CHAPITRE III
Origine première de l'espèce hnmaine.
I. — En voyant la similitude des phénomènes essentiels et l'identité des lois générales qui les régissent chez les végétaux, les animaux et lliomme, il est impossible de ne pas admettre que, pour tous les êtres vivants, le problème des origines reste le même. Quelle que soit la cause ou les causes qui ont présidé à la naissance et au développement de l'empire organique, c'est à elle ou à elles que remonte l'apparition de tous ces êtres à la surface du globe.
La science de nos jours permet-elle de remonter à ces causes ou à cette cause sans sortir du terrain de l'expérience et de l'observation ? J'ai bien des fois répondu par la négative à cette question et je ne puis que faire de même aujourd'hui.
Cependant, bien des hommes de science ont abordé ce problème et ont cru l'avoir résolu. Ces savants ont eu des disciples; et l'on sait, entre autres, combien est considérable et général, de nos jours, l'ascendant des théories transformistes. Je les ai combattues à bien des reprises et n'ai pas à recommencer ici leur réfutation. Je me borne à quelques observations sommaires.
II. — Les théories transformistes ont cela de commun qu'elles font toutes dériver les espèces supérieures des espèces inférieures, par voie de transmutation. Mais elles n'en diffèrent pas moins les unes des autres bien plus qu'on ne le croit d'ordinaire. On peut néanmoins les répartir approximativement dans deux groupes, selon que leurs auteurs admettent la transformation brusque ou la transformation lente.
Dans la première hypothèse, une mère appartenant à une espèce donnée, au lieu d'avoir des fils qui lui ressemblent, met au monde des enfants d'un tout autre type^ qui deviennent le point de départ d'une espèce nouvelle, d'un genre nouveau et même d'une classe autre que celle dont elle-même fait partie. C'est ainsi que Geoffroy Saint-Hilaire admettait
qu'un oiseau peut sortir de Tœuf d'un reptile. Kœlliker et M. Naudin ont cru trouver, dans les phénomènes de la métamorphose et de la génération alternante, des faits de nature à justifier cette manière d'expliquer la filiation directe de groupes que des caractères différentiels tranchés ont fait placer parfois à d'assez grandes distances dans nos cadres taxonomiques.
Mais toutes les conceptions de ce genre reposent soit sur un acte de rintelligence suprême, agissant comme cause première, soit sur l'intervention d'accidents, venant déterminer la formation ou l'isolement du type nouveau. Aucune de ces conceptions ne peut donc être acceptée. La première nous entraîne sur un terrain que doit éviter tout homme de science ; les secondes — car on en compte plusieurs — en invoquant le hasard sans règle et sans lois comme cause de la transmutation, sont bien loin de répondre aux exigences de la science moderne. D'ailleurs aucune ne rend compte de l'apparition des grands types fondamentaux qui se partagent le Règne animal et le Règne végétal, pas plus* que de la subordination et des rapports multiples des types secondaires. Aucune par conséquent ne présente ces vues d'ensemble et ces coordinations d'idées qui constituent une véritable doctrine scientifique. Aussi, sont-elles restées à l'état d'hypothèses purement personnelles et n'ont jamais fait école.
m. — Il en est autrement des théories fondées sur Vévolution, autrement dit, sur la transformation lente j demandant pour être réalisée, un nombre indéfini, mais toujours très considérable, de générations dont chacune rapproche peu à peu du type nouveau les descendants du type primitif. Celles-ci partent d'un certain nombre de principes, généralement vrais, dont elles prétendent suivre les conséquences sans s'écarter de la réalité; elles semblent présenter une interprétation satisfaisante de l'ensemble des faits et d'un grand nombre de détails. Elles constituent donc de véritables théories, dans le sens scientifique du mot.
Lamarck est en réalité le premier qui ait ouvert cette voie. Mais l'on sait conunent ses idées, reprises, complétées et élargies par Darwin, ont abouti à une conception générale, fort différente à bien des égards de celle du naturaliste français et qui compte aujourd'hui d'innombrables adeptes parmi lesquels il en est d'éminents. Toutefois, ces disciples sont loin d'avoir conservé dans sa pureté la doctrine du maître. Le dar\^i-
nisme, qui a pris de bonne heure des allures singulièrement dogmatiques , possède encore un grand nombre de croyants orthodoxes ; mais il a aussi ses hérésiarques et ceux-ci ne sont pas les moins hauts placés parmi les savants contemporains.
