CHAPITRE II
Unité de l'espèce humaine.
I. — Préciser la place qui revient à rhumanité dans le cadre général de la nature est le premier problème que rencontre dans ses études Tanthropologiste iiaturaliste. Je ne pouvais le passer sous silence. Toutefois, la solution de cette question n'a, pour ainsi dire, qu'un intérêt de philosophie scientifique. En quelque sens qu'elle soit résolue, la science anthropologique proprement dite ne s'en ressentira guère. Quelque rang que l'on assigne à l'homme dans le cadre taxonomique, on l'étudiera de la même manière et on arrivera aa\ mêmes résultats.
Il n'en est pas de même pour une seconde question qui s'impose bien plus impérieusement encore.
On sait que les populations disséminées à la surface du globe se décomposent en groupes que distinguent des particularités diverses et souvent très frappantes. Lorsqu'il s'agit des caractères physiques, l'éducation inconsciente de notre œil exagère il est vrai ces difTérences ; mais elles n'en sont pas moins réelles. Le Blanc Européen, le Nègre de Guinée et le vrai Kalmouk n'ont rien de commun dans les traits, le teint, la chevelure; même les proportions de certaines parties du corps ne se ressemblent pas chez ces trois termes extrêmes, autour desquels s'étagent à des distances variables tous les types secondaires de Thumanité, séparés encore par le langage, la forme et le développement des civilisations.
Ainsi, d'un groupe à l'autre, l'être humain tout entier est modifié. Eh bien, ces différences sont-elles radicales et accusent-elles l'existence d'espèces distinctes ? ou bien ne sont-elles que les traits caractéristiques des races d'une seule et même espèce? On sait que les deux opinions ont été et sont encore soutenues ; on sait qu'elles ont partagé les savants qui s'occupent de l'homme en deux camps, celui des polygétiistes et celui des monogénistes. Ici la différence des doctrines est d'une importance capitale. La science, dans son ensemble et dans une foule de détails, change
du tout au tout selon la solution adoptée. C'est ce dont il est aisé de
se convaincre en jetant les yeux sur le tableau comparatif ci-joint.
MONOOéNlSME.
Tous les hommes appartiennent à une seule et même espèce.
Les différences qui distinguent les groupes humains sont des caractères de race.
A quelle époque Tespèce humaine unique a-t-elle apparu à la surface du globe? — La question d'ancienneté est simple.
L'espèce humaine s'est montrée d'abord sur un point circonscrit du globe.
— Il y a donc une question d'origine géographique à résoudre.
Le globe s'est peuplé par voie de migrations dont il faut rechercher les traces et reconstituer l'histoire.
Aujourd'hui, il n'existe bien probablement plus une seule population autochtone. — En particulier, l'Amérique, la Polynésie elle-même ne sont peuplées que de colons.
L'espèce humaine habite aujourd'hui le globe entier, le pôle comme Téquateur. Elle a donc été obligée de se plier à l'action des milieux les plus différents.
— La question de l'acclimatation dans tout ce qu'elle a de général et de spécial est nécessairement posée-.
Dans ses migrations, l'espèce humaine, exposée à l'action de milieux nouveaux, ne pouvait que se modifier. Gela même explique la formation d'un certain nom-
POLYQéNISME.
Il existe plusieurs espèces d'hommes.
Ces différences sont autant de caractères spécifiques.
A quelles époques ont apparu les diverses espèces humaines? Se sontelles montrées simultanément ou successivement. — La question d'ancienneté est multiple.
Les diverses espèces humaines ont apparu sur les points mêmes où nous les montre l'histoire des découvertes.
— La question d'origine géographique n'existe pas.
Les migrations n'ont été pour rien dans le peuplement général du globe.
— La question des migrations primitives n'existe pas.— Les migrations dont l'histoire a gardé le souvenir se sont seules produites et n'ont exercé qu'une action insignifiante sur la distribution géographique des populations humaines.
En exceptant les colonies européennes fondées de nos jours et celles dont l'histoire a gardé le souvenir, la presque totalité du globe est peuplée d'autochtones.
— En particulier, toutes les populations américaines et polynésiennes étaient et ne pouvaient être que le produit des terres où les ont trouvées les voyageurs modernes.
Les populations humaines, constituant autant d'espèces nées sur place, étaient nécessairement faites pour vivre dans le milieu qui les entoure. — Il n'y a pas de question générale d'acclimatation.
Nous n'avons à étudier que les cas spéciaux résultant de l'expansion des populations modernes.
Les diverses espèces humaines ont apparu avec tous les caractères que nous leur voyons; le changement de milieu ne peut les modifier. — Il n'y a
bre de races. — Les faits de même nature qui se passent de nos jours doivent attirer d'une manière spéciale l'attention des anthropoiogistes.
Le croisement entre races humaines a donné naissance, dans le passé, à des races dont l'origine s'accuse par des caractères mixtes empruntés aux types parents. — Nous avons à rechercher les éléments ethniques des populations de cette nature.
Le croisement entre les races humaines les plus diverses s'accomplit sous nos yeux. Il a donné naissance à des populations mélisses qui grandissent de jour en jour et se développeront de plus en plus. — L'étude de ces populations présente un double et sérieux intérêt, en ce qu'elle nous renseigne sur le passé et permet d'entrevoir l'avenir.
Toutes les populations humaines actuelles ont été plus ou moins modifiées, soit par les actions de milieu» soit par le croisement ; le type primitif de l'espèce est perdu; et, existât-il encore, nous ne pourrions le reconnaître, faute de renseignements.— Est-il néanmoins possible de retrouver quelques-uns des traits qui le caractérisaient ?
donc pas à rechercher d'où peuvent provenir leurs caractères distinctifs.
Les populations à caractères mixtes sont, comme les autres, des espèces distinctes et autochtones. — On n'a donc pas à s'inquiéter de leurs prétendues origines ethniques.
Le croisement entre espèces humaines ne peut avoir de résultat durable. Les populations qui en résultent demeureraient stationnaires et disparaîtraient si le croisement s'arrêtait. — Leur élude n'a donc aucun intérêt sérieux.
Toutes les espèces humaines ayant apparu avec leurs caractères propres, tels que nous les connaissons, la question de l'homme primitif n'existe pas.
Dans la comparaison rapide que je viens de faire, je rac suis borné à quelques-uns des points les plus essentiels, propres à faire ressortir le contraste des conséquences qu'entraînent les deux doctrines. Je me suis aussi placé sur le terrain des polygônistes modérés. Le docteur Knox, Agassiz et Técole américaine de Morton vont bien plus loin. Le premier pousse les doctrines autochtonistes jusqu'à afQrmer que le Français ne peut vivre et prospérer ni en Corse ni sur les bords du Danube, à plus forte raison que l'Européen ne peut s'implanter en Amérique. Agassiz est allé jusqu'à admettre que les hommes ont été créés par nations, ayant chacune leur langue propre, qu'il assimile au chant des oiseaux et aux divers cris des mammifères. Morton et ses disciples ont, à bien peu près, adopté les idées d'Agassiz. C'est que Knox, Agassiz, Morton ont poussé logiquement jusqu'au bout et admis comme des réalités les conséquences théoriques les plus extrêmes du
^0 OUESTIONS GÉNÉRALES,
principe polygénistc. On voit que, si je m'étais mis à ce point de vue, j'aurais pu, sans sortir de la vérité, accentuer bien davantage les différences qui séparent les deux doctrines.
Toutefois, le tableau précédent permet de caractériser d'une manière générale le monogénisme et le polygénisme. Le premier peut paraître multiplier et compliquer à plaisir les problèmes anthropologiques. En réalité, il ne fait que montrer ce qui est; il nous force, par cela même, à faire tout notre possible pour résoudre des questions qu'il est impossible d'éviter. Le polygénisme présente la science sous des dehors plus simples et semble fournir une explication satisfaisante pour certains faits généraux, aussi bien que pour une foule de cas particuliers. Mais il n'arrive à ce résultat qu'en se mettant en contradiction avec des lois générales supérieures, en niant des vérités essentielles que nous verrons avoir été mises hors de doute, en méconnaissant ou en oubhant une foule de faits d'expérience et d'observation.
II. — Constatons d'abord que, tacitement ou explicitement, les poly- . génistes contondeniY espèce et la rûc^, ne faisant ainsi aucune différence entre une forme organique primitive et ses dérivés, oubliant les caractères morphologiques et physiologiques qui distinguent ces deux choses. Je n'ai pas à entrer ici dans les détails d'une démonstration que j'ai longuement exposée ailleurs et à diverses reprises. Je me borne à reproduire les définitions et à rappeler quelques faits fondamentaux.
L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables entre eax, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique par une succession ininterrompue et naturelle de familles.
La variété est un individu ou un ensemble d'individus appartenant à la même génération sexuelle, qui se distinguent des autres représentants de la même espèce par un ou plusieurs caractères exceptionnels.
