la race de Néanderthal se serait éteinte, sans laisser de traces, vers le milieu des temps quaternaires. Certes, nous ne pouvons suivre pas à pas la filiation des races qui ont vécu dans les vieilles périodes géologiques, et de grandes lacunes existent dans nos connaissances. Le hasard seul nous met en présence des restes de ces époques reculées et, durant la longue suite de siècles écoulés, les ossements humains ont été exposés à bien des chances de destruction.
Ce qui rend très hypothétique la théorie dont il s’agit, c’est qu’il existe encore des êtres humains qui offrent beaucoup de ressemblance avec les Hommes de Néanderthal. On en a signalé dans le sud-est de l’Australie des tribus |
entières, et, de temps en temps, nous en rencontrons même chez nous. On objecte que l’identité avec la vieille race quaternaire n’e.it pas complète et que les Néanderthaloïdes modernes ne sont que de « faux Néanderthahens ». Il serait bien extraordinaire que le tyjie ancien se fût conservé dans toute sa pureté quand les conditions d’existence se sont [irofondément modifiées.
En Australie, Australiens offrant quelques caractères néanderthaloelles ont subi ïdes. Coll. du laboratoired’Anthropologie du Muséum.
L’HOMME PREHISTORIQUE — V
moins de changements que dans d’autres contrées, et le type ancien de l’Humanité a pu s’y conserver mieux qu’ailleurs.
Chez nous, l’existence de Néanderthaloïdes s’explique par l’atavisme, qui fait réapparaître des caractères ancestraux au bout d’un très grand nombre de générations.
L’ « HOMO SAPIENS »? — Cette manière d’interpréter des faits qu’on ne saurait nier semble beaucoup plus plausible que l’hypothèse qui consiste à admettre l’extinction brusque de toute une espèce humaine, et son remplacement subit, sur toute la surface de la terre, par une autre espèce qu’on a dénommée Homo sapiens. Il est bien difficile de définir exactement le mot « sapiens ». Certains adeptes de la théorie nouvelle le traduisent par « savant » ou « susceptible d’apprendre »; d’autres, par « intelligent »; d’autres encore, par « raisonnable ». En tout cas, il ne peut s’appliquer qu’à des qualités morales, ou bien à des qualités intellectuelles. Ôr, les signes d’intelligence des Hommes fossiles qui sont parvenus jusqu’à nous consistent uniquement dans les produits industriels, et nous verrons que l’évolution de l’industrie a été continue, sans qu’il soit possible d’établir une ligne de démarcation nette entre une période et une autre.
En somme, VHomo sapiens ne semble avoir été imaginé que pour rompre tout lien de parenté entre l’Humanité actuelle et les H ommes de la première moitié du Quaternaire qui — nous venons de le dire — présentaient de nombreux caractères simiens. Pour être logique, il faudrait exclure de la véritable Humanité tous les êtres qui offrent, plus ou moins atténués, des caractères normaux chez les Anthropoïdes.
LA RACE Négroïde de grimaldi. — Après la
race de Néanderthal, nous trouvons, en Europe, la race de Crimaldi, dont les restes ont été découverts dans les grottes des Baoussé-Roussé, sur le territoire italien, tout près de Menton. Ces restes consistent en deux squelettes entiers, celui d’une vieille femme et celui d’un adolescent du sexe masculin, qui ont été enterrés, côte à côte, dans une fosse. Leur taille est élevée et atteint au moins celle de la moyenne des Parisiens actuels. Leur tête a évolué en ce sens que, proportionnellement au crâne, la face a sensiblement diminué de volume. Les modifications qui se sont produites dans le crâne proprement dit consistent surtout dans l’accroissement de la hauteur ; il en résulte que le front est bombé au lieu d’être extrêmement fuyant. Toutefois, la région postérieure n’a pas subi de changement aussi notable : elle présente toujours un méplat, qui siège sur les pariétaux et l’occipital, lequel se projette en arrière en forme de chignon.
Quant à la face, si son volume s’est sensiblement réduit et si elle a perdu l’aspect bestial qu’elle offrait dans la race précédente, elle a conservé des caractères mgritiques très accusés.