Darwin part d'un prototype organisé , dont il admet l'existence comme un fait primordial qu'il n'explique pas ; car, avec la bonne foi dont il donne à chaque instant des preuves, il repousse la croyance à la génération spontanée, comme étant incompatible avec les données de la science moderne. Cet ancêtre primitif n'était, à proprement parler, ni animal ni végétal. Ses fils et petits-fils se sont peu à peu caractérisés, et un moment est venu où l'un d'eux s'est trouvé avoir acquis les caractères essentiels de l'animal, un autre, ceux du végétal. Les deux types fondamentaux ont donc été constitués. Or, en vertu de la loi de caractérisation permanente, le premier n'a eu pour descendants que des animaux; le second, des végétaux seulement. Sous l'empire de la même loi, l'animal et le végétal primaires ont donné naissance à des types secondaires, tertiaires, etc.; et chaque fois que la transformation lente a amené l'apparition d'un type nouveau bien caractérisé, celui-ci a transmis à tous ses descendants son empreinte ineffaçable. Tous les mollusques, quelque nombreux et divers qu'ils soient, sont sortis d'un premier mollusque; tous les vertébrés, d'un premier vertébré ; jamais un vertébré n'a eu pour père un vrai mollusque ; pour retrouver la parenté entre deux types donnés, il faut remonter à un ancêtre antérieur qui ne réalisait encore ni l'un ni l'autre.
Darwin a rendu sa pensée d'une manière à la fois très juste et très poétique par une image empruntée à l'un de ses plus sérieux précurseurs, à notre éminent botaniste, M. Naudin. Tous deux s'accordent pour comparer l'ensemble des êtres vivants, à un arbre qui s'est développé peu à peu, multipliant ses bourgeons, acquérant d'âge en âge de nouvelles branches et arrivant ainsi à couvrir la terre entière de ses ramifications sans cesse renouvelées et de plus en plus brillantes. Bien des bourgeons ont avorté, bien des branches sont mortes et tombées. Toute trace des premiers a disparu; les secondes, conservées dans les couches du globe, constituent les fossiles.
Cette comparaison repose, on le voit, sur la croyance à une filiation unique et ininterrompue ; et nous venons de rappeler que telle est en effet la pensée de Darwin. Cette conception a quelque chose de gran-
54 QUESTIOiNS GÉNÉRALES,
diose et de bien séduisant. Elle rend compte en particulier de Fapparition et de la permanence des types fondamentaux, des rapports multiples existant entre les types secondaires, des affinités et des analogies. Malheureusement, elle s'accorde peu avec un certain nombre de faits généraux dont il est impossible de méconnaître l'importance. Elle ne tient aucun compte de la distinction radicale qui sépare la race de \ espèce; elle oublie la grande loi qui, en dépit de la succession et du renouvellement des faunes et des flores, a maintenu un ordre général constant dans Tempire organique, depuis les plus anciens temps paléontologiques jusqu'à nos jours. Enfin, la théorie darwiniste, quoique ayant la prétention d'expliquer le perfectionnement et la différenciation des (organismes par les seules lois de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle j est forcée d'invoquer à chaque pas Yaccidenty le hasard, tout en laissant en outre une place très considérable à V arbitraire.
Déjà, comme je viens de l'indiquer, quelques-uns des disciples les plus éminents de Darwin, bien que conservant leurs croyances transformistes, ont reconnu qu'en présence des faits l'hypothèse d'un point de départ unique était insoutenable. A cet égard, MM. Cari Vogt et Gaudry sont arrivés à des conclusions identiques ; et cet accord est bien fait pour frapper quiconque sait combien sont différentes, sur d'autres points, les convictions de ces savants. Tous deux en sont venus à admettre dans le passé, pour le seul Règne animal, plusieurs souches distinctes, apparues isolément et d'oîi sont sorties des séries d'êtres parfaitement indépendantes. Ainsi, ils transforment pour ainsi dire en un bosquet, composé d'arbres divers dont il reste à déterminer le nombre et les essences, Varbre de vie unique de Darwin et de Naudin. 11 est facile de comprendre qu'avec l'unité d'origine disparaissent la plupart des avantages que semble présenter la conception du grand naturaliste anglais.