La race est l'ensemble des individus semblables, appartenant à une même espèce, ayant reçu et transmettant, par voie de génération sexuelle, les caractères d'une variété.
Les races qui se caractérisent les premières et se séparent du type primitif par quelques caractères sont dites races primaires. Chacune d'elles peut donner naissance à des variétés et à des races secondaires, tertiaires, etc. C'est là ce que nous constatons chaque jour dans nos plantes cultivées, comme chez nos animaux domestiques.
UNITÉ DE L'ESPÈCE Hl MAINE. ii
Quelque nombreuses et différentes que soient les races sorties d'une même espèce, elles ne font pas moins partie de cette espèce. C(?lle-ci est donc une unité dont les races sont les fractions. Ou bien l'espèce peut être regardée comme unarAr^dont les races primaires, secondaires, tertiaires, etc., représentent les branches, les rameaux et les ramuscules,
m. — Si Ton néglige les définitions données par un très petit nombre de physiologistes purs ou de morphologistos exclusifs, on reconnaît, à travers les différences de rédaction, que tous les naturalistes, — « de Cuvierà Lamarck », a dit [sidore Geoffroy, — ont compris lV5/>èce et la race comme je viens de l'indiquer. S'ils ne veulent sortir de la voie scientifique, les anthropologistes doivent accepter ces notions qui résument les études accomplies, depuis bientôt deux siècles, par les savants de tout pays. Pour résoudre bien des questions posées par l'histoire de l'homme, c'est aux travaax des Buffon, des Cuvier, des Geoffroy, des Lamarck, des Blainville,des Darwin, etc., comme à ceux des Linné, des de CandoUe, des Kœlreuter, des Decaisne, des Naudin, etc., qu'ils devront d'abord s'adresser, tout en demandant des faits et des expériences aux praticiens éleveurs ou amateurs, aux Bakewel, aux Collins, aux J. Sebright.
En effet, dans des questions de cette nature, l'homme ne peut à la fois poser le problème et fournir les éléments de la solution. Pour reconnaître si les groupes humains sont des races ou des espèces, il faut, avant tout, savoir ce que Ton entend par ces mots et à quels signes on distingue ces deux sortes de choses. C'est ce que peuvent seules enseigner les sciences naturelles éclairées par la physiologie. Cette connaissance une fois acquise, on étudiera les populations dispersées à la surface du globe, et Ton pourra conclure. Faisons donc rapidement cette espèce d'enquête préalable et rappelons d'abord quelques principes que Ton oublie trop souvent.
L'homme a beau avoir ses caractères propres et exceptionnels au point qu'il ait fallu en faire un Règne à part, il n'en est pas moins soumis à la règle générale signalée plus haut. Par cela môme qu'il est l'être le plus élevé, il résume, pour ainsi dire, la création entière. Toutes les forces qui agissent dans les Règnes inférieurs se retrouvent chez lui, sans avoir pour cela changé de nature et de mode d'action. De cette considération bien simple découlent des conséquences sur lesquelles je dois appeler toute l'attention du lecteur.
Laissons de côté TEmpire inorganique, dont les phénomènes n*ont aucun rapport avec ceux dont il s'agit ici, et parlons seulement de ceuv que présente TEmpire organique. Par cela seul qu'il en fait partie, Thomme est avant tout organisé et vivant. A ce titre, il est soumis à toutes les lois qui régissent tous les autres êtres organisés et vivants, les végétaux aussi bien que les animaux ; il est le siège de phénomènes analogues à ceux qui s'accomplissent dans les deux autres Règnes et son histoire ne peut que ressembler à la leur, pour tout ce qui touche aux faits généraux. Or, chez les végétaux comme chez les [animaux, la science a reconnu Texistence A' espèces et de races; elle a caractérisé ces deux sortes de groupes. C'est donc là qu'il faut chercher les données nécessaires pour résoudre la question fondamentale que pose la variété des populations humaines. Voyons ce que nous enseigne, sur ce point, la botanique, aussi bien que la zoologie.
IV. — L'argumentation des polygénîstes en faveur de la multiplicité des espèces peut se résumer dans les termes suivants : « Il y a trop de différence entre le Nègre et le Blanc pour qu'ils soient de même espèce. » En s'exprimant ainsi, les savants que j'ai le regret de combattre n'ont guère en vue que les caractères empruntés aux formes extérieures du corps ou à celles des organes internes et plus particulièrement à celles du squelette. C'est donc sur le terrain de la morphologie que je dois les suivre d'abord.
Or, que l'on prenne un à un les groupes de végétaux ou d'animaux, universellement acceptés pour n'être que des races issues d'une espèce bien connue; qu'on les compare soit les uns aux autres, soit au type spécifique dont ils se sont détachés, et l'on reconnaîtra bien vite qu'il existe entre eux des différences morphologiques de toute sorte, bien autrement considérables que celles qui séparent les groupes humains.
En m'exprimant ainsi, je touche au fond même de la question. Je dois donc apporter au moins quelques preuves à l'appui de cette affirmation. Mais on comprend que je ne saurais entrer ici dans les détails que j'ai maintes fois donnés à mes auditeurs. Je ne puis que rappeler quelques faits. Ils suffiront, je pense, pour éveiller les souvenirs du lecteur et pour justifier l'appréciation générale que je viens de formuler.
Sans m'arrêter longtemps aux végétaux, je ne saurais les passer entièrement sous silence, ne fût-ce que pour montrer l'universalité de la loi.
Je n'insisterai pas sur l'histoire des arbres fruitiers et des arbustes
UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. \:i
d'orneraent. Les formes diverses qui se produisent dans nos cultures, dans nos jardins, etc., et qui paraissent présenter quelque intérêt, sont multipliées à peu près toujours par des procédés pénéagénéliquos : greffe, bouture, marcotage, etc. Elles restent donc à l'état de variétés. Mais celles-ci n'en attestent pas moins la variabilité des êtres organisés, et elles sont parfois bien nombreuses et bien diverses. Les poiriers, dont Decaisne a rais hors de doute Tunité spécifique, varient de port, de feuillage, d'écorce. Quant aux fruits, un catalogue de la Société d'agriculture de Londres en compte»
plus de six cents qualités, toutes différentes sous le rapport dr la forme, de la saveur, du parfum, etc. Dans son Ampélographie, le comte Odart porte à mille environ le nombre des cépages, et parmi eux il en est quelques-uns qui, se reproduisant par semis, sont passés h Tétat de races. Chez les pêchers, les pruniers, quelques variétés sont aussi devenues héréditaires. Eh bien ! qui ne connaît les
différences de toute sorte exis- Fig. 3. - chou sauvage.
tant entre la prune, la pomme, la poire sauvage et la reine-claude , la reinette ou la crassane ?
Les plantes annuelles, ne pouvant se reproduire que par semis, nous apportent des enseignements plus complets. Il ne s'agit plus ici de variétés, mais de races. Nous connaissons le végétal sauvage, souche de plusieurs de nos légumes, et pouvons ainsi mieux apprécier le nombre et l'étendue des modifications apportées par la culture. Voici quelques exemples pris dans les espèces les plus communes.
Le chou (fig. 3), originaire de nos côtes, ne porte que des feuilles
i4 QUESTIONS GÉNÉRALES,
espacées et immangeables. Mais Thomme a successivement modifié toutes les parties de celte plante pour les approprier à son usage. Lorsqu'il s'est attaqué aux feuilles, il a obtenu six races principales de choux de Milan, dix de choux cavaliers, dix-sept de choux cabus ; lorsqu'il s'est occupé de la racine, il a eu trois races de choux-raves; lorsqu'il a touché aux fleurs, il en est résulté onze races de choux-fleurs ou de brocolis (fig. 4).
Dans le Raphanus raphanis-
triim, que M. Carrière a montré
FiG. 4. — Chou-fleur. Être le môme que le R. sativus,
la racine seule a attiré l'attention. Entre les mains des jardiniers, elle a donné quatre races de radis, cinq de raves et quatre de raiforts. Dans la nature, elle est grôle, ligneuse, et ne saurait servir de nourriture.
Il en est de même de la carotte, qui vit sauvage dans toute l'Europe. Les expériences de Vilmorin ont pleinement démontré que toutes ces racines, variant de dimension, de couleur, de saveur sucrée, etc., proviennent d'une seule plante qui, à l'état de nature, semble ne pouvoir être d'aucun usage.
C'est le fruit que nous recherchons dans les Cticurbita. M. Naudin, après avoir, au milieu des centaines de races connues, débrouillé les trois espèces qui se cultivent dans nos potagers ou nos champs, a montré que chacune d'elles donne naissance à une série de formes de fruits tantôt globuleux, ovoïdes ou déprimés, tantôt en forme de gourde, de serpent ou de massue, tantôt lisses, tantôt tuberculeux, etc.
