CHAPITRE PREMIER
RfeOE DE LOUIS XIV.
(i° Les événement militaires qui signalèrent le commencement du règne de Louis XIV, depuis I avènement de ce prince jusqu'au traité de Westphalie , ayant été déreloppés dans l'histoire de la guerre de trente ans , nous ne les répéterons point ici. 3° Pour ne pas multiplier inutilement les chapitres, nous rattacherons à ce même règne les principaux événemens de 1 histoire contemporaine de Portugal, d'Espagne, de Hollande et d Italie, et même d'Allemagne et d'Angleterre pour les érénemens extérieurs.)
SECTION PREMIÈRE
Depuis l'avènement de Louis XIV jusqu'à la mort de Mazarin (1643-1661).
Louis XIII avait établi par son testament un conseil de régence, dont le prince de Condé devait être le chef, pendant la minorité du jeune Louis XIV, qui, lorsqu'il succéda à son père, était encore dans sa cinquième année. Mais ces dispositions ne furent point respectées. La première démarche de la reinc-mère, Anne d'Autriche, fut de faire annuler les volontés de son mari par le parlement de Paris. Cette compagnie, à qui Richelieu avait à peine laissé la liberté de faire des remontrances, saisit avec joie cette occasion de sortir de son abaissement par un coup d'éclat, et cassa le testament de Louis XIII comme celui d'un simple citoyen. Un arrêt du
18 mal déféra à la reine la régence absolue, et supprima le conseil qui devait limiter son pouvoir.
Depuis la mort de Richelieu, il s'était formé à la cour un parti composé de tous les hommes que ce ministre avait persécutés. Récemment sortis de l'exil ou de la captivité, ils s'étaient trouvés naturellement réunis par une haine commune contre l'auteur de leurs disgrâces. Du reste, sans aucun lien d'amitié et d'estime, sans notions exactes sur la situation des choses, ils ne pouvaient avoir qu'une influence éphémère. Cependant, fiers des marques de faveur qu'ils avaient d'abord reçues de la reine, quoique cette princesse fût loin de vouloir détruire l'ouvrage du cardinal, ils s'étaient crus appelés à jouer un grand rôle sous le nouveau gouvernement, et les airs de supériorité et de protection qu'ils affectaient les avaient fait désigner sous le nom de cabale des importans. Leurs espérances parurent d'abord devoir se réaliser. La reine mit à la tête du ministère Augustin Potier, (Wêque de Beauvais , un des principaux membres de leur faction. Mais ce prélat, respectable par ses vertus apostoliques, n'avait aucune des qualités de l'homme d'état. La reine sentit bientôt la nécessité de confier le pouvoir à d'autres mains. Les politiques éclairés , qui craignaient que la cabale des importans ne prît trop d'empire sur cette princesse, lui représentèrent que le cardinal Mazarin, initié aux affaires sous Richelieu , et désigné dans le testament de Louis XUI pour faire partie du conseil de régence que le parlement avait annulé, possédait seul le secret de la politique extérieure , et que sa prudence et son habileté connues semblaient l'appeler au gouvernement. La régente le nomma surintendant de l'éducation du roi, et le fit entrer dans le ministère. 11 annonça l'intention de n'y rester que jusqu'à la conclusion de la paix, et de se retirer ensuite à Rome. Cette déclaration astucieuse trompa les envieux. Les importans ne prirent point d'ombrage de son crédit, qu'ils regardaient comme passager, et lui laissèrent le temps de s'affermir. Bientôt après, lorsqu'ils virent que, par son adresse et ses manières insinuantes, il s'était emparé de toute la confiance de la reine, ils se plaignirent, ils intriguèrent pour le perdre; ce fut en vain. Les duchesses de Montbazon et de Chevreuse, qui dirigeaient cette cabale, furent éloignées de la cour. Le duc de Beau fort y qui affectait pour la première de ces deux femmes
célèbres un amour romanesque, se livra au dépit, jusqu'à s'emporter en reproches injurieux contre la reine, et en menaces contre le cardinal : il fut arrêté le 2 septembre 1643 , et enfermé au château de Vincennes. L'évêque de Bcauvais fut renvoyé dans son diocèse (1), et la cabale des importons, privée de ses chefs , s'évanouit comme d'elle-même.
Après la chute de cette faction sans consistance, la France fut heureuse sous la régence d'Anne d'Autriche jusqu'aux temps de la fronde. Affranchie de la contrainte ou l'avait tenue un ministère soupçonneux et sévère, elle semblait respirer plus librement. Courbée naguère sous la main vigoureuse de Richelieu, maintenant elle relevait la téte avec joie, mais sans insolence, et jouissait de son bonheur sans songer encore à en abuser. Il ne lui manquait que la paix extérieure : mais les triomphes de ses armées au dehors la lui promettaient prochaine et glorieuse. Aussi un sentiment de satisfaction et de sécurité était répandu dans toute la nation, et l'allégresse publique était le plus bel ornement des fêtes qui se multipliaient avec nos victoires. Rien n'altéra cette sérénité pendant quatre années, décorées parles poètes contemporains du nom pompeux d'âge d'or, et qui , en rappelant le souvenir de la régence de Blanche de Gastille , ont fait dire que l'Espagne n'a donné que de bonnes reines à la France. Mais des nuages commencèrent à s'élever en 1647, et formèrent insensiblement les orages qui troublèrent l'adolescence de Louis XIV, et du sein desquels devait sortir un règne si brillant et si illustre.
Mazarin, dans les premiers temps defca grandeur, avait affecté autant de simplicité que Richelieu avait déployé de faste. Il mettait de l'affabilité et de la douceur là où son prédécesseur avait mis une inflexible sévérité; cependant il ne put se faire aimer. Il était à la nation un objet de mépris pour son avarice, de ridicule pour son langage moitié italien, moitié français , de haine pour sa qualité d'étranger. Une administration sans reproche aurait pu seule vaincre ou affaiblir ces
(1) Le cardinal de Retz rappelle avec exagération dans ses Mémoires le plus idiot de tous les idiots, une bête mitrée, et prétend que le duc de Bcaufort , qui s'était mis en téte de gouverner letat après la mort de Louis Xni , en étoii moins capable que son valet de c/tambre ; qu'il a voit le sens beaucoup au dessous du médiocre , etc.
