CHAPITRE X
Des caractères ethniques en général.
I. — L'anthropologiste qui entreprend l'histoire des races humaines a devant lui une tâche entièrement semblable à celle du zootechnistc qui cherche à faire connaître les races d une de nos espèces domestiques. Il doit procéder comme ce dernier et suivre les mêmes méthodes. S'écarter de ce point de vue, c'est s'exposer à tomber presque à coup sûr dans le vague des hypothèses que rien ne justifie et courir à Terreur.
Les races animales se distinguent les unes des autres par des caractères de diverses natures. Le zootechniste, après avoir fait connaître les formes et les proportions du corps d'une race bovine, ne manquera pas d'insister sur le développement plus ou moins accusé des systèmes osseux et musculaire, sur le plus ou moins d'aptitude à l'engraissement, sur les qualités laitières, sur les prédispositions à contracter aisément certaines maladies ou à leur résister ; c'est-à-dire qu'à côté des caractères extérieurs il placera des caractères physiques relevant de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie. S'il parle d'une race canine, il se gardera bien d'oublier ses instincts pour la chasse à courre ou d'arrêt, le développement plus ou moins marqué de ses facultés d'attachement au maître, de facilité à apprendre ; c'est-à-dire qu'aux caractères indiqués plus haut, il ajoutera des caractères intel^ lectuels.
Tous ces caractères se retrouvent chez l'homme et l'anthropologiste doit naturellement en tenir compte. Mais, nous l'avons vu plus haut, Thomme, animal par son corps, et à certains égards par son intelligence même, possède un quelque chose de plus d'où résultent des manifestations spéciales se rattachant à la moralité et à la religiosité. Ces manifestations varient le plus souvent d'une race à l'autre et ne peuvent pas davantage être négligées ; elles fournissent une nouvelle classe de caractères, les caractères moraux et religieux.
Mais, tout en faisant entrer en ligne de compte les particularités propres que présentent dans chaque race Tintelligence, la moralité, la religiosité, l'anthropologiste ne doit jamais oublier que son rôle est avant tout celui d'un naturaliste. Sa tâche est de constater les faits, les phénomènes et de reconnaître ceux qui caractérisent les divers groupes humains. Il doit laisser aux théologiens et aux philosophes les problèmes multiples et jusqu'ici inabordables pour la science, que soulèvent ces phénomènes, attributs de l'espèce humaine.
II. — Ces courtes observations suffisent poiu» répondre à une question qui se présente tout d'abord dans l'étude des races humaines. Quelle importance relative faut-il attribuer à des caractères de nature si différente? Quels sont ceux qui devront servir de base à une classification naturelle et méthodique?
A se placer au point de vue de Cuvier et de la doctrine des caractères dominateurs^ on peut être tenté de mettre en première ligne les caractères intellectuels, moraux, religieux. Tout le monde s'accorde, en effet, pour accorder le premier rang aux populations chez lesquelles ces manifestations de Têtre humain ont atteint le degré le plus élevé ; et il peut paraître naturel d'attribuer aux caractères, d'oîi ressort cette supériorité, une valeur plus grande qu'à tous les autres. Quelques rares anthropologistes ont pensé et agi ainsi. Mais, cela môme les a conduits à des rapprochements et à des fractionnements également inacceptables; car les représentants d'un môme type humain peuvent, surtout au point de vue intellectuel, s'être arrêtés au dernier degré ou avoir atteint le sommet de l'échelle sociale. Les races blanches nous montreront des exemples des deux extrêmes.
En anthropologie comme en zoologie et en botanique, il faut en revenir à la méthode naturelle telle que l'entendait Antoine-Laurent de Jussieu, et regarder comme prépondérants les caractères les plus généraux et les plus persistants. Or, tout le monde sait que bien des populations diffèrent d'état social, de langage, de religion tout en présentant la plus grande ressemblance dans les traits extérieurs et les particularités anatomiques, physiologiques, etc. Les caractères physiques l'emportent donc au point de vue de la généralité.
