‹ Histoire générale des races humaines;Chapitre 33 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Peuplement du globe*

I. — L'espèce humaine , primitivement cantonnée dans un centre d'apparition unique et peu étendu, situé vers le nord de TAsie, est aujourd'hui partout. Elle s'est donc répandue de proche en proche, en marchant en tout sens. Le pe^iplement du g hbe par migrations est la conséquence forcée des faits précédemment exposés. Les polygénistes, les partisans de l'autochtonisme ne pouvaient accepter cette conclusion. Aussi ontr-ils nié ces migrations. Sans apporter d'ailleurs des preuves à l'appui de leurs dires, ils les ont déclarées impossibles et ont invoqué cette prétendue impossibilité, admise par eux à priori^ comme un argument en faveur de leurs hypothèses. Heureusement, chaque jour les faits viennent répondre conune d'eux-mêmes à des assertions qui m'ont toujours surpris, et qui sont en contradiction absolue avec les découvertes modernes.

II. — Sans doute, le souvenir des premières migrations remontant au-delà de deux époques géologiques, n'a pu arriver jusqu'à nous; sans doute, les découvertes matérielles faites jusqu'à ce jour ne permettent pas encore de suivre pas à pas les premiers pionniers du vieux monde. Pourtant, l'ensemble des études préhistoriques commence à jeter quelque jour, même sur ce passé si lointain ; et, en rattachant les résultats de cet ordre de recherches aux faits que je viens de rappeler, il est possible de former sur les débuts de l'espèce humaine, sur ses premiers voyages, quelques conjectures au moins plausibles, que je me bornerai à résumer en peu de mots.

U n'y a aujourd'hui rien de trop hardi à admettre que l'homme a ap* paru dans le nord de l'Asie à un moment encore indéterminé de l'époque tertiaire. Là, selon toute apparence, il dut d'abord s'en tenir à une nourriture à peu près exclusivement végétale ; et je viens de dire ce qui autorise à penser qu'elle ne lui manqua pas. Puis il se développa

peu à peu et en vînt à attaquer les plus grands mammifères, le renne, le

mammouth, le rhinocéros que nous savons avoir habité alors ces

régions.

Or, tout peuple chasseur a besoin dévastes espaces; Thistoû^e de nos Peaux-Rouges est là pour Tattester. Les tribus primitives durent agrandir rapidement leur aire d'habitat. Par cela même, elles rencontrèrent des milieux différents ; et, peut-être, dès cette époque, le type originel commun commença-t-il à s'altérer par places. Les iijstincts migrateurs, surexcités par le genre de vie, se manifestèrent d'ailleurs de bonne heure. De hardis pionniers, prenant l'avance sur leurs frères, durent irradier en divers sens.

Quelques-unes de ces familles aventureuses arrivèrent jusque dans les contrées méridionales et occidentales de ce qui devait devenir l'Europe. Elles étaient très clairsemées, et ce n'est que par des hasards bien heureux que nous avons rencontré leurs traces. Mais, quelque rares que soient celles-ci, elles suffisent pour nous renseigner sur l'étendue de ces migrations tertiaires, pour faire comprendre ce qui a dû se passer dans d'autres directions que celles qui conduisent de l'Asie boréale aux environs de Monte-Aperto, de Castenedolo ou du Puy-Courny. Il est évidemment impossible d'admettre que la Lombardie et le Cantal aient seuls reçu à cette époque quelques-uns des colons qui, les premiers, peuplèrent les solitudes du vieux monde. Ce qui s'est passé en Italie et en France n'a pu que se passer ailleurs.

Bien que les faits d'observation puissent seuls nous renseigner avec certitude à cet égard, il est permis d'admettre que, très probablement, bon nombre de ces voyageurs se répandirent en Asie et en atteignirent les contrées centrales et méridionales.

D'autres aussi gagnèrent peut-être l'Amérique et ont pu être les ancêtres directs des Esquimaux, rattachés par Nordensldôld aux premiers occupants du sol américain. On voit que pour entrer dans les idées que l'illustre voyageur a émises, relativement à l'ancienneté de la race esquimale, il n'est nullement nécessaire d'admettre un centre d'apparition spécial pour cette race. Sans même supposer l'existence passée de la continuité des deux continents, les hommes tertiaires ont bien pu faire ce que font les riverains actuels du détroit de Behring, qui vont chaque jour d'Asie en Amérique et réciproquement. Mais ce n'est là encore qu'une hypothèse ne reposant sur aucune observation

directe y et je la mentionne seulement pour rendre hommage à la haute autorité du savant qui a placé les Esquimaux au rang des plus anciennes races.