préventions. Mais au talent de l'intrigue et de la politique, Mazarin ne joignit point celui de porter Tordre et la lumière dans les finances, qui, retombées dans la confusion depuis Sully, étaient en proie au brigandage (1). Il fallait des sommes considérables pour soutenir la guerre contre l'Espagne et contre l'empereur. Au défaut d'une administration économe qui, avec les revenus ordinaires de l'état, aurait pu suffire à tous les besoins , le surintendant d'Emery, créature du cardinal, et qui disait naïvement que les swrintendans n'étoient faits que pour être maudits, et que la bonne foi ne loti que pour les marchands, avait recours à des expédiens onéreux et vexatoires (2). L'édit du toisé, dout
(1) Richelieu avait légué à Mazarin cet embarras des finances. « M. le « cardinal de Richelieu, dit Orner Talon dans ses Mémoires, étant entre « dans le ministère, a élevé sa fortune sur la ruine de tous ceux qui Tout « attaqué; il s'est principalement maintenu par la profusion des finances , « avec lesquelles il corrompoit tous les grands , et ceux qui lui étoient né- « cessaires dedans et dehors le royaume : pour quoi faire il a souffert que « ceux qui étoient dans le gouvernement des finances du roi y aient fait ce « qu'ils ont voulu pendant que le royaume a été gras et abondant. Toutes « sortes de voies pour avoir de l'argent étoient permises : le roi venoit sou- « vent au parlement pour faire vérifier des édits bursaux ; les princes du « sang étoient envoyés à la chambre des comptes et à la cour des aides ; et « de ces secours extraordinaires , créations d'officiers et attribution de nou- « veaux dro.ts , se sont levées de monstrueuses sommes de deniers , telles « que l'on pmt dire que pendant le rèi»ne de Louis XIII il s'est levé plus « d'argent sur le peuple qu'il n'en avoit été fait depuis rétablissement de la « monarchie. »
(2j « D'Emery avoit méprisé toute sorte d'ordre de finances , tant en la «recette que dans la dépense; car, pour avoir des deniers comptons, il « avoit baillé toutes les tailles en parti , et payoit quinze pour cent d'intérêt « à ceux qui lui avançoient des deniers. Dans Paris, la plupart du luxe étoit « fondé sur ces gros intérêts que le roi payoit ; les marchands a voient la « plupart abandonné leur trafic actuel pour mettre leur argent dans cette « espèce de négociation infâme. Le surintendant faisoit de même sur les « fermes, et ainsi il mangeoit par avance en Tannée 16-48 les années IGjO « et 1651 , et avoit porté les choses si avant, qu'ayant engagé les finances « du roi de plus de cent millions envers les partisans et gens d'affaires, il « ne faisoit plus subsister l'état que des retrancliemens qu'il faisoit sur les « officiers et sur les autres. Les compagnies souveraines avoient souffert un « quartier de retranchement de leurs gages ; les présidiaux n'en recevoieut « aucune chose ; les trésoriers de France , les élus , les grènetiers et tous « les officiers comptables, n'en touchoieht rien du tout.... Les gens de
l'application rétroactive paraissait attaquer les propriétés (1), et surtout le tarif qui haussait les droits d'entrée sur les vivres et les marchandises, mécontentèrent vivement les Parisiens; et le parlement, revenant à son ancien système de résistance, n'enregistra les nouveaux impôts qu'avec beaucoup de difficultés. Dans cette circonstance, Mazarin soulève imprudemment contre lui les intérêts particuliers de la magistrature ; il ordonne la création de douze nouvelles charges de maîtres des requêtes, et exige de toutes les cours souveraines, le parlement excepté, quatre années de leurs gages en forme deprêt. Le parlement méprise cette grâce par laquelle on espérait le détacher des autres compagnies , et le 13 mai 1648, il donne son célèbre arrêt d'union avec le grand -conseil , la cour des aides et la chambre des comptes, arrêt auquel se rallièrent depuis tous les ennemis du cardinal. Cette union s'opère, malgré les efforts de la cour pour l'empêcher. Un comité, formé de députés des quatre cours souveraines , tient ses séances à la chambre Saint-Louis : on y discute tous les objets relatifs au gouvernement , justice, finances, police, commerce; et, quelque étrangères que soient la plupart de ces questions aux fonctions et au pouvoir de la magistrature, elle croit légitimer ses délibérations par le prétexte du bien public. La multitude applaudit aux mesures des compagnies , sans examiner si leur zèle est pur et désintéressé. « Chaque conseiller parois- « soit au peuple un ange descendu du ciel pour le sauver de « la prétendue tyrannie du cardinal Mazarin , qu'on s'ima- « ginoit plus grande qu'elle ne l'étoit en effet. » (Mém. de
« guerre n'étoient point payés ; les gardes françaises et suisses étoient en « arrière de douze montres, les Suisses prêts à quitter.... L'armée de « Flandre , faute de cent mille francs , perdit l'occasion d'entreprendre « quelque chose de grand après la bataille de Lens ; Tannée d'Allemagne , « commandée par M. le maréchal de Turenne, faute d'argent se dissipoit ; a le siège de Crémone fut levé par la même considération , etc. » ( Orner Talon.)
(1) Un édit de 1548 faisait défense de prolonger les faubourgs de Paris , et de bâtir au-delà de certaines bornes , sous peine de démolition, de confiscation des matériaux et d'amende arbitraire. Le surintendant fit revivre cet édit qui avait cent ans de date , et ordonna de toiser le terrain occupé par de nouvelles constructions , afin de forcer les propriétaires à se racheter à prix d'argent des peines portées contre les délinquaus. Cette opération excita beaucoup de désordres , et ne put être terminée.
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madame de Mottemlle. ) La cour pense calmer le9 esprits en fttant à d'Emcry la charge de surintendant; mais oo ne lui sait aucun gré de. celte démarche tardive, et la faiblesse qu'elle semble annoncer redouble la hardiesse des factieux. L'agitation continue; les partis se forment et se déclarent : alors naissent les noms de frondeurs, de mazarins et de mitigés*
Les premiers, quelle que soit l'origine du nom sous lequel on les désigne (1), sont les ennemis du cardinal et les censeurs du gouvernement. On compte parmi eux beaucoup de jeunes avocats et de procureurs (2) impatiens d'arriver à la réputation ou à la fortune, et qui , trouvant plus de plaisir aux discussions de la politique qu'à celles delà chicane, s'érigent en hommes d'état; ils ont h leur tête quelques magistrats qui, malgré leur âge plus avancé , partagent l'effervescence de la jeunesse , et
(1) On prétend que ce nom fut donné aux adversaires de la cour, par allusion aux jeux des enfàns de la populace, qui se livraient bataille avec des frondes dans les fosses de Paris, et qui souvent résistaient aux archers envoyés pour les séparer. Un membre du parlement ayant, dit-on, comparé la résistance des magistrats à celle de ces /rondeurs , ce nom resta, et les ennemis du gouvernement furent le parti de la fronde. « Ce nom « devint tellement à la mode , qu'il n'y avoit rien de bien lait qu'on ne dit « être à la fronde : les étoffes, les rubans, les dentelles, les épées, et «presque généralement toutes sortes de marchandises, jusqu'au pain. « Hien n'étoit ni beau ni bon , s'il n'étoit à la fronde ; et , pour exprimer « un homme de bien , il n'y avoit pas d'expression plus énergique que « celle de bon frondeur. » (Mém. de Guy Joly.)
