CHAPITRE Vil
Acclimatation de Tespëce humaine.
1. — Le cantonnement primitif de Tespèce humaine, son cosmopolitisme actuel, les migrations qui seules ont pu la conduire de son centre d'apparition àtous les points qu'elle occupe aujourd'hui, ont eu pour con séquence nécessaire de soumettre l'homme à l'action des milieux les plus divers et les plus différents. Pour pouvoir vivre et se multiplier partout, du pôle jusqu'à l'équateur, il a fallu qu'il se pliât aux conditions d'existence les plus opposées. En d'autres termes, le peuplement du globe n'a pu s'effectuer que par suite de V acclimatation de l'espèce humaine, là oîi nous rencontrons ses représentants.
La plupart des polygénistes ont nié la possibilité de cette acclimatation. En revanche, quelques monogénistes l'ont regardée comme pouvant s'opérer à peu près d'emblée partout et toujours. 11 y a, dans ces deux opinions extrêmes, une part d'erreur et d'exagération tenant à ce qu'on ne s'est pas rendu compte de la nature et des conditions de l'acclimatation, et aussi de ce que l'on n'a pas étudié suffisamment les phénomènes qui l'accompagnent.
II. — Toute colonisation est une conquête faite par un certain nombre d'individus sur une terre à laquelle ils étaient restés jusque-là étrangers. Or, toute conquête suppose une lutte, entraîne des sacrifices. Ici, la bataille se livre entre l'homme et le milieu nouveau dans lequel il vient se placer. Pour que le premier puisse vivre et prospérer, pour que ses fils puissent continuer l'œuvre commencée, il est nécessaire qu'il y ait harmonie entre les organismes humains et les conditions d'existence nouvelles. Il est bien rare, il n'arrive à peu près jamais que cette harmonie existe dès le début. Presque partout la lutte est inévitable ; elle est d'autant plus rude et plus longue qu'il y a un désaccord plus marqué entre les deux éléments d'où dépend la solution du problème, savoir : la constitution physiologique des immigrants et les conditions
que leur impose le milieu dont ils viennent affronter l'influence.
La lutte pour l'acclimatation peut être assez violente pour tuer un nombre plus ou moins considérable de colons. Il y a dans ce cas sacrifices (Tindividm.^lQ peut aussi les laisser vivre tout en les affaiblissant et l'action délétère du milieu ne se révèle alors que dans la mortalité plus grande des enfants, c'est-à-dire qu'il y a dans les cas de cette nature sacrifices de génératiofis. Mais, trop souvent on constate les deux phénomènes; et ils peuvent être assez développés pour masquer les résultats réels, amenés tôt ou tard par la persévérance et l'intelligente application des armes dont l'homme dispose pour modifier et dompter la nature, par la faculté d'adaptation au milieu, dont sont doués à des degrés divers tous les êtres organisés.
III. — L'histoire des plantes et des animaux jette ici, comme si souvent ailleurs, un jour assuré sur celle de l'homme. Lorsque Tessier sema du blé de printemps en automne, il changea les conditions d'existence de la plante et lui fit subir une véritable acclimatation. Or, dès la première année, chaque grain produisit une tige de belle venue ; mais une faible partie seulement de ces tiges amena ses grains à maturité. Dans cette expérience, les individus avaient tous été épargnés, tandis qu'un certain nombre de générations avaient été sacrifiées. Mais ces pertes diminuèrent dès la seconde année; et, lors des troisièmes semailles, le froment de printemps s'était entièrement plié au nouveau genre de vie imposé par l'expérimentateur ; si bien que chaque grain de froment produisit une tige chargée de graines fécondes.
Si les renseignements qui m'ont été donnés sont exacts, il en serait des Européens émigrés en Australie à peu près comme du blé de printemps semé en automne. Eux-mêmes semblent ne pas souffrir de ce changement; leur fécondité ne diminue pas et paraît même s'accroître. Mais la mortalité des enfants est beaucoup plus grande que dans la mèrepatrie. Comme les graines de la première semaille, ces fils d'individus en apparence bien portants, périssent en grand nombre avant d'avoir pris leur entier développement. Toutefois, l'accommodation au milieu nouveau se fait ici plus rapidement que dans l'expérience de Tessier ; car la seconde génération est presque toujours parfaitement acclimatée.