IV. — Bien que battue en brèche par des hommes dont le témoignage ne saurait être suspect, la théorie monophylétique n'en compte pas moins encore de nombreux et ardents partisans. Dans ces derniers temps et dans certaines écoles, on a plus particulièrement insisté sur des considérations tirées de la phylogénie, c'est-à-dire de l'embryogénie. Je n'ai pas à discuter ici les rapprochements hasardés auxquels on est arrivé par cette voie et je me borne à renvoyer le lecteur à la rude et spirituelle critique qu'a faite M. Cari Vogt des conceptions
de Haeckel. Je veux présenter seulement quelques remarques relatives à Tapplication du darwinisme à Tbistoire de Thomme.
On sait qu'après s'être montré d'abord très réservé sur ce point, Darwin a fini par adopter les idées de Haeckel et a rattaché Thomme actuel à un ancêtre pithécoide, dérivé lui-même des singes catarrhiniens. L'éminent penseur, entraîné peut-être par le désir de ne pas désavouer un disciple trop ardent, oublie ici les principes qu'il avait si nettement formulés ailleurs; car cette généalogie est en opposition formelle avec la loi de caractérisation permanente , une de ceUes qui prêtent au darwinisme le plus de séduction et sur laquelle Darwin a luimême le plus insisté, avec raison, dans son ouvrage fondamental.
En effet, quand on compare isolément et terme à terme les éléments anatomiques de Thomme et des singes, surtout des singes supérieurs, on constate, il est vrai, des ressemblances très réelles. Pourtant ces ressemblances sont bien moins accusées qu'on ne serait tenté de le croire en lisant les écrits de quelques auteurs. Il s'est produit, à cet égard, des exagérations contre lesquelles Huxley lui-même s'est cru obligé de protester énergiquement. Bien loin que les différences entre l'homme et les singes les plus élevés soient petites et insignifiantes, « elles sont, dit-il, considérables et significatives. Chaque os de gorille porte une empreinte par laquelle on peut le distinguer de l'os humain correspondant; et, dans la création actuelle tout au moins, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l'homme du troglodyte. Nier l'existence de cet abtme serait aussi blâmable qu'absurde. »
Ces différences de détail ne pouvaient, d'aiUeurs, arrêter un transformiste convaincu, comme Huxley. Elles s'expliquent sans trop de peine par la théorie générale. Il en est autrement, lorsqu'on envisage les organismes humain et simien dans leur ensemble et que l'on tient compte des corrélations des parties qui les composent. Alors on reconnaît à première vue que le plan général est fort différent et correspond à deux genres de vie bien distincts. Chez l'homme, les membres inférieurs et toutes leurs dépendances l'emportent très notablement sur les membres supérieurs ; c'est presque le contraire chez les singes, où tout ce qui se rattache aux membres supérieurs et ces membres eux-mêmes sont relativement bien autrement développés que chez nous. Ce contraste est des plus accusés, précisément chez les représentants les plus élevés du type, chez l'orang et le gorille, par exemple. Aussi l'homme est-il essen-
tiellement marcheur, le singe essentiellement grimpeur. — Eh bien, en vertu de la loi de caractérisation permanente, il est impossible qu'un marcheur descende d'un grimpeur.
Ajoutons que les observations de Pruner-Bey sur Tapparition successive des dents, de Broca sur l'angle orbito-occipital, de Gratiolet sur le mode de constitution des circonvolutions cérébrales, de Welcker sur l'angle sphénoïdal, ont mis hors de doute que, chez l'homme et chez les singes, le développement de divers appareils fonctionnels se fait dans un ordre inverse. Or, il est évident, surtout d'après les principes les plus fondamentaux du darwinisme, qu'un être organisé ne peut descendre d'un autre être dont l'évolution organique se fait, même partiellement, en sens inverse de la sienne.