(2) « Cinquante ou soixante jeunes conseillers , qui , dans leurs cham- « bres des enquêtes , ont peu d'emploi et qui y sont peu considérés à cause « qu'ils n'ont pas l'intelligence et ne se veulent pas donner l'application « aux affaires , étoient bien aises d'être tous les jours appelés dans les as- « semblées publiques , d'y donner leurs suffrages , et , se portant aux avis « les plus caustiques , acquérir réputation , ce leur sembloit. » ( Mém. d'Orner Talon.) « Les jeunes conseillers des enquêtes étoient plus écliauffes « que les autres ; et , croyant déjà être ministres d'état , ils ne parloient que « du gouvernement du royaume , et ne songeoient plus aux affaires du « palais qu'ils trouvoient au-dessous d'eux. Dans les assemblées , ils pre- « noient la parole tous ensemble, sans ordre; en sorte qu'on ne s'entendoit « pas : et quand les présidens et les vieux conseillers vouloient dire leurs « avis pour réprimer ce tumulte, ils leur fâisoient la huée, leur reprochant « qu'ils étoient gagés de la cour et pensionnaires du cardinal.... La barbe « du premier président , si vénérable , ne pouvoit les retenir, etc. » ( Mém. de Montrât.)
qui, d'ailleurs , ont presque tous des raisons d'animosité personnelle contre le ministre. Le président Potier de Blancménil est irrité de la disgrâce de l'évêquc de Beauvais , son parent , que le cardinal a remplacé. Longueil de Maisons a vainement sollicité une charge de président pour son frère, et pour luimême celle de chancelier de la reine. Le président Viole veut venger la chute de son ami, l'ex-ministre Chavigny, récemment éloigné par Mazarin. Broussel, simple conseiller, avait désiré une lieutenance aux gardes pour son fils , et n'avait pu l'obtenir; c'était un vieillard opiniâtre et fougueux, haïssant profondément le ministère , déclamant sans cesse contre la cour, peu estimé de ses confrères , mais idolâtré du peuple , qui le regardait comme son tribun (Mém. de Brienne), parce qu'il rejetait obstinément tous les édits sur les impôts.
On appelait mazarins les approbateurs exclusifs du ministre et de la cour, et mitigés, ceux qui, placés entre les deux partis, tâchaient de les modérer et de les contenir, en leur accordant et en leur refusant tour a tour une partie de leurs prétentions, et ne réussissaient qu'à se rendre également odieux à tous les deux. Dans les rangs de ces hommes sages et circonspects brillait un personnage digne des beaux temps de la Grèce et de Rome, le premier président Mathieu Mole', « homme tout « d'une pièce , et voulant le bien de l'état préférablement à toutes choses. » ( Mém. de Retz. ) Sa fermeté inébranlable, son intrépidité calme et rétléchie arrêtaient la fougue de ses collègues et les fureurs de la multitude. ïl connaissait les chefs des mécontens, leurs motifs secrets, leurs vues ambitieuses ; et la sagacité de son esprit , la vigueur de son caractère et de son éloquence , lui servaient à les pénétrer, à les prévenir ou a les combattre.
Le plus dangereux des ennemis de Mazarin était Paul de Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris, et si fameux sous le noni de cardinal de Rclz. Sorti d'une famille illustre, il avait été obligé de se consacrer à l'Eglise, quoiqu'il eût, de son aveu, Vâme peut-être la moins ecclésiastique qui fût dans Vunivers. « Nourri de la lecture de l'histoire romaine, son imagination « forte et ardente ne rêvait qu'émeutes, révolutions populaires « et conspirations (1). Un de ses premiers écrits avait été
(1) « Il étoit charmé des révoltés et des révoltes.... Il se feisoit même
« l'histoire de la conjuration de Fiesque, ou plutôt le pané- « gyrique de ce Génois, et l'apologie de ses projets.... Son es- « prit, peu fait pour saisir des vues générales et pour former « des plans vastes et réfléchis, était du reste inépuisable en « expédiens, et prompt à voir, dans les circonstances parti- << culières, ce qu'il fallait faire ou éviter.... Il fut le principal « auteur des troubles de la fronde; il les prépara de loin et « les fomenta soigneusement, parce qu'il voulait avoir la place « de Mazarin; et qu'il fallait à cet esprit turbulent des intri- « gues, des factions et des mouvemens populaires.... Il était it l'âme du parti des frondeurs dans le parlement; il leur trait eait la marche qu'ils devaient suivre, et les entraînait à des « mesures dont il prévoyait seul les conséquences. » (Àncillon, Tableau des Révolutions.)