Incontestablement il n'y a de groupe humain à groupe humain rien qui rappelle, môme de loin, les différences parfois étranges que présentent de l'une à l'autre les tiges, les feuilles, les racines, les fleurs dans ces races de plantes.
V. — Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être inacceptable cette comparaison de l'homme aux végétaax et me reprocheront de demander des renseignements à une source trop éloignée. De la
part d'un homme de science, cette objection serait étrange ; car lunivcrsalité des grandes lois physiologiques, chez tous les êtres organisés, est aujourd'hui un des faits généraux les mieux démontrés. Mais il est d'ailleurs facile de constater des faits analogues aux précédents chez ceux de ces êtres qui se rapprochent le plus de nous par leur organisation. Passons donc aux animaux et tenons-nous-en aux mammifères et aux oiseaax , qui seuls ont fourni à Thomme des espèces vraiment domestiquées.
Comme chez les végétaax , il apparaît chez eux des variétés parfois très caractérisées ; et, lorsque celles-ci répondent à un besoin réel, Thomme s'en empare, les rend héréditaires et souvent les exagère par les procédés de la sélection. Lorsque la mode ou le caprice entrent en jeu, ce ne sont plus seulement les variétés utiles que fixe Tindustrie des éleveurs ; ce sont aussi les formes les plus aberrantes, les plus bizarres. Cette considération bien simple fait comprendre pourquoi certaines espèces animales, le chien et le pigeon surtout, semblent avoir le privilège d une variabilité dont nous ne connaissons probablement pas encore les limites. Mais il arrive bien souvent aussi que, en dehors de Taction de Thomme et même en dépit de sa volonté, il se forme des races extrêmement différentes et quelquefois des plus étranges.
L'homme n'a jamais demandé au cheval et à Tâne que de porter et de traîner. La taille et le développement musculaire sont, par conséquent, les caractères qu'il a dû chercher à développer, et il a obtenu dans cette voie des résultats remarquables. Les chevaux de brasseur anglais ont jusqu'à 2 mètres de hauteur au garot, et nos anciens chevaux de halage, qui remorquaient les trains de bateaux du Rhône, ne leur cédaient certainement pas. Mais en même temps s'est formée toute seule, aux îles Shetland, la race des petits poneys qui n'ont que 79 centimètres au garot, et il existe dans les archipels de l'Inde bien d^autres races naines. Les ânes de Toscane, nos ânes du Poitou atteignent la taille du mulet; dans l'ouest de l'Inde, les ânes n'ont que de 20 à 30 centimètres de haut et ne sont, par conséquent, pas plus grands qu'un beau chien de Terre-Neuve. Il est presque inutile de faire remarquer que du Patagon au Boschiman la différence est loin d'être aussi considérable.
La couleur est de tous les caractères celui où les limites de variation se rapprochent le plus chez l'homme et les animaux. Toutefois, ici encore, elles sont bien plus étendues chez ces derniers que chez nous. Notre chevelure peut être comparée sous ce rapport au pelage et au
plumage; on sait combien les nuances en sont nombreuses, mais on sait aussi que ces nuances restent uniformes et ne présentent jamais les mélanges, les juxtapositions de teinte si fréquentes dans nos animaux domestiques. Quant à la peau, elle va du blanc au noir. Mais le mélanisme reste chez nous superficiel, ou tout au plus s'accuse à Tintérieur par une légère teinte du cerveau et de ses annexes. Chez la poule nègre, tous les tissus, et surtout les tissus aponévrotiques, sont pénétrés de matière colorante, si bien que la chair est noire chez ces oiseaux. Les poules nègres apparaissent comme variétés sur les points du globe les plus éloignés ; mais on les tue pour les empêcher de se propager. Toutefois, la race du Japon, à laquelle ses plumes effilées et entièrement blanches ont valu le nom do poules de soie, a été conservée à titre de curiosité.
VI. — Ce serait sortir du plan de ce livre que d'examiner un à un
chaque ordre de caractères.
La conclusion serait toujours la môme. Je préfère citer quelques faits empruntés à l'histoire de nos principales espèces domestiques.
Porc, — En domestiquant le sanglier, l'homme s'est évidemment préoccupé uniquement d'en obtenir de la chair. Pourtant il s'est formé des races fort différentes de taille , de proportion, etc. Chez un certain nombre d'entre elles, le nombre des vertèbres a varié dans les diverses ré-
Fjo. 5. — Pied de porc soiipède, gions de la colonne verté-
d'aprè8unephotographie.(CollectionAlph.Edward8.) ^^^^ jj ^^ ^^^ ^^ j^ pj^^
caractéristique, bien connu à coup sûr de tous mes lecteurs, s'est singulièrement modifié. Les deux doigts médians, les seuls qui servent à la marche, ont été englobés dans un seul sabot. Ces porcs solipèdes
UiNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. 17
étaient connus des anciens et apparaissent parfois comme variétés, surtout dans le nord de TEurope. Mais à Cuba, d'après les renseignements recueillis par M. Alphonse Edwards, ils ont formé une véritable race, qui s'est évidemment fixée spontanément et a envahi tout un quartier de Tîle (fig. 5).
Fie. 6. — Tète osseuse de lapin sauvage, Fig. 7. — Tête osseuse de lapin bélier» grandeur naturelle, d'après une pho- grandeur naturelle, daprès une pho-
tographie. (Collection de M. Sanson.) tographie (collection de M. Sanson.)
Lapin. — Le lapin, dont la souche sauvage vit partout à côté de nous, a enfanté de très nombreuses races. Chez les unes, les deux oreilles se sont développées au point qu'elles mesurent jusqu'à 0",55 d'envergure, si Ton peut s'exprimer ainsi. En revanche, elles ont entièrement disparu dans une autre. La taille, le volume ont aussi considérablement varié. Le lapin sauvage anglais, d'après Darwin, pèse i^,k^%,
BiBL. ETHN. — Races humaines; Introd, 2
Ceax de Porto-Santo, descendants de lapins domestiques, ne pèsent plus que 0*^,700. Nos grandes races, au contraire, ont augmenté singulièrement de poids. Les lapins lopes, les lapins béliers, etc., dépassent souvent 4^,530, et Darwin en cite un qui pesait 8^,334. En même temps, presque toute la charpente osseuse est plus ou moins modifiée. En particulier, la capacité du crâne est loin d'augmenter proportionnellement au poids du corps; et de plus, la boîte osseuse s'allonge de telle sorte, que le lapin sauvage est brachycéphale relativement à toutes les races domestiques , qui deviennent dolichocéphales (fig. 6 et 7). En outre, au moins parfois, la table extérieure des os se forme incomplètement et le diploé reste à découvert. Ce défaut d'ossification était très accentué dans la tête du lapin bélier dont je donne le dessin
(fig- T).
Les espèces mêmes dont on ne connaît pas avec certitude la souche sauvage nous apportent parfois des enseignements précieux en nous montrant comment naissent ou s'obtiennent les races les plus anormales. Tels sont le mouton et le bœuf.
Mouton. — Chez nous, en 1828, dans un troupeau de mérinos appartenant à M. Graux, vint au monde un agneau mâle à toison non laineuse, mais soyeuse. Grâce aux soins intelligents de son propriétaire, il est devenu la souche de la race Mauchamp, qui a fourni à l'industrie des tissus une matière textile toute nouvelle et très recherchée.
Voici encore un fait remarquable de variation qui s'est produit dans la même espèce et dont l'honMne a également su tirer parti :
En 1791 , naquit au Massachusetts un agneau mâle ayant des jambes torses et très courtes, tandis que le corps avait conservé à peu près ses formes normales. A raison de sa conformation, cet animal ne pouvait franchir les clôtures trop peu élevées pour retenir les moutons ordinaires. Avec leur esprit pratique, les Américains comprirent l'utilité de ce qui pouvait être regardé de prime abord conmie un vice de conformation. Par une sélection attentive, ils multiplièrent ce type nouveau et créèrent la race des moutons ancons ou race loutre.
L'idée de bête à laine se lie presque invinciblement chez nous au nom du mouton. Pourtant il existe, en Afrique surtout, des moutons couverts d'un poil court et raide. M. de Rochebrime a donné récemment des détails sur les races sénégalaises, qui se distinguent par ce caractère et par quelques autres. Il y a plus. Nos races ovines transpor-
LMTÉ DE L'KSPÈCE HIMAINE. 19
tées dans les régions chaudes de l'Amérique centrale perdent leur laine et la remplacent par une sorte de jar luisant. La toison de nos moutons est certainement un des résultats de la domestication. Mais ce pelage acquis a bien varié entre nos mains. On sait quelle différence il y a de la laine de Saxe ou de Rambouillet à celle que fournissaient jadis nos vieilles races montagnardes.