Quand vinrent les froids glaciaires, la végétation s'appauvrit et s'ai^ rêta dans le nord de l'Asie. Les herbivores gagnèrent des contrées plus chaudes, qui seules pouvaient les nourrir. Les tribus, restées jusque-là dans la première patrie de Tespëce, durent émigrer en masse, à la fois pour trouver un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue leur gibier habituel. Marchant surtout vers le soleil, elles rencontrèrent le massif central et ses dépendances. Elles s'arrêtèrent longtemps dans ces contrées; elles y virent l'aurore des temps qui ont succédé à l'époque glaciaire; elles s'y mêlèrent ou se juxtaposèrent à celles de leurs sœurs qui les avaient précédées. Au cœur et tout autour de ce grand massif, les conditions d'existence étaient loin d'être les mêmes. Le milieu fit son œuvre ; et cette région devint ainsi, non pas le centre d apparition de l'espèce, mais le centre de formation^ ou de caractérisation des types ethniques fondamentaux de l'époque actuelle.

Il eût été d'ailleurs étrange que les émigrants chassés par le froid prissent tous la même direction. Il s'en trouva qui gagnèrent l'Amérique, et qui descendirent jusqu'au Brésil, jusqu'aux pampas. Nous savons que d'autres atteignirent la presqu'île gangétique, la Syrie, etc., et c'est bien probablement une branche de ce dernier courant qui pénétra en Afrique et envoya des éclaboussures jusqu'au Cap. Enfin un certain nombre de tribus tournèrent leurs pas vers le sud-ouest, guidées par les grands pachydermes et les ruminants qu'elles étaient habituées à chasser et envahirent l'Europe tout entière.

L'hypothèse que je fais ici d'une grande émigration des tribus primitives déterminée par le froid de l'époque glaciaire peut seule, ce me semble, rendre compte d'un fait qui a dû frapper tous les anthropologistes. A en juger par ce que nous savons, la majeure partie du globe était déserte ou tout au moins n'avait que de très rares habitants jusqu'à la fin des temps tertiaû*es. A l'époque quaternaire, nous trouvons l'homme partout. Cette apparition relativement brusque s'explique aisément par la dispersion d'une population préexistante, dont un certain nombre de groupes une fois en marche ont poussé en tout sens droit devant eux comme affolés par un grand danger. On comprend ainsi comment les émigrants sont allés jusqu'à l'extrémité des

continents ; comment ils arrivèrent en France avec le mammouth, le rhinocéros et le renne ; comment, chez nous, bien des contrées, désertes jusque-là, se trouvèrent peuplées avec une rapidité relative.

gT A ce moment, ï espèce humaine

I avait déjà traversé, au moins en

I partie, une époque géologique; s elle assistait à une grande évolu- ^ tion climatologique de notre globe;

pour atteindre aux points extrêmes g g* de leurs voyages, ses tribus dis- -§ ci persées avaient à accomplir d'im-

I I menses trajets; encore à Tétat le S g plus franchement sauvages, elles S I ne se défendaient que bien impar- I ^ faitement contre les actions de I § milieu. Sous Tempire de pareilles g^l^ conditions d'existence, elles n*a- « o valent pu que se différencier et « I* donner naissance à des races. Les -ë ^ découvertes faites dans les deux 1 « mondes attestent qu'il en a bien g I été ainsi.

% ^ Ces antiques migrations n'ont 1^^ pas été simultanées. La superposa ^ sition des types humains dans nos ^ couches alluviales, leurs rapports § de coexistence avec certaines espèces de mammifères, ne peu- ;i vent laisser de doute à cet égard ; et ^ ce fait n'a rien que de naturel. Sans ^ doute les tribus nord-asiatiques ne reculèrent pas en même temps devant le froid qui les envahissait.

