CHAPITRE IV
Antiquité de l'espèce humaine et de ses races fossiles; populations actuelles.
I. — On sait bien aujourd'hui que Thistoire, même légendaire, pas plus que Tarchéologie classique ou la linguistique, ne peut nous ramener en arrière jusqu'au moment où l'homme a paru sur la terre. On sait qu'il remonte certainement à l'époque géologique qui a précédé la nôtre et qu'il fut le contemporain en Europe des ours, des éléphants dont il nous a laissé les images gravées sur l'os, l'ivoire ou la pierre. Je n'ai pas à insister sur ces faits aujourd'hui universellement acceptés par quiconque est quelque peu au courant de la science ; et je ne pourrais, sans entrer dans des détails incompatibles avec le plan de ce livre, citer ici les noms de tous les savants dont les recherches ont contribué à fonder la Paléontologie humaine. Cependant, il y aurait par trop d'ingratitude à ne pas rappeler au moins ceux de Boucher de Perthes (1847) et d'Edouard Lartet (1861), dont les découvertes et les travaux ont été le point de départ de cette science nouvelle.
On sait aussi que la présence d'ossements humains dans une couche géologique donnée n'est pas nécessaire pour que Ton puisse afQrmer l'existence de l'homme au moment où le terrain se déposait. Les traces de son industrie sont tout aussi significatives. Des armes, des outils, quelque grossièrement façonnés qu'ils soient, supposent un ouvrier intelligent et n'ont pu être faits que par l'homme. Lui seul encore a pu laisser, sur les os des animaux ses contemporains, des entailles plus ou moins profondes attestant l'emploi d'un instrument tranchant..., etc. Une multitude de faits, chaque jour plus nombreux et se rattachant à ces divers genres de preuves, permettent aujourd'hui d'affirmer que, dès les temps quaternaires, l'homme occupait les quatre parties du monde, qu'il avait atteint les extrémités de l'ancien continent et touchait à celles du nouveau.
ANTIQUITÉ DE LËSPÈCk) HUMAliNE. 65
II. — L'Europe, et surtout TEurope occidentale, plus ardemment, plus complètement explorée, a livré aux chercheurs non seulement une foule d'objets fabriqués de main d'homme, mais aussi un certain nombre d'ossements et en particulier de têtes osseuses. Par suite, on a pu se faire une idée assez nette du genre de vie de ces antiques peuplades, et reconnaître, avec certitude, les caractères physiques les plus essen-
Fio. 50. — Hache de Saint-Acheul, donnée par Boucher de Perthes. (Diaprés nne photographie.)
tiels des hommes qui les composaient. Or, cette étude a rapidement conduit à un résultat fort inattendu, et dont j'aurai bientôt à faire ressortir l'importance. Nos populations quaternaires, loin de présenter un type humain unique, ont appartenu à cinq ou six races différant les unes des autres par la taille, les traits, la forme du cr&ne, etc., et en
BiBL. ETHN. — Haccs humaines; Introd. 6
ne QUESTIONS générales.
partie aussi par les habitudes et le développemennt social. Je n'ai à faire ici ni Thistoire ni la description détaillée de ces races, et j'en dirai seulement quelques mots pour justifier ces appréciations générales. A en juger par ce que nous savons, la plus ancienne race quaternaire est celle de Canstadt, dont Thorame du Néanderthal exagérait exceptionnellement les caractères (fig. 45, 46 et 47). Les ossements qui la représentent ont été trouvés, chez nous, dans les alluvions les
Fig. 51. — (iratloir de Saint-Acheiil, Fig. 52. — Le uièoie grutloir de Saiut-
douué par Boucher de Perlhos, vu Acheul, donné par Boucher de Per-
pur sa face convexe. (D'après une thés, vu par sa face plane. (D'après
photographie.) une photographie.)
plus anciennes de la Seine ; on Italie, dans les terrains post-pliocènes les plus inférieurs, aux environs d*Arezzo, etc. Elle a pour contemporains les mammifères éteints des plus vieux temps quaternaires, et se rattache par conséquent à l'âge de Tours de Lartet. Cette race, très robuste et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne (i^jeS; l'",7i:i), était dolichocéphale (indice 72,75). Elle paraît avoir mené une vie errante, à peu près comme le font les Australiens de nos jours. Ses industries étaient des plus rudimentaires. Elle taillait la pierre à grands éclats pour en faire des instruments qui présentent habituellement une forme amygdaloïde plus ou moins allongée ou arrondie (fig. 30). Ce sont eux que Ton a désignés sous le nom de haches de Saint-Acheul ou haches achexUéennes, dont le type s'est retrouvé sur une foule de
ANTIQUITÉ DK L^ESPÈCE ttCMAiNK. 67
points. Les archéologues pensent que cette arme ou cet outil n^était pas emmanché et se manœuvrait à pleine main. L'homme de Canstadt façonnait aussi parfois par le môme procédé des grattoirs grossiers, qui servaient probablement à racler le bois, peut-être des peaux (fig. 51 et 52). Dans les alluvions de Grenelle, on trouve, immédiatement au-dessus
Fio. 53. — Crftue masculin de CroMagnon, demi-grandeur, yudeproQl. (C. M. D'après photographie.)
des restes de la race de Canstadt, ceux de la race de Cro-Magnon, qui a connu aussi Tâge de Tours, mais appartient essentiellement à celui du mammouth et du rhinocéros. Celle-ci mérite de nous arrêter un instant. Comme la précédente, elle était dolichocéphale (indice 70,05 ; 75,53) ; mais son crâne allongé surmontait une face large et raccourcie (fig. 53, 54 et 55). La taille dépassait de beaucoup la moyenne (i",78) et s'élevait chez Thomme jusqu'à l^jSS, chez la femme à l^yGô. La charpente osseuse était très robuste, les empreintes musculaires très
accusées. Aux fémurs en particulier, la ligne âpre Î3,isa,ii une forte saillie
que Ton a comparée h une colonne et mieux à un pilastre.
La race de Cro-Magnon habitait les cavernes. Les annes, les outils... qu'elle y a laissés témoignent hautement en faveur de l'intelligence et de l'esprit de progrès qui animaient ces troglodytes. Au début, on les
Fio. 54. ~ Crâne masculin de Cro-Magnon, demi- grandeur, yu de face. (C. M. D'après une photographie.)
voit n'employer que la pierre à peu près aussi grossièrement façonnée que chez les hommes de Canstadt, pour attaquer presque exclusivement le gros gibier. Mais bientôt l'arc et la flèche se montrent, et les pointes qui arment celles-ci, encore toutes en silex, se perfectionnent rapidement. C'est que le chasseur et le guerrier ont compris que la sûreté de l'arme dépend du fini du travail.
Plus tard, on voit s'opérer une véritable transformation dans ces
Fio. 56. — Harpon en bois Fio. 67.— Harpon en bois
de cerf ou de renne, à de cerf ou de renne, à
deux crochets récurrents. double série de crochets
(C. M. D'après une pho- récurrents. (C. M. D'a-
tographie.) près une photographie.)
industries. Les os, les bois de cerf ou de renne remplacent peu à peu presque entièrement la pierre dure, dans la fabrication des outils et des armes. Le silex n'est plus qu'un instrument servant à façonner tantôt de robustes harpons garnis de pointes réservées et recourbées en arrière (fig. 56 et 57), tantôt des aiguilles presque aussi effilées que les nôtres et portant un chas foré à Taide d'un perçoir aigu. Entre les mains de nos troglodytes, ce même silex devient un ciseau, avec lequel ils sculptent des manches de poignard en ivoire de mammouth (flg. 131), ou un burin qui leur sert à graver sur Tos et la pierre Timage remarquablement fidèle des animaux qui les environnent (fig. 58 et 132).
FiG. 59. — Crâne de la Truchère, profil, Fio. 60. — Cràoe de la Truchère
quart de grandeur. (M. de Lyon.) face, quart de grandeur. (M. de
Lyon)
Les hommes de Cro-Magnon savaient se vêtir. Les aiguilles dont j'ai parlé, les grattoirs, les lissoirs que l'on a trouvés en grand nombre nous apprennent qu'ils préparaient dans ce but la peau des mammifères. Ils avaient en outre le goût de la parure, portaient des colliers et des bracelets, se peignaient le corps avec l'oxyde de fer qui colore parfois les squelettes que nous recueillons.
En somme, les troglodytes dont nous parlons ont dû avoir les plus grands rapports avec les vrais Peaux-Rouges. Conmie ces derniers, ils étaient groupés en tribus et obéissaient à des chefs dont on a trouvé les bâtons de commandement, fort semblables à ceux des Indiens de la rivière Mackenzie. Mais les instincts artistiques dont elle nous a laissé tant de preuves lui font une place h part bien au-dessus de toutes les populations arrêtées à l'état social des chasseurs.
La race de la Truchère a dû vivre à peu près à la même époque
ANTIQriTK DK l/ESPKCK HI'MALNK. 71
que celle de Cro-Magnon. Elle en est pourtant bien distincte ; car , indépendamment de ses autres caractères céplialiques remar-
FiG.'ei.— Crâne de la Truchère, norma verticalU, (M. de Lyon.)
Fi G. 62. - Crâne féminin de Grenelle, norma verticalis. (CM.
D'après une photographie.)
Fio. 63. — Crâne féminin de Grenelle, demi-grandeur, vu de profd. (C. M. D'après une photographie.)
quables, elle est franchement brachycéphale (indic(* 84,32). Elle n'est connue à Tétat fossile que par un seul crâne (fig. 59, 60 et 61). On
ne peut donc rien savoir de ses proportions ni de ses habitudes. La race de Grenelle, découverte aux environs de Paris par M. Martin, caractérisée par M. Hamy, est arrivée chez nous après les races précédentes (fig. 62, 63 et 64). Elle se montre dès la fin de l'âge du mammouth et s'est développée pendant l'âge du renne. Elle était aussi brachycéphale, mais moins que celle de la Truchère (indice 83,33).
FiG. 64. -- Cràue féminin de Grenelle, demi-grandeur, vu de face. (C. M. D'après une photographie.)
Sa taille atteignait presque exactement la moyenne des races actuelles (1",62). Vivant au bord du fleuve, dont les graviers nous ont conservé ses ossements, elle n'a laissé en place ni armes ni outils, et il est, par conséquent, difficile d'apprécier son état social. Toutefois, les objets recueillis permettent de reconnaître que, si elle est restée inférieure aux honmies de Cro-Magnon, elle a su s'élever au-dessus de ceux de Ganstadt.
Les deux races de Furfooz, découvertes par M. Dupont, dans la vallée de la Lesse, aux environs de Dinant, sont mieux connues. L'une d'elles
(fig. 65, 66 et 67) était sous-brachycéphale (indice 81,39), l'autre mésa-
ticéphale (indice 79,81) et peut-être devra-t-on les réunir, si Ton trouve de
nouvelles tètes osseuses. Toutes deux étaient à
peu près de la taille de nos Lapons (1" ,53), sans
être pour cela moins robustes. Ces deux races
vivaient dans des cavernes où Ton a trouvé
accumulés leurs ustensiles et leurs armes de
chasse. Elles réunissaient les cadavres des
morts sous quelque abri, servant de sépulture
commune, et déposaient auprès d'eux des
offrandes. Les troglodytes belges paraissent
avoir eu des habitudes pacifiques. Us vivaient
des produits de leur chasse. Les silex, em- „ ^ ^ i. ^ „ ,
'^ ^ ' Fig. 65. — CrAoe de i<urfoos
ployés principalement à travailler Tos et les n» i, norma vei^ticaiis. bois de renne, n'étaient pas un produit du
sol qu'ils habitaient; ils leur venaient surtout de la Champagne. Le goût de la parure était général chez eux ; et ils allaient chercher jusqu'à Grîgnon, près de Versailles, les coquilles fossiles qui leur ser-
FiQ.66.- CrAne de Furfooz n« 1, ^^g- 67. - CrÂDc de Furfooz n" 1,
\u de face. vu de profil.
valent d'ornement. Ces habitudes supposent, on le voit, soit des voyages assez longs, soit une espèce de commerce. Comme les hommes de Cro-Magnon, ils employaient la poudre de fer oligiste pour se peindre le corps.
