‹ Histoire générale des races humaines;Chapitre 31 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Origine géographique de l'espèce hamaine.

I. — On a vu plus haut que, dès l'époque quaternaire, l'espèce humaine occupait, au moins par places, les quatre grandes parties du monde. Nous pouvons affirmer en outre qu'elle a aujourd'hui des représentants sur la surface entière du globe, sauf peut-être dans ces terres australes que nous avons à peine entrevues. A part quelques tlots, quelques déserts, dont il n'y a évidemment pas à tenir compte, il n'est pas de terre qui ne soit plus ou moins peuplée. Ces populations échelonnées dans le temps et dans l'espace sont-elles nées sur les liea\ mêmes oîi nous les montrent d'une part la paléontologie et d'autre part les plus anciennes histoires et les récits des premiers voyageurs ? Sont-elles autochto7ies? Ou bien l'espèce humaine, partie d'un ou de plusieurs points, a-t-olle irradié de manière à envahir peu à peu son domaine actuel ?

Pour répondre à ces questions, il faut encore demander des renseignements aux plantes aussi bien qu'aux animaux. Mais ici la physiologie, la morphologie, qui jusqu'à présent nous ont servi de guide, ne sauraient nous apporter aucun enseignement. C'est aux sciences qui s'occupent de la répartition des êtres vivants, c'est à la géographie botanique et zoologique qu'il faut s'adresser, en se rappelant toujours que, pas plus sur ce nouveau terrain que sur celui que nous avons déjà exploré, l'homme ne saurait échapper aux lois qui régissent le reste de l'empire organique.

II. — La théorie de l'autochtonisme compte moins de partisans qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. Bien souvent le mot d'autochtones est employé pour désigner les premiers habitants d'une contrée, sans que l'écrivain les regarde pour cela comme étant vraiment les enfants du sol. Toutefois, les polygénistes paraissent attribuer des lieux d'origine difTérents à chacune des espèces humaines dont ils admettent l'existence; et par conséquent, le nombre de ces lieux varie avec celui

ORlGliNK GÉOGRAPHIQUE DE L'ESPÈCE HUMAINE. l2o

des espèces reconnues par chaque écrivain. D'ailleurs, ils n'appuient leur manière de voir d'aucun argument spécial, et Tautochtonisme semble être pour eux seulement une conséquence du polygénisme. Le livre du docteur Knox montre fort bien à quelles conclusions singulières peut conduire cette manière de raisonner.

Agassiz est, je crois, le seul qui ait tenté de donner à cette doctrine une base scientifique en rattachant l'origine des populations humaines à celle des autres êtres organisés. L'éminent naturaliste s'est fait a priori une idée toute personnelle de ce que Ton appelle les centres de création et que j'aime mieux nonmier les centres (T apparition. Pour lui, ces centres ont quelque chose d'absolu. Chacun d'eux a produit ses végétaux, ses animaux, ses hommes et a imprimé son cachet sur tous ces êtres. Partant de cette donnée fondamentale et en vertu de quelques autres considérations qu'il serait trop long d'exposer, il a partagé la surface entière du globe en neuf grandes régions ou royaumes^ savoir : le royaume polynésien, le royaume australien, le royaume malais ou indien, le royaume hottentot, le royaume africain, le royaume européen, le royaume mongol ou asiatique, le royaume américain et le royaume arctique. Ces royaumes se divisent eux-mêmes en provinces. Agassiz n'a pas dit d'une manière explicite oîi s'arrête cette répartition; mais on pourrait conclure de divers passages de son travail qu'il la poussait aussi loin que possible.

Je ne saurais reproduire ici la réfutation détaillée que j'ai faite ailleurs de la théorie d' Agassiz. Je me borne à présenter quelques observations suffisantes pour faire comprendre ce que cette conception générale a de contraire aux faits les mieux avérés.

Constatons d'abord qu'une contrée, centre d'apparition pour un groupe animal ou végétal, peut fort bien ne pas l'être pour d'autres groupes. La Nouvelle-Hollande, avec ses marsupiaux, est un centre des plus caractérisés au point de vue mammalogique ; la Nouvelle- Zélande, avec ses gigantesques brévipennes, qui remplaçaient ici les manmiifères, présente le même caractère au point de vue omithologique (fig. 124). Mais Lacordaire a montré que, lorsqu'il s'agit des insectes, ces deux contrées se groupent avec la Nouvelle-Calédonie pour former un centre d'apparition unique. Il est presque inutile de faire remarquer que ce fait est en contradiction absolue avec la notion fondamentale admise par Agassiz.