F"iG. 8. ~ Bos triceroSy d'après M. de Rochebrime.
Bcsuf. — Tous les bœufs de TAmérique méridionale proviennent d'un petit nombre d'individus de races espagnoles ou portugaises dont les caractères n'ont rien d'exceptionnel. Or, dans les plaines chaudes de la Colombie, leurs descendants sont aujourd'hui àespelones ou des calofigos. Les premiers n'ont plus qu'un poil rare et fin ; les seconds sont absolument nus. La province de Corrientes a produit une race à jambes courtes ; le Paraguay, une race à cornes droites et verticales ; une autre entièrement dépourvue de cornes, comme notre bœuf sarlabot. En revanche, il existe au Sénégal une race qui porte sur le nez une troisième corne parfaitement caractérisée par son noyau osseux revêtu de matière
•20 QUESTIONS GÉNÉRALKS.
cornée. C'est le bœuf, ou mieux le zébu à trois cornes, que M. de Rochebrune a fait connaître (fig. 8 et 9).
Une des plus étranges races bovines est celle qui paraît avoir pris naissance spontanément chez les Indiens au sud de La Plata, et qui est connue dans cette province sous le nom de race gnato. C'est une race trapue, à jambes relativement courtes, surtout par devant, et dont la tête est profondément modifiée. « Comparé au crâne d'un bœuf ordi-
FiG. 9. — Partie antérieure de la tête osseuse du Bos triceros, montraut la corne nasale avec son noyau osseux, d'après une photographie. (GoUection Rochebrune.)
naire, a dit Darwin, presque pas un os n'a la même forme, et le crâne entier a un aspect tout à fait différent. » Les figures ci-jointes permettent de comprendre combien ces paroles sont vraies. Celle qui représente la tête du bœuf gnato a été faite d'après une photographie que je tiens de l'illustre naturaliste anglais (fig. 10 et H). Il a lui-même observé deux troupeaux de gnatos et s'est assuré qu'il s'agissait d'une véritable race et non d'une monstruosité individuelle.
Fio. 10. — Tète osseuse du bœuf d'Europe, d'après une photographie. (Muséum.)
FiGw 11. — Tète osseuse de bœuf gnato, d'après une photographie de Darwin.
Chien. — De tous les animaux domestiques celui qui a le plus varié est incontestablement le chien. C'est que cette espèce a été la première soumise àTempire de l'homme. Les tribus, qui ont laissé en Danemark ces kjœkkenmœddings si bien étudiées par Steenstrup, n'avaient pas d'autre animal domestique. En outre et surtout, le chien a dû satisfaire non seulement à nos besoins, mais encore à nos caprices, à la mode; et l'on sait jusqu'à quel point il a plié en tout sens ses formes générales, ses caractères physiques, et jusqu'à ses instincts et son intelligence. A l'Exposition de 1863, les races canines réunies par la Société d'acclimatation de Paris étaient divisées en vingt-huit classes, comprenant plus de cent quarante races pures. Encore savions-nous fort bien que la liste était loin d'être complète. C'est rester certainement au-dessous de la vérité que d'estimer à deux cents seulement le nombre des races de chiens disséminées sur la surface du globe entier.
L'œil le moins attentif reconnaît la plupart des grandes différences qui distinguent les diverses races de chiens. Qui n'a présentes à l'esprit leurs formes générales, sveltes et élancées chez les unes, ramassées et trapues chez les autres? Qui ne se rappelle la variété des teintes de leur pelage? Qui a pu oublier le poil ras du chien d'arrêt, la laine du caniche, les poils fins et soyeux de l'épagneul? Ce dernier caractère est plus marqué encore chez certains lévriers de Syrie que dans nos races européennes. Le chien du Kamtschatka possède à la fois une sorte de duvet et de longs poils, c'est-à-dire une véritable et épaisse fourrure. En revanche, chez certaines races des pays chauds, qui ont pris naissance en Amérique aussi bien qu'en Afrique et que l'on nomme à tort chiens turcs, la peau du corps est entièrement nue et la tête seule conserve quelques rares bouquets de poils. Tout le monde sait à peu près combien la taille des chiens varie selon les races. Mais les mesures prises par Daubenton et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire permettent de substituer des notions précises à ces vagues appréciations. D'une race à l'autre, la longueur du corps, queue non comprise, varie de 1",332 (grand chien de montagne) à 0",220 (petit bichon). On voit que la différence est de 1",H2 et le rapport de 0"*,165. La hauteur du train de devant est de 0"*,776 chez le dogue de forte race et de 0^,112 chez le petit bichon. Différence, 0",664; rapport, 0",144. Les proportions ne sont pas moins variables. Le barbet et le basset à jambes torses ont la même longueur (0'",812) ; mais chez le premier la hauteur est de 0"*,487 et de 0",297 seulement chez le second.
La différence serait bien plus grande encore si Ton comparait le basset à un lévrier ayant la même longueur de corps.
Il est évident que la taille et les proportions du corps ne sauraient
Fio. 12. — Tête de lévrier espagnol de proftl, a peu près demi-grandeur naturelle, d'après une photographie. (Muséum.)
changer à ce point sans que le squelette présentât les variations correspondantes. Mais il se produit aussi des modifications anatomiques locales, fort bien étudiées par Frédéric Guvier, et dont il est facile de
Fio. 18. — Tête de king's Charles vue de profil, presque de grandeur naturelle^ d'après une photographie. (Muséum.)
comprendre l'importance. Dans la tête osseuse, ce n'est pas seulement le volume qui s'exagère ou s'amoindrit ; ce sont aussi les proportions qui changent. Il suffit, pour le reconnaître, de||comparer à ce point de vue le dogue au lévrier ou au king's Charles (fig. 12 à 17). Chez le
bouledogue, la mâchoire supérieure se raccourcit plus que Tinférieure, et, par suite, celle-ci dépasse la première ; chez certains lévriers, les deux mâchoires sont aussi inégales, mais Tinférieure est la plus courte. Chez le premier, les dents, trop rapprochées, prennent une direction transverse ; chez le second, elles sont, au contraire, espacées
(fig. 12). Ajoutons avec Isidore Geoffroy Saint-Hilaire que, même les carnassières et les tuberculeuses ne sont pas toujours développées dans le même rapport; et Ton sait quelle est Timportance de ce rapport dans la caractérisation des espèces mammalogiques.
Chez le dogue, les pariétaux sont comme aplatis (fig. 15 et 16), et son crâne est plus petit que celui du chien de berger, quoique sa tête soit d'un tiers plus grande, au dire de F. Cuvier. Chez les barbets et les chiens de berger, les os latéraux du crâne sont bombés et contribuent adonner à la cavité crânienne des dimensions relativement assez grandes. Dans aucune race toutefois, ce développement relatif du crâne n'est plus prononcé que dans le king's Charles (fig. 13 et 17). On voit combien est réduit en outre chez lui tout le squelette de la face. I. Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà signalé ce caractère chez un chien japonais; mais ce trait paraît être chez lui moins frappant que chez notre petite race.
Les extrémités présentent parfois une modification non moins remarquable que les précédentes. Les chiens n'ont, en général, aux pieds de derrière, que quatre doigts et un petit os métatarsien caché sous la peau. Dans quelques races, généralement de petite taille, cet os rudimentaire lui-même disparaît. Dans certaines races grandes, au contraire, il se
Fio. 14. — Tête de lévTier espagnol vue d'en haut, à peu près demi-grandeur naturelle, d'après une photographie. (Muséum.)
Fio. 15. ~ Tète de dogue yue de profil, à peu près au liera de la grandeur naturelle, d'après une photographie. (Muséum.)
Fïo. 16. — Tête de dogue vue d'en haut, à Fio. 17. — Tête de king's Charles vue d'en peu prèsautiers de grandeur naturelle, haut, presque de grandeur naturelle, d'après une photographie. (Muséum.) d'après une photographie. (Muséum.)
développe, acquiert des phalanges, et il existe alors un cinquième doigt complet. Celles-ci sont donc caractérisées par une véritable polydactylie.
Cette diversité des traits les plus caractéristiques dans les races canines a fait croire à une multiplicité d'origines. On a pensé que plusieurs espèces du genre caiiisy primitivement distinctes, s'étaient alliées et fondues Tune dans l'autre pour produire un être complexe que nous avons appelé le chien domestique. Cette opinion est encore celle de quelques naturalistes et surtout des zootechnistes. Pourtant Frédéric Cuvier a depuis longtemps démontré Tunité spécifique du chien par un ensemble de faits et de considérations auxquels il me semble bien difficile de répondre. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a levé les dernières difficultés, en achevant de prouver la vérité de ce que Guldenstedt avait déjà dit, savoir : que le chacal, le Canis aurens des naturalistes, est la souche sauvage de nos chiens. Or, il a fallu que les faits parlassent bien haut pour que ces naturalistes aient accepté, en pareille matière, la même conclusion. I. Geoffroy admettait, il est vrai, la variabilité limitée de l'espèce ; mais F. Cuvier appartenait à l'école de son frère, qui a toujours plaidé en faveur de Y invariabilité. L'accord entre les deux représentants de ces doctrines contraires n'en est que plus remarquable ; il témoigne en faveur de l'opinion qui leur est commune. Et, en effet, quiconque lira avec attention ce qu'ils ont écrit à ce sujet, quiconque tiendra compte de quelques faits plus récemment acquis et de l'existence des races libres, que Ton avait trop oubliées et sur lesquelles j'ai depuis longtemps appelé l'attention, se ralliera certainement à la doctrine de l'unité spécifique du chien.