La régente et Mazarin, n'osant déployer contre les factieux l'appareil de la force, tentent de les satisfaire par des concessions. Le roi tient un lit de justice le 31 juillet 1648; le chancelier y lit une déclaration portant remise du quart des tailles pour l'année suivante, révocation de l'édit du toisé, et de plusieurs droits successivement établis sur les marchandises, suppression des douze charges de maîtres des requêtes, dont la création avait excité les premiers murmures de la magistrature. Il propose en même temps des réglemens de finances , qui semblent devoir mettre un frein à la cupidité des traitans ; il ajoute qu'une chambre de justice sera incessamment établie, pour rechercher les anciennes déprédations; mais il finit par défendre, au nom du roi, de tenir désormais les assemblées de la chambre de Saint-Louis. Peu touchés de condescendances tardives et suspectes , les magistrats frondeurs ne sont sensibles qu'à l'injonction qui leur est faite de cesser leurs réunions illégales; et bravant un ordre dont ils s'indignent, ils poursuivent leurs délibérations, et rédigent
« plus d'honneur et plus de plaisir du nom de petit CaliUna qu'on lui « donnoit quelquefois , qu'il ne s'en promettait du chapeau de cardinal que « son ambition lui faisoit désirer à quelque prix que ce (ht , et que sa va- « nité lui faisoit espérer avec confiance. » {Mém. de la duchesse de Nemours.) « Je suis persuadé , dit-il dans ses Mémoires , qu'il fout de plus « grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour foire un bon « empereur de l'univers. »
des remontrances contre la déclaration que leur a lue le chancelier. Dans ces circonstances, le prince de Condé remporte la célèbre victoire de Lens sur l'archiduc Léopold (20 août 1648). « Le roi , sachant qu'il avoit gagné une bataille, s'écria « tout haut et avec une grande exclamation que le parlement « seroit bien fâché de cette nouvelle. Il étoit si accoutumé à « entendre parler de ceux de ce corps comme de ses enne- « mis, qu'il en fît aussitôt ce jugement. » (Mém. de M"" deMotteville.) Mazarin croit le moment favorable pour frapper un coup d'éclat qui répande la terreur dans le parlement. Le jour même oii Ton chante le Te Deum dans l'église de Notre-Dame, pour célébrer le triomphe des armes françaises, Comminges, capitaine des gardes , est chargé d'aller saisir les trois magistrats les plus opiniâtres, Blancménil, Charton et Broussel. Char ton s'échappe; mais ses deux collègues sont arrêtés (26 août). A peine la multitude a-t-ellc appris l'enlèvement de Broussel, le protecteur, le père, le tribun du peuple , elle s'ameute et court aux armes. « Ce mouvement fut comme un in- « cendie subit et violent qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville. « Tout le monde sans exception prit les armes. L'on voyoit les « enfans de cinq et six ans le poignard à la main; on voyoit les « mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans « Paris plus de deux cents barricades en moins de deux heures, « bordées de drapeaux et de toutes les armes que la ligue avoit « laissées entières. » (Mém. du cardinal de Retz.) Les soldats cèdent au nombre, et se replient devant la foule qui s'augmente. Les factieux, le coadjuteur à leur tète, poussent leurs barricades jusqu'à cent pas de la demeure royale. La cour, assiégée par une multitude furieuse, entend avec effroi cent mille voix retentir autour d'elle, qui crient Broussel et liberté! Bientôt elle voit arriver le parlement en corps, qui vient redemander ses membres emprisonnés; elle est obligée de les rendre (1), et
(1) « On ne sauroit exprimer la joie qu'eurent les Parisiens à l'arrivée de « Broussel; les uns lui baisoient la robe, les autres se jetoient à ses pieds « pour lui embrasser les genoux; les autres lappeloieut leur protecteur; « et devant son logis il y eut si grande affluence de peuple , qu'il fut con- « traint de sortir dans la rue pour se faire voir. On fit faire son portrait en « taille-douce, qu'on vendoit par les rues, où il y avoit écrit : Pierre « B/vusscl, père du peuple. » (Mém. de Montglat.) Les bourgeois pro-
celle faiblesse invite les factieux à de nouveaux excès. Depuis ce temps, la régente ne peut plus paraître en public sans être insultée; on ne l'appelle que dame Anne; et si Ton y ajoute quelque titre, c'est un outrage. Irritée de ces insolences, et brûlant de s'en venger, elle quitte Paris le G janvier 1649, et se retire à Saint-Germain avec ses deux fils, Mazarin, le duc d'Orléans, et Condé qu'elle a rappelé de l'armée, et qui lui a promis son appui. Il méprisait Mazarin ; mais, disait-il, je m'appelle Louis de Bourbon, et je ne veux point ébranler l'état. Heureux, si, toujours semblable à lui-même, il n'eut jamais démenti ces nobles paroles !
Ayant à combattre le vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingue et de Lens, le parlement ose soutenir la guerre. Le prince de Conti, frère de Condé, aussi jaloux de son aîné qu'incapable de l'égaler, le duc de Longueville, beau-frère de ces deux princes, le duc de Beaufort, récemment échappé de Vinccnnes, le duc de Bouillon, son frère le vicomte de Turenne, entraîné par un fol amour pour la duchesse de Longueville, les ducs de Vendôme, de Nemours, de La Rochefoucauld, offrent leurs services à la fronde. Le parlement, excite par le coadjuleur, lance contre le cardinal (8 janvier) un arrêt foudroyant qui le déclare perturbateur du repos public, ennemi du roi et de l'état, et lui enjoint de quitter le royaume dans l'espace de huit jours. En même temps, les frondeurs font à la hâte des préparatifs de guerre. Chacun se taxe pour lever des troupes (1). Les magistrats donnent l'exemple. La graud'ehambre, les enquêtes, les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, après avoir tant crié contre des impots faibles et nécessaires, fournissent unespmme de plus de dix millions de notre monnaie actuelle pour la subversion
posèrent, comme autrefois les Romains pour les filles de Scipion , de doter chacune de ses trois filles , le jour de leur mariage , par de magnifiques présens de noces.
(i) « Le parlement ordonna que ces taxes et l'argent qui avoit été pille « sur les particuliers serviront à lever des troupes; et les commissions « furent expédiées j>our quatorze mille hommes de pied et quatre mille « chevaux. Ceux qui s'enrôlèrent n'étoient pas de grands guerriers ; et « l'argent qui fut donné aux généraux, aux officiers et aux soldats, fut « meilleur pour ceux qui le reçurent, que les troupes ne furent utiles à « ceux qui les payèrent. » (Madame de Motteville.)
de la patrie. Les maîtrises et les corporations rivalisent de zèle avec les compagnies. Le coadjuteur lève un régiment à ses frais. Vingt conseillers nouveaux, créés par Richelieu, et qui, jusque-là, accablés de dégoûts par leur compagnie, osaient à peine y paraître, paient 15,000 livres par tête, pour effacer aux yeux de leurs collègues le vice de leur nomination.