Voici, chez les animaax, d'autres expériences faites plus en grand et dont les résultats sont plus significatifs. Lorsque les Européens cherchèrent à introduire nos oies sur le plateau de Bogota, les pontes furent
150 Qri:sTiOi\s générales.
d'abord très rares, la plupart des œufs n'éclosaient pas, la moitié des rares oisillons obtenus mouraient dès le premier mois. Il y avait donc à la fois diminution de fécondité chez les adultes, perte de très nombreux individus et de générations. L'acclimatation semblait être impossible. Pourtant, lors du voyage de Roulin, elle était à peu près complète. A Cuzco, nos poules ont présenté des faits tout pareils et l'espèce n'en est pas moins aussi prospère aujourd'hui dans cette région que chez nous.
Ce sont ces faits et quelques autres de même nature qui m'ont permis de prévoir la future acclimatation des Français en Algérie, à une époque où les médecins, les généraux, les anthropologistes semblaient s'être donné le mot pour la déclarer irréalisable. Au début de loccupation, la mortalité était très grande dans l'armée et chez les colons ; elle était effrayante chez les enfants. Mais la fécondité n'avait pas été atteinte et les morts étaient moins nombreuses que chez les oies de Bogota. Ces oiseaux avaient fini par se mettre en harmonie avec le milieu américain ; je n'hésitai pas à conclure d'eux à l'homme et à dire qu'il en serait de même pour les races françaises immigrées en Algérie. On sait combien les faits m'ont donné raison, beaucoup plus vite même que je n'aurais osé l'espérer.
IV. — Sur certains points du globe, que nous avons pourtant trouvés très peuplés, l'acclmiatation des Européens semble avoir marché moins rapidement que celle des animaux, bien que la lutte ait été, au début, à peu près aussi meurtrière pour les uns que pour les autres. On a cru voir dans ce fait une objection à opposer à la doctrine de lacclimatation de notre espèce ; mais cette conclusion repose sur une erreur facile à combattre.
Ceux qui portent ce jugement comptent par années le temps écoulé depuis l'introduction simultanée de nos colons et de leurs animaux domestiques. Or, il est évident qu'il faut ici compter par générations. Toutes les expériences faites par les tératologistes et les observations de Coste sur la transformation des truites blanches en truites saumonées ou réciproquement, ont bien montré que le milieu manifeste surtout son action pendant la période du développement embryonnaire. C'est du père aux fils et de ceux-ci aux petits-fils que se transmettent les modifications aboutissant au résultat final. Or, d'une année à l'autre, la poule, l'oie peuvent se reproduire ; l'homme ne se marie guère en
moyenne avant vingt-cinq ans. Le temps nécessaire pom» familiariser les organismes avec de nouvelles conditions d'existence, également dangereuses pour ces oiseaux et pour Tespèce humaine, ne peut par conséquent être le même. Par exemple, il ne s'est pas écoulé quatre siècles depuis notre arrivée au golfe du Mexique, un des points oîi Ton a maintes fois déclaré que l'Européen ne saurait s'acclimater. Par conséquent, vingt générations humaines au plus ont pu se succéder dans ces îles. Nos oiseaux de basse-cour comptent, au contraire, deux ou trois cents générations. Il est évident qu'ils doivent avoir, au point de vue de Tacclimatation, une avance énorme sur TEuropéen.
V. — Nos Antilles sont loin d'ailleurs de mériter la réputation qu'ont cherché à leur faire les écrivains que je combats en ce moment. S'ils sont arrivés à des conclusions désolantes, s'ils ont cru pouvoir affirmer que jamais les races européennes ne pourront vivre et prospérer dans ces îles, c'est qu'ils n'ont pas regardé d'assez près aux: phénomènes dont elles sont le siège.
Il est un signe certain auquel on peut reconnaître les progrès accomplis par l'adaptation d'une race à un milieu nouveau. Tant que le chiffre des décès annuels l'emporte sur celui des naissances, cette race n'est pas acclimatée ; dès que le chiffre des naissances l'emporte sur celui des décès, elle l'est.
En partant de ce principe dont la vérité est évidente, en s'appuyant sur la statistique et en comparant la natalité à la mortalité, on a cru prouver que le Français n'avait pu encore se faire au climat de la Guadeloupe, de la Martinique... En effet, si l'on prend Veiisemble de la population sans tenir compte de l'origine étrangère ou créole des individus, on trouve que le nombre des décès l'emporte sur celui des naissances. Ce résultat peut paraître concluant au premier abord. Il semble justifier les anthropologistes qui regardent l'immigration comme empêchant seule la dépopulation de ces colonies, parce qu'elle comble constamment les vides causés par ce terrible milieu. Il n'en est pourtant pas ainsi.