L'histoire de ce vieil ami de l'honmie suggère une dernière observation. Parmi les races canines, il en est qui présentent des caractères absolument étrangers à toutes les espèces vivantes du genre canis. Pour rendre compte de ce fait, on a admis que ces formes exceptionnelles remontaient à des espèces perdues. Cette hypothèse était absolument gratuite ; car parmi les canis fossiles rien ne rappelle le bouledogue ou le basset. Au contraire, l'histoire des autres mammifères domestiques nous renseigne sur la manière dont ces types ont apparu. Le bouledogue est le gnato des chiens; le basset en est Vancon; le poil soyeux de Tépagneul et du lévrier de Syrie rappelle la soie des mérinos Mauchamp. Ce qui s'est accompli de nos joiu's chez le bœuf et le mouton nous renseigne sur ce qui s'est passé chez les chiens à
une époque inconnue, et fait comprendre comment se sont constituées chez eux les races les plus aberrantes.
VU. — L'histoire des mammifères dont je viens de parler, celle des autres espèces domestiques du môme groupe présenteraient encore une foule de faits conduisant tous aux mômes conséquences. Mais je me hâte de passer en revue quelques espèces d'oiseaux. Nous y trouverons les mômes enseisnemenls.
FiG. 18. — Coq de Hambourg. (Darwin. Cii. Reinwald, édit.)
Coq, — Comme les mammifères, les oiseaux vraiment domestiques ont leurs races grandes et petites. Chez les poules surtout, dont la domestication remonte très haut, la différence est considérable. Un beau brahma pèse de 5 à 7 kilogrammes et au delà ; les Bantam-Sebrigt dépassent à peine 0'',453 (Darwin). L attention des curieux ne s'est portée qu'assez récemment sur cette espèce, à laquelle on ne demandait guère que sa chair et quelques plumes, et pourtant il s'est formé des races nombreuses. Darwin en compte treize principales , comprenant chacune plusieurs sous-races. On sait combien le plumage varie de Tune à
Tautre et d'individu à individu ; comment les unes ont les jambes nues, d'autres emplumées au point d'avoir peine à marcher ; on sait combien varient chez les coqs la forme et les dimensions des caroncules et de la crête. Chez le coq de Hambourg en particulier, cette dernière prend la forme d'une sorte de gâteau épais et tuberculeux (fig. 18). Dans certaines races elle est remplacée par une magnifique touffe déplumes (fig. 19).
Fio. 19. — Coq huppé. (Darwin, Ch. B.)
Chez les poules et coqs huppés, les changements ne s'arrêtent pas à cette substitution. Le crâne lui-même subit une modification très singulière. Dans le Bankiva, souche de tous nos coqs et poules domestiques, les régions crâniennes antérieure et moyenne forment deux très légères saillies séparées par une gouttière (fig. 20). Dans les coqs huppés, elles se développent en une sorte de grande ampoule (fig. 21); si bien que la cavité crânienne, au lieu de conserver la forme ordinaire (fig. 22), prend celle d'une gourde irrégulière et que le cerveau ne peut que présenter un profond étranglement dans la région médiane. (Voir fig. 23.)
Fiij. 20. — Tête osseuse de coq Bankiva sauvage, grandeur naturelle. (Darwin. Ch. R.)
Fio. 21. — Tète osseuse de coq huppé blanc, grandeur naturelle. (Darwin, Ch. H.)
Fio. 21. — Coupe longitudinale d'une tête osseuse de coq cochinchinois, grandeur naturelle. (Darwin, Ch. R.)*
Fia. 23. — Coupe longitudinale d'une tête osseuse de coq huppé, grandeur naturelle. (Darwin, Ch. R.)
30 QIKSTIONS GÉNÉRALKS.
Oie. — La curiosité humaine ne s'est guère attaquée à Toîe ni au canard. Aussi le nombre des races est-il ici sensiblement moindre, surtout chez Toie, bien que sa domestication soit fort ancienne. Pourtant il existe des oies huppées, d'autres dont les plumes scapulaires sont singulièrement modifiées, etc. La plus curieuse de ces races est Toie
FiG. 24. — Tête osseuse d'oie ordinaire, graudeur naturelle. (Collection de M. Alph. Edwards.)
FiG. 25. — Tête osseuse d'oie caronculée, grandeur naturelle. (Collection de M. Alph. Edwards.)
caronculée du Japon, dont la région frontale, au lieu de rester lisse et continue (fig. 24), porte un grand noyau osseux qu'enveloppe une caroncule (fig. 25). C'est presque l'analogue de ce que nous avons vu chez le zébu à trois cornes.
Canard, — Les canards, quoique asservis aune époque plus récente, ont varié davantage. Dar>^in compte quatre grandes races, dont au
UNITÉ DE L'ESPÈCK HLMAINK. 31
moins une comprend plusieurs sous-races. Ici encore nous trouvons des têtes huppées. Dans une de ces races, le bec est fortement recourbé. Enfin dans le canard pingouin, les jambes se sont allongées, et Toiscau marche le corps et le cou droits dans une attitude qui ressemble à celle du pigeon grosse-gorge dont je parlerai toutàTheure (flg. 27).
Pigeon. — Je laisse de côté les autres oiseaux dont l'homme a fait ses compagnons à divers titres. J'ai hâte d'arriver aux pigeons. Cette espèce a attiré d'une manière toute spéciale l'attention de Darwin; et,
Fio. 26. — Pigeon birman ou florentin. (F. L.)
ne fût-ce que pour ce motif, je croirais devoir entrer ici dans quelques détails. J'ai eu bien souvent à combattre les théories de l'illustre naturaliste anglais ; en allant chercher dans son œuvre des arguments en ma faveur, c'est pour ainsi dire à un adversaire scientifique que je m'adresse et par conséquent ce témoignage ne saurait être suspect. Mais, si j'insiste, autant que le permet la nature de ce livre, sur l'histoire des pigeons, c'est surtout parce qu'aucune autre espèce animale domestique n'a été l'objet d'un travail aussi approfondi, aussi complet. La domestication du pigeon remonte très haut. En Egypte, on
mangeait des pigeons domestiques plus de trois mille ans avant notre ère. En Orient, l'élevage de cet oiseau fut de tout temps un des passetemps favoris des simples particuliers comme des souverains. Par suite sans doute de leurs relations avec ces pays lointains, les Hollandais d'abord, les Anglais ensuite, entrèrent avec ardeur dans la même voie et perfectionnèrent les races déjà existantes ou en créèrent de nouvelles.
Fio. 27. — Pigeon grosse-gorge. (F. L.)
A Londres, un premier club de pigeons fut fondé en 1720. On en compte six aujourd'hui et les principales villes d'Angleterre rivalisent sous ce rapport avec la capitale.
L'espèce d'engouement dont les pigeons ont été l'objet depuis des siècles et dans des régions fort éloignées a eu ses conséquences inévitables. Une foule de types et de sous-types, fort difTérents à tous égards, ont surgi de tous côtés. Aussi s'est-il produit à propos de cet oiseau ce que nous avons vu se passer pour les chiens. Les éleveurs,
r'NlTÉ DK L'ESPÈCE HUMAINE. M3
quelques naturalistes même, ont été entraînés à penser que le croisement de plusieurs espèces du genre Colnmba pouvait seul rendre compte de cette variété de caractères. Les études approfondies de Darwin sur cette question ont pleinement démontré qu(^ c'était là une erreur et que tous nos pigeons domestiqut's descendent du seul biset, la Colnmba livia. Cette conclusion de Tillustre naturaliste est d'autant jiius importante qu'elle fournit un argument sérieux contre ses doctrines générales, comme je Tai montré d'ailleurs.
