CHAPITRE IX
Formation des races humaines.
I. — Tout ce que je viens de dire suppose qu'en s'éloignant de son rentre d'apparition Tbomme primitif s'est modifié de manière à donner naissance à des races distinctes. La physiologie nous apprend qu'il ne pouvait en être autrement; et les faits, confirmant encore ici la théorie fondée sur cette science, montrent que, s'il avait conservé tous ses caractères originels, Tliomme aurait fait seul exception à une loi générale.
Les animaux pas plus que les végétaux n'échappent à l'action qu'exerce sur eux le milieu. Quand celui-ci change, les uns et les autres se transforment. Gubler a bien montré combien sont difiTérents les représentants d'une même espèce de plante, vivant à une faible distance les uns des autres, selon qu'ils poussent dans la plaine ou sur une montagne un peu élevée. Decaisne a ramené à un seul type spécifique les formes si peu semblables du plantain, et mis hors de doute que les prétendues espèces admises par la plupart des botanistes, ne sont que des races produites par les divers terrains où la plante végétait. Tous les mammifères dont l'aire d'habitat est considérable présentent, aux extrémités opposées de cette aire, des différences parfois assez grandes pour en avoir imposé d'abord et fait croire à l'existence d'espèces distinctes. Mais à mesure qu'on a mieux connu les régions géographiques intermédiaires, on a vu les formes zoologiques extrêmes passer de l'une à l'autre par nuances insensibles, et il a bien fallu reconnaître leur unité spécifique. C'est ainsi que Cuvier, tout en professant la doctrine de l'immutabifité de Tespèce en général, a accepté les renards d'Afrique et de Sibérie comme de simples races du renard de France ; c'est ainsi que Blainville lui-même a été forcé de regarder le chacal d'Afrique et celui de l'Inde comme spécifiquement identiques ; c'est ainsi que, sauf peut-être quelques morphologistes à
Fio. 147. — Lion duSennaar de profil, un huitième de grandeur naturelle.
FiG. 148. — Lion du Scnnaar, de face, un huitième de grandeur naturelle.
FiG. 149. — LioQ de Barbarie un vingt-troisième de grandeur naturelle. (P. G ; L. C.)
Fro. 150. — Lion de l'Inde, un vingtième de grandeur naturelle. (P. G. ; L. C.)
i68 QLESTIONS GÉNÉRALES,
outrance, tous les zoologistes ne reconnaissent qu'une seule espèce de lion, malgré les différences frappantes qui distinguent les races du Sennaar (fig. 147 et 148), de Barbarie (fig. 149) et de Tlnde (fig. 150).
Ces faits, et bien d'autres qu'il serait trop long de rappeler, mettent hors de doute Texistence des races sauvages naturelles ; ils attestent l'influence du milieu sur les végétaux et les animaux restés de tout temps en liberté. L'histoire de nos espèces cultivées ou domestiquées en présente bien d'autres plus concluants encore, parce qu'ici l'intelligence humaine pousse jusqu'à l'extrême le nombre et l'extension des différences de milieu. Nous ne possédons pas un pouvoir magique capable d'influer sur les êtres vivants ; nous ne pouvons qu'utiliser, en les dirigeant, h's forces naturelles. Les soins que nous donnons à nos espèces domestiquées ou cultivées ne font en réalité que modifier leurs conditions d'existeîice, c'est-à-dire le milieu dans lequel elles se développent. Or, on sait quel est le résultat de la culture et de l'élevage. J'en ai rappelé quelques exemples dans les chapitres précédents.
Mais les forces naturelles ne perdent jamais leurs droits; et, pour peu que le cultivateur, l'éleveur cessent de veiller sur les races artificielles qu'ils ont créées, elles semblent parfois se hâter de modifier à leur tour l'œuvre de l'homme. On sait avec quelle rapidité dégénèretity c'est-à-dire se transforment nos végétaux cultivés, nos animaux domestiqués, dès qu'ils échappent à notre surveillance. Ainsi prennent souvent naissance autour de l'homme des races libres que l'on a trop souvent confondues avec les races sauvages.
Lîîs noyaux de nos meilleures variétés de pêches, poussant à l'aventure sur quelques points de nos Cévennes, ont produit des passègres, c'est-à-dire de petits fruits à chair aigrelette, mais juteuse, adhérente ou non au noyau, selon le point de départ de la race libre. Transportés en Amérique et abandonnés plus ou moins à eux-mêmes, les bœufs se sont peu à peu dépouillés de leur poil dans les plaines de Mariquita et de Meiba; dans les plaines de la Meta, les moutons, que l'on néglige de tondre, perdent leur laine et la remplacent par un poil court, raide et luisant. En revanche, sur les hauts plateaux des Cordillères, les cochons, redevenus sauvages, ont acquis une laine grossière qui les protège contre le froid. Nous avons vu d'ailleurs que les caractères extérieurs ne sont pas les seuls atteints et que le squelette est
parfois lui-même profondément modifié comme chez le bœul gnato, race qui paraît bien s'être formée spontanément.
Quand tous les autres êtres organisés subissent, d'une manière si évidente, l'influence des actions de milieu et se modifient plus ou moins sous cette influence, l'homme ne pouvait lui échapper. Né sur un point circonscrit du globe, il n'a pu étendre son aire d'habitat au point de peupler des continents entiers, sans présenter quelque chose d'analogue à ce que nous constatons chez le chacal et le lion. Ne fût-ce qu'en passant d'une époque géologique à l'autre, il ne pouvait rester immuable. Les plus anciennes races humaines se sont donc formées, .selon toute apparence, à la suite des changements qu'a subis notre globe et des premières migrations; puis, progrossivement caractérisées, elles ont abouti aux types extrêmes que nous avons sous les yeux.