Je crois donc pouvoir répéter avec assurance ce que j'ai dit depuis longtemps : — en dehors des raisons scientifiques générales pour lesquelles j'ai toujours cru devoir repousser les théories transformistes, et même en acceptant ces théories pour vraies, il est impossible que l'homme compte un singe quelconque parmi ses ancêtres.
V. — Depuis quelques années, on s'est adressé aussi bien souvent à la tératologie ; on a cru trouver dans certaines anomalies des arguments à invoquer en faveur de la descendance simienne de l'honmie. Les moindres modifications extérieures ou anatomiques, s'écartant de l'état regardé conune normal chez nous, et rappelant de près ou de loin ce qui existe chez nos prétendus ancêtres, ont été signalées comme autant de faits dH atavisme. C'est en partant de cette donnée que Haeckel a été conduit à voir dans le genre humain « un ramuscule du groupe des oatarrhiniens »; et que Darwin, après bien des hésitations, a adopté plus tard sur ce point l'opinion de son disciple.
Pourtant, un transformiste éminent. Cari Vogt, comparant précisément à ce point de vue le cerveau des microcéphales humains à celui des singes, a bien montré que les faits anatomiques ne permettent pas d'adopter cette conclusion. U résulte de ses observations que les singes, même les plus inférieurs, ont dépassé le niveau de développement accusé par les formes cérébrales qui caractérisent la microcéphalie. Aussi, tout en continuant à nous placer parmi les Primates^ il regarde lliomme et les singes comme appartenant à deux séries distinctes sorties en divergeant d'un ancêtre conunun, et ne pouvant, par conséquent, avoir l'une avec l'autre aucun rapport généalogique.
Depuis Tépoque où Vogt publiait le travail auquel je fais allusion, la question s'est d'ailleurs élargie. Il s'est trouvé des observateurs qui ne se sont pas arrêtés aux singes. Alors on a reconnu que, parmi les anomalies dont l'organisme humain est le siège, il en est qui rattacheraient Thomme non pas seulement aux quadrumanes, non pas seulement aux types animaux qui figurent dans la série ancestrale qu'on nous a attribuée, mais encore à tous les types de mammifères et jusqu'aux reptiles ophidiens. Les curieuses recherches de M. Testut sur les anomalies du système musculaire ne peuvent laisser de doute à cet égard. Il insiste lui-même, à diverses reprises, sur ce résultat; et le témoignage de cet habile anatomiste a d'autant plus de poids que lui-même appartient à l'école transformiste.
Le centre nerveux par excellence a prêté à des observations analogues. Broca a étudié un cerveau de microcéphale qui rappelait non pas le cerveau des singes, mais celui des ruminants. En faisant connaître cette observation, notre regretté confrère ajoutait que, dans la plupart des cas étudiés par lui, « la morphologie du cerveau des microcéphales ne pouvait se rapporter ni à celle du cerveau humain en voie de développement, ni à celle d'un cerveau de singe ».
Le darwinisme échappera, ce me semble, avec peine aux conséquences de ces faits attestés par des hommes dont la compétence est indiscutable et dont la liberté d'intelligence n'a jamais été mise en doute.
En effet, sous peine de ne plus reconnaître pour règle qu'un arbitraire injustifiable, les transformistes doivent attribuer la même signification à ces anomalies, quelles qu'elles soient, et les regarder toutes comme autant de caractères ataviques. Mais alors, ils sont obligés de faire figurer dans la lignée ancestrale de l'honune non seulement les types choisis par Haeckel, mais encore tous ceux dont quelques individus humains se trouvent rapprochés par une disposition anatomiqne anormale quelconque. Agir autrement, faire un choix parmi ces anomalies, déclarer que les unes sont ancestrales et que les autres n'ont aucune signification, serait faire vraiment une part trop large à l'arbitraire. Or, si l'on se rappelle ce que Darwin a écrit sur cette question, si l'on jette les yeux sur les tableaux généalogiques dressés par Haeckel, on reconnaîtra sans peine que, faire entrer dans la généalogie de l'homme tous les types dont il reproduit tératologiquement quelque trait, serait se mettre en désaccord absolu avec tout ce qu'ils ont admis
rolativement à nos origines. Ici encore ce sont les principes mêmes du darwinisme qui fournissent des armes pour combattre tout ce que ses partisans ont dit relativement à la descendance simienne de l'homme.