En outre, le point de départ et les routes suivies n'ont pu être les mêmes pour toutes. Quoi qu'il en soit, on sait que les tribus quaternaires européennes sont arrivées l'une après l'autre, à des intervalles

PEUPLEMENT DU GLOBE. 139 de temps indéterminés, mais parfois fort longs, sur les points où nous découvrons leurs restes. L'étude des faunes mammalogiques conduit à des conclusions analogues pour les deux races

humaines fossiles dont 1

on a reconnu Texistence -S

on Amérique. ^

Les hommes ouater- Z s

naires européens repré- g ^

sentaient sans doute les s '4

tribus chasseresses res- -2 1^

tées fidèles aussi long- 3 o

temps que possible au sol | «

natal et aux habitudes ^ ^

inspirées par la faune et "3 g<

la flore locales. Ils ve- a 9-

naient directement du 1 1

nord de TAsie; ils avaient s | émigré & la suite de leur

gibier habituel; et, le o

trouvant toujours à leur

portée,ils n'avaientguère | »3

souffert. Arrivés dans

leur nouvelle patrie, ils

kl «

purent, tout en conser- g a

vant leur genre de vie, § 2

tout en restant exclusive- ^ g

ment chasseurs, obéir 1 5

dans une certaine me- | a

sure à cet instinct du "j*

progrès qui est un des ^

plus nobles attributs de ^

notre espèce. S'ils con- ^ tinuèrent à tailler la

pierre, ils surent néanmoins améliorer leurs outils, leurs armes; et quelques-unes de leurs peuplades eurent des artistes dont [les œuvres sont au-dessus de tout ce qu'ont produit les autres populations sau-

vages. Nous avons déjà vu qu'ils avaient représenté le renne avec une remarquable vérité (fîg. 60). Ils surent aussi le sculpter (fig. 131). Grâce à eux encore, nous avons une idée exacte de ce qu'était de son vivant le mammouth, dont les cadavres conservés dans les glaces de la Sibérie permettent en revanche de reconnaître l'exactitude de leurs gravures (fig. 132).

Mais, sans doute, comme je viens de le dire, d autres tribus, parties du même point avant le grand refroidissement, s'étaient dirigées plus directement au sud, gagnant le cœur de l'Asie. Celles-ci avaient perdu de vue les animaux qui avaient jusque-là pourvu à leur nourriture; elles en avaient rencontré d'autres ; et, parmi ces espèces sauvages, il s'en était trouvé que leurs instincts prédisposaient à subir l'empire de l'homme. Les émigrants surent en profiter. À une époque qu'il est encore impossible de déterminer, mais qui répond à coup sûr au moins à une partie des temps quaternaires européens, qui peut-être remonte plus haut, ils domestiquèrent le chacal d'abord, dont ils firent le clûen, que Ton rencontre seul dans les Kjœkkenmœddings danois et qui, depuis lors, a accompagné l'homme toujours et partout. Puis, poursuivant cette œuvre, qui pouvait seule permettre la formation des grandes sociétés humaines, ils s'assujettirent la chèvre, le bœuf, le mouton, etc., qui nourrh*ent les constructeurs des dolmens et des cités lacustres.

En traversant par bien des routes diverses le continent asiatique, les hommes de cette époque n'avaiept pas seulement domestiqué des animaux. Ils avaient, en outre, découvert le$ céréales ; ils apprirent à les cultiver. Essentiellement pasteurs, à demi cultivateurs, ils jouirent d'une sécurité presque toujours inconnue aux chasseurs; ils purent réfléchir et développer leurs industries. C'est alors qu'ils perfectionnèrent leur outillage et polirent leurs haches. Sous l'empire des conditions d'existence nouvelles que leur faisaient le sol, le climat et leur genre de vie, eux aussi se modifièrent et acquirent des caractères propres. Un jour, forts des ressources qui assuraient leur existence et leur permettaient de se grouper en nombre plus considérable, ils se mirent en marche, bien probablement à la suite de guerres et d'événements analogues à ceux qui se sont passés dans ces mêmes régions aux temps historiques. Sans doute, cette fois encore ils émigrèrent en divers sens ; mais un certain nombre de tribus suivit le cours du soleil et arriva en Europe. Aujourd'hui encore, les ossements d'animaux et

les graines, que nous trouvons dans les cités lacustres ou dans les dolmens, attestent Torigine étrangère des hommes néolithiques et nous renseignent sur une des grandes étapes où s'étaient arrêtés ceux de nos pères, qui apportèrent jusqu'aux dernières limites occidentales du continent les éléments premiers de toute civilisation, la culture du sol et les animaux domestiques.