Les statistiques générales, embrassant la totalité des individus, confondent, en réalité, deux sortes de populations très différentes et qu'il faudrait examiner à part. Si l'hnmigration récente accroît le nombre des habitants, elle alimente aussi la mortalité. Les nouveaux venus, au début de la bataille, payent nécessairement un tribut auquel échappent.
au moins en partie, les habitants héritiers d un nombre plus ou moins considérable de générations. C'est ce que mettent hors de doute pour les animaux et les plantes, les faits rappelés plus haut; c'est ce que Thistoire de Tacclimatation en Algérie a tout récemment mis en évidence pour Thomme et ce que savent d'ailleurs fort bien, sans être anthropologistes, tous les vieux créoles de nos Antilles ; car, chez eux, les familles sont aussi nombreuses, aussi prospères qu'elles le sont chez nous-mêmes. Pour ces familles, Tacclimatation est évidemment un fait accompU. L'excédent de mortalité ne peut donc être attribué qu'à la population récenmient immigrée.
En confondant ces deux groupes, en ne recherchant pas à quelle époque remonte l'immigration des colons actuels et de leurs ascendants, les statisticiens ont commis une grave erreur de méthode qui devait inévitablement les conduire à des résultats erronés.
Les statistiques que je critique en ce moment ont un autre défaut aussi grave que le précédent. Elles considèrent en bloc la Guadeloupe ou la Martinique, sans tenir compte des différences que peuvent présenter, au point de vue qui nous occupe, les diverses localités. Ici encore, elles confondent des choses absolument distinctes et, par conséquent, aboutissent à des conclusions fausses.
C'est ce que met parfaitement en lumière le travail de M. Walther sur la Guadeloupe. Cet observateur consciencieux a d'abord étudié les faits que présente l'île prise dans son ensemble et il a constaté alors un excédent des décès sur les naissances s'élevant à 0,46 pour 100. A s'en tenir là, on serait en droit de conclure qu'abandonnée à elle-même celte population entière aurait disparu en peu de générations. Mais M. Walther a recherché ensuite quelles étaient la mortalité et la natalité dans chacune des trente et une communes qui se partagent la surface de l'île. Or, il ressort de cet examen détaillé que, dans quinze de ces communes, le chiffre des naissances l'emporte sur celui des décès; que dans plusieurs des seize restantes, les deux nombres sont très rapprochés.
De ces résultats, il faut nécessairement conclure que, à la Guadeloupe, l'acclimatation est peut-être douteuse dans certaines communes ; qu'elle est bien près d'être obtenue dans d'autres ; qu'elle est accomplie dans les quinze où la natalité l'emporte sur la mortalité.
VL — J'ai insisté sur cet exemple parce que les îles du golfe du
Mexique sont un des points du globe où, d'un aveu unanime, le problème de Tacclimatation des races européennes est le plus difficile à résoudre. On voit ce qu'il faut penser des résultats déjà atteints. La conséquence que Ton peut en tirer, c'est qu'il n'est en réalité que bien peu de points du globe où les races européennes ne puissent s'acclimater, à la condition de faire les sacrifices nécessaires.
Une autre conséquence d'une importance facile à comprendre, c'est que les tentatives de colonisation ne doivent pas se faire au hasard et en se laissant séduire par les avantages apparents que peut sembler présenter telle ou telle localité ; qu'il faut choisir et tenir compte des conditions de salubrité, trop souvent négligées par les immigrants.
En m'exprimant comme je viens de le faire, je n'ai d'ailleurs nullement voulu nier qu'il existât à la surface du globe des contrées, parfois très étendues, dans lesquelles l'acclimatation est peut-être impossible non seulement pour le Blanc européen, mais aussi pour toutes les races. Toutefois, il faut distinguer ici les conditions essentielles des conditions accidentelles. L'homme ne saurait changer les premières; la chaleur ou le froid résultant de la latitude, la sécheresse ou l'humidité engendrées par les saisons sont en dehors de son action. Mais il peut souvent modifier un état de choses tenant à des causes fortuites ou secondaires ; si bien qu'il transforme en centre d'habitation prospère toute une région longtemps regardée comme fatalement mortelle pour les individus et les générations. L'Algérie nous offre plus d'un exemple de ce genre. Le plus frappant est celui de Bouffaric. Cette locaUté a été longtemps aussi meurtrière pour les Français que les marais Pontîns eux-mêmes. Aujourd'hui une petite ville riante, où s'ébattent des enfants nombreux et bien portants, a remplacé le marécage infect qui empoisonnait la contrée. Des saignées largement pratiquées, une canalisation intelligente et quelques belles plantations d'arbres ont suffi pour amener ce résultat.
