‹ Histoire générale des races humaines;Chapitre 27 sur 47 · RÉGNE HUMAIN · texte numérisé non relu

RÉGNE HUMAIN

quelques-uns des plus grands génies dont s'honore la science peuvent paraître avoir hésité. Dans sa classification toute systématique, Linné a fait de Thomme un simple genre de son ordre des Primates; dans une des pages qu'il lui consacre, Buffon déclare que Thomme doit « se ranger lui-même dans la classe (Règne) des animaux ».

Mais quand ils agissent ou s'expriment ainsi, Linné et Buffon n'ont en vue que notre organisme matériel. Ailleurs, lorsqu'ils parlent de l'être humain entier, ils tiennent un bien autre langage. Alors, pour Linné, l'homme devient le couronnement de la Création et revêt une partie de la majesté divine. Quant à Buffon, il déclare que « l'homme seul fait une classe à part » et que pour le confondre avec les bêtes il faudrait être aussi peu éclairé qu'elles. En d'autres termes et en employant le langage plus précis de la science moderne, Linné et Buffon placent l'homme à côté de l'animal lorsqu'ils tiennent compte seulement des caractères tirés du corps. Mais ils en font un Règne spécial dès qu'ils embrassent la totalité des caractères humains.

Les deux fondateurs des sciences naturelles ont eu parfaitement raison et n'ont rien dit que de vrai, malgré la contradiction apparente que je viens d'indiquer et qu'on leur a souvent reprochée. Leur conclusion devait évidemment varier avec le point de vue. D'une part, la science moderne a démontré de plus en plus que l'homme, considéré anatomiquement et physiologiquement, n'est autre chose qu'un animal, im mammifère, rien de plus et rien de moins. Elle nous a montré en outre que, par son corps et à bien des égards, il diffère moins des singes supérieurs que ceux-ci ne diffèrent des singes inférieurs. En plaçant ï homme matériel dans la classe (Règne) des animaux, Buffon était donc dans le vrai, et il aurait pu aller plus loin.

En adoptant Y ordre des Bimanes^ Cuvier, qui, lui aussi, ne parlait que du corps, a exagéré la distance qui nous sépare de ces Quadrumanes. En réalité, à ne tenir compte que des ressemblances et des différences matérielles, l'homme ne doit former qu'une famille dans le premier ordre des mammifères. Telle est la conclusion formulée par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et que les travaux les plus récents n'ont fait que confirmer. Nous en revenons donc exactement à la pensée de Linné, car le gefire linnéen répond entièrement à nos familles naturelles.

Mais, d'autre part, s'il est une vérité aujourd'hui démontrée, c'est que, pour flixer la place qui revient à un être quelconque dans nos classifica-

lions, pour apprécier avec justesse les rapports qui l'unissent aux autres êtres et les différences qui Ten distinguent, il faut absolument le considérer dans son ensemble et ne négliger aucun de ses caractères. C'est ce que Linné et Buffon, devançant instinctivement les travaax de Jussieu, d'Adanson, de Cuvier sur la méthode naturelle, ont fait à certains moments ; c'est ce que ne peut se dispenser de faire de nos jours Tanthropologiste naturaliste; et alors la question se pose tout entière.

III. — Au-delà des faits anatomiques, au-delà des actions et des réactions physiologiques, Thomme présente tout un monde de phénomènes intellectuels, moraux, religieux qui lui sont propres et le distinguent profondément des animaux. Doit-on néanmoins le laisser confondu avec eux et se contenter de le placer à leur têle? Ou bien, parmi ces phénomènes, en est-il de tellement caractéristiques que, pour rester fidèle à la méthode naturelle, ou doive retirer l'homme du Règne animal et lui faire une place à part? Pour répondre à ces questions, rappelons d'abord ce que sont ces groupes primordiaux appelés les Règnes de la nature.

Pour tous les naturalistes, chacun de ces groupes est caractérisé essentiellement par un certain nombre de phénomènes indépendants de toute hypothèse, de toute théorie.

Tous ces phénomènes, quelque variés qu'ils soient, peuvent se rattacher soit à un seul, soit à un très petit nombre de phénomènes fondamentaax, ayant entre eux des rapports tels que l'on est naturellement conduit à les regarder comme tenant à ime cause unique.

Pour faciUter l'exposition et la discussion des faits, on adonné des noms à ces causes, que l'on appelle aussi des forces. Mais les mots ne doivent pas ici nous faire illusion. En réalité, ces causes, ces forces nous sont jusqu'à présent inconnues dans leur nature, dans leur essence. Leur existence nous est révélée par les effets, par le^phe'nom^nes qu'elles produisent; ce qu'elles sont, nous n'en savons rien. Pour le vrai savant, le terme de gravitation lui-même désigne seulement une cause inconnue engendrant et réglant les mouvements des corps célestes.