Dans une des sépultures de la Lesse, au Trou du Frontal, M. Dupont
:i OLKSÏIONS GÉNÉRALES,
a découvert un vase en terre, façonné à la main et très imparfaitement cuit, qu'il a été possible de reconstituer (fig. 68). Quelque rudimentaire que soit cet essai de poterie, un certain nombre d'anthropologistes, se fondant sur des considérations empruntées à Tarchéologie, en ont conclu que les hommes de Furfooz n'appartenaient pas aux races fossiles, et que leur existence devait être reportée à Tépoque actuelle et aux temps néolithiques. Mais la faune contemporaine de ces troglodytes a bientôt fait abandonner cette opinion. Le mammouth, le rhinocéros avaient, il est
Fig. 68. — Vase trouvé dans le Trou du Frontal, un cinquième de grandeur naturelle.
(Cliclié de M. Dupont.)
vrai, disparu ; mais les hommes de Furfooz ont vécu en Belgique en môme temps que le renne, le saïga, le bouquetin, le chamois, le lemming, le lagopède, etc., dont on retrouve les os dans leurs débris de cuisine. Toutes ces espèces animales ont, on le sait, abandonné plus tard cette contrée et émigré vers des régions froides soit en latitude, soit en altitude. Par conséquent, les temps glaciaires tiraient peut-être à leur fin, quand les grottes de la Lesse étaient habitées ; mais ils duraient encore, et c'est à Tâge du renne et de Turus qu'il faut reporter le moment où vivaient les hommes de Furfooz.
D'autres archéologues, tout en admettant ces conclusions pour Ten-
ANTIQUITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. Tn
semble des stations de la Lesse, regardent le Trou du Frontal comme ayant subi un remaniement. Pour eux, les restes humains recueillis sur ce point par M. Dupont ont appartenu à des hommes néolithiques ensevelis dans une station quaternaire. Cette hypothèse n'est guère plus soutenable que la précédente.
En effet, ce n'est pas seulement dans la localité dont nous parlons que M. Dupont a découvert les restes d'une poterie grossière. Des fragments de même nature ont été trouvés par lui dans toutes les autres stations. En outre, le nombre des individus ensevelis dans le Trou du Frontal s'élevait à seize. Or, ni parmi ces nombreux ossements, ni dans aucune des stations explorées, on n'a recueilli une seule de ces haches, de ces gouges, de ces grattoirs... qui se rencontrent dans un si grand nombre de sépultures datant réellement de la pierre polie. Partout, au contraire, dans la vallée de la Lesse, on n'a relevé que des objets appartenant aux industries quaternaires. Ceux qui acceptent l'hypothèse que je combats doivent donc admettre que les hommes de l'époque actuelle ont plus ou moins remanié toutes les anciennes habitations de leurs prédécesseurs et y ont enterré leurs morts, sans laisser d'autres traces que des fragments de poterie ; ce qui est vraiment bien peu probable «*t contraire à tout ce qu'ont montré si souvent les véritables sépultures néolithiques.
Même en admettant que M. Dupont s'est mépris dans quelques cas et qu'un certain nombre de ces fragments ne remontent réellement qu'aax temps néoUthiques, toujours est-il qu'une erreur de ce genre n'a pu être commise au Trou de Chaleux. Ici la voûte s'est écroulée lorsque la caverne était déjà habitée, et a couvert de plus de 1 mètn» de débris les restes de repas et les objets d'industrie des troglodytes. Plus tard, ceux-ci sont revenus et ont laissé de nombreuses preuves do leur présence au-dessus de l'éboulement. L'accident a donc eu lieu on plein âge paléolithique. Or M. Dupont m'écrit qu'il a rencontré dos fragments de poterie au-dessous de cet ébouiement. 11 est donc impossible de les reporter à l'époque néolithique.
Enfin, par leurs caractères ostéologiques, les hommes de Furfooz se distinguent nettement des hommes de la pierre polie qui ont habité comme eux les environs de Namur et qui auraient été leurs contemporains. Que l'on compare, par exemple, les deux têtes du Trou du Frontal à celles que M. Arnould a retirées de la grotte de Sclaigneaux, et on
sera frappé des différences. Sans entrer dans d'autres détails, il suffit de dire que les premières sont prognathes et que Tune d'elles exagère môme ce caractère (fig. 130, 131 et 132), tandis que les secondes sont remarquablement orthognathes.
Tout concourt donc à faire admettre l'antiquité des hommes de Furfooz. Us ont bien vécu aux temps quaternaires. La faune qui les accompagne nous renseigne en outre sur leur âge relatif; ils ont été les derniers venus de nos races fossiles.
Ainsi, à Tépoque géologique qui a précédé la nôtre, plusieurs races humaines, parfaitement distinctes, ont habité l'Europe occidentale. Ces races n'ont pas apparu chez nous simultanément. Les époques où elles se montrent pour la première fois s'échelonnent dans le temps ; et ces époques sont séparées les unes des autres par de longs intervalles, puisque les faunes ont subi des changements considérables et que les types mammalogiques les plus caractérisés se sont éteints l'un après l'autre. En outre, ces races ne se remplacent pas ; les plus anciennes continuent à durer à côté des dernières venues. Ce sont là des faits d'une haute importance et dont j'aurai à montrer plus tard la signification.
lU. — Les autres parties du monde ont été bien moins étudiées que l'Europe, au point de vue qui nous occupe, et la question de l'ancienneté de l'homme, en tant qu'elle peut être résolue par les restes d'industrie qu'il a laissés, présente, en outre, parfois des difficultés spéciales. Chez nous, grâce aux rapides progrès de l'archéologie préhistorique, la forme et le travail d'une arme ou d'un instrument de pierre permettent, dans bien des cas, d'en reconnaître l'âge. On sait pourtant qu'il n'en est pas toujours ainsi, même dans l'Europe occidentale, et que les types les plus anciens sont mélangés souvent à des types plus récents dans des conditions qui ne permettent pas de mettre en doute leur contemporanéité. A plus forte raison, quand il s'agit d'une autre contrée, l'expérience acquise en Europe peut ne plus être suffisante ; elle peut même devenir une cause d'erreurs.
En effet, il n'est plus douteux aujourd'hui que presque toutes et probablement toutes les régions du globe habité ont eu leur âge de pierre. Déjà aussi, sur bien des points fort éloignés les uns des autres, on pourrait, grâce au plus ou moins de perfection du travail , reconnaître des périodes distinctes et successives dans les temps où l'emploi
des métaux était encore inconnu. Partout sans doute, comme chez nous, la pierre polie est venue après la pierre taillée. Mais, d'une part, nous savons que cette dernière se rencontre seule et même avec tous les signes de l'industrie la plus rudimentaire chez certaines populations contemporaines, chez les Mincopies par exemple. D'autre part, il n'est guère possible d'admettre que les tribus, qui dès leur entrée en Europe, possédaient la pierre polie, aient inventé ce perfectionnement au moment même où elles arrivaient chez nous. C'est de leur lointaine patrie qu'elles l'ont apporté, comme elles en ont amené leurs animaux domestiques. On doit donc trouver, dans les régions d'où elles sont sorties, dans celles qu'elles ont traversées, des armes, des instruments qui, par la forme et le travail, appartiendraient, en Europe, à l'époque géologique actuelle et qui remontent, en réalité, aux temps quaternaires et peut-être plus haut. Je reviendrai plus loin sur cette question. Je la mentionne ici seulement pour faire mieux comprendre que, lorsqu'on veut déterminer l'âge de ces antiques industries, la géologie et la paléontologie peuvent seules fournir des données précises ; et malheureusement, ces données font trop souvent défaut, lorsqu'il s'agit de régions lointaines.
Les réflexions précédentes s'appliquent surtout à l'Asie. Nous savons bien qu'elle a eu ses âges de pierre.
On a recueiUi des haches, des flèches, des marteaux, ... etc., dont la matière est empruntée à diverses roches, depuis le Japon jusqu'en Asie Mineure, et des presqu'îles gangétiques jusqu'à l'Himalaya. Souvent on y retrouve des
formes analogues ou semblables à Fio. 69. — Petite hache acheuléenne „ . *, . A •! en silex d*Abydos (Asie Mineure^.
celles qui caractérisent nos silex qua- ^^.^^^^^ ^.^ ^'^^ Lubbock.) ternaires (fig. 69). Mais, d'ordinaire,
on ne sait à quelle époque géologique les rapporter. Toutefois, on possède dès aujourd'hui quelques renseignements positifs, qui, obtenus sur des points fort éloignés les uns des autres, permettent de prévoir dans l'avenir de nombreuses et importantes découvertes.
78 QBESTIONS GÉNÉRALES.
M. Louis Lartet a exploré dans le Liban une ancienne habitation humaine renfermant des instruments analogues à ceux de nos stations paléolithiques et mêlés à des ossements d'animaux en partie disparus. Ces troglodytes remontent donc bien à Tépoque quaternaire.
Dans le Caucase, à 45-50 kilomètres de Koutaïs, le prince Mossa- Chvili et M. Navrotsky ont trouvé dans une grotte des ossements
humains associés à ceux de VUrsus spelœus et d'autres animaux de grande taille. Ici encore nous avons une date précise.
L'abbé Armand David a extrait des pointes de flèche du diluvium quaternaire de la Mongolie , près de Tul-chesan-hao.
Dans rindc, nous disent MM. Medlicott et Blanford, on a recueilli de très nombreux instruments de pierre taillée du type de nos silex paléolithiques et des nucléi semblables aux nôtres sur une foule de points dans le Bengale, rOrissa, l'Assam, le Deccan, le Sind, etc. De nombreux objets de même nature ont été rencontrés dans les anciennes alluvions de la Krishna ou de ses affluents. Malheureusement, les rapports de ces restes d'industrie humaine avec les ossements d'animaux fossiles de la même région ne sont pas encore clairement établis.
On a trouvé aussi aux environs de Madras de très nombreux objets en pierre taillés de main d'homme, presque tous en quartzite. Notre hache de Saint-Acheul reparaît ici encore. En outre, àune^nquantaine de kilomètres au nord-ouest de cette ville, on voit ces produits de l'industrie humaine engagés dans la pâte des grandes pierres qui forment les cromlechs de la localité. Ces pierres elles-mêmes sont
FiG. 70. — Hache du type de Saint-Acheul des couches fossilifères quaternaires de la Nerbuddah. (D'après MM. Medlicott et Blanford.)
tirées d*une roche, la latérite^ qui ii*a été jusqu'ici rencontrée que dans rinde, oîi elle se présente en couches parfois d'une grande épaisseur et recouvrant des contrées entières. L'homme habitait donc ces contrées avant la consolidation de cette puissante formation rocheuse. Malheureusement la latérite ne contient pas de fossiles. Son âge géologique est difficile à déterminer et paraît ne pas être le même partout. Toutefois, MM. Medlicott et Blanford rapportent sans hésiter aux temps quaternaires, au moins le massif où ont été trouvés les instruments.
Nous avons des données plus positives encore relativement aux trouvailles faites dans les vallées de la Nerbuddah et du Guadavery. Dans les couches fossilifères de la première, M. Racket a trouvé in situ une hache en quartzite du type d«' Saint-Acheul le mieux caractérisé (fig. 70). Des alluvîoris également riches en fossiles de la seconde, M. Winne a retiré un couteau en agate parfaitement semblable à une
^ 1 1 , . . FiG. 71.— Couteau en agate Fio. 72.— Le oiôuie
foule de ceux de nos terrains de. alluvion. quatemai- couteau, TU de quaternaires (fig. 71 et 72). res du Guadavery. (D'à- profil.
La faune fossUe de ces deux ^^^^^ '''^''''''' '' bassins paraît être la môme. Or
elle présente quelques traits qu'il importe de signaler. A côté d'espèces franchement quaternaires ou se rapprochant même des espèces actuelles, il s'en trouve d'autres qui rappellent une époque bien plus ancienne. M. Gaudry, dont le témoignage a ici une double autorité, regarde X Hippopotamus namadicus et YElephas insignis comme présentant des caractères au moins pliocènes, peut-être même miocènes. Tenant d'ailleurs compte du mélange de types que je viens d'indiquer, mon éminent confrère ne voit, dans la coexistence de ces mammifères à formes tertiaires et d'espèces plus récentes, qu'un de ces cas de survivance dont on connaît d'autres exemples. Seulement il en conclut que les terrains dont il s'agit sont plus anciens que notre diluvium de Grenelle et même
que celui du bas Montreuil. Nous sommes donc ici tout au moins à la
base des terrains quaternaires.