Quand il s'agit des hommes vraiment néolithiques, deux faits méritent surtout d'appeler l'attention, savoir : la diversité des races que

Fio. 133. — Anta ou dolrneD de Paredes, près d'Evora. (M. Cartailhac.)

nous avons constatée et l'uniformité fondamentale de leur état social. D'une extrémité à l'autre de l'Europe, qu'ils soient brachycéphales ou dolichocéphales, ils élèvent également des dolmens (fig. 133), ils savent tous polir leurs haches et certains outils (flg. 134). Lorsqu'ils taillent la pierre, c'est avec la même merveilleuse habileté. Si les Danois sont justement fiers de leurs poignards en silex à manche guilloché, les Portugais peuvent montrer sans craindre la comparaison leurs grandes pointes de lance (fig. 133), leurs scies étroites et longues (fig. 136), les unes et les autres façonnées d'abord à larges éclats et si finement, si régulièrement retouchées ; leurs grattoirs (fig. 137); leurs flèches, tantôt fabriquées par un procédé analogue (fig. 138), tantôt travaillées en entier à petits coups et portant en arrière de longues barbelures dentelées jusqu'à l'extrémité (fig. 139 et 140). En outre et surtout, ces nouveaux venus ont tous des animaux domestiques. Lors même que le Danemark

Fi

la ra

ic.)

Fio.l33.~Poiute de lance en silex de la Casa de Moura.(M. Cartailhac.)

PKUPLKMKNT Dl* C.LOBK. 143

présenterait sous ce dernier rapport Texception remarquable admise par Steenstrup et Morlot, le fait général n'en serait pas infirmé.

Les deux faits essentiels que je viens de rappeler s'expliquent facilement en admettant que, pendant nos temps quaternaires, il s'était formé en Asie un centre de civilisation relative, assez étendu pour englober des populations de races différentes restées plus ou moins isolées les unes des autres, mais relié(»s par un même degré de culture. C'est exactement le spectacle que présente aujourd'hui l'Europe, dont tous les peuples sont unis par une civilisation commune, quels que soient leurs éléments ethniques.

FiG. i3S. — Pointe de flèche en silex de ia Casa de Moura.

(M. Cartailhac.)

FiG. 139 et 140. — Pointes de flèche en silex de Portimao. (M. Cartailhac]

Lorsque ces races, ces populations de la vieille Asie atteignirent nos régions occidentales, les choses se passèrent, ainsi que Ta dit justement M. de Mortillet, exactement comme à l'époque oîi les Européens envahirent l'Amérique. Qu'ils fussent Espagnols ou Français, Portugais ou Anglais, tous arrivaient avec le fer, la poudre et le clieval, se faisaient une place dans le Nouveau Monde et se partageaient le sol. Ainsi ont fait les immigrants néolithiques, partis d'un centre, unique au point de vue social, mais multiple au point de vue ethnique.

Or, lorsqu'un centre de cette nature se constitue au milieu de peuples sauvages, il reste toujours sur ses frontières, et à plus forte raison au-delà, de nombreuses tribus rebelles au progrès et qui conservent leur barbarie primitive. Ce qui existait au Pérou, quand les Européens attei-

gnirent cette contrée, fait aisément comprendre ce qu'a dû être l'Asie à l'époque dont nous parlons. Autour des peuples qui polissaient leurs haches et élevaient des troupeaux, il en était d'autres, tout au moins dans la direction du couchant, qui gardaient les industries rudimentaires des temps passés et dont un certain nombre n'avait pas même le chien. Lorsque les premiers s'ébranlèrent pour gagner l'Europe, ils ne purent que refouler et chasser devant eux les seconds. Sans doute, les choses se passèrent alors comme elles ont fait dans notre moyen âge ; et c'est de contre-coup en contre-coup que des tribus, ne connaissant encore que la pierre taillée, arrivèrent avant les hommes néolithiques sur nos côtes occidentales, où elles accumulèrent les Kjœkkenmœddings pendant l'âge du chien.