Affilié aux deux principaux Pigeon-Clubs de I^ondres, mettant à profit
Fio. 28. — Pigeon culbutant courte-face. (F. L.)
la popularité qui s'attachait à ses travaux, Darwin a observé à l'état vivant toutes les principales raci^s d'Europe ; les grands éleveurs de Londres, les riches amateurs ont mis leurs volières à sa disposition; il a reçu des peaux et des squelettes de la Perse, de l'Inde, etc.; il a passé plusieurs années à étudier ces matériaux et à faire des expériences. Le résultat de ses recherches a été qu'il existe onze races principales de pigeons, comprenant au moins cent cinquante sous-races bien assises et ayant chacune leur nom particulier, sans parler des variétés nombreuses qui apparaissent parmi elles. Si ces diverses formes domestiquc^s avaient
BIBL. ETON. — Haces humaines; Inirod. 3
été trouvées à l'état sauvage, « il n'est pas douteux, ajoute-t-il, qu'elles n'eussent donné lieu à la formation d'au moins cinq genres nouveaux ». Il est facile de se convaincre que ces paroles de l'illustre naturaliste n'ont rien d'exagéré.
Les races de pigeons ne se distinguent pas seulement par des caractères extérieurs. Leur charpente osseuse elle-même est atteinte. Darwin entre ici dans bien des détails que je ne saurais même indiquer. Je me borne à signaler les variations du nombre des vertèbres. Dans les régions cervicale et dorsale, ce nombre ne change pas. Mais, à la région sacrée,
Fio. 29. — Pigeon Swift. (F.L.)
il est de 12 chex les bisets, de 14 chez les grosse-gorge, de 11 chez les culbutants et les messagers. A la région caudale, il est de 7 chez les bisets, de 8 ou 9 chez les pigeons paons et les grosse-gorge, etc.
Parfois les viscères sont plus ou moins modifiés. Chez le pigeon grosse-gorge, le jabot se développe outre mesure en même temps que l'œsophage acquiert, jusque près de la tête, un diamètre relativement énorme. L'oiseau a l'habitude d'avaler de l'air qui distend cette vaste poche; et, lorsqu'elle est bien gonflée, il se promène et se pavane avec autant d'orgueil qu'un paon faisant la roue (fig. 27). Chez le turbit, le jabot conserve son volume ordinaire; l'œsophage seul se dilate, et
INÏTÉ DE L'ESPfiCE HUMAINE. 3;i
Toiseau, toujours en avalant de Tair, fait saillir la garniture de plumes frisées qui orne sa poitrine (fig. 36).
Quant aux caractères extérieurs, on peut dire qu'ils ont tous été successivement transformés. Quelques détails suffiront pour faire juger de rétendue de ces variations. Je les emprunte , pour la plupart, à Darwin et aussi à Touvrage classique de MM. Robert Fuiton et W. Ludlow, dont je reproduis quelques figures.
Comme presque tous b
nos animaux domestiques, les pigeons ont leurs grandes races et leurs races naines. Un beau biset pèse0*',495; le runt espagnol atteint ^ 0^970, et le culbutant courte-face ne va guère au-delà de 0\250.
Chez la très grande majorité des races colombines, Taxe du corps est plus ou moins relevé d'arrière en avant, comme chez presque tous les autres oiseaux. Il est horizontal chez le florentin reUe: A, biset (Co/wm6a//Wa), type sauvage ;B,culbu. (fig. 26), et devient tout tant courte-face; C, messager anglais; D, messagerà fait vertical chez lu l^agadotten. (Darwin, Ch. R.)
grosse-gorge, qui marche parfaitement droit sur ses pieds (fig. 27). On comprend que ces divers modes de station nécessitent dans la charpente osseuse, et surtout dans les articulations des membres postérieurs, des modifications très sensibles.
Comparé à ce qui existe chez le biset, l'ensemble de la jambe du
grosse-gorge est plus long. Ce membre s'est au contraire notablement raccourci chez le courte-face (fig. 28). Le pied considéré isolément présente des différences analogues. Darwin compte dix-neuf races où il est relativement plus court que chez le biset et treize où il est plus long. La différence en plus chez le message r-bagadotten est de 36 pour 100, et de 19 pour 100 en moins chez le dos-frisé indien. Les ailes s'allongent parfois et prennent des formes qui rappellent ce qui existe chez les hirondelles. Ce trait est très marqué dans le swift (fig. 29). Elles
FiG. 31. — Pigeon mesisager noir. (F. L.)
se raccourcissent en revanche beaucoup chez le florentin (fig. 26). Chez ce dernier, la queue fait de môme et de plus se redresse en même temps que le cou se replie, un peu conune chez le cygne; si bien que, lorsque le mâle fait le beau auprès de sa femelle, la queue et le cou se touchent.
La tête et ses dépendances présentent des caractères différentiels remarquables. Chez le culbutant courte-face, le crâne est relativement plus court que celui du biset et les crêtes orbitaires en dépassent le niveau (fig. 30, A et B). Dans les messagers, et surtout chez le
LMTÉ DK L'ESPÈCE HUMAINE. 37
raessager-bagadoUen, il s*allonge, et la région pariéto-occipitale forme presque un lobe distinct (fig. 30, D). A Textérieur, les plumes, assez longues et ramenées sur le front chez le premier, courtes et lisses chez le second , accentuent encore ces différences.
Le bec joue dans la classification des oiseaux un rôle analogue à celui des mâchoires dans celle des mammifères. Nous avons vu combien cellesci varient dans les diverses races de chiens.
Darwin a signalé des modifications tout aussi mar- ^^^ 3^ . ^ôte de pigeon messager. (F. L.). quées chez les pigeons.
Comparé à celui du biset (fig. 30, A), le bec du messager, surtout du messager anglais, est relativement énorme (fig. 31, 32 et 30, C). En
Fin. 33. — Tèri3 de pigeon barbe Fio. 34. — Tôte de pigeon barbe
vue de face. (F.L.) vue de profil. (F. L.)
outre, chez le message r-bagadotten, il est fortement courbé (fig. 30, D). Au contraire, chez le barbe (fig. 33 et 31), chez Tantwerp (fig. 35), il est remarquablement réduit. Chez le culbutant courte-face, il Test en-
core plus et devient presque conique (fig. 28 et 30, B). Chez le turbit crête (fig. 36), les deux mandibules, aussi courtes que dans les deux races précédentes , mais plus épaisses et arquées en sens contraire, semblent constituer un bec aussi robuste que celui de n'importe quel oiseau conirostre (fig. 37).
Chez le biset et chez la plupart des autres races, les bords des deux mâchoires s'appliquent exactement Tun sur Tautre. Chez les messagers, les barbes, les runts,... le maxillaire inférieur se courbe en dehors et les mâchoires ne se rencontrent qu'à l'extrémité du bec. En outre, chez
los runts surtout, le maxillaire inférieur est comme tordu sur son plat; si bien qu'en le regardant en dessus, on aperçoit, au tiers postérieur, la table externe de l'os et la table interne dans tout le tiers moyen.
Le cire placé à la base du bec chez le biset disparaît presque chez le courte-face (fig. 28) .
Il se développe au contraire dans plusieurs races, mais sans gagner beaucoup en épaisseur (fig. 33, 34 et 33).
Fio. 33. - Tête de pigeoa antwerp courte-face. Chcz les messagers anglais, il
^ ' '' se transforme en une énorme
caroncule, de couleur blanche ou à peine rosée, parfois plus volumineuse encore que celle qui est figurée ici (fig. 31 et 32).
La peau nue qui entoure les yeux, et ne fait normalement que les border (fig. 28), présente dans la même race une hypertrophie analogue et forme autour de l'œil une large zone blanchâtre à plis circulaires concentriques, s'étendant jusqu'au sommet de la tête (fig. 31 et 32). Ce caractère est encore plus marqué chez les barbes, oîi cette espèce de caroncule oculaire se colore d'un rouge vif, dépasse le sommet du crâne et donne à l'oiseau, vu de face, un aspect fort singulier (fig. 33 et 34).
Je ne dirai rien des couleurs du plumage ; on sait combien elles sont nombreuses et variées. Mais les plumes elles-mêmes subissent des mo-
-"^ |iC»'»«'û'^
Fio. 86. — Pigeon turbit crête. (F. L.)
Fio. 37. - Tête de turbit crête. (F. L.)
vu UUKSTIONS GÉNÉRALES,
difications de forme, de développement et de disposition qui constituent autant de caractères de races. Dans les diverses sous-races de dos-frisé, toutes les petites plumes du corps forment des espèces de boucles, plus accusées sur les ailes et recourbées d^avant en arrière (flg. 38 et 39). Dans le satinette, le blondinette, le turbit, etc., des touffes de plumes placées le long du cou et de la poitrine se développent en se renversant des deux côtés, de manière à rappeler les jabots de nos grands-pères (fig. 36). Chez le turbit crôté, chez le dos-frisé noir, les
FiG. 38. — Pigeon dos-frisé blanc à tête lisse. (F. L.)
plumes du derrière de la tête se redressent en pointe (fig. 36, 37 et 39) ; chez le tambour, une touffe de plumes allongées et frisées s'élève au contraire à la base du bec. Chez le jacobin, les plumes de la poitrine et du cou s'allongent et se disposent de manière à former une sorte de palatine et un large capuchon qui cache presque entièrement la tête (fig. 40). Chez le pigeon trompette (fig. 41), celles du milieu du cou se relèvent en une sorte de cimier; tandis que celles des joues s'épanouissent en deux larges rosaces qui, comme les œillères que Ton met aux chevaux, cachent les yeux et ne laissent voir que les objets placés en avant. Chez les pigeons paons (fig. 42), qu'ils soient noirs
FiG. 39. — Pigeon dos-fris6 noir crôté. (F. L.)