On a cherché à expliquer la présence, en Europe, de cette race franchement négroïde. La race de Grimaldi aurait pris naissance en Afrique, où elle est encore représentée, dans l’extrême sud, par les Bosclîimans. A une époque où les communications terrestres entre le continent africain et le continent européen devaient être rompues et où aucun fait ne permet de supposer que l’Homme fût en possession de moyens de navigation, elle aurait franchi la Méditerranée. A l’appui de cette thèse, on invoque la découverte en Europe de statuettes stéatopyges, qui seraient l’œuvre de la race de Grimaldi, et une identité de caractères entre cette race et les tribus errantes du désert de Kalahari.
La sléalopygie, c’est-à-dire l’énorme développement de graisse, notable surtout dans les fesses, est assurément un des caractères les plus frappants des femmes boschimanes, mais elle se rencontre dans beaucoup d’autres races. En outre, toutes les statuettes préhistoriques attribuées à la race de Grimaldi sont loin d’être stéatopyges; l’argument n’a donc pas de valeur.
Quant à la similitude des caractères anatomiques, elle est purement imaginaire : les Boschimans, véritables nains, ont le crâne aplati, la face triangulaire : c’est exactement le contraire qu’on note chez les Négroïdes de Grimaldi. Quoique cette race ne soit encore connue, à l’état fossile, que par les deux sujets des Baoussé- Roussé, il est certain qu’elle a joué un rôle dans l’ethnologie de l’Europe, car elle a laissé son empreinte sur des individus d’époques préhistoriques moins reculées et même sur des individus modernes.
L.'\ RACE DE CRO-MAGNON. — Après la race de Grimaldi, séparée d’elle par un laps de temps difficile à évaluer, nous rencontrons la belle race de Cro-Magnon. La taille s’est accrue; elle dépasse, en moyenne, l'",85 chez les Hommes. Cette race est, en même temps, d’une robusticité remarquable, comme le
dénotent les fortes empreintes des insertions musculaires qu’on observe sur tous les os.
Les caractères de la tête sont très intéressants. Le crâne, volumineux, allongé d’avant en arrière (dolichocéphale) , comme dans les races précédentes, est aplati verticalement, moins, cependant, que dans la race de Néanderthal. Il offre, néanmoins, le front très développé des sujets de Grimaldi. L’aplatissement s’accuse encore dans la région postérieure et le chignon occipital persiste. Les bosses pariétales étant très saillantes, la tête, vue d’en haut, affecte une forme pentagonale.
Ce qui frappe tout autant, c’est le contraste entre le crâne allongé et la face très courte, en même temps très large au niveau des pommettes et très rétrécie dans sa région maxillaire. Le prognathisme est nul ou peu accentué; le menton fait une notable saillie. Il y a donc, dans cette tête, une double dysharmonie : celle entre le crâne long et la face courte et, en second heu, celle qui, dans le visage, consiste dans le contraste entre sa largeur en haut et son étroitesse en bas. Les orbites sont très basses, très développées transversalement, et le nez, comme les maxillaires, est étroit.
Beaucoup de particularités du squelette mériteraient d’être signalées. Le bord postérieur du fémur, par exemple, qui donne insertion à des muscles puissants, forme une véritable colonne qui renforce l’os; le tibia est tellement aplati en travers qu’il ne présente plus que deux faces au lieu de trois, ce qui lui a valu d’être qualifié de tibia en lame de sabre.
Cette belle race, à en juger par les nombreux restes (osseux, industriels et artistiques) qu’elle a laissés, devait déjà constituer, en France, une population d’une certaine importance.
LA RACE DE CHANCELADE. — Dans les derniers temps de l’époque quaternaire, d’autres éléments ethniques paraissent s’être juxtaposés à la race de Cro-Magnon. A Chancelade, par exemple, près de Périgueux, on a découvert un squelette qui présente déjà la plupart des caractères des races modernes. Le gros orteil était sensiblement écarté des autres doigts du pied, disposition qui s’observe, d’ailleurs, chez des populations modernes comme chez les Singes.