Les rapports forcés que ce savant déclare exister entre les faunes, les flores et les populations humaines d'un même centre, ne sont pas

Fio. 124. — Squelette de Moa et de Maori (Uaast).

davantage justifiés par l'observation. Il suffit de dire que sa théorie Ta conduit à regarder conune caractérisant son royaume arctique une

FiG. 125. — Crâne de Lapon, vu de face. (D'après une photographie. C. M.)

FiG. 126. — Crâne de Lapon, vu de profiL (D'après une photographie. C. M.)

128 QUKSTIOiNS GÉNÉRALES.

seule et même race comprenant toutes les populations boréales, les Lapons comme les Esquimaux. Or, les premiers sont au nombre des populations les plus brachycéphales (fig. 123, 126 et 127), les seconds comptent parmi les plus dolichocéphales (fig. 128, 129 et 130). En outre, les Samoyèdes se rappellent encore leur origine méridionale, et les Tchuktchis sont des Allophyles, qui se distinguent de toutes les populations voisines par des caractères tranchés. On voit que peu de concep-

Fio. 127. — Crâne de Lapon, Fio.l28.—CrÂne d'Esquimau,

nornia verticalis, (D'après norma vei^ticalis. (D'après

une photographie.) une photographie.)

tions hypothétiques se sont trouvées en contradiction avec la réalité d'une manière plus complète que celle d'Agassiz.

III. — C'est avec un véritable sentiment de regret que je signale les défaillances scientifiques d'un savant illustre que j'ai aimé pour son caractère autant que je l'admirais pour ses travaux. Mais, il faut bien le reconnaître, dans tout ce qu'il a écrit sur le sujet qui nous occupe, Agassiz s'est laissé singulièrement entraîner par ses préoccupations théoriques. En particulier, il a oublié tous les faits généraux constatés par les zoologistes et les botanistes les plus éminents qui se sont occupés de la distribution géographique des êtres, depuis Buffon jusqu'à Alph. de CandoUe. Ces faits généraux ou lois sont les mêmes dans les deux Règnes et l'homme ne saurait leur échapper. Sans entrer dans des détails qui m'entraîneraient trop loin, je me borne à rappeler celles de ces lois qui s'appliquent plus particulièrement à la question actuelle.

Même après les longues périodes qui se sont écoulées depuis leur apparition première et ont étendu leur aire d'habitat, pas une seule plante phanérogame, pas une seule espèce animale n'est vraiment cosmopolite ; et pourtant, toutes ont eu des siècles pour agrandir leur domaine. Attribuer à l'espèce humaine un cosmopolitisme iniiialj serait faire d'elle une exception unique, dans un ordre de faits communs à

Fio. 129. — CrÂne d'Esquimau, yu de face.

tous les autres êtres organisés ; et j'ai dit plus haut ce qu'il faut penser de toute théorie conduisant à une pareille conséquence.

La conclusion précédente s'impose aux polygénistes eux-mêmes; car, ce qui est vrai des espèces l'est également des genres chez les animaux et les végétaux. Aucun d'eux n'a de représentants sur la terre entière. Or, pour tant que l'on ait quelquefois multiplié les prétendues espèces d'hommeSj pas un anthropologiste quelque peu naturaliste n'a songé à . les répartir dans des genres distincts. Admettre que le genre humain eût pu être cosmopolite serait donc encore faire de lui une exception unique.

BiBL. BTHN. — Raccs humaifies; Introd. 9

130 QMKSTIONS GÉNÉRALKS.

Il y a plus; à mesure que Torganisme se perfectionne et s'élève, chez les végétaux aussi bien que chez les animaux, Taire d'habitat se restreint de plus en plus pour les genres aussi bien que pour les espèces. Ce cantonnement progressif a môme quelque chose de très frappant. Laissons de côté les végétaux, les animaux inférieurs et ne tenons compte que des mammifères. Chez ces derniers, en passant des dauphins et des rorquals aux gibbons, aux orangs, aux gorilles, aux chimpanzés,

FiG. 130. — CrÂne d'Esquimau, vu de profil.

on voit Taire d'habitat, d'abord fort étendue, se resserrer, si bien que les derniers sont, comme on sait, confinés dans quelques provinces de l'Asie et de TAfriquc.

Or par son corps, l'homme est essentiellement un mammifère. A ne tenir compte que de son organisme, il est incontestablement le plus élevé, le plus perfectionné de la classe; et, comme je viens de le dire, pour ceux mêmes qui admettent le plus à' espèces humaines^ il n'existe Qpi'Mn genre humain. Donc, encore une fois, à moins de vouloir faire de ce genre une exception unique, les polygénistes eux-mêmes ne

ORIGINE GÉOGRAPfllQUK DE L'ESPÈCE HUMAINE. 131

sauraient lui attribuer un lieu d'origine plus étendu que Taire occupée par chacun des genres d'anthropomorphes.