IV. — L'Afrique a eu aussi ses hommes de la même époque. Bien des objets en pierre taillée ont été recueillis sur divers points de cette partie du monde, surtout dans le nord et notamment en Algérie.
Fio. 73. — Hache acheuléenne en silex, de Kolëa (Algérie). (Diaprés sir John Lubbock.)
Toutefois , sir John Lubbock n'a accepté d'abord comme vraiment paléolithiques que les silex découverts par le docteur Bleicker dans un abri sous roche, à Tlemcen, près d'Oran, et ceux que lui-même et le professeur Hayness ont rapportés de la même contrée (fig. 73). Malheureusement ces déterminations reposaient seulement sur des appréciations archéologiques pouvant laisser encore place au doute. Enfin, le major général Pitt Rivers a extrait des graviers d'un waddy, près de
Thèbes, un grand nombre d'objets du même genre et ceux-ci, du moins, fournissent une date géologicpie (fig. 74, 75, 76 et 77). En effet, les études de M. de la Motte, acceptées comme exactes par notre érainent géologue M. Daubrée, rattachent ces graviers aux terrains quaternaires.
Fio. 74. — Grattoir en silex Fig. 75. — Autre face du Fig. 76. —Profil du
de Thèbes; face montra Dt le même grattoir. (D'après même grattoir*
bulbe de percussion. (D'à- M. Pitt Rivers.) (D'après M. Pitt
près M . Pitt Rivers . ) Hivers . )
Nous sommes également bien renseignés sur ce qui s'est passé à l'extrémité méridionale du même continent, grâce aux publications de
Fio. 77. ^ Racloir ou scie en silex, de Thèbes» (D'après sir John Lubbock.)
MM. J. Sanderson et W. D. Cooch. Le mémoire de ce dernier surtout, accompagné de planches, de plans, de cartes et de coupes géologiques, est une véritable monographie de l'âge de la pierre au Cap. L'ensemble de ses recherches a conduit l'auteur h partager en cinq périodes la totalité des temps qu'il embrasse. La plus ancienne a laissé des traces incontestables d'industrie humaine dans les terrains quaternaires des environs de Natal. A en juger par leur outillage, ces tribus primitives étaient exclusivement chasseuses et menaient une vie errante. Elles
BiBU ETHN. » Races humaines; Introd. 6
taillaient des haches grossières que Ton peut comparer à nos haches
de Saint- Acheul (fig. 78). Elles ne connaissaient pas Tare et armaient
leurs sagaies de pointes irrégulières (fig. 79). Pourtant, elles avaient des couteaux et des grattoirs, qui pouvaient servh* à dépecer le gibier et à en préparer les peaux. En somme, par leurs industries, ces premiers habitants du Cap ressemblaient fort à nos hommes de Canstadt et aussi, d'après M. Worthington Smith, à ceux qui ont laissé leurs traces dans les environs de Madras. Malheureusement, pas plus en Afrique qu'en Asie, on n'a encore découvert les ossements de ces vieux tailleurs de pierre; et malheureusement aussi l'auteur . n'a pas précisé l'âge des couches quaternaires où ils ont laissé les preuves de leur existence.
V. — Nous avons été plus heureux en Amérique. Avant même que l'existence de l'homme fossile eût été mise définitivement hors de doute chez nous, Lund avait trouvé au Brésil (1844), non seulement des haches de pierre, des armes et des outils façonnés par lui, mais encore les ossements des habitants primitifs du plateau de Lagoa-Santa.
A elle seule la caverne du Sumidouro lui a fourni seize têtes osseuses dont cinq bien entières. L'une d'elles restée au Brésil avait été étudiée par MM. Lacerda et Peixoto. Les quinze autres transportées à Copenhague
viennent de l'ôtre par M, S. Hansen. Toutes, h l'exception d'une seule,
Fig. 78. — Hache quaternaire eu gris quartzeux de Natal, le Cap.
Fig. 79. — Pointe de javelot en grès quartzeux de Natal, le Cap.
sont dolichocéphales elhypsislenocéphales, comme celle que je reproduis ici (fig. 80 et 81). Ces vieux habitants du Brésil ont été aussi les contemporains d'espèces animales perdues ; ils ont appartenu à Tâge géologique qui a précédé le nôtre. Toutefois, M. Gaudry pense qu'ils remontent moins haut dans le temps que nos plus anciennes races quaternaires. L'homme qui a laissé ses restes dans la caverne de Sumidouro vivait à une époque correspondant probablement à notre Age du renne, alors que l'Europe était peuplée depuis|,bien longtemps.
Fio. 80. — Crflne de Lagoa-Santa Fio. 81. — Crâne de Lagoa -Santa
(Brésil), yu de profil. (D'après une (Brésil), vu de face. (D'après une
photographie de MM. Lacerda et photographie de MM. Lacerda et
Feixoto.) Peixoto.)
C'est encore aux temps quaternaires qu'il faut reporter l'existence de l'espèce humaine sur les premiers versants orientaux des montagnes Rocheuses à Grinnel-Leads, dans le Kansas. Les détails recueillis par M. D. Wilson sur la pierre taillée qu'il a figurée paraissaient déjà décisifs. Les découvertes de M. Abbott dans le bassin de la Delaware, aux environs de Trenton (New-Jersey), sont encore plus probantes. Ce savant explorateur rencontra d'abord, dans le drifl de cette région, de nombreux restes d'une industrie rudimentaire, rappelant encore ceux qu'ont fournis en Europe les graviers de Saint-Acheul (fig. 82 et 83). Plus tard, il trouva une dent et enfin un fragment de mâchoire humaine. M. Abbott regarde les graviers de la Delaware comme se rattachant à l'époque glaciaire; et sa démonstration, très précise, très détaillée, paraît ne prêter à aucune objection sérieuse. Bien peu après ces premières découvertes, d'autres toutes semblables fm^ent faites par le professeur Haldeman dans une petite île de la Susquehanna, près de Bainbridge (Pensylvanie) ; par M. T. Belt, au voisinage de Denver; enfin plus récemment par miss Babitt dans le loess du Mississipi. Des trouvailles
analogues ont été faites au Mexique, où M. GuilleminTarayre, àla suite de ses travaux comme membre de la Conmiission scientifique, signalait le premier, je crois, l'existence de haches mêlées aux ossements d'animaux fossiles et où Ton a trouvé des grattoirs, une hachette du type de Saint-Acheul, une pointe de lance de notre type du Moustier, etc.
Fio. 82. — Hache acheuléenne en argiliite de la FtG. 83. — Hache (?) enargiliitede Delaware, deux tiers de grandeur naturelle. la Delaware, un tiers de gran-
(D'après Abott.) deur naturelle. (Diaprés Abbott.)
On ne peut guère conserver de doutes sur Tâge des hommes fossiles de Lagoa-Santa, du Mexique, de Trenton. Il en est autrement de ceux qui ont été découverts sur d'autres points des deux Amériques. Depuis les découvertes de Lund et assez récemment encore, MM. Séguin, Ameghino, Roth, ont retrouvé l'homme fossile sur les bords du rio Carcana, dans les pampas de Buenos-Ayres, dans le bassin du Parana; M. Moreno l'a rencontré en Patagonie. Sur ces divers points encore, l'antiquité de cet honmie est attestée par sa contemporanéité avec de nombreuses es-
pèces animales disparues. M. Ameghino a montré entre autres que Thomme des pampas recouvrait sa demeure avec des carapaces de
graphies qui se complètent (fig. 84 et 85). Bien qu'elle soit en mauvais état, on reconnaît qu'elle est brachycéphale et hypsisténocéphale. Ces découvertes, dont la signification générale est incontestable, soulèvent une question d'ancienneté géologique sur laquelle j'aurai à revenir en parlant de l'homme tertiaire.
Une observation analogue s'applique à un certain nombre de faits qui ont démontré l'existence de l'homme fossile dans l'Amérique septentrionale. Dans la région des montagnes Rocheuses, en Californie, dans le Colorado, dans le Wyoming, on a trouvé en grande quantité
Fio. 86. — Tête de Calaveras, vue de profil. (D'après Whitney.)
les restes de son industrie associés aux ossements de nombreuses espèces animales éteintes. M. Whitney a pubUé en outre le dessin d'une tête humaine incomplète, qu'il assure avoir été extraite d'un gravier aurifère du comté de Calaveras, recouvert de plusieurs couches de lave (fig. 86 et 87). L'authenticité de cette pièce a été vivement discutée. Si on l'accepte comme ayant été trouvée in situ^ elle remonte certainement à une époque géologique antérieure à la nôtre ; mais son âge précis reste à déterminer et j'examinerai plus loin cette question.
Au point de vue des industries dont ils nous ont laissé les produits, les hommes fossiles américains présentent un contraste dont il me
semble que Ton n'a pas assez tenu compte. A Grinnel Leads, à Trenton, comme au Brésil et à Buenos-Ayres, on n'a trouvé que des armes ou des instruments aussi grossièrement taillés que ceux des couches les plus inférieures du quaternaire européen. Au point de vue industriel, on est ici en plein âge paléolithique.
En Californie, il en est tout autrement. Malheureusement Whitney, et les correspondants dont il reproduit les informations, se bornent à peu près à énumérer très sommairement les objets découverts dans les gra-
Fio. 87. — Tète de Calaveras, vue de face. (D'après Whitney.)
viers aurifères de cette contrée; ils ne les figurent pas, ils ne les décrivent même pas. Mais, tous parlent de nombreux mortiers en pierre dure et de pilons qui n'ont pu servir quà broyer des graines; de disques concaves et percés au centre pour être emmanchés; d'ustensiles de cuisine ; de poignées d'arc faites avec une espèce de diorite et finement travaillées, etc. Plusieurs de ces objets, ajoutent-ils, sont ornementés de Hgnes gravées dans la pierre et régulièrement disposées. Ce dernier détail semble bien indiquer qu'il s'agit ici de pierres polies, et que la vieille industrie californienne présente des caractères qui chez nous la rattacheraient aux temps néolithiques. Quelques-uns de ces objets rappellent même les industries actuelles. Les grands plats de pierre font
songer à ceux qui servent de lampes aux Esquimaux ; les disques percés au centre paraissent ressembler à ceux qui servaient naguère de bolas aux Californiens modernes, etc. J'aurai à montrer tout à Theure les conclusions à tirer de ces faits.
Les hommes fossiles d'Amérique, dont on a découvert les têtes osseuses, présentaient des différences ethnologiques analogues à celles qui distinguaient, les unes des autres, les races du vieux monde. La race du Brésil était dolichocéphale, celle de Buenos-Ayres était brachycéphale. Mais ni Tune ni l'autre ne ressemblaient pour cela aux races européennes. Aucune de celles-ci n'est hypsisténocéphale. Au contraire, dans les deux races américaines, ce caractère est très prononcé. Dès cette époque, par conséquent, l'Amérique avait ses types anthropologiques propres, distincts des types européens.
VI. — Des détails que je viens d'indiquer ressortent deux faits généraux d'une haute importance et qui posent de nouveaux problèmes. D'une part, nous voyons dès les temps quaternaires, l'homme occuper le globe entier et se montrer dans les plus anciennes couches de cette époque. D'autre part, il y est déjà représenté par plusieurs races distinctes. Peut-on regarder cet état de choses comme ayant existé dès les débuts de notre espèce? Celle-ci a-t-elle apparu à la fois tout au moins en Europe, en Asie et en Amérique? A-t-elle pu présenter d'emblée les différences morphologiques que nous constatons?
J'examinerai plus loin la première de ces questions ; je montrerai que le cosmopolitisme originel de l'homme serait en opposition avec ce qui existe chez tous les autres êtres organisés et ne peut par conséquent être admis. Quant à la multiplicité des types ethniques aux temps quaternaires, elle n'était certainement pas originelle. A ses débuts et pendant bien longtemps, alors qu'elle habitait encore son premier centre d'apparition ou s'en était peu écartée, l'espèce humaine a dû présenter, comme toutes les espèces animales et végétales vivant dans des conditions analogues, une grande uniformité de caractères. Pour que des races aussi différentes que celles de Cro-Magnon et de Furfooz, de Lagoa-Santa et du Parana aient pu prendre naissance et se caractériser, tout indique qu'il a fallu des changements de milieu considérables et beaucoup de temps.