En outre et surtout, une population entière, aussi bien qu'un individu, peut, en bien peu de temps, s'élever ou s'abaisser dans l'échelle sociale, changer de langage, de religion... Les caractères tirés de son
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organisme physique ne se transforment pas pour cela; ils joignent donc la persistance à la généralité. A ce double titre ils doivent avoir le pas sur des caractères, plus nobles sans doute, mais essentiellement moins généraux et plus variables.
Les caractères physiques eux-mêmes présentent une certaine hiérarchie au point de vue dont il s'agit. En quelques générations, les aptitudes pathologiques, les particularités physiologiques propres à une race s'altèrent et se transforment sous Tinfluence de conditions d'existence nouvelles, tandis que les formes générales du corps, les traits du visage, la nature des cheveux, etc., se modifient beaucoup moins facilement, si bien qu'on a nié leur variabilité. Les caractères morphologiques extérieurs doivent donc passer avant les précédents. Enfin les caractères ostéologiques traversent, parfois presque sans altération, une longue suite de siècles. C'est donc à eux que l'anthropologiste naturaliste devra attacher le plus d'importance.
Nous retrouvons, jusque dans les caractères tirés du squelette, cette hiérarchie sur laquelle je tiens à appeler l'attention. Peut-être des recherches plus multipliées montreront-elles unjour que le bassin et les grands os longs des membres antérieurs et postérieurs présentent, de race à race, des modifications aussi caractéristiques, aussi persistantes que celle de la tête osseuse. Mais cette étude est encore peu avancée et les conclusions tirées des faits recueillis jusqu'à ce jour n'ont, dans la plupart des cas, qu'une valeur secondaire. Au contraire, l'examen comparatif des têtes osseuses, facilité par le grand nombre de pièces de ce genre réunies dans nos collections, a conduit à des résultats de premier ordre et vraiment remarquables.
Dans nos Crania ethnica, M. Hamy et moi avons passé en revue au point de vue craniologique toutes les principales races humaines et un très grand nombre de leurs dérivés. Or, à part un petit nombre d'exceptions, qui s'expliqueront sans doute un jour, toutes les fois que nous avons eu à examiner des groupes bien connus et déjà bien définis à l'aide de données fournies par la géographie, l'histoire, la linguistique, etc., nos conclusions ont concordé avec celles de nos devanciers. La craniologie n'a fait alors que confirmer des résultats acquis par des voies fort difTérentes. Cela même prouve que, à elle seule, elle aurait suffi pour distinguer et classer ces groupes. Par conséquent, en l'absence de toute autre donnée, on pourra accepter avec
confiance les conclusions auxquelles aura conduit Tétude attentive de la tôte osseuse.
Les caractères de cet ordre ne permettent pas seulement de déterminer et de circonscrire des groupes humains homogènes ; ils fournissent aussi le moyen de découvrir et de préciser les divers éléments ethniques réunis dans une môme population. Bien souvent, lorsque, sous l'influence du milieu, les autres caractères physiques, les traits, la taille, la couleur, se sont plus ou moins uniformisés, lorsque le langage, les mœurs, la religion sont devenus identiques, les différences crâniennes originelles persistent ou reparaissent chez un nombre plus ou moins considérable d'individus et trahissent la multiplicité des origines. Quelques tètes osseuses bien caractérisées, mêlées à une foule d'autres de môme provenance, mais d'un type différent, sufQsent pour renseigner sur ce point l'anthropologiste, comme un petit nombre de fossiles éclairent le géologue.
Toutefois, lorsqu'il s'agit de races^ les caractères même les plus fixes et les plus généraux n'ont pas la même valeur que lorsqu'on s'occupe d'espèces. Les caractères craniologiques eux-mêmes perdent ici parfois de leur portée, ou mieux, deviennent insuffisants pour nous renseigner. L'ethnologie trouve parfois alors des données plus instructives dans d'autres particularités relevant aussi de l'organisme ou même des manifestations de l'intelligence ou des instincts religieux et moraax. C'est là un point sur lequel je reviendrai tout à l'heure.
in. — Il ne faut pas demander aux caractères physiques plus qu'ils ne peuvent donner et leur attribuer des significations qu'ils n'ont pas.