II. — Quelque différents que soient ces types, nous avons vu qu'ils sont bien moins éloignés les uns des autres que ne le sont nos animaux domestiques ou nos végétaux cultivés. Ce fait, qui pourrait surprendre au premier abord, est bien facile à expliquer. Les plantes, les animaux subissent, sans pouvoir s'y soustraire, toutes les actions du milieu ambiant, dont font partie les soins mêmes qu'ils reçoivent du cultivateur ou de l'éleveur. Au contraire, partout, et quelque sauvage qu'il soit, l'homme a toujours su se défendre plus ou moins contre le milieu. En outre, il ne s'est jamais appliqué à lui-même les procédés de sélection inconsciente ou raisonnée, qui ont conduit à tant de curieax résultats. Cette simple considération fait comprendre pourquoi l'on ne trouve jamais, entre les races humaines, des différences comparables à celles qui séparent les unes des autres certaines races animales ou végétales.
Mais, malgré tous les soins qu'il apporte à se protéger, l'homme le plus civilisé ne peut se soustraire entièrement aux influences modificatrices et lui aussi subit la domination du milieu. Ce fait, bien des fois nié par les polygénistes, sera vite hors de doute pour quiconque tiendra compte des résultats déjà constatés.
Le Français, transporté au Canada depuis un nombre de générations cependant encore bien peu considérable, a vu changer son teint, sa physionomie, sa chevelure; aux États-Unis, dans le même laps de temps, l'Anglo-Saxon a donné naissance à la race locale, qui diffère de la souche mère par certains caractères ostéologiques, aussi bien que
iTO QUESTIONS GÉNÉRALES.
par les caractères extérieurs; dès la première génération créole, ce même type anglais s'est si bien modifié, à la Nouvelle-Zélande comme en Australie, que Tœil distingue, au premier abord, les gens du vieux pays des enfants du sol. Pourtant, TAnglo-Saxon est, de tous les peuples, celui qui se défend le mieux contre laction des milieax étrangers parce que, plus que tout autre, il emporte partout avec lui les mœurs et les habitudes journalières delà mère patrie. A plus forte raison, les autres populations européennes présentent-elles des faits analogues. Aussi peut-on dire qu'aux colonies chacune d'elles est représentée par une sous-race dérivée du type originel et s'en distinguant plus ou moins. J'ai bien des fois recueilli les témoignages les plus formels, en faveur de cette conclusion, de la bouche même de ceux qui cherchaient à la combattre. C'est ainsi que j'ai entendu un jour Michel ChevaUer expliquer par la sécheresse du climat, par un état électrique particulier les caractères spéciaux qui distinguent le Yankee de l' Anglo- Saxon, alors qu'il venait d'affirmer, d'une manière générale, que l'Anglais ne s'était pas modifié aux États-Unis.
La race noire présente des faits analogues. « Aux États-Unis, a dit Elisée Reclus, Nègre ou Blanc, tout tourne àla Peau-Rouge.» Je tiens de M. Paul Lévy qu'à la Guyane française les Nègres devenus libres depuis plusieurs générations et vivant en tribus dans les forêts, sans jamais se mêler aux indigènes, ont conservé leur couleur caractéristique. Mais leur chevelure a quelque peu changé, et surtout les traits et les proportions du corps se sont parfois modifiés d'une manière remarquable dans le sens des races locales. Leur odeur, toujours très forte, n'est pas non plus la même, si bien que le voyageur me disait pouvoir distinguer, à ce seul caractère, un Nègre d'Afrique de son frère guyanais. Les observations et les phototypies publiées par le prince Roland Bonaparte viennent à l'appui de ces renseignements.
Toutefois, ni le Blanc ni le Nègre ne se transformeront définitivement en véritable Peau-Rouge ou en Guarani. Il est tout simple qu'il s'opère un certain rapprochement entre la race immigrée venant se soumettre à un milieu nouveau et les races locales façonnées par ce milieu. Mais, dans toute formation d'une race nouvelle, le résultat dépend de deux facteurs, savoir : Y action du milieu local et les caractères apportés par la race étrangère de son lieu d'origine. Que l'un de ces facteurs diffère, et les résultantes ne sauraient être identiques. Or, tel est le cas pour
FORMATION DES RACKS IILMAINKS. M\
les races qui se rencontrent aujourd'hui sur le sol américain. La distance qui sépare les Européens étales Nègres des indigènes diminuera donc sans jamais disparaître, tant que les actions de milieu seront seules en jeu. C'est cet ensemble de phénomènes inévitables et qui se passent partout que M. Lévy a proposé de désigner par le terme de créolisation, que j'adopte très volontiers.
La créolisation, s'accusant par la modification de certains traits, donne en réalité naissance à un type plus ou moins différent du premier. En d'autres termes, elle a pour résultat de faire apparaître une race nouvelle. Les Européens transportés aux colonies ont beau garder lapureié du sang, ils ne conservent pas pour cela X identité ethnique. Les milieux étant d'ailleurs différents et exerçant chacun une action spéciale, la môme race ne peut qu'être représentée par des races dérivées distinctes dans chacune des parties du globe qu'elle est allée peupler.
