CHAPITRE XII
Caractères intellectuels.
I. — Une supériorité intellectuelle immense et universellement reconnue distingue l'homme de Tanimal. Dans cet ordre de faits, notre espèce possède des facultés qui sont de véritables attributs. La parole ou langage articulé est peut-être le plus frappant de ces traits caractéristiques. Les langues en sont les manifestations variées. Elles fournissent à Tanthropologie de précieuses indications ethnologiques, et peuvent être considérées comme des caractères de la plus haute valeur.
Il ne faut pourtant pas s'exagérer leur importance à ce point de vue. Agassiz s'est certainement trompé lorsqu'il a assimilé les langues humaines aux voix des animaux. Celles-ci sont des caractères fondamentaux et ne changent pas au gré des circonstances. On sait bien qu'il en est tout autrement du langage. L'ânon, allaité par une jument, ne remplace pas son braiment par le hennissement de sa nourrice. Au contraire, Tenfant chinois, nourri et élevé en Angleterre ou en France, parlera anglais ou français, et aura plus tard tout autant de peine qu'un Européen à apprendre la langue de ses ancêtres. Aussi, Whitney a-t-il, avec raison, traité de mythologie tout ce qui a été dit par Agassiz et quelc[ues linguistes relativement à la virtualité piimitive et essentielle des langues.
L'aptitude que possède l'homme à apprendre et à désapprendre les diverses langues parlées à la surface du globe conduirait aisément à Terreur quiconque voudrait s'en tenir aux caractères tirés de la linguistique. Une population conquise oublie assez souvent le langage de ses pères pour celui des envahisseurs. Alors un examen superficiel peut faire croire qu'elle a disparu et que la race conquérante s'est entièrement substituée à elle, tandis qu'en réalité elle persiste et est même florissante. On sait que les Guanches des Canaries ont longtemps passé pour avoir été détruits par les Espagnols ; et cette opinion se retrouve
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jusque dans des publications récentes. Pourtant Sabin Berthelot a montré depuis bien des années qu il n'en est rien ; qu une grande partie des Canariens actuels appartient à la vieille race et que l'on trouve, jusque dans les classes élevées de la société, des familles qui portent encore le nom des anciens chefs de l'archipel . Les études récentes de M. Verneau ont pleinement confirmé la découverte due à notre ancien consul général. L'erreur si longtemps acceptée s'explique d'ailleurs aisément ; aux Canaries, la disparition des idiomes locaux, remplacés par la langue espagnole, avait fait croire à l'extinction des insulaires.
Parfois aussi les conquérants, se trouvant en minorité relative, sont absorbés par la race conquise et en adoptent jusqu'au langage. Les Normands de France n'ont rien conservé des langues Scandinaves parlées par leurs ancêtres. A plus forte raison en est-il de même pour des immigrants pacifiques. Enfin lorsque, par suite d'événements (juelconques, des éléments anthropologiques divers se sont mêlés et fusionnés, l'unité de la langue peut faire croire à une homogénéité ethnique fort éloignée de la réalité. Il est donc facile de comprendre qu'en essayant, comme on l'a ftiit, de fonder l'ethnologie exclusivement sur la linguislique, on s'expose à de graves méprises.
A part les exceptions que je viens d'indiquer, il existe généralement un accord vraiment remarquable entre les résultats auxquels conduisent, au point de vue ethnologique, la linguistique et l'étude des caractères physiques.
11 arrive parfois, mais très rarement, que les caractères linguistiques acquièrent une importance supérieure à celle des caractères physiques, ou plutôt fournissent des indications plus faciles à saisir et nous renseignent sur les origines premières d'une population. Sans leur langue tout(3 spéciale, les Basques ne se distingueraient guère des autres Européens. Le langage seul a pu nous apprendre qu'ils doivent se rattacher, par leurs plus lointains ancêtres, à quelque rameau des Blancs alloi»hyles ou finnois (voir le chapitre XVIII), aujourd'hui séparé d'eux par de vastes espaces. Cette alternance de valeur entre deux sortes de caractères n'étonnera, du reste, aucun naturaliste familiarisé avec l'étude des animaux invertébrés inférieurs.
Lorsque deux populations parlant des langues différentes se trouvent en contact et se mêlent soit par la guerre, soit pacifiquement, la langue de la race supérieure tend naturellement à l'emporter.
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Planche IV.
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