Nous verrons bientôt que la première de ces conditions a dû être remplie lors du voyage accompli par l'honmie, du point qui fut son
berceau jusqu'aux vallées de la Vézère et de la Lesse en Europe , jusqu'aux plateaux du Brésil et aux pampas en Amérique. La seconde le serait également en admettant que l'espèce humaine avait déjà traversé une ou plusieurs révolutions géologiques et remontait jusqu'aux temps tertiaires. Prises isolément, les considérations de cette nature ne fourniraient, je suis le premier à le reconnaître, que de simples probabilités. Mais, réunies à d'autres, elles acquièrent une grande valeur. Elles concordent avec des faits qui, même considérés à part, me semblent démontrer que nos premiers ancêtres ont précédé l'époque quaternaire et permettent de les expliquer.
L'existence de l'homme tertiaire est encore aujourd'hui vivement discutée, et bien des savants, dont je respecte le savoir et la bonne foi, déclarent ne pouvoir l'admettre. A l'appui de leurs négations ils invoquent divers arguments, parmi lesquels il en est un que je dois réfuter tout d'abord. « Tous les mammifères tertiaires, disent-ils, ont disparu et ont été remplacés par des espèces différentes. Comment l'homme seul aurait-il survécu alors que la faune mammalogique a été entièrement renouvelée? » J'ai répondu depuis longtemps à cette objection. Mais elle a été reproduite récemment encore ; il me faut donc y revenir.
En s'exprimant comme ils le font, les savants, que j'ai le regret de combattre, ne tiennent compte que de V homme matériel; ils laissent de côté V homme intellectuel. Or, agir ainsi en pareille matière, pour conclure de l'animal à l'homme, c'est plus qu'un simple défaut de méthode. Ce n'est pas seulement assimiler deux sortes d'êtres que personne ne peut songer à regarder comme égaux et semblables au fond à tous égards ; c'est en outre oublier précisément ce qui les distingue, c'est négliger ce qui donne à l'un d'eux une supériorité que nul ne songe à contester, c'est méconnaître ce qui dans la question dont il s'agit a eu nécessairement un rôle bien supérieur à celui de l'organisation physique.
Sans doute, livré comme un simple animal à l'action des agents extérieurs, l'homme aurait bien probablement subi le sort commun ; il aurait péri, comme les mammifères tertiaires, quand vinrent les temps quaternaires. Mais, ce que nous constatons de nos jours nous éclaire sur ce qui a dû se passer jadis. Nous voyons l'homme lutter contre la nature et en triompher, alors même qu'il est encore arrêté aux échelons les plus inférieurs de l'état social et du développement
90 QUESTIOiNS GÉNÉRALES,
intellectuel; les Esquimaux et certaines tribus nègres sont là pour attester le fait. En admettant qu'il ait vécu aux temps tertiaires, il a certainement pu se défendre contre les influences hostiles du dehors, tout aussi bien qu'il le fait aujourd'hui. C'est grâce à son intelligence qu'il résiste sous nos yeux à des extrêmes de froid et de chaud, à des diversités de condition d'existence que ne supporterait à coup sûr aucune espèce animale, pas même le chien, s'il était abandonné à luimême et sans maître. En faisant appel à cette même intelligence, il a donc pu survivre à des révolutions géologiques mortelles pour les espèces animales.
Voilà ce qu'indique en réalité la théorie, quand elle tient compte de tout. Nous verrons plus loin que cette conclusion a pour elle des faits nombreux et acceptés par nos contradicteurs eux-mêmes.
Il est une autre objection, ou mieux peut-être une autre fin de nonrecevoir, que je dois également écarter/ D'une part, les transformistes, d'autre part, des savants, des philosophes, parmi lesquels il en est de profondément chrétiens, rejettent l'existence de l'homme tertiaire, comme étant incompatible soit avec leurs théories, soit avec leurs croyances. Pourtant, les uns et les autres reconnaissent qu'il a existé, aux temps tertiaires, un ou plusieurs êtres ayant laissé des spécimens d'une industrie raisonnée que Ton ne saurait attribuer à aucun animal. Mais ils affirment que ces êtres n'ont pu posséder l'ensemble des caractères appartenant à Y homme proprement dity dont ils étaient seulement les précurseurs. En général, ils leur attribuent une intelligence rudimentaire accompagnant des formes plus ou moins intermédiaires entre les nôtres et celles des singes.
On a vu plus haut que rien jusqu'à ce jour ne justifie cette conception d'un ou de plusieurs anthropopithèquesj soit que l'on voie en eux nos ancêtres directs, soit qu'on les regarde comme ayant disparu en totalité, pour faire place à un nouvel être plus parfait et n'ayant avec eux aucun lien généalogique. Il n'y a donc là qu'une hypothèse destinée à faire rentrer un certain nombre de faits dans des doctrines générales, philosophiques ou religieuses , conçues et arrêtées en dehors des considérations qui sçules doivent nous préoccuper. Or, je montrerai tout à l'heure que les faits dont il s'agit s'expliquent bien plus simplement, bien plus naturellement, en admettant que l'espèce humaine date d'une époque antérieure aux temps quaternaires.
En définitive, dans cette question de Thomme tertiaire, il faut, comme en toutes, s'en tenir aux règles élémentaires de la science moderne et consulter avant tout Tobservation et Texpérience ; il faut raisonner et conclure comme on Ta fait pour Thomme quaternaire. Ce dernier aussi a été repoussé d'abord au nom de Tancienneté que son existence assignait à notre espèce. Les faits géologiques et paléontologiques ont eu raison de ces négations désormais abandonnées. C'est à ces mêmes faits — et exclusivement à eux — qu'il faut recourir pour savoir si les hommes de Canstadt et de Cro-Magnon ont été les premiers habitants du globe, ou s'ils ont eu des prédécesseurs.
VII. — Quoiqu'elle soit encore controversée, la question me semble s'être bien éclaircie depuis l'époque où elle fut posée pour la première fois par M. Desnoyers (1863).
Et d'abord, malgré les objections soulevées par quelques archéologues éminents, je persiste à regarder comme bien démontré que l'homme a laissé des traces de son industrie, près de Chartres (Eureet-Loir), dans les sablonnières de Saint-Prest. J'ai examiné, en compagnie de Lyell, les os incisés découverts par M. Desnoyers; et, pas plus que l'illustre géologue anglais, je n'ai pu méconnaître l'action de la main humaine. Quelques-uns des instruments de silex recueillis par l'abbé Bourgeois ne m'ont pas laissé plus de doutes. Mais, bien que YElephas meridionalis et le Rhinocéros leptorhinus remplacent ici le Mammouth et le Rhinocéros tichorhinus^ les graviers de Saint-Prest sont regardés par bien des géologues comme appartenant aux plus anciennes couches quaternaires plutôt qu'aux véritables terrains tertiaires. M. Desnoyers lui-même admet qu'on peut y voir un de ces dépôts de transition, qui relient entre elles deux formations géologiques nettement caractérisées. U s'agit donc de savoir si l'existence de l'homme remonte encore plus haut ; et c'est ici que commencent les doutes et les discussions.
En Europe, la présence de l'homme dans des dépôts franchement tertiaires a été signalée plus particulièrement dans cinq localités différentes, savoir : en France, par l'abbé Bourgeois, dans le miocène inférieur de la conmiune de Thenay, près de Pontlevoy (Loir-et-Cher), et par M. Rames, au Puy-Coumy, près d'Aurillac (Cantal), dans le miocène supérieur ; en Italie, par M. Capellini, dans le pliocène de Monte-Aperto, près de Sienne, et par M. Ragazzoni, dans le pliocène inférieur de Cas-
tenedolo, aux environs de Brescia ; en Portugal, par M. Ribeiro, à Otla, dans le miocène supérieur de la vallée du Tage. En ce qui concerne cette dernière localité, les membres du Congrès,
FiG. 88. — Couteau de Thenay. (M. Gaudry.)
spécialement réunis à Lisbonne pour juger cette question, se sont trouvés partagés. Un petit nombre a accepté, connue démontrant la réalité
FiG. «9. — Perçoir à base dilatée (Lartet); face portant un bulbe de percussion. (M. Gaudry.)
Fio. 90. — L*autre face du même per^ çoir montrant le bulbe. (M. Gaudry.)
FiG. 91. — Autre perçoir.
(M. Gaudry.)
FiG. 9î. — Grattoir ou perçoir portant des retouches faites toutes dans le même sens. (M. Gaudry.)
de la découverte, Tensemble des faits invoqués par le savant portugais. D'autres se sont prononcés nettement pour la négative. La très grande majorité m'a paru conserver bien des doutes, sans pouvoir se prononcer; et j'en suis encore à cette manière de voir.
Les trouvailles de Tabbé Bourgeois m'ont laissé longtemps dans une perplexité pareille. Je me refusai d'abord à admettre les conclusions qu'il en tirait. Plus tard, quelques-unes des pièces qu'il mit sous mes yeux entraînèrent ma conviction, et je regardai comme au moins très probable que l'homme vivait à l'époque où se formaient les terrains de la Beauce (fig. 88, 89, 90, 91 et 92). Depuis lors, au Congrès de Blois, la nature et la distribution des fragments de silex suggérèrent de nouvelles objections. Je crois avoir démontré que ce qui se passe de nos jours aux îles Andaman, chez les Mincopies, lèverait aisément toutes les difficultés se rattachant à l'histoire de l'homme lui-même. Malheureusement il en est qui sont du ressort de la géologie et qui conservent ime certaine gravité aux yeux de quelques-uns des juges les plus compétents. Je comprends donc que l'on puisse hésiter à attribuer à l'industrie hmnaine les silex recueillis à Thenay.
Mais, à ce même Congrès de Blois, il a été question des silex taillés du Puy-Courny ; et aucune objection reposant sur des considérations géologiques n'a été faite à la découverte de M. Rames. Cet explorateur déclare avoir recueilli sur trois points différents des haches plus petites et plus grossièrement taillées que celles de la Somme; des disques qui rappellent assez exactement les disques quaternaires de la Haute-Garonne, quoique de plus petites dimensions; des pointes assez voisines des pointes moustiériennes ; des racloirs; des lames courtes ressemblant, à s'y méprendre, à celles que l'on a retirées des terrains quaternaires, etc. « Rien, dit-il, ne manque à ces divers types : plan de frappe, conchoïde en relief, conchoïde en creux, retouches... » M. Rames a remis des échantillons de ses trouvailles à MM. Capellini, Cartailhac, Chantre, G. de Mortillet; et, au moins pour un certain nombre d'entre eux, il a été reconnu que, s'ils eussent été trouvés dans le terrain quaternaire, personne n'aurait hésité aies regarder conmie taillés intentionnellement.
Parmi les considérations que M. Rames fait valoir à l'appui de ses conclusions, il en est une qui me paraît des plus sérieuses. Tous les objets présentant les traces- de taille intentionnelle sont, assure-t-il, exclusivement en silex corné et pyromaque. Or, on connaît la couche d'où ils sont sortis ; et cette couche renferme quatre autres variétés de silex. On ne peut donc plus invoquer ici l'action des forces naturelles pour expliquer l'existence et la dissémination de ces fragments. Il
9i QUESTIONS GÉNÉRALES,
est évident qu'un cours d'eau, arrachant des pierres à leur gisement et les roulant avec assez de violence pour les briser les unes contre les autres, n'aurait pas fait un triage. Il aurait entraîné péle-méle toutes les variétés de silex et mélangé lojirs éclats. L'uniformité de compositions des objets trouvés par M. Rames atteste donc un choix raisonné. Ce choix ne peut avoir été fait que par un être intelligent, sachant distinguer les diverses sortes de pierres et n'employant que les meilleures dans la fabrication de ses armes ou de ses outils. A elle seule, cette circonstance paraît attester que l'homme habitait notre globe lorsque se déposaient les alluvions du Puy-Courny.
Grâce à l'obligeance de M. Rames et de ses collaborateurs, MM. Ba-
FiG. 93. — Silex du Puy-Couray, Fig. 94. — Le même, vu sur une
grandeur naturelle. (Collection autre face. (Collection Rames.)