En ceci encore, l'espèce humaine ne fait qu'obéir aux lois qui régissent les autres êtres organisés. Les moutons mérinos espagnols, transportés en France et en Allemagne, quoique soigneusement préservés de tout croisement, n'en ont pas moins vu une partie de leurs caractères se modifier et ont produit les races dérivées^ dites races de Rambouillet et de Saxe, toutes les deux distinctes de la race parente et différant l'une de l'autre. De même, l'Anglo-Saxon émigré aux États-Unis est devenu le Yankee; et, les modifications que le type originel a déjà subies, à la Nouvelle-Zélande comme en Australie, permettent de prévoir que sur ces deux points naîtront des races dérivées, également distinctes de l'Anglais et des Anglo-Américains.
lU. — Les modifications que présente l'organisme humain sous l'influence des actions de milieu étaient en contradiction trop flagrante avec les théories autochtonistes et polygénistes pour être facilement acceptées comme réelles par les partisans de ces doctrines. Aussi ontelles été souvent niées. Mais les faits signalés par des voyageurs émînents comme Th. Pavie et El. Reclus, par des médecins comme Cunningham, par des observateurs comme Newman, par des zoologistes comme Andrew Murray, etc., parlaient trop haut pour être entièrement méconnus, et il fallait les expliquer. Knox et ses adhérents les ont attribués à une dégénérescence devant fatalement atteindre toute population étrangère au sol qu'elle est venue habiter. Ils ont fait surtout l'application de cette théorie à l'Amérique et déclaré que, sans le secours
i72 QUESTIONS GÉNÉRALES,
d'une immigration incessante, les descendants des colons anglais ou français, de plus en plus dégénérés physiquement et moralement, s'éteindraient et disparaîtraient, laissant de nouveau aux petits-fils des Peaux-Rouges la possession des États-Unis et du Canada.
Je crois inutile de réfuter longuement cette interprétation qui repose uniquement sur une théorie autochtoniste logiquement poussée jusqu'à ses dernières conséquences, sans nul souci des faits. Certes, la race j ankee n'a pas besoin que l'on prenne sa défense ; elle a donné et donne chaque jour trop de preuves éclatantes de sa puissante énergie, de son intelligente initiative, pour qu'il y ait lieu de s'arrêter, en ce qui la concerne, aux conceptions de Knox. Quant aux Franco-Canadiens, ce sont eux qui fournissent en majorité ces coitretirs de bois dont la force physique et la résistance aux plus dures fatigues sont proverbiales; ce sont eux qui, passés sous une domination étrangère, ont su conserver et faire respecter leur nationalité ; ce sont eux qui sont peut-être aujourd'hui la race la plus féconde du monde entier. Évidemment, ni le Français ni l'Anglais n'ont dégénéré en Amérique; mais, soumis à l'action d'un milieu autre que celui de la mère patrie, tous deux se sont modifiés,
IV. — Les actions de milieu ont seules pu donner naissance aux premières races humaines. Celles-ci une fois formées, un autre agent très puissant de modification est intervenu. Ces races se sont rencontrées ; elles se sont croisées et ont donné naissance à des me/tsqui, se mariant entre eux, ont engendré des races métisses.
Le nombre et l'importance de ces dernières ont été longtemps méconnus. Les chefs de l'école monogéniste eux-mêmes croyaient l'homme bien moins voyageur qu'il ne l'est réellement, et ils regardaient toutes les races successivement découvertes comme étant le résultat des conditions d'existence locales. Nous savons aujourd'hui que l'humanité a été brassée de bien bonne heure par les migrations, qui mettaient en contact des populations fort différentes et amenaient des croisements. 11 me suffit de rappeler à ce sujet les grottes artificielles de la Marne et la magnifique collection de squelettes recueillie par M. de Baye. J'ai déjà dit que, dans cet ossuaire des premiers temps de la pierre poHe, on trouve représentées, à côté de leurs envahisseurs, la presque totalité des races quaternaires et les métis de toutes ces races.
Ce qui s'est passé dans la vallée du Petit-Morin s'est accompli de
tout temps, tantôt sur un point, tantôt sur Tautre. Plus nous pénétrons dans la plus vieille histoire de Thumanité, plus nous voyons se multiplier les traces d'invasions qui, même au temps de la guerre et par suite de ses excès, n ont pu qu'amener des unions croisées. Si bien que Ion est conduit à penser qu'il n'existe peut-être plus aujourd'hui une seule des races qui s'étaient formées sous la seule influence du milieu et que la terre entière est peuplée de métis. Toutefois, l'action du milieu ne s'arrête jamais ; et c'est elle qui, après les temps de trouble, consolld ' et uniformise la ract' croisée, en lui donnant ses traits définitifs.
Aujourd'hui le croisement est à l'œuvre avec un redoublement d'activité, grâce à l'élan donné par les grandes découvertes du quinzième siècle et à la facilité croissante des communications. II y a près de vingt ans, d'Omalius d'Halloy estimait à plus du soixantième de la population du globe le chiffre des populations, filles des Européens et des races colorées. A coup sûr, le rapport s'est accru depuis cette époque. Déjà dans bien des provinces des deux Amériques, ainsi que je l'ai dit plus haut, des contrées entières sont peuplées à peu près exclusivement de métis ; et partout, sur ce continent et ailleurs, le mélange des sangs s'opère sur une échelle de plus en plus large.