Alors commence celle guerre de la fronde, célèbre par de grands noms et de petits effets, où l'on vit plus de cabales que de combats, plus de turbulence que d'animosité (1), où la galanterie servit l'ambition , entretint les rivalités, égara l'héroïsme et la tidélité, où la rébellion enûn fut moins une fureur qu'une manie, tour à tour embrassée par frivolité, abandonnée par inconstance, ou abjurée par intérêt. Dans cette guerre qui, sans les noms de roi de France, de grand Condé, etc., eût été aussi ridicule que celle des Barberins, tout se tournait en raillerie. Les Parisiens avaient pour généralissime le prince de Conti, petit et bossu, et que le cardinal de Retz appelle un zéro qui ne multipliait que parce quil était prince du sang. Le régiment du coadjuteur se nommait le régiment de Corinthe, parce que ce prélat était archevêque titulaire de celte ville. Cette troupe ayant été battue par un petit parti, on appela cet échec la première aux Corinthiens, Les vingt conseillers qui avaient fourni chacun 1 5,000 livres n'eurent d'autre honneur que d'être appelés les Quinze-Vingts. Le duc de Beaufort, l'idole du peuple, et l'instrument dont on se servait pour le soulever, était surnommé le Roi des halles.
Condé se rend maître de toutes les avenues de la capitale, à l'exception de Brie-Comte-Robert et de Charenton. Le prince de Conti avait placé trois mille hommes dans ce dernier poste» L'armée royale l'attaque et s'en empare (8 février) : les Parisiens tentent inutilement de le recouvrer. C'est là le seul événement remarquable de cette première guerre. Les fron-
(4) «Il faut dire, à la louange de tous , que jamais il n'y a eu de guerre « qui se soit faite avec moins d'auimosité. Nous avons oiù et vu des menace ces» des insolences et des crieries, même des mauvaises actions, mais non « pas ces massacres et barbaries que nous lisons dans les histoires et que « les autres révoltes ont produites. » (Mém. de madame de MoUeville.)
deurs avaient compté sur le secours de Turenne, que le désir de plaire à la duchesse de Longueville , et celui de recouvrer la principauté de Sedan , patrimoine de sa famille, avaient attiré à leur parti. Il avait promis de marcher sur Paris avec l'armée qu'il commandait ; mais, suspect au ministère , il avait été dépouillé de son commandement avant de s'être ouvertement déclaré, et ses troupes, qu'il avait vainement essayé d'intéresser à sa disgrâce, étaient restées fidèles au roi.
Cependant les Espagnols , qui avaient refusé d'accéder au traité de Westphalie conclu en 1648 (voir a la période précédente), se réjouissaient des troubles de la France. Témoins de cette guerre bizarre de la fronde, ils songeaient à la rendre plus sérieuse, et préparaient une invasion menaçante. Le danger de la patrie réunit un moment les cœurs. La crainte de l'ennemi , bien plus que l'amour de la paix, dicta un accommodement passager (1), dont tout l'avantage fut pour les chefs des frondeurs, qui tous arrachèrent quelque beau lambeau des libéralités royales. (Mém. de madame de Motteville.) Ce traité, signé à Ruel(\\ mars 1649), ne changea rien à l'ordre des choses qui avait produit la lutte à laquelle il semblait mettre fin. La régente conserva son ministre, et le parlement son autorité. Toutefois, un calme apparent régna dans la capitale. La cour y rentra le 18 août. Condé, qui l'avait ramenée triom-
(1) « Ainsi finit, par une paix factice, ce simulacre de guerre civile sans « mouvement et saus énergie. Tout ce que l'historien aurait pu se promet- « tre d'émotion en abordant un temps de troubles où les partis ont pris les « armes, où la royauté remet le soin de sa vengeance à l'épéc de son plus « illustre capitaine, où des princes, des femmes, des prélats se liguent contre « elle, où des magistrats se mettent à faire des lois et à gouverner l'état, « où le peuple , ce terrible instrument de destruction , se livre , déjà bouil- « lant de haine, à la merci des passions qui voudraient le conduire, où 1 é- « tranger est aux portes , où les esprits sont encore frappés des récits de «plusieurs révolutions survenues depuis quelques années en Portugal, « en Catalogne , à Naples , en Sicile , où le dernier fait contemporain est la « mort d'un roi sur l'échafàud , tout cela , disons-nous , se dissipe et se « perd dans l'examen des maigres événemens qui remplissent les trois mois « de la guerre de Paris. La, nul exploit militaire de quelque valeur, aucune « résolution hardie, pas d'efforts impétueux, rien d'audacieusement crimi- « nel ou de noblement iusensé. Chacun a l'air d'attendre que l'accès soit « passe et emploie le peu d'irritation qu'il resseut à de chétives méchance- « tés, etc. » (M. Bazin, Histoire de France sous Mazarin.)
phantc, se livra au plaisir de la mépriser, après l'avoir défendue. Son caractère ardent cl fier était incompatible avec l'esprit souple et artificieux de Mazarin. Ne pouvant avoir ni feindre d'estime pour ce ministre, il l'accablait ouvertement de ses hauteurs et de ses dédains. D'un autre côté, pensant que sa gloire et ses services autorisaient les plus vastes prétentions, il formait demandes sur demandes; et si la cour tardait trop à remplir ses désirs, ou plutôt à exécuter ses ordres, il s'emportait contre elle en plaintes orgueilleuses, et l'accusait d'ingratitude. Instruits de ses mécontentemens, les frondeurs le recherchèrent; mais il éluda leurs propositions. Il ne voulait pas être d'un parti, mais avoir le sien qui donnât la loi aux autres. Le prince de Conti , son frère, et le duc de Longueville, ayant abandonné la fronde, il se ligua avec eux, et se forma un cortège déjeunes seigneurs de son âge, qui, vifs, présomptueux et fiers du crédit de leur chef, affectaient des airs de supériorité (1 ). Comme ils voulaient dominer, on les appela petitsmaîtres, nom qui est resté dans notre langue, ainsi que ceux &importans et de frondeurs.
Condi, prévoyant que la cour, fatiguée des hauteurs du prince, tenterait de s'appuyer sur la fronde pour hasarder contre lui quelque démarche vigoureuse, résolut de profiter des circonstances pour rendre de l'activité à son parti. Le paiement des rentes ayant été suspendu par le surintendant des finances, les rentiers mécontens avaient nommé douze syndics pour défendre leurs intérêts. De ce nombre était Joly, conseiller au châtelet, et depuis secrétaire du cardinal de Retz. Il arrangea, de concert avec le coadjuteur, un assassinat simulé pour échauffer les esprits et agiter le parlement. 11 imagina de se faire une incision au bras , et l'attribua à un coup de pistolet que des gens apostés par lui tirèrent sur son carrosse. Ce crime prétendu, qu'il imputa à la cour, causa dans les chambres quelques mouvemens qui furent apaisés par le premier
(i) « Ils avoient des airs si moqueurs, disoient des choses si offensantes... « faisoient paraître un ennui si dédaigneux, que personne ne les pouvoit « souffrir.... Ils trouvoient que c'étoit se donner un ridicule que de témoi-
• gner quelque attention à se faire aimer. Aussi est-il certain que , dans ce
• temps-là, M. le prince aimoit mieux gagner des batailles que des cœurs. » {Mém. de la duchesse de Nemours.)