L'existence en Asie d'une ancienne époque de la pierre polie, contemporaine au moins d'une partie de nos temps quaternaires, n'est pas une simple hypothèse. C'est la conséquence forcée de faits bien constatés et universellement acceptés. Les tribus néolithiques sont arrivées chez nous avec toutes leurs industries ; et, comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas à la porte de l'Europe qu'elles ont pu les inventer, ce n'est pas là qu'elles auraient trouvé le blé. Il y a là une donnée dont il faut évidemment tenir compte dans les questions d'antiquité relative et de synchronisme. Aussi, aurai-je à revenir plus tard sur ce sujet.

Peut-être quelques-uns de mes lecteurs n'accepteront-ils pas d'emblée le court tableau que je viens de tracer des premières migrations, et n'y verront d'abord que le produit d'une imagination trop aventureuse. Un peu de réflexion suffira, j'espère, pour modifier cette première impression. Dans les lignes qui précèdent, je n'ai fait, en réalité, que résumer, en les coordonnant, les résultats les plus généraux des découvertes modernes; et d'ailleurs, ces mouvements des plus vieilles tribus humaines n'ont, en réalité, rien d'étrange. En somme, tout s'est passé, dans ces anciens jours, à peu près comme au temps où des invasions successives amenaient dans l'Europe du moyen âge des hordes barbares de toutes races, venant, elles aussi, de l'Asie. Pour comprendre, pour interpréter bien des faits recueillis en fouillant nos terrains d'alluvion et nos cavernes, il suffit de demander des renseignements à l'histoire classique elle-même.

IIL — Laissons de côté, si l'on veut, les voyages qui ont dû s'accomplir aux époques tertiaire et quaternaire, et dont nous pouvons juger

CâPUU

ViUi«lli«ii«» Et]ui«U|ifM

PEUPLEMENT DU GLOBE. Ho

seulement par induction. Toujours est-il qu'il est impossible de nier ceux des hommes qui ont apporté en Europe, avec la pierre polie, les animaux et les végétaux de TAsie. La migration se montre donc chez nous à Taube même de Tépoque géologique actuelle ; et, à mesure que Ton se rapproche des temps modernes, on la retrouve à peu près partout, tout autant dans les plus vieilles histoires que dans les légendes de Tancien et du nouveau monde. En somme, plus nos connaissances s'étendent et se précisent, plus le rôle joué par elle nous apparaît comme ayant été universel et grand.

Je ne saurais aborder en ce moment Texposé des détails propres à justifier cette appréciation générale. Ils trouveront naturellement leur place dans les divers volumes de cette collection et j'en indiquerai quelques-uns dans la seconde partie de cette Introduction. Il me suffit ici de rappeler l'éclatant démenti donné aux théories autochtonistes par l'histoire aujourd'hui bien connue des Polynésiens. Certes, s'il était une population que l'on pût, a priori, déclarer fille du soly c'étaient bien ces tribus, isolées dans les déserts liquides du Pacifique, ayant un type physique que l'on ne connaissait pas encore ailleurs, une langue, des mœurs, des croyances que l'on a cru longtemps sans analogie avec celles de tous les autres peuples. Et pourtant, on sait comment le beau travail de Haie, que j'ai pu confirmer et développer grâce à de nouveaux documents, a mis hors de doute l'origine indonésienne des Polynésiens et le peuplement, par migration volontaire ou accidentelle, de la Nouvelle-Zélande comme des Sandwich, de Râpa comme des Tongas.

Dans la seconde partie de ce livre, je donnerai quelques détails sur ce curieux mouvement d'expansion. Ici, je me borne à mettre sous les yeux du lecteur la carte où j'ai résumé les principales données recueillies sur ce sujet (carte II).

Un résultat curieux des dernières études sur cette question a été de montrer que les Polynésiens n'avaient été ni les premiers ni les seuls à aborder quelques-unes des îles les plus écartées de l'Océanie. A la Nouvelle-Zélande, ces hardis et habiles navigateurs avaient été précédés par d'autres hommes auxquels on ne saurait appliquer aujourd'hui ces épithètes et qui n'en avaient pas moins franchi à peu près les mêmes étendues de mer. Les Nègres mélanésiens avaient précédé les Maoris dans ce grand archipel du Sud. Ils ont atteint bien d'autres points et sont

BiBL. iTHN. — Races humaines ; Introd, 10

ii6 QUESTIONS GÉNÉRALES.

arrivés, d un côté jusqu'à Tîle de Pâques, de Tautre côté jusqu'en Californie (carte II).