V. — Les faits que j'indique ou auxquels je fais allusion sont trop nombreux pour que je puisse les examiner dans un travail comme celui-ci. Je renvoie donc le lecteur aux récits des voyageurs et mieux encore aux documents officiels des peuples mômes qui se sont longtemps refusés à méconnaître des résultats en désaccord avec leurs préjugés ; il sera bientôt convaincu. Pourtant, bien des polygénistes n'accordent pas encore aux métis humains le pouvoir de se reproduire indéfiniment et d'engendrer des races croisées. A l'appui de leurs assertions, ils invoquent certaines statistiques d'où il semble résulter que, sur quelques points du globe, le chiffre des sang -mêlés reste sta-* tionnaire ou même diminue. Mais ici, comme dans bien d'autres cas, c'est faute d'avoir suffisamment approfondi les faits particuliers qu'ils gardent une erreur que suffiraient à réfuter les faits généraux.
En effet, partout où le croisement s'est fait sur une grande échelle, en dépit des préjugés les plus tenaces, un certain nombre de métis ont su conquérir des positions sociales plus ou moins élevées. Ils entrent, par cela même, dans la classe des Blancs et sont réputés tels. A plus forte raison en est-il ainsi de leurs enfants. En outre,
ni QUESTIONS GÉNÉRALES,
dans toute famille régulièrement organisée et dont le chef masculin appartient à la race blanche, tous les enfants sont réputés Blancs et inscrits comme tels. Wilson a donné à ce sujet, pour les États-Unis et le Canada, des détails curieux et instructifs. 11 cite, entre autres, Texemple d'un chef huron, père de quatre enfants, dont trois filles et un fils. Les trois filles ayant épousé des Blancs, leurs enfants, quoique métis, étaient comptés comme de même race que leur père. Le fils seul aurait pu propager la race locale, mais il a épousé une Blanche, ses enfants sont donc aussi des sang-mêlés. Ils n'en figureront pas moins comme Rouges sur les statistiques. Les anthropologistes dont je combats les doctrines, se fiant au témoignage de Tétat civil, n'auraient pas compté un seul métis dans la descendance du chef huron, dont tous les petits-enfants étaient pourtant le fruit du métissage. On voit quelle eût été leur erreur.
En présence des faits de ce genre, qui s'accomplissent chaque jour sous leurs yeux, on comprend que les Blancs des États-Unis et du Canada, ont dû se rendre à Tévidence. Aussi les rapports officiels constatent-ils, dans ces deux vastes contrées, que la race rouge est destinée à former un élément important de la population. « Mais, à peu près partout, nous dit encore Wilson, cette race n'est plus pure. Elle se compose presque entièrement de métis. »
Voilà ce qui s'est passé dans l'Amérique septentrionale, dans les contrées qu'occupe la race anglo-saxonne, la plus réfractaire de toutes au croisement et qui, de plus, n'a rencontré que des sauvages dans toute l'aire envahie par elle. Dans les régions centrales et méridionales du môme continent, les Espagnols se sont trouvés en contact avec de grandes nations, à peu près aussi avancées qu'eux-mêmes en civilisation. Les unions entre vainqueurs et vaincus n'avaient rien que de très naturel. Aussi furent-elles tout d'abord très fi'équentes, et le résultat en est significatif.
Des chiffres recueillis dans les trente premières années de ce siècle il résulte que le nombre des métis était alors égal à celui des Blancs au Mexique, très supérieur en Colombie et plus du double au Guatemala. Évidemment ces contrées sont destinées à être un jour à peu près entièrement occupées par des métis, comme la province de Saint- Paul, comme le Manitoba.
VI. — La région dans laquelle une race prend naissance soit par Tac-
FORMATION DES RACES HUMAINES. n5
tion seule du milieu, soit par suite du croisement ou sous ces deux influences réunies, est ce que Ton peut appeler le centre ou \aire de formation^ de caractérisation de cette race. Déterminer d'une manière précise le nombre et la position de ces aires dans le passé comme dans le présent, serait évidemment d'un grand intérêt pour l'histoire de notre espèce. Mais dans bien des cas, cette détermination présente des difficultés trop réelles.
Les régions maritimes se prêtent bien mieax que les continents aux recherches de cette nature. Une île d'une étendue relativement médiocre peut à elle seule jouer le rôle de ceiitre et produire une race parfaitement distincte de toutes celles qui appartiennent au même type. La Tasmanie en est un exemple frappant. Ici, bien probablement, le milieu seul a modifié les caractères du type nègre et façonné une population à la fois très spéciale et très homogène. A Pitcairn, au contraire, le croisement et le milieu ont contribué à donner aux métis d'Anglais et de Polynésiennes, qui occupaient cette île entière, qui sans doute peuplent aujourd' hui à peu près seuls l'île Norfolk, les caractères assez uniformes signalés par les voyageurs.
Dans toute la Polynésie, le contact des Européens et de la race locale a déjà produit son résultat habituel. Dans la plupart des îles, dans toutes peut-être, des races métisses sont en voie de formation, et on comprend qu'elles devront différer plus ou moins les unes des autres, selon le nombre et la nature des éléments blancs qui seront venus se mêler à la race locale. Dans son ensemble, cette région est une grande aire de formation pour une race nouvelle européO'polynésienne\ mais, presque chaque nation européenne ayant des représentants dans ce monde maritime, et chacune d'elles dominant sur certains points, chaque île, pour ainsi dire, pourra devenir un petit centre secondaire possédant sa race métisse spéciale.