Rames.)
doche, Albert Chibret et Grandvaux, j'ai pu examiner à mon tour un certain nombre d'objets recueillis dans les localités dont il s'agit. J'ai constaté sur plusieurs d'entre eux les caractères signalés plus haut. J'ai surtout été frappé de ce fait que, môme des fragments qui ne présentent pas de traces bien évidentes de taille intentionnelle, ont im de leurs bords tranchants, conune émoussé et plus ou moins finement écaillé dans un seul sens, tandis que d'autres bords ou des crêtes également tranchantes sont restées entièrement intactes.
Parmi les pièces qni m'ont été soumises, trois ont surtout appelé mon attention et j'en donne ici la figure.
La première (fig. 93 et 94), dans son ensemble, pourrait être regardée comme façonnée seulement par des chocs accidentels. Le plan de frappe est très irrégulier et à peine si l'une des faces présente les traces
ANTIQUITÉ DE L'ESPÈCE HUMAIiNE. 95
d'un large conchoïde qui l'occupe à peu près en entier. Mais son bord arrondi et tranchant porte une série de retouches assez fortes, toutes faites dans le même sens, tandis que les arêtes très vives de l'une des faces sont parfaitement intactes.
FiG. 93. — Silex du Puy-Courny, Fio. 96. — Le inèiue, vu sur une
grandeur noturelle. (Collection autre face. (Collection Rames.)
Rames.)
Dans la seconde (fig. 95 et 96), toute trace de graud conchoïde disparaît et l'ensemble est des plus irréguliers. Seulement, sur deux des facettes
Fio. 97. — Silex du Puy-Couray, gran- Fig. 98. — Le môme, vu sur une
deur natureUe. (Collection Badoche.) autre face. (Collection Badoche.)
d'une face, on observe de très légères ondulations courbes rappelant celles qui caractérisent les bulbes de percussion. Mais l'un des bords présente à la fois des retouches très marquées, toujours dans le même sens, et une usure écailleuse telle que la produit le raclement ; tandis que deux autres bords tranchants ne présentent rien de pareil. La troisième pièce est plus significative encore (fig. 97 et 98). L'une
des faces est entièrement formée par un large conchoïde en relief à peu près lisse, dont le plan de frappe est très marqué. L'autre face porte deux petits bulbes de percussion en creux, caractérisés par leurs rides ondulées et concentriques, partant du même plan de frappe. Le bord tranchant est finement dentelé et écaillé dans presque toute son étendue et toujours dans le même sens, tandis que l'arête vive opposée n'offre pas la moindre trace, soit de choc, soit d'usure.
On ne saurait guère attribuer ces particularités à une succession do chocs accidentels, tels que doit les subir un éclat de silex entraîné au hasard par un cours d'eau. Il serait bien étrange que des chocs de cette nature eussent agi toujours dans le même sens et n'eussent porté que sur un seul des bords, en respectant tous les autres. Les écaillures seraient plus difficiles encore à expliquer à raison de leur petitesse même et de leur direction uniforme. On s'en rend compte au contraire bien naturellement si on admet que cet éclat a été employé comme grattoir. En ce cas, le bord faisant fonction d'outil peut seul présenter ces écaillures y qui doivent toutes avoir laissé leurs traces à la même face, si la main de l'ouvrier a constamment agi dans le même sens. L'expérience confirme de tout point cette conclusion. J'ai reproduit sans grande difiBculté le mode d'usure présenté par les silex du Puy-Courny, avec des fragments de silex des environs de Paris et mieux encore avec ceux que j'ai détachés d'un des échantDlons de M. Rames, en raclant un peu fortement un os de mouton ou un morceau de bois dur pris à contre-fil. Il me semble donc difficile de ne pas reconnaître dans un certain nombre de pièces recueillies par ce zélé chercheur et ses émules, les traces de la main humaine.
Les dernières objections relatives à l'existence de l'homme tertiaire me semblent d'ailleurs devoir tomber devant l'examen quelque peu
Fio. 99. — [ucisious sur une côte de Balénotus. (D'après une photographie prise sur le moulage.)
attentif des incisions que portent les os de Balénotus découverts par M. Capellini. Ce sont de véritables entailles présentant toutes les mêmes caractères, soit qu'elles se rencontrent sur le côté convexe d'une côte
FiG. 100. — Incisions sur une côte de Balénotus, grandeur naturelle. (D*aprè3 une photographie prise sur le moulage. C. M.)
Fio. 101. — Incisions sur une omoplate de Balénotus, grandeur naturelle. (D'après une photographie prise sur le moulage. C. M.)
(fig. 100), soit qu'elles sillonnent la surface d'une omoplate (fig. 101 et 102). Toujours une des lèvres de l'incision est lisse, tandis que l'autre est rugueuse et montre qu'ici l'os a été, non pas coupé, mais éclaté (fig. 103). Pour produire un pareil résultat, il a fallu qu'un instrument tranchant entamât l'os obliquement; et cet instrument n'a pu être manié
BiBL. ETHN. — Racet humaines; Introd. 7
FiG. 102. — Incisions sur une omoplate de Balénotus, grandeur naturelle. (D'après une photographie prise sur le moulage. C. M.)
FiG. 103. — Coupe grossie d'une des entailles faites sur Tomoplate de Balénotus.
ANTIQUITÉ DEjUESPÈCE HUMAINE. 99
que par Thomme. Quoi qu'on en ait dit, un squale ne saurait entamer profondément un des côtés d'un os sans laisser la moindre trace du côté opposé ; sur un os plat, la morsure aurait dû laisser des empreintes distinctes plus ou moins rapprochées et non des entailles prolongées. Surtout il est impossible de comprendre comment un poisson aurait pu creuser ces entailles courbes et d'un faible rayon, accumulées sur le même point, et parmi lesquelles il en est qui sont presque demi circulaires (fig. 102). C'est au contraire ce que fait instinctivement la main qui, tenant un instrument tranchant, prend le pouce pour point d'appui et entame une surface plane. Un sauvage cherchant à détacher les derniers lambeaax de chair adhérents à l'omoplate, ne pouvait qu'agir ainsi. Voilà pourquoi les faits découverts par M. Capellini, et dont j'ai pu constater la réalité sur des pièces originales ou sur de très bons moulages, m'ont fait regarder l'existence de l'homme à l'époque pliocène comme étant désormais hors de doute.
Toutefois, cette existence n'était encore attestée que par un fort petit nombre d'objets, os incisés ou silex taillés. On voyait bien les instruments et la trace qu'ils ont laissée sur de rares débris du squelette d'un animal dont s'étaient nourries quelques misérables tribus de ces temps reculés; mais jusqu'à ces derniers temps l'ouvrier lui-même avait échappé à nos recherches. La découverte publiée par M. Ragazzoni comble-t-elle cette lacune ? A en juger par les détails qu'a donnés M. Sergi, il est bien difficile de ne pas l'admettre. Dès 1860, des ossements humains avaient été trouvés en place par M. Ragazzoni lui-même, sur les flancs de la colline de Castenedolo. Plus tard, des fouilles furent faites à diverses reprises avec les précautions que l'expérience a montré être nécessaires. On enleva le terrain par tranches horizontales. Jamais ni nulle part on ne rencontra les traces d'un mélange des couches, mélange qui se serait trahi facilement par la différence de coloration des terrains superposés. A diverses reprises, M. Ragazzoni a surveillé les fouilles et recueilli de ses mains de nouveaux ossements incontestablement in situ. M. Sergi a visité la localité et contrôlé les faits annoncés. Tout indique donc que les ossements sont bien contemporains de la couche où ils ont été rencontrés.
Les os recueillis par MM. Ragazzoni et Germani ont appartenu à quatre individus, savoir : un homme, une femme adultes et deux jeunes enfants. Le squelette de la femme était presque entier, les ossements
en étaient rapprochés et le crâne a pu être reconstitué (fig» 48 et 49). On a cru trouver dans cet ensemble de circonstances une objection à l'ancienneté géologique de ce squelette ; on a parlé d'une sépulture postérieure à la formation du terrain. Mais les autres ossements étaient isolés et ont été recueillis, sur un espace assez étendu, dans des conditions géologiques identiques. Il est impossible d'expliquer la présence et la dissémination de ces derniers autrement qu'en admettant qu'ils sont contemporains de la couche qui les renferme. On comprend au contraire aisément, ainsi que le fait observer M. Sergi, que, à la suite du naufrage d'une famille, un seul individu ait été accidentellement placé dans des conditions de conservation exceptionnelles, tandis que les trois autres, restés à découvert, ont eu leurs os séparés et dispersés. La paléontologie animale présente des faits analogues. En général, on ne rencontre guère que des ossements isolés, même des plus grands pachydermes fossiles. L'éléphant de Durfort n'en a pas moins été enseveli et son squelette entier a pu être recueilli sur place.
Ainsi, dans l'état actuel des choses, il n'existe aucune raison sérieuse permettant de mettre en doute la découverte de M. Ragazzoni. A coup sûr, si elle avait été faite dans un terrain quaternaire, personne n'en aurait contesté la réalité. On ne peut donc lui opposer que des objections théoriques fondées sur des à priori et analogues à celles qui ont fait si longtemps repousser l'existence de l'homme quaternaire. Eh bien, l'expérience a montré ce que l'on doit penser des arguments de cette nature et je crois inutile d'insister sur ce point.
Mais ce qu'il importe de faire ressortir, c'est que M. Sergi n'a rien trouvé d'extraordinaire, rien de simien dans les ossements qu'il parait avoir examinés avec soin. Tout y est franchement humain. Le savant italien est très explicite sur ce point. Ce témoignage a d'autant plus de valeur que M. Sergi est partisan des doctrines transformistes. La découverte de Castenedolo ne change rien à ses convictions. Il déclare seulement qu'il faudra faire remonter les précurseurs de l'homme à une époque encore plus reculée.
M. Sergi ne compare l'homme de Castenodolo à aucune autre race. Mais un coup d'œil jeté sur les dessins représentant le crâne de la femme permet d'y reconnaître, comme je l'ai déjà dit, le type de Canstadt adouci et les plus grands rapports avec le crâne féminin de rOhno. Cette ressemblance est doublement intéressante. Elle nous
ANTIQUITÉ DE L'ESPÈCE HUMAIiNE. iOl
montre la race de Ganstadt comme étant l'atnée de toutes les populations humaines trouvées jusqu'à ce jour en Europe. Elle nous apprend^ en outre, que l'homme de Ganstadt a survécu à Tépoque tertiaire^ comme ceux de la Vézère et de la Lesse ont résisté aux changements qui ont amené Tépoque actuelle. Je reviendrai tout à l'heure sur ce rapprochement et sur les conséquences qui en ressortent.
A l'époque tertiaire, les honunes étaient évidemment très clairsemés dans notre Europe occidentale et méridionale. Avec l'époque quaternaire, on voit, au contraire, la population grandir rapidement et se montrer, au moins par places, en groupes aussi denses que le permet la vie de chasseur. Il y a là un contraste dont j'aurai bientôt à rendre compte.
VIII. — L'homme tertiaire a-t-il existé en Amérique comme en Europe? M. Whitney, Téminent directeur du Geological Survey de Galifornie, et M. Ameghino, l'auteur des belles découvertes que j'ai rappelées plus haut, croient pouvoir répondre affirmativement à cette question.
Pour M. Whitney, les graviers aurifères des comtés de Tuolumné et de Galavéras datent des temps tertiaires. Mais, malgré la haute autorité de ce savant, son opinion sur ce point aurait grandement besoin d'être confirmée. D'une part, lui-même, reconnaît qu'il est souvent difficile de préciser l'âge de ces graviers si habilement exploités par les Américains; et, d'autre part, M. Gaudry déclare que les données paléontologiques recueillies jusqu'à ce jour ne sont pas suffisantes pour lui permettre de se prononcer. De plus, M. W. Blake, professeur de géologie au Gollège de Californie, invoquant ses observations personnelles, ramène les mêmes terrains à l'époque quaternaire. Tout récenunent encore M. Edward Tylor a repoussé l'opinion de Whitney, au nom des honunes les plus compétents. Enfin M. le professeur Le Gonte pense que les graviers aurifères californiens appartiennent à une période de transition reliant les temps tertiaires à l'époque quaternaire. A en juger par cet ensemble de témoignages, l'âge des terrains de Galavéras est au moins très douteux. L'honune dont on y a trouvé les restes peut fort bien remonter seulement à l'époque quaternaire, ou tout au plus représenter, en Amérique, notre homme de SaintrPrest.