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président Mathieu Mole. On prétend que cet artifice de Joly en suggéra un du même genre à Mazarin pour commettre les frondeurs avec Condé, et pour se ménager les moyens de le perdre. Des émissaires du cardinal tirèrent la nuit sur le carrosse du prince. Condé, persuadé que les frondeurs avaient voulu attenter à sa vie, les accusa en plein parlement. Mazarin saisit cette occasion débrouiller le prince avec les compagnies, et engagea la régente à se rapprocher du coadjutcur, qui, désirant le chapeau de cardinal, inclinait à une réconciliation avec la cour. Dans quelques conférences nocturnes, tout fut réglé et convenu. Condé, Conti et Longueville, arrêtés au Louvre, oii ils s'étaient rendus pour assister au conseil (18 janvier 1650), furent conduits à Vincennes, d'oii on les transféra depuis à Marcoussi, et enfin au Havre. « Le peuple de Paris, qui « avait fait des barricades pour un conseiller-clerc presque « imbéeille (1), fit des feux de joie, lorsqu'on mena au donjon « de Vincennes le défenseur et le héros de la France. » (Voltaire.)
Le cardinal se flattait d'avoir détruit ses ennemis l'un par l'autre; mais il triompha trop tôt. Les partisans de Condé étaient libres , et se préparaient à le venger. Le duc de La Rochefoucauld, retiré dans son gouvernement de l'Angoumois, levait des troupes pour faire la guerre au ministre. La duchesse de Longueville essayait de faire déclarer le parlement de Rouen et la Normandie. Le vicomte de Turenne se joignait aux Espagnols, et, envahissant avec eux la France, osait prendre le titre de lieutenant-général du royaume pour la délivrance des princes captifs. La princesse de Condé soulevait Bordeaux contre Mazarin. Le duc Charles de Lorraine, impatient du repos, mettait des troupes sur pied pour profiter des troubles de la France. Cependant le danger paraissait plus grand qu'il ne l'était en effet. La Rochefoucauld était peu redoutable. La Normandie résista aux instances de la duchesse de Longueville. Bordeaux rentra dans l'obéissance. Le vicomte de Turenne fut
(4) « C e'toit un homme de bien et de vertu , au reste de peu d'esprit ; « quand je lai vu, je me suis étonné comme il put soutenir si long-temps « une telle réputation avec si peu de capacité. » (Mém. de mademoiselle de Monlpensier.) Le cardinal de Retz l'appelle le bonhomme Broussei, et dit qu'il était simple jusqu'à l'innocence.
DBS TEMPS MODERNES. 457
battu près de Relhel par le maréchal du Plessis-Praslin (1 5 décembre 1650). La puissance de Mazarin, qui avait assisté à cette bataille, dont il s'attribua la gloire, parce qu'il avait donné quelques conseils , semblait désormais bien affermie, et l'on devait craindre pour les princes une longue captivité. Mais Mazarin avait promis le chapeau de cardinal à Gondi , et tardait à tenir sa parole. Le coadjuteur résolut de se venger de ces délais. Avec le secours de la princesse palatine, Anne de Gonzague, il forma une coalition entre les frondeurs et les partisans des princes détenus pour obtenir leur délivrance. Le parlement la demanda hautement. Le duc d'Orléans lui-même, dont le coadjuteur avait gagné la confiance, appuya de son nom et de son crédit le parti des frondeurs. Tout se réunit contre Mazarin , qui, soit prudence, soit timidité, crut devoir céder à l'orage. Dans l'espérance de calmer les esprits par un éloignement momentané, il quitta Paris le 6 février 1651 , et se rendit d'abord à Saint-Germain. Aussitôt le parlement arracha à la reine la promesse de ne jamais rappeler son ministre, et rendit en conséquence un arrêt portant que si, dans l'intervalle de quinze jours, Mazarin n'était point sorti du royaume, il serait procédé contre lui extraordinairement. La reiné, irritée, voulait aller le rejoindre; mais les bourgeois ayant pris les armes, l'en empêchèrent. Mazarin, avant de se bannir du royaume, alla lui-même au Havre tenter une réconciliation avec les princes. Il leur rendit la liberté, et cette démarche sans dignité ne lui attira que leurs mépris. N'ayant plus rien a attendre d'aucun parti, il se retira à Cologne. Pendant qu'il fuyait, chargé delà haine publique, le prince de Condé rentrait dans Paris (16 février) au milieu des feux de joie de ce même peuple qui, auparavant, en avait fait pour célébrer sa détenlion (1).
(1) On parla vers ce temps-là, mais sans résultat, d'une convocation des états-ge'néraux qui n'avaient point été réunis depuis trente-six ans , et que la politique du pouvoir absolu toujours croissant fit tomber en désuétude pendant près de deux siècles. La noblesse s'était réunie pour demander avec les bourgeois et le (>arlcineut la délivrance des princes. Après qu'ils eurent été mis en lilxrté , « elle continua de s'assembler sous « divers prétextes. Elle demanda d'abord le rétablissement de ses privilèges « et la réformation de plusieurs désordres particuliers ; mais son véritable
Gondi avait contribué à la délivrance du prince; mais la bonne intelligence de ces deux hommes ne pouvait être durable. Condé s'était engagé, dans sa prison, à consentir au mariage du prince de Conti avec mademoiselle de Chevreusc, qui avait un grand pouvoir sur l'esprit du coadjuteur. Devenu libre, il s'opposa à cette union. Dès-lors, Gondi et la maison de Chevreuse travaillèrent à soulever contre lui les frondeurs. Mazarin, qui, du lieu de son exil, gouvernait la régente, lui conseilla de fomenter ces divisions naissantes, afin de perdre Condé et Gondi l'un par l'autre. Le prince, s'apercevant que la cour le traitait avec moins de ménagement, et d'ailleurs excité par la duchesse de Longueville et par le duc de Nemours, qui, pour divers motifs, désiraient le renouvellement de la guerre, se disposa à quitter Paris. Toujours extrême dans ses sentimens, et imprudent dans ses démarches, il crut que son honneur et sa sûreté exigeaient qu'il se ménageât un appui auprès des ennemis de la France, et il forma des liaisons coupables avec les Espagnols. Anne ayant voulu de nouveau le faire arrêter, il se retira à Saint-Maur, ou bientôt une grande partie de la noblesse vint se ranger autour de lui. La régente, pour prévenir une rupture funeste, entama des négociations; elle éloigna même les sous-ministres Servien et Lyonne, créatures de Mazarin, et odieux à Condé. Le prince retourna à Paris, où sa présence renouvela les cabales et les dissensions. Son parti et celui du coadjuteur furent sur le point d'en venir aux mains; Gondi courut même risque d'être tué dans le parlement. Une seconde guerre paraissait inévitable. En vain les esprits sages espérèrent que la déclaration solennelle de la majorité du roi (7 septembre) pourrait contenir les factions,
« dessein étoit d'obtenir les états-généraux qui étoient en effet le plus assuré « et le plus innocent remède qu'on pùt apporter pour remettre 1 état sur ses a anciens fondemens , dont la puissance trop étendue des favoris sernbloit « l'avoir arraché depuis quelque temps.... Mais M. le duc d'Orléans et M. le « prince , voulant se ménager vers la cour et vers le parlement , qui crai- « gnoient également l'autorité des états-généraux, au lieu d'appuyer les « demandes de la noblesse, et de s'attirer par là le mérite d'avoir procuré le « repos public, songèrent seulement aux moyens de dissiper rassemblée, « et crurent avoir satisfait à tous leurs devoirs en tirant parole de la cour de « faire tenir les états six mois après la majorité du roi. Ensuite d'une pro- « messe si vaine, rassemblée se sépara. » (Mém. de La Rochefoucauld.)