L'Océanie entière agit, en outre, par son milieu sur les organismes européens et tend à les transformer. Du moins l'expérience est déjà faite, comme je l'ai dit plus haut, pour l'Australie et la Nouvelle- Zélande. Lors même qu'il conserve sa pureté ethnique j l'Anglo-Saxon lui-même se modifie dans cette région maritime. L'Océanie est donc, en réalité, une aire de formation pour deux sortes de races nouvelles enfantées, les unes par le milieu seul, les autres, par le milieu et le croisement.
i76 QUESTIONS GÉNÉRALES.
Des phénomènes de même natm'e s'accomplissent sur les continents. Aax États-Unis, à côté du Yankee, qui a gardé le sang européen pur de croisement, s'est développée et grandit chaque jour la race métisse. Les États de TUnion sont donc aussi, à double titre, une aire de formation; et il en est de même, à coup sûr, des autres parties de l'Amérique.
Mais il est évident que les limites de ces aires continentales ne sauraient être déterminées avec la précision que permet un habitat insulaire. Les milieux ne changent pas brusquement d'une contrée à l'autre; les éléments ethniques, mis en présence, ne sont pas rigoureusement cantonnés. En outre, une race en se multipliant peut envahir ses voisines ou bien elle peut, au contraire, perdre du terrain sous la pression d'ennemis plus forts qu'elle. Le premier cas a été dans le passé celui des vrais Peaux-Rouges, qui me semblent avoir acquis tous leurs caractères, seulement à l'est des montagnes Rocheuses, sous l'empu^e du même milieu qui a transformé TAnglo-Saxon. Les Boschimans peuvent être cités comme exemple du second cas. Leur aire de formation originelle embrassait à coup sûr un espace bien plus étendu que celui où errent aujourd'hui leurs rares tribus.
VIL — L'extension du métissage humain et son importance croissante, une fois mise hors de doute, il est naturel de se demander ce que sont ces fils des races croisées et quelle influence bonne ou mauvaise ils pourront exercer sur la future humanité, dont ils sont destinés à devenir un des facteurs les plus importants. Ici encore, nous rencontrons de la part de bien des polygénistes éminents les assertions les plus pessimistes. Pour eux, le croisement est en lui-même une cause d'abâtardissement et ne peut donner naissance qu'à des populations inférieures physiquement et moralement.
C'est encore faute d'avoir étudié suffisamment les faits que l'on a admis ces tristes conclusions. Sans doute, là oîi le métis, presque toujours fils d'un père blanc, est abandonné à la mère ; là où il ne rencontre dans le monde, en haut que le mépris, en bas que la haine, il peut, il doit mériter la plupart des reproches qu'on lui adresse au point de vue moral ; et, la débauche aidant, il se dégrade, en outre, physiquement. Et pourtant, qui ne connaît de réputation les charmes des quarteronnes de nos colonies? Au dire de M. Taylor, les Mulâtresses de l'île Tristan da Cunha ne leur cèdent en rien ; ce voyageur anglais en
FORMATION DES RACES HUMAINES. i77
a vu qu'il place au-dessus de toutes les jeunes filles de la terre. Un de ses compatriotes, le docteur Clarke, signale encore comme remar-
FiG. 151. >- Jacqueliue Riqiiet, négresse, et sa Glle, miilûtregso. (Collection du prince Roland Bonaparte.)
quables par leur beauté les femmes issues du croisement entre les Cosaques et les Kalmouks du pon,>bien que ces derniers soient fort laids.
BiBL. ETiiN. — Races humaines; Inlrofl. 12
Si le croisement était une cause de dégradation à peu près inévitable, il est évident que ce résultat devrait s'accuser surtout à la suite des unions entre le Blanc et le Nègre, universellement accepté comme le type le plus inférieur de Thumanité. Or, les faits généraux que je viens d'indiquer protestent déjà contre cette conséquence purement hypothétique ; et voici un exemple bien fait pour jeter du jour sur la question. Bien que réduits, les portraits que j'emprunte au magnifique ouvrage du prince Roland Bonaparte sur les habitants de Surinam et les détails si précis donnés par Fauteur, permettent de suivre les effets de ce croisement. Ils reproduisent les traits de quatre femmes originaires de celte colonie et appartenant aux classes inférieures de la société. Ils n'en attestent pas moins que, même une certaine prédominance du sang inférieur n'entraîne pas nécessairement les conséquences que l'on aurait pu craindre, et que l'influence du sang supérieur relève rapidement le type intermédiaire.
Jacqueline Riquet (fig. 1 51) est une Négresse pur sang, mais d'un teint relativement clair (n*' 43 de l'échelle de Broca), qui, après avoir travaillé sur une plantation, est aujourd'hui marchande de fruits. Sa fille, âgée de trois ans, a pour père un juif. C'est donc une petite Mulâtresse ayant un demi de sang blanc et un demi de sang nègre (fig. 151). Son teint est d'un jaune légèrement teinté de rouge (n* 26; Br.).
Amalia Fri-Mason est aussi une Mulâtresse intelligente et vive, simple servante dans la colonie (fig. 151). Elle a le teint brun assez foncé (n*37; Br.).
Gérardina est une Karboegerine ^ c'est-à-dire qu'elle est fille d'un Mulâtre et d'une Négresse. Elle a donc un quart de sang blanc et trois quarts de sang nègre (fig. 153). Son teint est couleur café brûlé clair (n- 21 ; Br.).
Wilhelmina van Ede, servante comme Amalia, est une Métisse^ fille d'un Blanc et d'une Mulâtresse. Elle a, par conséquent, trois quarts de sang blanc et un quart de sang nègre (fig. 154). La couleur de sa peau rappelle la teinte du café au lait clair (n* 46 ; Br.).