FiG. 45. — Crftne du Néanderlhal, vu de profil. (D'après Huxley.)
VI. — Les découvertes paléontologiques jettent, d'ailleurs, de plus en plus de jour sur cette question. Pour si haut qu'elles remontent,
Fia. 46. — Crftne du Néanderthal, vu de face (D'après Huxley.)
toutes les fois qu'elles nous mettent en possession de restes humains, nous retrouvons sur ces ossements les caractères de l'homme, jamais ceux du singe. Personne n'a songé à signaler rien de pareil dans les os du tronc ou des membres de l'homme du Néanderthal, que
ORIGINE PREMIERE DE L'ESPÈCE HUMAINE. oî»
Schaafhausen déclare être comparables eu tout à ceux d'un Européen de taille moyenne et très robuste. Le crAne lui-même n'a rien de simien y malgré l'exagération de ses sinus frontaux se traduisant au dehors par l'espèce de bourrelet arrondi dont on a tant parlé (fig. 45, 46 et 47), malgré le peu de hauteur de sa voûte (fig. 45). Ce dernier
Fio, 47. — Crâne du Néanderthal, norma verticalis, (D'après Huxley.)
défaut est compensé par la longueur et la largeur de l'ensemble (fig. 47), si bien que Huxley, dont le témoignage a ici une double autorité, a estimé la capacité crânienne à 1 220 centimètres cubes. Le cerveau était donc aussi développé chez cet homme fossile que chez bien des indi>idus appartenant à diverses races modernes, plus même qu'il ne l'est chez certains Parisiens, d'après les recherches de M. Topinard.
Ainsi, dès les plus anciens temps quaternaires et jusque chez l'individu le plus exceptionnel dont on ait découvert les restes, l'homme
possédait le développement cérébral qui lo distingue de nos jours et qui, plus que tout autre caractère anatomique, le sépare de n'importe quel singe. Dans les autres têtes quaternaires, se rattachant au même type, les caractères crâniens, exagérés chez Thomme du Néanderthal, s'atténuent d'ailleurs d'une manière frappante. Dans le crâne d'Eguisheim, plus encore dans celui de Canstadt, la voûte se relève considérablement; les bosses surcilières, déjà bien moins saillantes dans le crâne d'Eguisheim, moins encore dans celui de Canstadt, disparaissent presque
Fia. 48. — Crâne trouvé à Castenedolo par M. Ragazzoni, vu de profil. (D'après M. Sergi.)
entièrement dans le crâne féminin trouvé par M. Cocchi dans les argiles post-pliocènes de l'Olmo, près d'Arezzo. On avait d'ailleurs fort gratuitement attribué aux hommes de cette race un prognathisme très prononcé, accusant leur descendance simienne. La tête de Forbes Quarry, dont l'original a figuré à l'une de nos expositions, a permis de reconnaître que l'homme de Canstadt était tout aussi orthognathe que bien des populations actuelles.
Enfin, la découverte de M. Ragazzoni, dont je parlerai plus loin et que tout indique être bien réelle, nous a mis en possession des restes de Thomme tertiaire lui-même. Or, par le squelette du tronc et des membres cet homme est en tout semblable à celui d'aujourd'hui. Quant au crâne féminin qui a pu être reconstitué, bien loin d'accentuer
plus fortement les formes de la race de Canstadt, il présente une très grande ressemblance avec celui de l'Olmo (fig. 48 et 49).
VIL — La plupart des transformistes, à quelque école qu'ils appartiennent, admettent la multiplicité des espèces humaines. Cette association d'idées m'a toujours surpris de leur part. En se rattachant au polygénisme les disciples du savant anglais semblent oublier la doctrine du maître, tout exprès pour se mettre en contradiction avec des faits qu'ils
Fjo. 49. — Grâûe de Castenedolo, norma verticalis. (D'après M. Sergi.)
pourraient, au contraire, y faire rentrer aisément, à la condition de reconnaître l'unité spécifique de tous les hommes.