Ces faits, au premier abord si étranges, s'expliquent pourtant sans trop de peine. Les habitants des archipels malais, familiarisés avec la mer et habitués à trouver toujours quelque terre après une navigation de peu de durée, devaient compter sur des hasards de même nature, quand ils lançaient leurs pirogues en pleine mer. Leur hardiesse tenait sans doute en partie à leur ignorance. Plus d'un, à coup sûr, s'est perdu en route; mais d'autres ont réussi et ont été les premiers colons. Puis sont venus les imprévjs de la navigation : la rencontre des courants marins ou aériens, les coups de vent, les tempêtes, qui emportaient les pionniers en divers sens et tantôt les égaraient, tantôt les déposaient sur quelque îlot jusque-là désert. Les récits des voyageurs signalent une foule de faits de ce genre et font comprendre que la dissémhmtion accidentelle a dû jouer, dans le peuplement de rOcéanie, un rôle peut-être aussi important que la migration volontaire. C'est à la première de ces causes que je rapporterais volontiers les voyages lointains des Mélanésiens dans l'est et le sud. Mais peutêtre leur extension au nord et au nord-est ûoit-elle être attribuée à la seconde.

Au reste, même sur un simple canot de pêche, comme celui de Kadou, deux pêcheurs peuvent franchir, en mer, de vastes espaces bien plus aisément que deux chasseurs sur terre. En fait, nous avons battu en tout sens l'océan Pacifique. Bien probablement, nous en connaissons à peu près, non seulement toutes les îles, mais jusqu'aux moindres Ilots ; et que de contrées nous échappent encore en Asie, en Afrique et en Amérique ! C'est qu'au cœur des continents les difficultés se multiplient et grandissent; c'est qu'ici le voyageur n'a pas à lutter contre la nature seule ; c'est qu'il y rencontre des populations humaines et que Thomme est pour l'homme le plus grand des obstacles. Mais, en dépit de tout ce qui semble devoir l'arrêter, on sait bien qu'il a su accomplir de grandes migrations par terre; on sait que des nations entières ont changé de patrie, traversant fleuves, montagnes et déserts, se frayant un passage à travers d'autres races ou les renversant les unes sur les autres. L'histoire classique nous l'a appris depuis longtemps ; et, au siècle dernier, l'émigration des Kalmoucks du Volga, de nos jours celle des Pahouins, semblent être venues exprès pour mon-

trer comment la puissance d'expansion peut se réveiller, d'un jour à l'autre, chez les races barbares ou sauvages.

Nier la possibilité du peuplement du globe par migration , c'est donc se mettre en contradiction flagrante avec les faits, et les polygénistes doivent renoncer à un argument que l'ignorance seule a pu suggérer à nos prédécesseurs. Les monogénistes au contraire peuvent répéter avec certitude comme étant l'expression de la vérité, ces paroles de Lyell : « En supposant que le genre humain disparût en entier, à l'exception d une seule famille, fût-elle placée sur l'ancien ou sur le nouveau continent, en Australie ou sur quelque îlot madréporique de l'océan Pacifique, nous pouvons être certains que ses descendants finiraient, dans le cours des âges, par envahir la terre entière, alors même qu'ils n'atteindraient pas un degré de civilisation plus élevé que les Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud. »

IV. — Tout tend à faire penser que pendant la période quaternaire la totalité des régions boréales devint inhabitable. L'homme dut abandonner, pendant bien des siècles, la terre qui fut son berceau. Il y est revenu après le grand hiver géologique ; mais les tribus qui accomplirent cette nouvelle prise de possession n'étaient plus les filles du sol. A partir des dernières migrations qui accompagnèrent vers des régions plus douces les rennes, les éléphants, les rhinocéros, il n'y eut plus d'autochtones sur le globe et aujourd'hui la terre entière n'est peuplée que par les descendants des premiers colons dont j'ai essayé d'esquisser l'histoire.

Page 1