Ces portraits, et les témoignages que je rappelais plus haut, répondent suffisamment aux assertions que je combats. Il est évident que le métissage n'est pas nécessairement une cause de dégradation physique. Il ne l'est pas davantage au point de vue intellectuel et moral, là oîi les unions se sont accomplies régulièrement et oîi l'adoucisse-
ment des préjugés laisse une place dans la société aux enfants de la race blanche et d une race colorée quelconque.
Dans TAmérique du Sud, les Paulistas, population à peu près exclusivement métisse, est la plus énergique, la plus intelligente du Brésil, et ses fenmies sont renommées pour leur beauté proverbiale.
FiG. 152. ^ Amalia Fri-Mason,inul&tresse. (Collection du prince Roland Bonaparte.)
Dans le Centre-Amérique, m'écrit M. Torrès-Caicédo, des Mulâtres sont orateurs, poètes, publicistes, et Tun d'eux a été vice-président de la Nouvelle-Grenade. Dans TAmérique du Nord, nous dit Wilson, les Dahcotas du Missouri, les plus avancés en civilisation et le plus souvent métis, frayent avec les meilleures classes de la société blanche ; à New-York, sur vingt-sept professeurs d'une grande école officielle, neuf sont des Indiens; à l'école de Cattaraugus, citée comme modèle par le Commissaire des Affaires Indiennes, tous les professeurs .sont des Peaux-Rouges plus ou moins métissés; les Iroquois du Canada,
i80 QUESTIONS GÉNIÉRALES.
qui presque tous ont aussi du sang blanc dans les veines, ont de magnifiques fermes où l'on trouve des pianos et vont en cabriolet; à Alaska, les métis comptent dans leurs rangs des prêtres, des officiers du gouvernement, etc., et vivent sur le pied d'une égalité parfaite avec les colons d'origine européenne; dans le Groenland, il s'est
FiG. 153. — GOrurdiua, Karboegeriue. (Collection du priuce Uoluud Bonaparte.)
formé une belle race [a fine race) à demi danoise et de nombreux métis esquimaux existent cgalemont au Labrador. Ils sont plus forts, plus hardis que les indigènes pur sang ; le docteur Rae les a toujours pris de préférence pour guides. On sait quels éloges Bcechey a fait des Pitcairniens. Les métis néo-zélandais paraissent ne leur céder en rien.
« Les sang-môlés, dit M. Nicholls, sont remarquables, non seulement par l'élégance de leurs formes, mais aussi par leur intelligence...
Les femmes de cette classe sont remarquables par leur beauté, qui rappelle le type hispano-moresque. »
A ces témoignages portant sur des populations entières, on pourrait à coup sûr ajouter bien des faits particuliers qui montreraient que,
Fio. i54. ~ Wilhelmina vanEde, métisse. (Collection du prioce Roland Bonaparte.}
panni les métis, se rencontrent, aussi bien que dans les races les plus pures, des individus que leurs facultés intellectuelles ont placé aux premiers rangs de leurs concitoyens ; mais on ne s'est pas encore avisé de faire des recherches dans cette direction. Pourtant en Europe même, on peut citer quelques exemples bien faits pour attirer l'attention. Les deux Humboldt étaient fils d'un père Prussien et d'une mère Française. Dira-t-on que la différence des races n'était pas ici assez considérable pour que le croisement pût exercer une influence néfaste? Mais notre Alexandre Dumas était un tierceron ; le grand poète Pouchkine était
le petit-fils du Nègre Annibal, qui s'éleva par son mérite aux premiers grades de Tarrnée russe ; et Lislet Geoffroy, le mulâtre, était correspondant de notre Académie des sciences.
On voit, par ce qui se passe de nos jours, que le croisement n'est pas pour les races qu'il engendre une cause de dégénérescence. Et, s'il fallait un dernier et grand exemple emprunté au passé, pour confirmer cette conclusion, je rappellerais qu'en définitive à peu près tous les Blancs européens ne sont que les métis des diverses races qui ont successivement envahi et peuplé l'occident du vieux monde, depuis les temps tertiaires jusqu'à nos jours.
Là môme est sans doute une des causes de notre supériorité. Une race restée trop pure doit être exposée à tourner dans le môme ordre d'idées. Guerrière, elle s'usera sur elle-môme ; pacifique, elle tombera facilement dans la torpeur. Le mélange des sangs multiplie et diversifie les tendances de toute sorte aussi bien que les caractères physiques, et l'esprit général de la population s'agrandit. Ne craignons donc pas que les races futures, issues du croisement le plus vaste qui se soit jamais accompli, soient au-dessous des races contemporaines. Tout, au contraire, semble indiquer qu'elles les dépasseront, au moins à certains égards, et qu'elles ouvriront des voies jusqu'ici inconnues à l'activité des nations de l'avenir.
VL — Les phénomènes qui résultent du croisement entre races humaines, la manière dont les caractères parfois opposés du père et de la mère se font leur part dans le métis, n'ont pas encore été étudiés avec le soin qu'ils méritent et je ne saurais trop appeler sur ce point l'attention des hommes de science placés dans des conditions favorables à cet ordre de recherches. Toutefois les lois générales de l'hérédité permettent d'interpréter et de comprendre la plupart des faits recueillis jusqu'à ce jour.