Nous manquons de notions précises relativement aux caractères de l'homme primitif. Par suite de cette ignorance, nous ne pouvons pas rapporter à ce terme de comparaison les diverses races qui peuplent le globe. Connaissant bien mieux la race blanche que les autres, on l'a naturellement prise pour norme, et rien n'était plus légitime. Mais on est allé plus loin. Quelques-unes des populations qu'elle comprend sont à la tête du mouvement intellectuel, religieux et moral ; on n'a songé qu'à elles, et, en vertu d'idées préconçues, on a voulu établir une relation intime entre cette supériorité et les caractères physiques extérieurs ou anatomiques qui les distinguent. La plus légère différence morphologique entre le Blanc et une population colorée quelconque a été regardée comme accusant l'infériorité de celle-ci. On a tiré des con-
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clusions analogues des dissemblances qui distinguent certains groupes blancs de tel autre groupe de même race déclaré supérieur a priori. C'est ainsi que la saillie du talon, plus prononcée chez un grand nombre de Nègres qu'elle ne Test chez le Blanc, a été signalée comme un signe de dégradation et que les Blancs brachycéphales ont été proclamés inférieurs aux dolichocéphales. La brièveté du talon, la dolichocéphalie devenaient ainsi des signes de supériorité ethnique. Dans le premier cas, on oubliait que Desmoulins a fort bien montré, à propos des Boschimans, de quelle utilité peut être un long talon pour des sauvages chasseurs et qu'il est des Nègres à talon court ; dans le second, on oubHait que les Esquimaux sont au nombre des races dont la tête est le plus allongée d'avant en arrière (fig. 428, 129 et 130), et qu'ils n'en sont pas moins restés jusqu'ici au plus bas degré de l'échelle sociale.
Enfin en adoptant les conclusions que je viens de signaler, on oubliait encore que tous les Blancs ne sont pas à la tète de la civilisation ; qu'il est des groupes humains, appartenant incontestablement au même type que nous, qui sont de beaucoup inférieurs à bien des représentants des races colorées. Les Blancs du nord-ouest de l'Amérique que nous ont fait connaître Meares, Dixon, Maurelle,... sont restés pêcheurs et vivent à l'état de tribus. Ils sont donc bien au-dessous des grands peuples jaunes de l'Asie et môme de la plupart des Nègres de Guinée, qui sont tous cultivateurs et ont formé quelques États considérables. On voit que, dans ces régions et à prendre pour norme les Chinois ou les Noirs de Juida, les comparaisons entreprises sous l'empire d'idées analogues à celles que je viens de signaler conduiraient à regarder la couleur blanche comme un signe d'infériorité, résultat que n'accej)teraient pas à coup sûr mes contradicteurs eux-mêmes.
A s'en tenir aux faits, tout concourt à prouver qu'il n'existe aucun rapport réel entre la supériorité fondamentale d'une race et ses caractères physiques. Ceux de ces derniers qui par leur nature sembleraient devoir le mieux se prêter à l'hypothèse que je combats lui échappent de la manière la plus évidente, dès qu'on y regarde un peu de près. La capacité du crâne, par exemple, quoique indiquant le développement relatif des organes de l'intelligence, ne fait nullement exception.
C'est ce que met bien en évidence le tableau ci-joint dans lequel la capacité crânienne est exprimée en pouces cubes. Je l'emprunte tex-
tuellement à Morlon, dont le témoignage ne sera certes pas suspect. Toutefois, Tanthropologiste américain a placé les races dont il a cubé les crânes un peu au hasard et s'en est tenu à peu près à Tordre géographique. Je les ai disposées en suivant la série décroissante formée par les moyennes et j*ai indiqué par des accolades les capacités communes à deux ou plusieurs races. En outre, j'ai calculé la différence entre les maxima et les minima. Ces dispositions fort simples font ressortir quelques résultats importants que Ton ne saisit pas d'emblée sur le tableau de Morton et qui ont échappé à Fauteur. :