et prévenir de nouveaux troubles. Le prince, persécuté parla fronde et par la cour, quitta une seconde fois Paris, résolu de n'y rentrer qu'à main armée. 11 alla soulever la Guienne,vUi Poitou et T Anjou, et mendier contre la France le secours jtes Espagnols , dont il avait été la terreur. A peine instruite de son départ, la reine lui dépêcha un courrier avec des propositions qui devaient l'engager au retour et à la paix. Le courrier se trompa : au lieu d'aller à Angerville, en Beauce, où était le prince, il se rendit à Angerville, en Gâtinais; la dépêche arriva trop tard. Condé avoua que, s'il l'avait reçue plus tôt, il aurait accepté les propositions de la reine. C'était malgré lui qu'il tirait l'ëpée. Il ne regardait la qualité de chef de parti que comme un malheur, et même un malheur qui était au-dessous de lui. Mais enfin, lorsque la lettre lui parvint, se croyant trop avancé pour reculer, et cédant aux perfides conseils de ses amis, il persista dans sa résolution, et hâta les préparatifs de la guerre civile.
L'occasion parut favorable à M azarin pour rentrer dans le royaume. Il revint, conduit par une petite armée de sept mille hommes qu'il avait mise sous les ordres du maréchal d'Hocquincourt, et qu'il avait levée à ses dépens, ou, si Ton veut, avec l'argent de la France qu'il s'était approprié. Cette ostentation de puissance , qui avait contribué a la perte du maréchal d'Ancre, réussit mieux à Mazarin. La reine l'approuva; le roi et son frère allèrent au devant de lui. Cependant, aux premières nouvelles de son retour, le duc d'Orléans, qui avait demandé son éloignement, leva des troupes dans Paris, sans savoir encore à quoi elles seraient employées. Le parlement renouvela ses arrêts (1), proscrivit Mazarin, et mit sa tête h prix dans le même temps qu'il déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé, ennemi de ce ministre. Mazarin avec ses troupes joignit la cour (28 février 1652) dans le Poitou, où la reine avait conduit le jeune roi , pour ramener à l'obéissance les provinces méridionales que Condé avait soulevées. D'un
(1) « Le parlement redoubla ses arrêts, et les mutins de cette compagnie « en firent donner un par lequel ils mettoient à prix la tête de Mazarin , et « promet toient cinquante mille ccuj a celui qui le tueroit. Cette somme « devoit être prise sur le prix de ses meubles et de sa bibliothèque , qu'ils « ordonnèrent de vendre entièrement. » (Madame de Mottewïlc.)
autre côté, le duc d'Orléans, craignant que la défaite du prince ne rendît Mazarin trop puissant et trop orgueilleux, se prononça en faveur de Condé, et convint de soutenir sa cause m ce' qui concernait l'expulsion du ministre. Cette alliance donna d'abord l'avantage au prince. Louis XIV, élevé dans l'adversité, allait avec sa mère, son frère et Mazarin, de province en province, poursuivi par les rebelles. Toute F espérance de la cour était dans le maréchal de Turcnne, qui, ayant abandonné les Espagnols avec lesquels il avait été battu a Rcthel, reçut le commandement de l'armée royale. Condé venait de surprendre et de disperser à Bleneau les quartiers du maréchal d'Hocquincourt (7 avril), et il marchait sur Gien, où était la cour, lorsque Turennc arriva avec quelques troupes , et repoussa le prince victorieux.
Après cette rencontre, Condé se rendit à Paris pour s'assurer de cette ville, du parlement et du duc d'Orléans. L'admiration qu'on avait pour la victoire de Bleneau, dont on exagérait les circonstances, la haine qu'on portait à Mazarin, le nom et la présence du prince , semblaient d'abord devoir le rendre maître absolu de la capitale; mais, dans le fond , tous les esprits étaient divisés. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans et Condé. Chacun criait en public contre Mazarin, et ménageait en secret des intérêts particuliers. On ne voyait que négociations entre les chefs de factions, députations du parlement, assemblées des chambres, séditions dans la populace, et gens de guerre dans la campagne. Au milieu de cette confusion générale, le duc de Lorraine, Charles IV, s'approcha de Paris avec une armée. Condé avait payé son invasion. Mazarin ayant payé plus chèrement sa retraite, il quitta la France, après l'avoir désolée sur son passage, emportant l'argent des deux partis. Condé resta donc à Paris avec un pouvoir qui s'affaiblissait tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers celte ville. Louis XIV, à l'âge de quinze ans, vit de la hauteur de Charonnela bataille du faubourg Saint-Antoine (2 juillet), «où « ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes « choses, que la réputation de l'un et de l'autre, qui semblait « ne pouvoir plus croître, en fut augmentée. » La supériorité du nombre était sur le point d'assurer la victoire à Tùrcunc, lorsque Mademoiselle, liile du duc d'Orléans, prenant le parti
de Condé, que son père n'osait secourir, fit tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. Ce canon-là vient de tuer son mari , dit Mazarin en parlant de cette princesse qui désirait un établissement digne de sa naissance , et qui dès-lors fut perdue dans l'esprit du roi.