L'union d'individus de races différentes entraîne entre leurs deux natures une lutte dont le théâtre est le champ oîi s'organise le nouvel être. Or, cette lutte n'a pas Ueu en bloc, pour ainsi dire, comme on Ta généralement admis. Chacun des caractères des deux parents combat pour son propre compte contre le caractère correspondant. Lorsque V énergie héréditaire est égale de part et d'autre, il s'ensuit nécessairement une sorte de transaction, dont la conséquence est la fusion des caractères maternel et paternel en un caractère intermédiaire. Si les
énergies sont très inégales, le métis hérite d'un caractère emprunté de toutes pièces à l'un de ses parents; mais celui-ci, vainqueur sur un point, peut être vaincu sur un autre. De là, résulte chez le métis la juxtaposition de caractères pris à chacun des types dont il est le fils.
On s'est trompé lorsqu'on a cherché d'une manière générale et absolue, dans la différence des sexes, l'origine des caractères qui distinguent les métis, lorsqu'on s'est efforcé de déterminer lequel du père ou de la mère exerçait le plus d'influence sur les résultats du croisement. En réalité, l'avantage peut revenir tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Chacun d'eax transmet à son fils ceux de ses caractères qui l'emportent, au pomt de vue de l'énergie héréditaire. Ainsi s'expliquent aisément les irrégularités, les contradictions apparentes qui ont surpris et dérouté quelques anthropologistes éminents. Tout le monde a facilement admis que le métis puisse présenter des caractères intermédiaires entre ceux des deux parents et Ion a regardé la fusion comme devant toujours être le résultat du croisement, h^juxtapo^ sition, au contraire, a paru le plus souvent invraisemblable et a été méconnue ou niée. Les faits constatés chez les animaux auraient pourtant dû conduire à des idées plus justes. Ici encore, l'homme n'obéit pas à des lois spéciales, et tout se passe chez lui comme chez les mammifères domestiques lorsque Ton en marie les races.
Je reviendrai à diverses reprises sur les questions de cette nature, dans le chapitre consacré à l'examen des principaux caractères physiques. Ici je me borne à citer un ou deux exemples à l'appui de ces considérations générales. Il est évident que, chez Wilhelmina (fig. 154), le sang blanc accuse sa prépondérance, principalement par la modification avantageuse qu'a subie l'ensemble de la face, qui n'a guère plus du type africain que l'épaisseur un peu exagérée des lèvres. L'influence du sang nègre se trahit pourtant par la couleur café au lait de la peau et bien davantage encore par les caractères de la chevelure, restée presque complètement celle d'une Négresse. Chez cette jeune fille, le teint présente un exemple de la fusion des caractères; les cheveux et les traits du visage un exemple de juxtaposition.
Ce double résultat du croisement ne se montre pas seulement à l'extérieur. La charpente osseuse présente les mêmes phénomènes. C'est ce dont j'ai pu m'assurer dans bien des circonstances et surtout en étudiant l'ossuaire du Petit-Morin. J'y ai rencontré entre autres bien
des cas curieux de juxtaposition. Chez un des squelettes qui en font partie, la face et la région frontale présentaient tous les traits de la race de Cro-Magnon; les régions pariétale et occipitale, ceux d'une tout autre race. Sur un autre squelette, l'orbite droit, bas et allongé transversalement, reproduisait tous les caractères de ceux du grand vieillard de la Vézère; lorbite gauche, haut et relativement étroit, appartenait à un tout autre type. M. Verneau vient de constater exactement la même disposition sur la tète osseuse d'un ancien habitant des îles Canaries, où la race de Cro-Magnon, représentée par les Guanches,
Fio. 155. — Tôle brachycéphale du Fio. 156. — Tête brachycéphale du
doImeDdeMeudoD,proflI.(J.Thur- dolmen de Meudon, norma vertU
nam.) , caHs, (J. Thumam.)
s'est croisée avec les représentants de types très différents. Le dolmen de Meudon, qui a été, de la part de M. Serres, le sujet d'un travail spécial, présente des faits de même nature. Deux races, l'une brachycéphale (fig. 133 et 136), l'autre dolichocéphale (fig. 157 et 158), s'y trouvaient réunies. Mais lune avait imposé à l'autre son squelette facial à peine modifié, si bien que, chez certains individus, l'ensemble de la tête osseuse était en réalité mi parti.
Le métis peut parfois ressembler entièrement à l'un de ses parents par ses caractères physiques et à Tautre par ses caractères intellectuels et moraux. Lislet Geoffroy, dont j'ai parlé plus haut, était fils d'un Français et d'une Négresse fort peu intelligente. Il avait emprunté à sa mère tous les traits de la race nègre et jusqu'à son odeur caractéristique ; mais par les facultés intellectuelles et le caractère élevé qu'il tenait de
son père, il était supérieur à la grande majorité des Blancs. C'est un exemple de la juxtaposition portée aussi loin que possible.
Le croisement n'entraîne pas toujours l'espèce de partage que je viens d'indiquer. Parfois, l'un des types l'emporte presque entièrement sur l'autre et le métis reproduit les traits d'un seul de ses parents. Mais dans ce cas, il peut aussi y avoir alternance de ressemblance ethnique, les enfants d'un même lit se rattachant, les uns au père, les autres à la mère. Ce fait paraît se produire fréquemment à la suite de mariages entre Blancs et Peaux-Rouges. Je dois à un de mes corres-
FiG. 157. — Tète de dolichocéphale Fio. 158. - Tète de dolichocéphale dn
du dolmen de Meudon, norma dolmen de Meudon« profil. (J.Thur-
verticalis, (J. Thurnam.) nam.)
pondants des détails précis sur quatre familles canadiennes de ce genre. Dans tous les quatre, le mari était Blanc, la femme appartenait à la population indigène. La première comptait six enfants présentant tous les caractères très marqués de la race sauvage. Dans la seconde, deux garçons étaient franchement Peaux-Rouges, trois filles parfaitement Blanches. Dans la troisième, sur douze enfants, sept reproduisaient les traits de la mère Peau-Rouge et cinq ceux du père Blanc. Enfin dans la quatrième, à côté de deux garçons et de quatre filles présentant un mélange plus ou moins marqué des caractères du père et de la mère, se trouvaient deux filles, Tune entièrement Peau-Roug(», l'autre entièrement Blanche.