En effet, bien que Darwin, entrahié par sa conception théorique générale, ait trop souvent conclu de la race à Y espèce et qu'il ait par conséquent confondu ces deux choses, il tient très souvent aussi un langage fort différent. Quand son attention est spécialement attirée sur ce point, les faits s'imposent à lui et il les accepte avec sa bonne foi ordinaire. C'est ainsi que, tout en soulevant à cet égard quelques difficultés et recherchant quelques objections, Darwin ne nie ni ne méconnaît la loi d'infécondité entre espèces^ la loi de fécondité euire races. Il est
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revenu à diverses reprises sur ce fait, entre autres dans son histoire des pigeons, où il a résumé brièvement les résultats de très nombreuses expériences de croisement faites par lui-même et par d'autres, conune je Tai dit dans le chapitre précédent.
Or, que Ton relise avec attention tout ce que le savant anglais a écrit à ce propos, et malgré quelques obscurités résultant du manque d'une terminologie précise, on reconnaîtra sans peine la pensée de Tauteur. Darwin admet qu'un type spécifique, une fois constitué, donne naissance à des variétés qui, se propageant et se caractérisant de plus en plus, enfantent autant de races. Celles-ci, quoique morphologiquement différentes, conservent entre elles et avec V espèce parente leur lien physiologique pendant un temps indéterminé, mais toujours très long. C'est seulement après des siècles et par accident que la séparation se complète. Ces races, jusque-là fécondes entre elles, ne peuvent plus se croiser; et, à partir de ce moment, elles sont devenues à leur tour autant d'espèces nouvelles.
En un mot, pour Darwin, les espèces ont d'abord été des races y provenant d'un ancêtre antérieur et qui se sont isolées ; les races sont des ^ espèces en voie de formation.
Eh bien, en présence du fait incontestable du croisement toujours facile et fécond entre groupes humains, quelle devrait être, pour un transformiste, la conséquence à tirer de sa doctrine? C'est évidemment que ces groupes sont autant de races d'une espèce unique; que ces races sont en voie de différenciation déjà assez avancée; mais que, quoique déjà bien distinctes par leurs caractères morphologiques, elles sont encore rattachées les unes au\ autres par le lien physiologique et n'ont pas eu le temps de passer à Tétat d'espèces séparées. En raisonnant, en concluant ainsi, les transformistes respecteraient au moins une des grandes lois que je rappelais plus haut. En se rangeant parmi les polygénistes, ils se mettent en contradiction avec toutes les deax.
Vin. — Du reste, je le répète, qu'il s'agisse des plantes, des animaux ou de l'homme, le problème des origines est encore au-dessus du savoir actuel. Pour quiconque s'en tient aux données scientifiques, le monde organique s'est constitué comme le monde inorganique, sous l'empire de certaines forces, en vertu de certaines lois qui ont produit la succession des faunes et des flores. Mais ces forces, ces lois, nous ne les connaissons pas. Devant le merveilleux spectacle de l'apparition de la vie à
la surface du globe, de ses épanouissements successifs, de ses manifestations infinies, nous sommes jusqu'ici dans la situation où étaient les savants d'il y a trois ou quatre siècles en présence du firmament et de presque tous les phénomènes terrestres.
Eh bien, sans blâmer outre mesure les esprits impatients qui demandent aux hypothèses les plus aventurées Texplication de ce qui existe, il m'a toujours paru plus sage de confesser notre ignorance et de s'en tenir à ce que nous apprennent Texpérience et l'observation. Surtout, je me suis toujours refusé à accepter, sous n'importe quelles réserves, des théories qui, tout en rendant compte de quelques faits généraux, sont en contradiction flagrante avec d'autres faits non moins généraux, non moins importants et tout aussi bien démontrés.
Voilà pourquoi je n'ai jamais pu être transformiste, pourquoi tout en rendant pleine justice à Darwin, à ses disciples, à ses émules, je les ai toujours combattus.