Tout le monde admet l'inégalité des Règnes. Leur supériorité se mesure à la complexité croissante des phénomènes, au nombre de plus en plus grand des causes ou forces auxquelles on est obligé de recourir pour se rendre compte des faits.

RÉGNE HIMAÏN. 5

En passant d'un Règne inférieur au Règne immédiatement supérieur, on voit apparaître tout un ensemble de phénomènes complètement étrangers au premier. Mais tout Règne supérieur présente, indépendanunent de ses phénomènes propres, les phénomènes caractéristiques de tous les Règnes inférieurs à lui.

Le tableau ci-joint fera aisément comprendre Tensemble des notions que je viens de résumer :

EMPIRES. RÈGNES. PHéNOMÈNES. CAUSES.

M / Î.NORGANIQUE.

Sidéral. Phénomènes de mouvement ké-

plérien. Gravitation.

(Phénomènes de mouvement ''*^") Gravitation Minéral] plérien. 1 Fthérodvnamie

( Phénomènes physico-chimiques. ) ^ ^

/Phénomènes de mouvement ké-\^ ....

« „ » \ r • j Gravitation.

i : / / Végétal.] ph^énTmènes physico-chimiques. Ejhérodynamie.

Phénomènes vitaux. J

Orga:«ique..{ /Phénomènes de mouvement ké-\

plérien. j Gravitation.

. . \ Phénomènes physico-chimiques, f Ethérodynamie. AnimaLl phénomènes vitaux. ( Vie.

Phénomènes de mouvement vo-i Ame animale, lontairc. /

IV. — La dernière de ces caractéristiques, celle du Règne animal, cmbrasse-t-elle Tensemble des phénomènes que présente Thistoire de l'homme? Évidemment non.

Ce n'est pas dans les phénomènes d'ordre intellectuel qu'il faut chercher ce qui nous sépare essentiellement des animaux. Pour qui s'en tient à l'observation et à Texpérience, il est parfaitement évident que les animaax raisonnent et ont jusqu'à un certain point conscience de leurs actes; ils sont donc m/e/%en^5. Leur intelligence est, sans contredit, infiniment inférieure à la nôtre ; mais cette infériorité ne touche en rien à la nature des choses. Pour être moins développée que chez nous, la faculté n'en reste pas moins la même au fond. Par conséquent, nous ne saurions trouver, même dans la plus élevée de ses manifestations, un véritable caractère de Règne.

En revanche, rien ne dit que Tanimal possède la notion du bien et du mal moral indépendante de toute idée d utilité; qu'il ait le près-

6 QUESTIONS GÉiNÉRALES.

sentiment d'une autre vie ; qu*il croie à des êtres invisibles supérieurs pouvant influer sur sa destinée. Ces trois phénomènes fondamentaux se retrouvent chez tous les hommes ; ils ont exercé et exercent chaque jour une influence universellement connue; presque toute Thistoire de Thumanité se rattache directement ou indirectement à eux. Ils sont Texpression de deux facultés nouvelles, la moralité et la religiosité, dont on n'aperçoit pas de traces chez les animaux et qui ont trop de rapports entre elles pour qu'on ne les rattache pas aune même cause, à Vâme humaine.

Je viens d'employer les mots à' âme animale et à'âfne humaine. Ces termes sont consacrés par l'usage ; par conséquent j'ai dû m'en servir pour désigner les deux causes inconnues, dont l'une a séparé lanimal du végétal, dont l'autre a doté un organisme tout animal des facultés humaines. Mais je ne vais pas au delà. Ne voulant jamais sortir du champ accessible à l'expérience et à l'observation, j'abandonne à qui de droit les problèmes si souvent agités que soulèvent l'origine, la nature et la fin de ces causes.

Quelles que soient d'ailleurs les conclusions auxquelles pourra conduire cette étude, les phénomènes resteront évidemment les mêmes, conserveront toute leur importance et n'en seront pas moins exclusivement propres à l'homme. Ils n'en distingueront pas moins ce dernier des animaux, comme le mouvement volontaire distingue ceux-ci des végétaux. Les facultés dont ils sont la manifestation ont donc ici la valeur que tous les naturalistes depuis Linné reconnaissent à la sensibilité et à la volonté. Par conséquent, sous peine de quitter la voie ouverte par le père des sciences naturelles et suivie par tous les naturalistes, on doit conclure que la moralité, la reUgiosité sont de véritables attributs justifiant l'adoption d'un nouveau Règne, qu'avec quelques-uns de mes prédécesseurs j'ai appelé le Règne humain. En voici la caractéristique :

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