Mon correspondant ajoute que la ressemblance unilatérale des métis avec un seul de leurs parents ne se présente que très exceptionnelle -
i86 QUESTIONS GÉNÉRALES,
ment au Canada, dans le croisement du Blanc et du Nègre. Il en est de même partout où les deux races se sont rencontrées et ce fait nous apprend que les phénomènes du métissage varient selon les éléments ethniques associés. A cet égard encore, Thomme se comporte comme les animaux.
VIII. — Le milieu agissant d'une manière générale et relativement uniforme dans une région donnée, les races qui se forment seulement sous son influence se constituent parfois presque en même temps sur de vastes espaces. C'est ainsi qu'au siècle dernier, au dire d'Azara, les bœufs sans cornes, spontanément apparus dans l'Amérique du Sud, envahirent en peu d'années des provinces entières, bien qu'on cherchât à les détruire, parce qu'ils se prêtaient moins bien que les bœufs cornus aux manœuvres du lasso. Le Blanc européen a présenté aux États-Unis le môme phénomène. « Nous avons vu, dit Andrew Murray, une race d'hommes se former sous nos propres yeux, aussi bien caractérisée conmie race que n'importe quelle autre. Le changement s'est effectué sur toute l'étendue des États-Unis, sans qu'on ait observé des hommes de transition; et, ce qui est encore plus extraordinaire, il s'est opéré en même temps dans toute la région où on le rencontre. »
Il y a sans doute bien des réserves à faire au sujet de l'espèce de changement à vue admis par l'éminent zoologiste anglais ; mais cela même montre comment le résultat des actions de milieu, lentement accumulées, avaient frappé tous les yeux, à un moment donné.
Les races dues au croisement se comportent d'une manière tout autre. La race métisse ne se constitue pas d'emblée avec tous les caractères qu'elle aura plus tard. L'uniformisation en est toujours lente, alors même que l'intelligence humaine s'efforce de régulariser les phénomènes. Quand M. Malingié croisa ses moutons français avec les races anglaises, pour obtenir sa race charmoise, il n'obtint d'abord que des produits étrangement discordants. Plus de vingt générations furent nécessaires pour asseoir la race métisse ; et, si l'habile éleveur atteignit son but, c'est qu'il mit en œuvre la sélection raisonnée, c'est qu'il poursuivit son expérience seulement avec des individus choisis et élimina tous les autres.
La constitution d'une race métisse humaine ne peut que présenter les mêmes phénomènes d'une manière plus accentuée encore. La race immigrante est toujours cantonnée au début; et, par suite, le métissage
FORMATION DES RACES HUMAINES. i87
commence par être plus ou moins local. A chaque union croisée, une véritable lutte physiologique s'engage entre les deux types, sous Tinfluence des lois de l'hérédité directe. Ainsi que je Tai dit plus haut, cette lutte se décompose pour ainsi dire en autant de combats partiels que le père et la mère possèdent de traits caractéristiques, et le métis de première génération accuse les victoires et les défaites de chacun d'eux par \dL fusion ou lajuœtapositioîi des caractères empruntés aux deux parents.
Dans les générations suivantes, Vhérédité alternante et Vatavisme entrent en jeu, compliquent et diversifient de plus en plus les résultats. Tout se passe alors chez Thomme comme dans cette famille de chiens braques et épagneuls dont Girou de Buzareingues a raconté la curieuse complication; comme chez ces moutons andalous àlaine noire; comme chez ces vers à soie à cocons blancs, dont même une sélection sévère n'a pu écarter quelques retours à un type presque oublié. En outre, des unions de premier lit sont contractées, continuellement, et la série des phénomènes recommence sans cesse. Enfin, l'homme ne s'applique pas à lui-même la sélection raisonnée qui fait la puissance des éleveurs.
Il est facile de comprendre qu'un temps bien long est nécessaire pour uniformiser des populations grandissant sous des influences perturbatrices aussi nombreuses et aussi énergiques. Mais, si des circonstances spéciales et surtout l'isolement lui viennent en aide, le type mixte, résultant du croisement, semble pouvoir se fixer au bout d'un nombre de générations assez peu considérable. Les détails donnés par Beechey paraissent indiquer que tel a été le cas pour les Pitcairniens, métis d'Anglais et de Polynésiennes. Il est vrai que, dans ce cas particulier, la fusion a dû être facilitée par la parenté des deux éléments ethniques mis en contact dans une petite île. En effet, nous verrons plus tard que les Polynésiens appartiennent à un rameau de la race blanche. Lors du croisement du Blanc avec le Nègre, la lutte entre les deux types, s'accusant par le peu d'uniformité de la population, ne peut qu'être bien plus longue, même dans les circonstances les plus favorables. D'après les observations de M. Cazalis, elle dure encore chez les Zoulous, métis d'Arabes et de Nègres, quoique le croisement qui a donné naissance à cette population remonte déjà à plusieurs siècles et que le sang nègre soit chez elle très prédominant.