Les résultats si nets des recherches de M. Abbott soulèvent une objection de plus à opposer à l'opinion de M. Whitney. J'ai dit plus haut que l'on a trouvé, en Californie, non pas des haches presque
informes et des outils rudimentaires comme ceux qu'ont fournis les terrains glaciaires de la Delaware (fig. 84), mais des objets finement travaillés et annonçant un genre de vie très supérieur à celui des plus vieilles tribus dont l'industrie nous est bien connue. Ces hommes tertiaires auraient donc été beaucoup plus avancés en civilisation que les hommes quaternaires du même continent. Il y aurait là un fait difBcile à expliquer et en complet désaccord avec ce qui a été constaté ailleurs. En cfTet, en Europe, comme au Cap, les plus grossiers instruments
FiG. 10t. — Mortier des Yokutc3. Fig. 105. — Autre mortier des Yokates,
(D'après M. Powers.) (D'après M. Powers.)
viennent des plus anciennes couches et Ton voit les industries se perfectionner progressivement à mesure que Ton passe des époques les plus éloignées à des temps relativement plus modernes. C'est au contraire un recul des plus frappants qu'aurait présenté l'Amérique, si on adopte l'opinion de Whitney. Les hommes de Tuolumné ou de Mariposa auraient eu des mortiers ornementés de losanges, de grands plats de pierre, des pointes de lance en obsidienne d'une régularité parfaite, etc., tandis que, à t époque géologique suivante, ceux de Grinnel-Leads et de Trenton n'auraient plus fabriqué que des ébauches grossières à peine comparables à celles du Moustier ou de Saint-Acheul. Voilà ce qu'il me
semble bien difficile d'admettre. Pour accepter un fait aussi étrange, il faudrait évidemment que la nature tertiaire des graviers californiens fût absolument hors de doute, et nous avons vu qu'il n'en est rien.
Enfin un fait signale par M. Powers se rattache peut-être à la question qui nous occupe et pose de nouveaux problèmes. Los Yokutes, tribu californienne qui habite les environs du lac Tulare et du King's River, sur les premiers contreforts de la Sierra Nevada, emploient des mortiers de pierre assez bien travaillés; mais ils ne les fabriquent pas. Ils déclarent unanimement qu'ils les trouvent tout faits soit en creusant la terre pour en tirer des racines, soit môme à la surface du sol. Les mortiers (fig. 104 et 105), les pilons (fig. 106 et 107) figurés par l'auteur sont grossièrement, mais entièrement polis, et ne montrent aucune trace de taille. Il serait bien intéressant de les comparer à ceux que l'on a extraits des graviers aurifères.
L'opinion émise par M. Amcghino relativement à l'âge du terrain qui lui a livré de si
nombreuses preuves de l'existence de l'homme fossile, prête à des objections analogues. A en croire l'auteur de ces belles découvertes, ce terrain serait tertiaire. Mais cette détermination est combattue par Burmeister, qui, lui aussi, a étudié ces régions pendant bien des années. Les deux savants explorateurs s'accordent pour reconnaître dans la formation pampéenne deux couches très distinctes. Pour M. Ameghino, l'une et l'autre appartiennent à la même époque géolo-
FiG. 10').— Pilon ih^s Yokutes. (D'après M. Powers.)
Fig. 107. — Autre pilon (les Yokutes. (D'aprùs M. Powers.)
i04 QUESTIONS GÉNÉRALES,
gique. Selon Burmeister, Tinférieure seule est préglaciaire ; la seconde répondrait à nos terrains quaternaires. Or, c'est seulement dans celle-ci, dans le pampéen supérieur de M. Ameghino, qu'ont été rencontrés soit les restes de l'homme lui-même, soit des traces de son industrie.
Il est sans doute difficile de se prononcer quand deux hommes d'un grand savoir et également renseignés sont en désaccord sur un sujet d'études qui leur est commun. Il me semble pourtant que la manière de voir de Burmeister peut s'appuyer sur une considération dont ni l'un ni l'autre n'a tenu compte.
A en juger par ce qu'en dit M. Ameghino lui-même, il est bien difficile de décider, par des raisons purement géologiques, si la formation pampéenne et nos terrains quaternaires sont ou non contemporains. Aussi en appelle-t-il surtout à la paléontologie. Or, le terrain pampéen supérieur TenîeTine en effet les ossements de bien des manunifères qui, au dire des paléontologistes, présentent un ensemble de caractères rappelant nos espèces tertiaires ; et c'est l'argument qu'invoque l'éminent anthropologiste.
Mais de tout ce que j'ai pu lire sur cette question et de mes conversations avec quelques paléontologistes, surtout avec M. Gaudry, il me parait résulter qu'il a existé, entre les deux continents, une différence marquée au point de vue du développement et de la succession des faunes mammalogiques. L'Amérique semblerait avoir été, pour ainsi dire, en retard d'une époque, relativement à l'Europe. En fait, le mastodonte, exclusivement tertiaire chez nous, a vécu en Amérique jusqu'à l'époque actuelle, dont il a môme peut-être vu les commencements. Il est difficile d'admettre que pendant toute cette période, ce type ait été le seul à représenter nos animaux tertiaires. Bien probablement au contraire, il était accompagné d'un certain nombre d'espèces présentant comme lui des formes et une organisation qui, en Europe, répondent à l'époque précédente. L'existence, en Amérique, d'une faune mammalogique d'apparence tertiaire, mais contemporaine de nos temps quaternaires, n'aurait donc rien d'étrange. Les faits de survivance observés en Asie et dont j'ai parlé plus haut viennent encore à l'appui de cette manière de voir. Je suis d'ailleurs le premier à accepter les sages réserves faites par M. Gaudry au sujet de ces dernières découvertes. Il est parfois bien difficile de distinguer les unes des autres les couches alluviales, et on peut croire d'abord à une contempor^néité qu'une analyse plus sévère
ANTIQUITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. lOo
des terrains montre plus tard ne pas exister. Mais cela même n'infirmerait pas les observations précédentes qui s'appliquent aux graviers aurifères de la Californie, aussi bien qu'aux pampas de Buenos-Ayres. L'opinion de Burmeister a d'ailleurs rallié d'autres adhérents. M. Roth, qui dans ses nombreuses fouilles a observé le terrain des pampas, regarde sans hésiter la couche où il a découvert le squelette humain placé sous une carapace de Glyptodon, comme appartenant au terrain quaternaire. Dans la note qu'il a publiée sur ce sujet, M. Vogt paraît manifestement pencher vers cette opinion; et, en m'envoyant les photographies qui ont servi de modèle pour les figures placées plus haut, il qualifie cette couche de quaternaire supérieur.
IX. — Les pages précédentes allaient être imprimées, lorsque j'ai reçu de M. Sôren Hansen des renseignements encore inédits qui confirment pleinement ces diverses appréciations. Ce savant danois vient d'étudier avec tout le soin qu'elles méritent les collections envoyées par Lund. Il résulte de cet examen que Téminent paléontologiste a trouvé des ossements humains, non seulement dans la caverne du Sumidouro, mais aussi dans sept autres grottes. Dans trois d'entre elles, comme au Sumidouro, les restes de l'homme étaient mêlés à ceux de divers mammifères. La caverne de Balm contenait des ossements humains et aussi de Glyptodon, de Machîerodus, d'Hydrochœrus, d'Hoplophorus, de Scelidotherium et de Chlamydotherium.
Ainsi le Glyptodon apparaît ici comme faisant partie d'une faune fossile qui remonte à une époque regardée par M. Gaudry comme répondant à notre âge du renne. Quelque archaïque que soient les formes de cette espèce, on ne peut donc y voir qu'un exemple de plus de ces faits de survivance que je rappelais tout à l'heure, et Thonmie qui a été son contemporain était quaternaire. La coexistence constatée par M. Hansen tranche définitivement la question pour l'Amérique méridionale. La discussion qui précède devient donc peut-être inutile. Je la conserve pourtant, parce qu'elle peut se prêter à d'autres applications.
En résumé, il me parait démontré que l'Europe a eu ses hommes tertiaires, mais qu'on ne les a pas encore trouvés en Amérique.
X. — Aucune des races humaines fossiles, dont nous pouvons apprécier les caractères sur les ossements qu'elles ont laissés, n'a entièrement disparu. Toutes ont laissé, jusque dans les populations actuelles, des représentants plus ou moins nombreux. La race de Can-
stadt elle-même a été souvent rencontrée en Europe à l'état erratique ;
et, chose remarquable, quelques-uns des hommes qui en ont le mieux
FiF. 108. ~ Crâne de Kai-Likké, profil, un quart Fic.lOO.-Crûne de Kai-Likké, face,
de grandeur (D'après un moulage. C. M.) un quart de grandeur. (C. M.)
présenté les caractères ont joué un rôle plus ou moins considérable et ont marqué dans Thistoire de leur patrie. 11 suffit de citer Bruce, le
Fia. IJO. — CrAne d'un AustraHen d'Adélaïde, vu de profil. (D'après une photographie. C. M.)
héros écossais, et Kai-Likké, le gentilhomme danois, dont le nom revient dans divers chants populaires (fig. 108 et 109). Toutefois, il a fallu aller jusqu'en Australie pour trouver, dans une tribu d'Adélaïde,
AiNTIQUlTÉ DE L'ESPÈCK HLMALNE. 107
une petite agglomération humaine se rattachant à ce type par ses caractères craniologiques (fig. HO et IH).
La race de Cro-Magnon a laissé aussi dans l'espace et dans le temps de nombreuses traces de son ancienne existence. Je me borne à rappeler quelques faits. En France, on la retrouve aux temps néolithiques dans bien des localités, tantôt à Tétat de pureté, comme dans les couches supérieures de la grotte Duruthy, tantôt plus ou moins croisse avec les hommes de la pierre polie, comme dans la caverne de THomme-Mort et les grottes du Petit-Morin. En Espagne, M. Verneau vient de montrer qu elle vivait à la même époque près d'Oviédo, dans
Fig. m. — Crâne d'Australien d'Adélaïde, vue de face. (D'après une photographie. C. M.)
la province de Ségovie et en Andalousie. M. Gongora Fa rencontrée dans la province de Grenade, dans des sépultures de l'âge du bronze. Dans le nord de l'Afrique, elle a marqué de son empreinte les constructeurs des dolmens de Roknia, si bien étudiés par MM. le général Faidherbe, Bourguignat et Mac-Carthy. M. Hamy a signalé des faits analogues chez les Kabyles de nos jours. Enfin M. Verneau, mettant absolument hors de doute l'exactitude d'un rapprochement fait d'abord par M. Hamy, a montré que les vrais Guanches pourraient être considérés, sinon comme les descendants directs, au moins comme les arrière-neveux des troglodytes de la Vézère, et qu'ils se rattachaient intimement à cette race, dont ils ont conservé tous les caractères
iOS QUESTIONS GÉNÉRALES,
ostéologiques et jusqu'à certains traits de mœurs (fig. 112 et 113). Quant aux races mésaticéphales et plus ou moins brachycéphales des bassins de Paris et de la Lesse, on en a reconnu l'empreinte évidente sur bien des populations assez éloignées des lieux où Ton a découvert leurs restes fossiles. Le type mésaticéphale de Belgique a été rencontré dans les sépultures néolithiques de Baillargues (Hérault) et de
Fio. 112. — Crâne deGuanchc, profil, demi-grandeur. (C M.)
Lombrives (Ariège). Le type sous-brachycéphale a été trouvé dans des conditions analogues, près de Verdun, à Meudon, aux Hautes-Bornes, etc. Tous les deux sont réunis dans les sépultures néolithiques de la Marne, reparaissent dans des tombes plus récentes et ont de nombreax représentants dans les populations belges actuelles. C'est là un fait sur lequel se sont trouvés unanimement d'accord les membres du Congrès de Bruxelles et que j'ai pu constater peut-être encore
mieux en examinant les femmes qui alimentent le marché d'Anvers. La race de Grenelle a, comme les précédentes, traversé tous les temps qui nous séparent de Tépoque quaternaire. La collection de crânes parisiens réunie au Muséum atteste qu'elle a persisté sur place, surtout chez les femmes de la classe ouvrière. Cette race se rattache, en outre, par bien des caractères, à un groupe de populations que
FiG. 113. — Crâne de Guanche, face, demi-grandeur. (C. M.)