Fio. 40. - Figi'Oii jacobin. (F. L.i
42 QUESTlOiNS GÉNÉRALES.
OU blancs, les grandes plumes de la queue sont redressées comme celles d'un paon qui fait la roue; de plus, leur nombre, qui est de douze chez le biset, dépasse habituellement trente et s'élève jusqu'à quarantedeux chez certains individus (Darwin). Enfin, il est des races à jambes nues, comme le biset (fig. 28 et 31), et d'autres dont le pied luimême disparaît sous une large enveloppe de plumes étalées (fig. 27, 3Get41).
On ne saurait parler des races de pigeons sans dire un mot de la singulière façon de voler que présentent toutes les races et sous-races dtî culbutants. On sait combien est réguUer et soutenu le vol du biset, et il présente à des degrés divers les mêmes caractères chez la plupart do nos pigeons domestiques. Au contraire, chez les culbutants persans, indiens, anglais, etc., il est interrompu à des intervalles de temps plus ou moins rapprochés par de véritables culbutes en arrière. Darwin en a vu qui exécutaient cette espèce de saut périlleux jusqu'à quarante fois dans une minute. D'où que vienne cette curieuse modification dans l'acte de la locomotion aérienne, elle est héréditaire et caractérisait tout un groupe de cesoiseaax dès avant Tan 1600.
VIII. — Ainsi, sous l'empire de circonstances que je n'ai pas à examiner ici, mais qui se ramènent toutes à des conditions de milieu et d'hérédité, les animaux, comme les végétaux, éprouvent des modifications telles que le petit-fils finit par différer étrangement de ses ancêtres. C'est ainsi que, dans les deux Règnes, prennent naissance et se caractérisent les races. L'homme ne pouvait échapper à cette loi générale. Lui aussi, placé dans des conditions d'existence diverses et soumis aux lois de l'hérédité, ne pouvait pas ne pas engendrer des races.
Mais, comme je l'ai dit plus haut, les races humaines sont morphologiquement moins distantes l'une de l'autre que ne le sont les races animales ou végétales. Certes, de groupe humain à groupe humain, il n'existe ni dans les caractères extérieurs, ni dans les caractères anatomiques rien qui approche de ce que viennent de nous montrer, de l'ace à race, les mammifères et les oiseaux. Si notre bœuf et le gnato ou le tricéros, si le porc normand et le porc solipède, le mouton d'Europe et l'ancon, le biset et le grosse-gorge ou le florentin sont de simples races et non des espèces distinctes, à plus forte raison peut-on dire qu'il en est de même pour le Nègre et le Blanc, le Mongol et le Peau-Rouge.
FiG. 41. ~ Pigeon trompette noir. (F. L )
Fio. 42. — Pigeon paon blanc. (F. L.)
4t QLESTlOiNS GÉNÉHALKS.
Les considérations purement morphologiques placent donc les deux doctrines, le monogénisme et le polygénisme, tout au moins sur le pied de régalité.
IX. — Sans sortir du terrain de la morphologie, la balance commence à pencher dune manière très sensible en faveur du monogénisme, lorsqu'on fait entrer en ligne de compte deux faits très généraux sur lesquels j'aurai souvent à revenir.
Quelque différentes que soient deux formes végétales ou animales, tous les naturalistes les regardent comme étant de même espèce lorsqu'elles sont reUées entre elles par une série dont les termes passent de l'un à l'autre par nuances graduées et se fondent l'un dans l'autre. C'est là ce qui constitue la fusion des caractères.
A plus forte raison doit-on conclure de même lorsqu'un caractère, de nature à paraître exclusif, se retrouve dans un ou plusieurs individus appartenant à des groupes bien distincts ; ou lorsqu'un caractère varie de telle sorte que, considéré isolément, il conduirait à fractionner un groupe naturel et à en disperser les représentants dans d'autres groupes très différents. C'est ce que j'ai appelé Ventre-croisement des caractères.
Or, là où le Nègre et le Blanc se sont rencontrés et croisés depuis des siècles, on constate dans la population ces deux ordres de faits. « En Abyssinie, nous dit M. d'Abbadie, on passe du Nègre au Blanc par nuances insensibles, et le mélange des caractères est tel, que ce ne sont plus ni la couleur ni la chevelure qui caractérisent le Nègre, mais seulement la longueur du talon. » Cette dernière particularité, très marquée dans certains Somalis (pi. I), manque, en revanche, chez certains Nègres de l'Afrique occidentale, chez les Yolofs et les Bambaras par exemple, qui n'en sont pas moins Nègres pour cela. Le pied plat du Nègre se rencontre aussi dans la race érythréenne (pi. I). Au reste, il n'est pas de caractère humain qui ne présente des faits analogues, comme on le verra plus loin.
A s'en tenir aux faits précédents, il serait déjà permis de conclure comme les naturaUstes et de regarder le Nègre et le Blanc conune deux races extrêmes, sorties d'une souche spécifique commune. Mais la physiologie apporte, en faveur de cette conclusion, des arguments bien autrement puissants et décisifs.
X. — Organisé et vivant comme les plantes et les animaux, animal par
Ï'LANCHB I.
Soinali. Type élevé de race érythréenne à pied plat et à talon long (Heliwald).
UiNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. VS
<o\\ corps, l'homme ne peut qu'être soumis aux lois physiologiques générales qui régissent tous les autres êtres. C'est là une vérité aujourd'hui généralement reconnue. Toute théorie qui conduite le regarder comme échappant à ces lois est fausse. Celle-là seule peut être vraie qui, tout eu réservant ce qu'il possède d'essentiellement humain, le range, pour tout le reste, à côté des animaux et des végétaux eux-mêmes. Par conséquent, lorsque son histoire nous pose quelque question douteuse, nous pouvons légitimement, ou mieax nous devons demander des enseignements aux Règnes inférieurs, certains de pouvoir, sans crainte d'erreur, conclure de ce qui est démontré pour eux à ce qui est la vérité pour lui. C'est en suivant cette méthode que la physiologie s'est élevée au rang qu'elle occupe aujourd'hui parmi les sciences.
Cette observation s'applique d'une manière toute spéciale à la grande fonction de la génération sexuelle. Nulle part les lois générales, les phénomènes essentiels ne sont aussi évidemment les mêmes. Ici la ressemblance entre les végétaux et les animaux va presque jusqu'à l'identité. Avec son organisme tout animal, l'homme pourrait-il présenter des phénomènes à part, obéir à des lois spéciales en opposition avec celles qui régissent les deux autres grandes divisions de l'empire organique? Évidemment non.
Or, des observations mille fois répétées, des expériences directes faites avec une précision universellement reconnue, reprises avec toutes les ressources de la science moderne, ont absolument mis hors de doute que les résultats du métissage et ceux de Y hybridation ne se ressemblent nullement ; c'est-à-dire que lorsque l'on croise deux individus de races différentes, mais de môme espèce, les phénomènes sont tout autres que lorsque l'on croise deux individus d'espèces différentes. Il y a donc dans ces phénomènes un moyen simple et pratique de reconnaître si detiœ groupes (t individu s, qui diffèrent par n'importe quels caractères, représentent deux espèces distinctes ou seulement deux races d'une seule et même espèce.
Le métissage, c'est-à-dire le croisemetit entre races, s'accomplit spontanément, tous les jours, dans nos jardins comme dans nos fermes, «Mitre les races les plus dissemblables de plantes ou d'animaux; la difûciilté n'est pas de le produire, mais de s'en garantir; il est aussi fécond, parfois plus fécond que l'union entre individus de même race ; la superfétation s'est montrée chez les animaux comme chez les végétaux ;
les individus issus de ce croisement conservent toute leur fécondité et donnent chaque jour naissance à des suites de générations métisses qui peuvent se propager indéfiniment ; il en est de même du croisement entre tous les métis d'une même espèce, si bien que Darwin a pu réunir dans un seul individu le sang des cinq races les plus différentes de pigeons, sans que la fécondité fût altérée. Enfin, lorsque, par suite d'un croisement unilatéral ou toute autre circonstance, les caractères dus à l'un des types parents semblent avoir disparu pour toujours dans ces races métisses, on les voit se reproduire, môme après de nombreuses générations, par à^?» phénomènes d'atavisme.