Vn. — Le problème général de racclimatation se décompose en autant de problèmes particuliers qu'il existe de races et de milieux. C'est du plus ou moins de désaccord existant entre ces deax termes que résultent les difficultés, dont on a voulu faire des impossibilités. Or, chaque race humaine ayant, comme les races végétales et animales, ses aptitudes physiologiques propres, tel milieu favorable à l'une sera souvent redoutable pour d'autres. Ces difficultés entravent mais n'ar-
ioi QUESTIONS GÉNÉRALES,
rêtent pas racclimatation. Le Blanc européen souffre dans les régions chaudes et humides où se plaît la race noire ; il y paye un lourd tribut aux affections paludéennes. Le Nègre, à son tour, transporté dans un climat, même tempéré, y succombe trop souvent aux maladies de poitrine. Le premier n'en occupe pas moins de nombreuses et vastes stations dans les régions intertropicales ; le second n'en vit pas moins aujourd'hui dans presque toute l'Amérique du Nord à côté des colons européens ; il a accompagné ses anciens maîtres jusque sur les bords du Pacifique et il se multiplie avec une rapidité qui commence à les inquiéter. Un journal américain affirme que, de 1870 à 1880, la race blanche a augmenté de 29 pour 100 parles naissances et l'immigration que l'on sait être très considérable, tandis que la race nègre s'accroissaitde 34 pour 100, par les naissances seules. Si ce mouvement continue, il y aura dans quelques siècles aux Etats-Unis, bien plus de Nègres que de Blancs.
VII.. — Mais laissons les faits particuliers et interrogeons les faits généraux. Ne répondent-ils pashautement à toutes les objections tirées des difficultés de l'acclimatation? Ne nous occupons pas des autres races et ne parlons que de la nôtre. L'Européen, en marche depuis quatre siècles à peine, ne s'est-il pas implanté partout oîi il a trouvé quelque intérêt à le faire? Les populations ne grandissent-elles pas dans les deux Amériques comme en Australie, dans les régions glaciales du haut Canada comme au Cap ? En fait, le Blanc européen de nos jours est en train de reproduire, et sur une plus large échelle, ce qu'ont accompli ses ancêtres aryans. On sait que, partis de l'Eériéné-Véedjo, oîi l'été ne durait que deax mois, ces pères de notre race sont allés jusqu'au cap Comorin et ont atteint les côtes occidentales de l'Europe, peuplant de leurs tribus presque toutes les régions intermédiaires ; on sait qu'ils se sont plies aux conditions d'existence que leur imposaient les brûlants étés de l'Inde comme à celles qui résultaient des rigoureux hivers de la Scandinavie. Quelle raison invoquer pour nous refuser, à nous leurs fils, la faculté d'adaptation dont ils ont donné de si éclatantes preuves ?
En somme, l'acclimatation est accomplie et s'accomplit sous nos yeux, sur les points les plus différents du globe, sous les climats les plus divers. Et pourtant les conditions dans lesquelles s'effectuent le plus souvent nos émigrations sont bien faites pour en accroître les dangers. Qu'il se rende aux États-Unis ou à Buenos-Ayres, au Cap ou en Australie, l'Européen, grâce à la rapidité croissante des communi-
ACCLIMATATION DE L^ESPÈCK HLMAINK. J5;>
cations, change en quelques jours de milieu. C'est comme un choc brusque qui frappe tout Torganisme. Sans doute, bien des individus succombent faute d'avoir pu se plier d'emblée à de nouvelles conditions d'existence; mais en somme, l'immense majorité survit et enfante ces populations qui grandissent si rapidement à nos antipodes.
Les tribus primitives ont procédé autrement. Parties d(i leur centre d'apparition, avançant d'étape en étape, se faisant progressivement aux exigences variées du milieu qu'elles rencontraient, elles s'acclimataient en route ; et, conquérant le monde pas à pas, elles ont pu aller jusqu'au bout, sans éprouver de grandes pertes.