A plus forte raison cette conclusion s'applique-t-elle à V espèce humaine, dont Yunité a été, je pense, démontrée dans les pages précédentes.

A l'appui de ces conclusions nous pouvons invoquer une autre considération tirée de la nature des centres cT apparition. Presque tous sont caractérisés par des types spéciaux et souvent par quelques espèces exceptionnelles, constituant autant de genres, autant de types aberrants. Or quelle espèce mammalogique est plus exceptionnelle, plus aberrante que l'espèce humaine ? Tout indique qu'elle a été le trait caractéristique du centre d'apparition où elle s'est montrée pour la première fois. Y eût-il même plusieurs espèces d'hommes et un genre humain, ce genre, pour rester fidèle aux lois de la géographie zoologique, n'aurait pu que caractériser un centre spécial.

En somme, de l'ensemble des faits dont j'indique & peine les principaux, il résulte que Tespèce humaine n'a pu prendre naissance que sur un seul point du globe et que son aire d'apparition a été peut-être aussi peu étendue que le sont de nos jours les aires d'habitat des espèces simiennes les plus élevées.

IV. — Où peut-on placer avec le plus de vraisemblance le centre privilégié qui vit naître le futur dominateur de ce monde? On a voulu d'ordinaire le chercher dans les régions intertropicales ; et, pour rendre l'hypothèse plus plausible, on est allé jusqu'à supposer l'existence passée dun continent aujourd'hui submergé, situé exactement sous l'équateur, au sud de l'Asie actuelle et que l'on a nommé la Lémurie. Là seulement, a-t-on dit, l'homme, encore enfant, a pu vivre et se propager. Là, il n'avait besoin ni de vêtements ni d'abri ; là il trouvait sans cesse sous sa main les fruits, les racines qui furent sa première nourriture; là il put attendre que le temps, en développant son intelligence et par suite ses industries, l'eût mis à même d'affronter et de vaincre les obstacles que des régions plus froides et moins fertiles auraient opposé à sa propagation et même à son existence.

En raisonnant ainsi, on méconnaissait une foule de faits anthropolo* giques, on oubliait l'ancienneté de l'homme et les révolutions du globe. Les données empruntées à ces deux ordres de faits sont en désaccord avec l'opinion que je viens d'indiquer et conduisent à des conclusions

fort différentes. Ces conclusions varient d'ailleurs selon que Ton s'en tient à ce qui existe aujourd'hui, ou bien que Ton remonte aux époques géologiques passées.

L'étude des populations actuelles et de leurs langues conduirait à placer le berceau de l'espèce humaine en Asie, non loin du grand massif central de ce continent et dans le voisinage de la région oîi prennent naissance tous les principaux fleuves qui le sillonnent au nord, k r«st et au sud. Les trois types physiques fondamentaux humains, le Blanc, le Jaune et le Noir, sont représentés autour de ce mas- ^ par des populations tantôt pures, tantôt métissées à des degrés très divers (carte I). Au nord, au nord-est, au sud-est sont répandues des populations jaunes, dont le type est plus ou moins altéré par le mélange avec les Blancs allophyles bien plus souvent que je ne pouvais le marquer sur cette carte destinée à indiquer seulement les faits généraux. A l'ouest, le même type s'est croisé sur de larges espaces avec les Blancs aryans ou sémites. Les Aryans au sud et au sud-ouest, les Sémites au delà dans la même direction, complètent la ceinture. Les Noirs, partout rompus, dispersés et le plus souvent métissés de Jaunes, plus rarement de Blancs, ont laissé leurs traces, sur un large espace, au sud sur le continent, et aussi dans les tles bengalaises, les archipels malais et jusqu'au Japon.

Les trois types linguistiques, ainsi qu'une foule de langues dérivées qui les relient l'un à l'autre, sont représentés dans les mômes régions (carte I). A l'ouest, au nord-ouest, au nord, au nord-est, à l'est régnent les langues agglutinatives ; au sud-est, les langues monosyllabiques. Le domaine des langues à flexion commence au sud-ouest et forme au sud de l'Himalaya une bande dont la position suffirait presque pour indiquer qu'elle est le résultat d'une conquête. Le centre lui-même est occupé par des peuples jaunes, peut-être métissés de Blancs allophyles, au moins sur quelques points, et qui parlent des langues agglutinatives au nord, . des langues monosyllabiques au sud.

Aucune autre partie du monde ne présente rien de pareil. Si on laisse de côté les migrations modernes et celles que raconte l'histoire, on voit les types physiques occuper partout ailleurs de vastes aires continues, où chacun d'eux conserve sa pureté tout en se mêlant sur ses frontières avec ses voisins. La distribution des types linguistiques nous montre le même tableau. De ces faits on pourrait conclure que les uns

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