M. Hamy et moi avons appelé LaponoîdeSy et que Ton sait être groupées ou disséminées dans le temps et dans l'espace depuis la Laponie jusqu'à nos Alpes du Dauphiné.
Enfin la race de la Truchère elle-même, dont on ne connaît qu'un seul crâne fossile, est représentée dans l'ossuaire néolithique do M. de Baye, par une tête aussi nettement caractérisée que la pièce typique figurée plus haut.
no QUESTIONS GÉNÉRALES.
XI. — On le voit, en Europe, pas une seule des races humaines quaternaires n'a péri alors que s'accomplissaient autour d'elles les changements qui ont substitué l'époque géologique actuelle à l'époque glaciaire ; et ces changements étaient grands. Ce n'était pas seulement le climat qui se transformait, c'étaient aussi les conditions d'existence journalière. Bien des animaux, et en particulier bien des mammifères, disparaissaient ou changeaient de patrie. Avec les glaciers s'éloignaient les troupeaux de rennes qui firent si longtemps la richesse de l'homme de Cro-Magnon et de ses contemporains. Ce fut pour ces races chasseuses une ère de perturbation dont on leconnatt les traces. Sans doute, un certain nombre de tribus suivirent leur gibier habituel ou se disper-
Fio. 114, — Tête de Botocudo, vue de Fio. 115.— Tête de Botocudo, vue
protil. (D'après une photographie de de face. (D'après une photogra-
MM. Lacerda et Peixoto.) phie de MM. Lacerda et Peixoto.)
seront; mais d'autres gardèrent leur premier habitat, comme l'attestent les squelettes retirés des grottes ou des abris que je viens d'indiquer. Ainsi, alors que tant de mammifères, si peu éloignés de nous au point de vue anatomique et physiologique, s'éteignaient ou émîgraient, l'homme lui-môme restait en place et subissait, sans en souffrir outre mesure, l'action du nouveau milieu. Il est évident que cette survivance a été due à la faculté â! adaptation dont notre espèce donne chaque jour la preuve et surtout à \ intelligence qui la distingue des animaux. A mesure que le climat, la faune, la flore changeaient autour de lui, l'homme quaternaire modifiait au gré de la nécessité son régime, ses habitudes et son genre de vie. Il se mêlait aux tribus néolithiques, comme au Petit-Morin et à l'Homme-Mort, ou bien il leur empruntait
ANTIQUITÉ DE I/ESPÈCH IlUMAlNi:. 111
leurs industries, comme dans la grotte Duruly, et construisait lui «aussi des dolmens, comme dans la haute Lozère.
Eh bien, quelle raison ira-t-on invoquer pour refuser à Thomme tertiaire les facultés dont toutes les races quaternaires ont donné des preuves si frappantes ? Quand nous voyons la race de Canstadt durer depuis Taube des temps quaternaires jusqu'à nos jours, sur quoi peut-on s'appuyer pour déclarer qu'il lui eût été impossible de survivre à Tépoque tertiaire? Tout ce que nous apprennent Texpérience et l'observation ne proteste-t-il pas contre cette prétendue impossibilité?
XII. — Nous retrouvons en Amérique des faits entièrement semblables à ceux que nous venons de constater en Europe. La race fossile de Lagoa-Santa a laissé une empreinte très reconnaissable, d'un océan à Tautre. MM. Lacerda et Peixoto avaient signalé la persistanc(3 de ce type chez les Botocudos (fig. 114, 115 et 116). J'ai étendu ce résultat à diverses populations des Andes, du Pérou et jusqu'aux Othomis. M. Ten Kate vient de reconnaître la
ressemblance de certains crânes de la Basse- Fio.UG.-Tôtede Botocudo, Californie avec ceux que Lund a tirés des ca- ''o?77ia verticaiîs. (D'après
1 n j^ -1 m j ^ i Al • ""^ photographie de
vernes du Brésil. Plus au sud et peut-être jus- ^ji^i. Lacerda et Peixoto.) qu'à l'extrémité du continent américain, la
race de Parana a joué un rôle analogue. C'est probablement à l'intervention de ces deux éléments ethniques quaternaires que sont dus, au moins en grande partie, le mélange et la juxtaposition des types brachycéphale et dolichocéphale que nous aurons à signaler de la Patagonie à la Terre de Feu.
Quoique la tête de Calaveras (fig. 87 et 88) soit trop incomplète. pour se prêter à une détermination précise, elle nous apporte aussi des enseignements. A l'appui des doutes qui se sont élevés relativement à son authenticité, on a invoqué la ressemblance qu'elle présenterait, au dire de quelques observateurs, avec la tête des indigènes actuels. Mais les faits que je viens de rappeler montrent qu'il peut exister des rapports morphologiques très étroits entre une tête vraiment fossile et celles d'un ou de plusieurs individus, nos contemporains. L'argument tiré de considérations de cet ordre, par les contradicteurs de M. Whitney, n'a
donc rien de fondé. Au contraire, si Tauthenticité du crâne de Calaveras était démontrée, la ressemblance signalée rendrait cette pièce doublement importante, en nous faisant connaître le type fossile et le point de départ ethnique d'une race actuelle de plus. Il est, en tout cas, intéressant de constater que ce type s'est étendu, d'une manière sporadique, sur de bien vastes espaces. C'est ce que montre la figure cijointe qui représente une tôte rapportée du Pérou par M. Squier
Fil}. 117. — Tôte trépanée par incision, trouvée au Pérou. (D'après M. A. Fletcher.)
(fig. 117), et dont la parenté ethnique avec celle de Calaveras se reconnaît au premier coup d'œil, bien que le point de vue adopté par le dessinateur, ait modifié quelques traits et exagéré la hauteur du crâne. Xlil. — En Europe, dès l'aurore des temps géologiques modernes, des races nouvelles sont venues s'ajouter et se mêler aux hommes fossiles, contemporains d'animaux perdus ou émigrés. La fusion fut sans doute presque partout précédée de luttes acharnées, au sujet desquelles l'archéologie préhistorique de la Belgique me paraît présenter des indications et dont M. le docteur Prunières a recueilli les preuves dans les
ANTIQUITÉ DK L'ESPECK HUMAINE. il3
cavernes de la Lozère. Mais elle s'accomplit du reste si bien, que, dans les seules grottes artificielles de la Marne, M. de Baye a recueilli des squelettes ayant appartenu à des individus de toutes les races fossiles, sauf celle de Canstadt. Toutefois un élément ethnique nouveau et dominant se montre à côté d'elles. L'homme néoUthique occupe une large place dans l'ossuaire du Petit-Morin. Après avoir sans doute combattu et vaincu les tribus quaternaires, il les a entraînées avec lui; et les types humains, ainsi rapprochés, se sont croisés en tout sens. De nombreuses têtes osseuses, réunies dans la collection du savant qui les a découvertes, accusent très nettement cet antique métissage et permettent de reconnaître ce qu'étaient presque à leur début les populations de l'ère nouvelle.
Pas plus que les hommes quaternaires, ceux qui vinrent les premiers leur disputer le sol de l'Europe n'étaient d'une seule et même race. On ne les a pas encore étudiés d'une manière systématique et comparative, mais le résultat général ressort des faits déjà acquis.
Les races des Kjœkkenmœddings relient d'une manière frappante Tépoque géologique précédente à la nôtre. En Danemark, Steenstrup et Nathorst ont rencontré les traces de leurs industries dans la couche la plus inférieure des Skovmoses. Cette couche, formée par le lavage des parois de ces singulières dépressions du sol, renferme des ossements de renne et des empreintes de plusieurs plantes essentiellement polaires. Ainsi l'âge du renne durait encore pour cette contrée, et le Danemark n'était exondé que depuis un temps relativement assez court lorsque l'homme prit possession du sol. A l'autre extrémité de l'Europe, à Mugem, en Portugal, les observations très précises de M. Cartailhac ont montré que l'espèce humaine habitait les bords du Tage avant le dernier soulèvement qui a donné à ce littoral son relief définitif.
On ne connaît pas l'homme des Kjœkkenmœddings du Danemark. Ceux de Mugem au contraire ont livré de nombreux squelettes. L'étude détaillée qu'en a faite M. de Paula complète la courte note que j'avais publiée à ce sujet et confirme les conclusions que j'avais tirées d'un premier examen. Les habitants primitifs des côtes portugaises appartenaient à deux races distinctes, mais vivant ensemble dans une même tribu. Les brachycéphales paraissent se rattacher à ceux de la sépulture d'Orroui, si bien étudiés par Broca. Les dolichocéphales (indice 71,11 à 75,56) sont sensiblement plus nombreux et forment une race nouvelle
BiBL. ETHïf. — Hncei humaines; Introd. 8
114 QUESTIOiNS GÉNÉRALES,
très intéressante, la race de Mugem. Par ses formes crâniennes et ses fémurs à pilastres, elle se rapproche de la race de Cro-Magnon, dont elle s'éloigne au contraire par sa face allongée et sa petite taille (1", 53 à l'",63 au plus).
A Tépoque dont je parle, les industries étaient aussi rudimentaires en Portugal qu'en Danemark. L'homme, quoique chasseur et pécheur, se nourrissait surtout de la chair des mollusques, dont les coquilles accumulées constituent la plus grande masse des Kjœkkenmœddings. La pierre était très grossièrement taillée. En Danemark, le chien seul vivait à côté de l'homme ; en Portugal, il n'était pas encore domestiqué, car M. Cartailhac s'est assuré que les os mêlés aux autres débris de cuisine n'ont pas été rongés. Ce fait semblerait indiquer que le nord et le midi de l'Europe ont été abordés dans ce temps reculé par deux populations distinctes, peut-être même par deux races différentes, dont une seule avait commencé à résoudre le grand problème de la domestication des animaux.
M. Cartailhac a montré que l'industrie caractéristique des Kjœkkenmœddings se retrouve sur une foule de points en Europe et qu'elle ne disparaît que progressivement par suite de l'introduction des arts néolithiques. Il est ainsi conduit à admettre avec M. Morlot qu'une période spéciale d'une durée indéterminée s'est probablement intercalée entre les temps quaternaires et ceux de la pie?re polie. On peut, ce me semble, être plus afBrmatif et plus explicite.
Les faits constatés à Mugem par M. Cartailhac attestent que cette époque remonte tout au moins jusqu'à la fin des temps quaternaires et même un peu au-delà. D'autre part, elle se fond pour ainsi dire dans l'époque néolithique. Elle embrasse donc toute une période répondant à cet hiatus dont quelques archéologues éminents admettent encore l'existence. Or, pendant cette période nous voyons se montrer en Europe des races distinctes des races quaternaires. C'est un anneau de plus ajouté à la chaîne des populations. En outre, ces races, par leurs industries rudimentaires, prolongent jusque dans l'époque géologique actuelle les temps paléolithiques, que l'on croyait finir avec l'époque précédente.
A ces divers titres, la période dont il s'agit me semble mériter d'être regardée comme un âge distinct, que je nommerai Yâge du chien, afin de rappeler le moment où arriva en Europe ce pr(îmier animal domestique, devenu notre fidèle compagnon.
ANTIQUITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE. il5
A peine est-il besoin de dire que M. de Paula a retrouvé dans les sépultures néolithiques du Portugal les deux types plus ou moins purs, plus ou moins métissés, des Kjœkkenmœddings de Mugem. Ce fait était facile à prévoir. Mais je dois ajouter que les caractères des tètes osseuses retirées de cet ossuaire concordent pleinement avec les caractères extérieurs de Tun des types basques dont j'ai signalé la présence sur plusieurs points entre Cambo et Bayonne, et que Lartet appelait les Basques à tète de lièvre.
XIV. — Après les hommes des KjœkkenmcBddings paraissent ceux qui
Fio. 118. — Crâne du long-borrow de Fio. 119. — Crâne du loug-bar-
Rodmarton, vu de profil. (D'après row de Rodmarton, norma ver-
Thamam.) ticalis. (D'après Thomam.)
poussaient la pierre. Ici encore nous rencontrons des types bien différents les uns des autres et nous les voyons se montrer dans des conditions qui ne permettent pas de croire soit à une invasion unique, soit à des invasions multiples, mais simultanées.