\J hybridation^ c'est-à-dire le croisement entre espèces, ne s'accomplît spontanément que dans des cas excessivement rares, même chez les végétaux, encore plus chez les oiseaux, et à peine peut-il en être question chez les mammifères; l'industrie humaine a pu seule multiplier ces sortes d'unions, en môme temps qu'elle a permis de constater les limites étroites de leur possibilité ; quand on parvient à les réaliser, à peu près constanunent la fécondité est diminuée, souvent dans des proportions énormes ; il n'y a jamais de superfétation ; les hybrides résultant de ces unions sont d'ordinaire ou entièrement inféconds ou peu féconds; dans ce dernier cas, lorsqu'on les marie entre eux, la fécondité décroît rapidement et disparaît généralement au bout d'un très petit nombre de générations chez les animaux; il en est habituellement de même chez les végétaax ; quand elle dure pendant quelques générations, la variation désordonnée se montre et \q% phénomènes de retour ramènent à l'un ou à l'autre des deux types purs, parfois à tous les deux, ces descendants d'hybrides ; jamais on n*a observé de phénomènes d'atavisme chez les fils ou petits-fils des individus retournés à l'un des types parents primitifs.
Pour peu que l'on y réfléchisse et que l'on soit au courant des faits scientifiques les plus universellement acceptés, il est impossible de ne pas voir dans Y infécondité ou, si l'on veut, dans la fécondité restreinte et limitée entre espèces, une de ces lois qui régissent et nous expliquent une multitude de phénomènes.
Pour si loin que soient remontés les paléontologistes, ils ont trouvé les êtres vivants distribués d'une manière analogue à ce que nous voyons nous-mêmes. Toujours ils ont constaté l'existence d'espèces se propageant sans se confondre dans l'espace et dans le temps. C'est
PLANCnE II.
Mamaluco et Sambo (llellwald).
IMTÉ DK L KSPKOK IIIMAINK. 47
que la loi d'infécondité les renferme dans leurs limites comme la loi de gravitation mdàïiÛQwi les astres dans leur orbite. Demandez à un astronome ce cpie deviendrait le firmament, si les lois de Newton et de Kepler venaient à être suspendues! Eh bien, supposez levée la barrière physiologique qui sépare les espèces, n'est-il pas évident qu'au bout de quelques années les types les plus voisins seraient fondus les uns dans les autres; et que, la confusion gagnant de proche en proche, bien peu de siècles suffiraient pour effacer ce grand tableau que le monde organique a présenté depuis les premiers âges du monde?
XI. — Revenons maintenant à l'homme. Ce qui précède montre que le problème de lunité ou de la multiplicité spécifique des groupes humains peut être ramené à la forme suivante : Le croisement entre individus appartenant à deux de ces groupes présente-t-il les phénomènes du métissage ou ceux de l'hybridation ?
La question ainsi posée est, on peut dire, toute résolue. 11 suffit ici d'en appeler au souvenir des lecteurs. Us savent tous que, partout où le Blanc européen a été conduit par ses instincts d'expansion et de voyage, il s'est uni avec les races locales et a engendré des races métisses; ils savent que le maître Blanc et l'esclave Noir ont produit les Mulâtres que l'on trouve dans toutes les colonies ; ils savent que le Nègre, amené en Amérique, a donné le jour au Sambo par ses unions avec les indigènes (pi. Il); ils savent que, dans l'Amérique méridionale, le Portugais et les tribus indiennes de la province de Saint-Paul sont depuis longtemps à peu près entièrement remplacés par les Mamalucos, petitsfils des uns et des autres, qui, sous le nom de Paulistasy occupent aujourd'hui le pays (pi. Il); ils savent que, dans l'Amérique septentrionale, les métis de Français et de Peaux-Rouges forment la très grande majorité des habitants dans la province de Québec au Canada, et que la province de Manitoba est exclusivement peuplée de métis, dont l'élément blanc a été emprunté surtout à la race anglaise, mais dont plusieurs ont aussi dans les veines du sang français ou écossais; ils savent qu'au Mexique il existe tout un vocabulaire spécial, distinguant plus de quinze castes de métis, résultant du croisement, à tous les degrés, du Blanc, du Nègre et de l'Indigène.
Le métissage n'a pas lieu seulement entre races humaines se croisant deux à deax. Là où plusieurs de ces races ont été juxtaposées, les unions ont eu lieu en tout sens; et, les métis agissant de
48 QUESTIONS GÉNÉRALKS.
môinc, tous les sangs se sont trouves réunis dans les veines de bien des individus. La belle expérience de Darwin que j'ai rappelée plus haut avait été réalisée spontanément et sur une vaste échelle, chez Thomme, bien avant que le naturaliste anglais Teût tentée sur les pigeons.
Au Mexique, le Barsino, fils d'un Coyote et d'une Mulâtresse, est un triple métis de Blanc, d'indien et de Nègre. Dans les États-Unis du Sud, le môme fait a été bien souvent constaté et je tiens de l'un de ces
Fio. 43. — Triple mélis, demi-Nègre, quart Chéroké et quart Anglais, d'après une photographie.
sang-mêlés sa propre photographie, que je reproduis ici (fig. 43). Aux Philippines, le Tagal et le Négrito produisent aussi des triples métis avec l'Espagnol (fig. 44). Enfin, une population entière, celle de la république Dominicaine, est à peu près entièrement le résultat du quadruple ftiétissage des anciens insulaires avec des Espagnols, d»*s Français et des Nègres.
On a prétendu que les individus résultant du croisement ne se propageaient pas; que les mariages entre métis étaient plus ou moins inféconds et que les unions interlopes entre le Blanc et les races inférieures entretenaient seules une population intermédiaire, qui disparaîtrait bien
vite, si elle était abandonnée à elle-même. Ces assertions sont à peu près partout démenties par les faits.
Sans doute, dans quelques localités où la population métisse n*a d'autre point de départ que la débauche ; là où, repoussée également par les deux races parentes, elle est fatalement vouée aux plus tristes passions et aux excès qu'elles entraînent, cette population aura peine à
FiG. 44. —Métisse triple d'Espagnol, de Bisaya et de Négrito, d'après une photographie
du docteur Montano.
grandir et à se suffire. Mais, partout où le croisement s'est accompli dans des conditions à peu près normales, la race enfantée par lui se montre très vivace et très féconde. Aux exemples tirés de l'histoire de Saint-Paul, de Québec, du Manitoba, de la république Dominicaine, on peut ajouter ce qui s'est passé à Pitcairn. Dans cette petite île, les révoltés anglais de la Bouniy et les femmes polynésiennes ont engendré une population qui faisait Tadmiration du capitaine Beechey, qui s'est plus que doublée en vingt-cinq ans et plus que triplée en trente-trois ans. Pourtant, le point de départ de ce métissage avait été le désordre et rinconduite. Mais, sous la direction d'Adams, la régularité des mœurs
BiBL. ETHN. — Raccs humaines; fntrod, 4
avait reparu et avec elle une fécondité plus que double de celle des
nations européennes les mieux douées sous ce rapport.
Même les plus mauvaises conditions sociales n'arrêtent pas souvent le développement des métis. Au cap de Bonne-Espérance, la loi interdisait le mariage légal aux Bastards, fils de Blancs et de Hottentots. Cette population n'en a pas moins grandi de manière à inquiéter ses maîtres, qui Tout exilée au-delà de TOrange. Là, elle s'est groupée et, sous le nom de Griquas, elle peuple aujourd'hui toute une contrée jadis déserte.
Le croisement semble apporter parfois aux enfants un surcroît d'énergie vitale. Au Groenland, les fils des Danois et des femmes esquimales sont plus forts, plus actifs que les indigènes eux-mêmes. Aux Marquises, le capitaine Jouan a vu les métis prospérer, alors que la race locale s'éteignait sous les étreintes du fnal d'Europe,
Tous les autres phénomènes du métissage se montrent d'ailleurs à la suite du croisement entre les races humaines les plus diverses. Le Vaillant a reconnu au Cap et Hombron au Pérou que le croisement du Blanc avec la race locale accroît la fécondité. L'atavisme se manifeste aussi bien chez les Mulâtres de Pernambouc que chez les métis de Blancs et de Peaux-Rouges d'Ottawa. Enfin, même la superfétation a été parfois constatée, à la suite d'unions entre les races blanche et noire, quoique les conditions nécessaires pour qu'elle ait lieu soient bien rarement réalisables.
Ainsi partout, en tout, le croisement du Blanc avec les groupes humains les plus divers et de ces groupes entre eux, quand ils se trouvent rapprochés, présente les phénomènes caractéristiques du métissage, jamais ceux de Vhybridation.
Ces groupes sont donc autant de races dune seule et unique espèce ; et, par conséquent, il n'existe qa'une seule espèce humaine.