En Allemagne, en Pologne, dans les long-barrows d'Angleterre, les constructeurs de dolmens sont généralement dolichocéphales (fig. H8 et 119); ils sont brachycéphales dans la Lozère. Les hommes de Sciaigneaux, en Belgique, se rattachent aussi à ce dernier type, qui, du reste, se présente très souvent juxtaposé au premier dans des proportions variables. J'ai pu constater aussi que deux races très distinctes avaient contribué à former Tossuaire du célèbre dolmen de Borreby, en Danemark. L'une d'elles, que l'on a bien à tort rapprochée parfois de celle du Néanderthal, était caractérisée par sa tête franchement
il6 QUESTIONS GÉNÉRALES,
brachycéphale, par sa haute taille et son ossature grossière (fig. 120 et 421); Tautre, par sa tête mésaticéphale, sa petite taille et la finesse de ses os (fig. 122 et 123). Si mes souvenirs et mes notes, malheureusement incomplètes, ne me trompent, cette dernière aurait de grands
Fio. 120. — Crâne de Borreby, type grossier brachycéphale, vu de face. (D'après une photographie.)
rapports avec les hommes néolithiques du Petit-Morin. Ces différences, entre les squelettes retirés d'une môme sépulture, ont été attribuées par quelques anthropologistes au mélange des sexes. Mais Tétude des bassins m*a permis de constater qu'il s'agit bien ici de deux races.
Les hommes quaternaires ont été regardés par quelques auteurs comme des autochtones, c'est-à-dire comme ayant pris naissance sur place. J'examinerai plus loin cette question d'une manière générale et montrerai ce qu'ont de peu fondé les théories autochtonistes. Mais je dois faire observer dès à présent que personne n'a songé à en faire
l'application aux populations néolithiques. Tout le monde reconnaît que celles-ci sont venues de loin et ont apporté avec elles des industries, jusque-là inconnues sur les bords de la Vézère ou de la Lesse, et un état social nouveau.
On ne peut guère supposer que les hommes de la pierre polie aient colonisé l'Europe en une seule fois. Les différences ethniques qui les
Fio. iîl. — Crâne de Borreby, type grossier brachycéphale, vu de profil. (D'après une photographie.)
distinguent sont par trop en opposition avec cette hypothèse. Leurs invasions ont dû être multiples et plus ou moins espacées dans le temps. Mais il est bien difficile de juger de leur succession et d'établir une chronologie relative faisant suite à celle des temps antérieurs. Nous ne pouvons plus ici rattacher, comme précédemment, l'apparition chez nous de divers groupes humains à Texistence ou à Textinction d'espèces animales contemporaines ; car, depuis les débuts de l'époque actuelle, la faune n'a pas changé et nous manquons de points de repère. Toutefois l'industrie de la domestication fournit encore ici quelques indica-
Ii8 QUESTIONS GENERALES,
lions et peut conduire à de nouvelles recherches d'un véritable intérêt. En Danemark, les premiers constructeurs de dolmens n'avaient probablement que bien peu d'animaux domestiques. Steenstrup a même soutenu que, semblables en cela aux hommes des Kjœkkenmœddings, ils n'avaient connu que le chien. Worsaae, en combattant cette opinion
Fio. 122. — GrAne de Borreby, type fin mésaticéphale, va de face. (D*aprë8 une photographie.)
extrême, a parlé vaguement de quelques instruments fabriqués avec les os d'animaux domestiques, mais n'a signalé que le cheval comme ayant laissé un certain nombre de dents dans les dolmens néolithiques du Danemark. Au contraire, dès que le bronze se montre, môme en quantité très faible comme à Kallundborg, on trouve, associés aux constructions mégalithiques, des ossements de bœuf, de mouton, de chèvre, etc. De ces faits, il est peut-être permis de conclure que les premières tribus arrivées en Danemark avec la pierre polie ignoraient l'art d'élever des bestiaux ou ne le pratiquaient guère. On sait qu'il en est tout autrement dans le
AiNTIQUITÉ DK L'ESPÈCE HUMAINE. H9
reste de l*Eiirope. Ce contraste à propos d'une industrie aussi importante pourrait indiquer deux émigrations distinctes, dont Tune aurait quitté la mère patrie avant que Tart de la domestication eut acquis tout son développement et aurait par conséquent précédé les autres.
Quant à ces dernières, elles ont toutes des industries presque identiques au fond et accusant à bien peu près le même état social. Toutefois des différences secondaires dans la forme des instruments ou des
FiG. 123. — Crâne de Borreby, type lin mésaticéphale, vue de profil. (D'après une photographie.)
armes, dans la nature des matériaux mis en œuvre, etc., permettent parfois de caractériser des groupes distincts. Quand ces groupes sont jaxtaposés, comme dans le nord de l'Europe, oii les archéologies laponne et Scandinave présentent un contraste incontestable, on ne saurait guère admettre que les populations aient eu le môme point de départ et aient atteint au même moment le terme de leurs voyages. Ainsi, sans pouvoir encore reconnaître dans quel ordre se sont suivies les colonies néolithiques, sans pouvoir même en préciser le nombre, nous savons qu'elles n'ont pas été simultanées.
Aux immigrations qui introduisirent chez nous la pierre polie et les animaux domestiques, succédèrent celles qui firent connaître les métaux, le cuivre d'abord, au moins dans certaines contrées; puis le bronze, et enfin le fer. Pacifiques ou guerriers, ces initiateurs se sont succédé encore à de longs intervalles et présentent aussi des différences ethniques, qui les distinguent le plus souvent de leurs prédécesseurs. Dès que le bronze se montre dans lesround-barrowSy les brachycéphales se mêlent aux dolichocéphales des long-barrows , se multiplient rapidement et finissent par occuper seuls les sépultures (fig. 124 et 125).
Fio. 124. -- Crâoe du round-barrow de Fio. 125. — Crâne da roond-
Stonehenge, va de profil. ( D'après Thur- barrowdeStoneheDge,noniui
nam.) verticalii, (D'aprèsThurnam.)
A ces invasions préhistoriques succèdent celles dont la légende et rhistoire ont gardé le souvenir vague ou précis; et je n'ai pas besoin de rappeler qu'elles n'ont été ni continues ni composées des mêmes éléments anthropologiques.
Ainsi, depuis les temps tertiaires jusqu'à nos jours, l'Europe apparaît comme une sorte d'estuaire recevant d'âge en âge et par intermittences des espèces de raz-de-marée, qui poussent et accumulent dans cette partie du monde des flots humains d'origines et de races diverses. Là ces races se sont juxtaposées, mêlées ou fusionnées, et nous en sommes les descendants.
XV. — L'Amérique nous est bien moins connue que l'Europe. Pourtant les traces laissées par l'homme de Lagoa-Santa dans un grand nombre
de tribus modernes et Texamen des tètes osseuses provenant des deux moitiés du nouveau continent permettent déjà de reconnaître que son histoire est la même que celle de nos contrées occidentales. Là aussi, la race des Pampas avait précédé, peut-être de plusieurs siècles, celle de Lagoa-Santa; là aussi, des races essentiellement différentes sont venues successivement s'ajouter au fond primitif remontant aux temps quaternaires ; et, sur tout le continent, les types se sont plus ou moins mêlés, enchevêtrés et fondus.
Ce qui s'est passé en Europe et en Amérique a dû s'accomplir partout. Malheureusement, nous ne connaissons pas encore l'homme ou les hommes fossiles d'Asie et d'Afrique. Nous pouvons donc juger seulement par analogie du mode de peuplement primitif de ces deux parties du monde. Mais du moins l'étude des populations actuelles per* met de reconnaître qu'elles sont devenues ce qu'elles sont à la suite d'événements qui, dans leur ensemble, ont dû ressembler à ce que nous avons constaté ailleurs.
XVI. — Nous ne pouvons encore exprimer en années les temps qui correspondent aux époques dont nous venons d'indiquer la succession. Un savant aventureux, Adhémar, avait cru trouver dans la précession des équinoxes la cause qui aurait fait passer les hémisphères de notre globe par des périodes alternantes de chaleur et de froid, dont il pensait pouvoir calculer la durée. Mais sa théorie n'a pas été acceptée par les astronomes, et Le verrier entre autres la repoussait absolument.
Les époques géologiques échappent donc jusqu'à présent à toute appréciation. En est-il de môme de l'époque actuelle, et pouvons-nous au moins évaluer approximativement le nombre d'années qui nous sépare de ses débuts? Diverses tentatives ont été faites pour répondre à cette question. Je les ai discutées ailleurs avec quelque détail : il sufût ici d'indiquer d'une manière générale la méthode suivie et les résultats qu'elle a donnés.
Tout phénomène naturel permanent, produisant des effets qui s'ajoutent les uns aux autres, qui peuvent être mesurés et qui fournissent des points de repère, est en réalité une sorte de chronomètre dont l'étude conduit directement à l'évaluation dont il s'agit. Mais les nombres ainsi obtenus n'ont de valeur que si le phénomène observé satisfait à certaines conditions de régularité ou de compensation, et si les points de repère ne laissent place à aucune incertitude. Or, jusqu'ici ces con-
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ditîons n'ont pas été remplies. Aussi ne saurait-on s'arrêter aux résultats des calculs reposant sur Tétude des marais tourbeux, des atterrissements des lacs, des cônes de déjection, etc.
M. Forel, renonçant à l'emploi de la méthode directe, a eu recours à une voie détournée pour obtenir une première approximation pouvant être regardée comme à l'abri de toute critique. Il a été imité par M. Arcelin. Tous deux ont employé la règle de fausse positioUy qui permet de déterminer soit un maximum soit un minimum, que le résultat vrai ne peut dépasser ni même atteindre. M. Forel a voulu déterminer depuis combien de temps au plus a commencé le remplissage du lac Léman, et il est arrivé au chiffre de 100 000 ans. M. Arcelin a cherché depuis combien de temps au moins ont commencé à se déposer les couches alluviales de la Saône actuelle; il a trouvé 67S0ans seulement. La différence entre ces deux résultats est, comme on le voit, énorme. Mais, pour des raisons qu'il serait trop long de reproduire ici, le premier doit être regardé comme étant de beaucoup trop fort, le second comme de beaucoup trop faible. En somme, il est permis de conclure à peu près avec certitude que, pour l'Europe, la période géologique actuelle remonte à bien moins de 100 000 ans et à bien plus de 7 000 ou 8 000.
L'Amérique du Nord a aussi ses chronomètres, à l'aide desquels on a cherché l'âge de notre époque. On s'est adressé d'abord au delta du Mississipi ; et Lyell, trompé par des observations inexactes., en a singulièrement exagéré l'étendue et l'ancienneté. Le beau travail de MM. Humpheis et Abbott a corrigé ces erreurs. Le géologue anglais a été bien mieux inspiré lorsqu'il a pris le Niagara pour sujet de ses études. Ce fleuve présente en effet le phénomène qui se prête le mieux aux recherches dont il s'agit. Sa chute recule constamment de l'Ontario vers l'Érié. Des mesures prises à diverses époques ont permis de reconnaître l'étendue annuelle moyenne de ce recul, qui a dû commencer dès que la contrée a eu acquis son relief actuel. 11 est donc facile de calculer le temps qui s'est écoulé depuis le moment oîi la chute a commencé à s'éloigner du lac Ontario, et ce calcul a donné h, Lyell 36 960 ans.
Le règne animal à son tour a fourni les éléments d'une évaluation qui concorde assez bien avec la précédente. Agassiz a reconnu sur certaines côtes de la Floride quatre enceintes concentriques, qui ont été
successivement élevées par les polypes marins. Il croit pouvoir conclure de ses observations que la construction d*une de ces espèces de digues exige environ 8 000 ans. La plus ancienne, datant de Tépoque à laquelle la Floride a été exondée, remonterait donc à 32 000 ans.
Tous ces nombres laissent encore bien des incertitudes. Pourtant, dirai-je avec M. Forel, il y a là quelque chose de plus que des dates géologiques. Aussi ne saurais-je trop appeler l'attention des géologues, des archéologues, sur les recherches de cette nature. Peut-être leurs efforts réunis jetteront-ils un jour inattendu sur ces curieux problèmes.