Après le sanglant et inutile combat de Saint-Antoine, le parlement, pressé parles cabales du duc d'Orléans et du prince, nomma le premier lieutenant-général du royaume, quoique le roi fût majeur, et le second généralissime des armées. Pour se venger, le roi cassa tout ce que le parlement avait fait dans la capitale, et le déclara transféré à Pontoise (6 août). Les présidons et une vingtaine de conseillers obéireut seuls a cet ordre. Cette assemblée peu nombreuse, mais présidée par Mathieu Molé, et, comme lui, animée d'un vrai zèle pour le bien public, s'occupa des moyens de sauver le royaume des dangers qui le menaçaient. On savait que le duc de Lorraine marchait de nouveau sur Paris, et que les Espagnols envoyaient en France douze mille hommes sous le comte de Fuensaldagne. Toutes ces troupes devaient se joindre à Condé dans la capitale, qui serait devenue le centre d'une guerre longue et ruineuse. Le parlement de Pontoise représenta que, dans l'état des affaires , il serait à propos d'accorder quelque chose à la prévention du peuple contre le ministre; que la rébellion ne paraissant s'autoriser que du rappel du cardinal, il lui fallait ôter ce prétexte, et qu'il serait glorieux à Mazarin de sacrifier sa fortune au repos du royaume. La reine n'osa mépriser ces remontrances : Mazarin fut donc renvoyé pour le moment et pour la forme (19 août). Il se relira à Sedan. « Mais si Ton étoit dé- « goûté de la cour, on l'étoit beaucoup plus encore à Paris les « uns des autres. Les parlementaires s'accommodoient mal en- « tre eux, et ils s'aceommodoient encore plus mal avec les prin- « ces. Les princes eux-mêmes n'éloient pas trop bien ensemble, « et ils ne comptoient plus sur le parlement. Le peuple, de son « côté, n'aimoit plus ni les frondeurs d'épée ni ceux de robe.... « Enfin, le prévôt des marchands alla, de la part de la ville et « de tous ses habitans , supplier le roi de leur faire l'honneur « d'y revenir. » (Mém. de la D. de Nemours.) Il y rentra après avoir publié une amnistie, et trouva tout paisible dans cette ville naguère si agitée. Le duc d'Orléans fut relégué à Blois, ou il resta jusqu'à sa mort; le cardinal de Retz fut arrêté dans le
462 HISTOIRE GÉNEBALE
Louvre; et, après avoir été conduit de prison en prison, il mena long-temps une vie errante qu'il acheva dans la retraite; les magistrats les plus turbulens furent punis de l'exil , et un édit du roi interdit désormais au parlement toute délibération sur le gouvernement de l'état et des finances. Le prince de Condé, abandonné en France de presque tous ses partisans, mal secouru d'ailleurs par les Lorrains et par les Espagnols, et ne croyant pas pouvoir se fier à l'amnistie royale, sortit de France, et alla se joindre aux Espagnols dans les Pays-Bas (18 octobre). Enfin, au mois de mars de Tannée suivante (1653), toujours surnageant sur le flot des événemens (ce qui l'a fait comparer au liège qui reparaît toujours sur l'eau, quelque effort qu'on fasse pour l'y plonger), Mazarin revint triomphant prendre possession d'une autorité que les orages avaient affermie, et qu'il recouvra pour ne plus la perdre. Louis XIV le reçut comme un père, et le peuple comme un maître (1); le parlement, qui avait mis sa tête à prix, lui rendit de servîtes hommages; et peu de temps après (27 mars), ce même parlement condamna à mort, par contumace, le prince de Condé, dont il avait si long-temps partagé et autorisé les fautes. Ainsi se termina la guerre ou l'intrigue de la fronde. Sans but déterminé, elle avait eu pour prétexte le mauvais gouvernement de Mazarin; elle eut pour résultat immédiat de rendre ce ministre plus puissant, et pour résultat éloigné, l'établissement de l'autorité royale absolue. « Cette autorité, ditÀn- « cillon, ne fut pas toujours tulélaire et prolectrice, et prévint, « brisa ou punit les résistances sages, utiles et légales qu'elle « rencontra dans sa marche. 11 faut en accuser la fronde. « Louis XIV fut frappé, dans sa première jeunesse, d'une ré- « sistance illégale qui avait tous les caractères de l'insurrec-
(1) « Après le glorieux retour du cardinal , la cour, le parlement et toute « la France commença à se ranger sous sa puissance : les esprits détrompes « de leurs dégoûts, aperçurent, par l'expérience qu'ils avoient Élite de « tant de maux, que sa domination valoit mieux que la fausse liberté qu'ils « avoient souhaitée. Les peuples, qui Ta voient méprisé, commencèrent à « le craindre ; et ayant repris plus de respect pour lui qu'ils n'en avoient «jamais eu, ils s'accoutumèrent non-seulement à le souffrir, mais à l'eu- « censer, et comprirent alors qu il falloit, en faveur de son bonheur ou de « ses bonnes qualités, lui pardonner ses défauts. >» (Madame de Motteville.)
« iion , et qui menaçait la France des plus grands malheurs : « les impressions profondes que ce spectacle fit sur son jeune « cœur ardent et fier, y développèrent un penchant secret au « despotisme (1); et ce fut la vue de la licence du peuple qui « lui fit craindre la liberté. »
Pendant les troubles, le cardinal de Mazarin avait été assez habile et assez heureux pour conclure la célèbre paix de Westphalie (1 648). Les Espagnols avaient refusé d'adhérer à ce traité, et avec quelque apparence de raison; car voyant la France en proie aux guerres civiles, ils espéraient profiter de ses divisions. Ils obtinrent d'abord plusieurs avantages. Les troupes allemandes licenciées grossirent leurs armées; ils recouvrèrent l'importante place de Dunkerque; ils chassèrent les Français de Barcelonne, et reprirent Casai en Italie (4652); mais la chute de la fronde rétablit l'équilibre entre les deux puissances. La guerre continua pendant plusieurs années avec des succès variés : la Flandre en fut presque toujours le théâtre. Condé, devenu généralissime des Espagnols dans les Pays-Bas, envahit, en 1653, la Picardie à la tête de trente mille hommes. Turenne, qui commandait l'armée royale inférieure en nombre, se tint sagement sur la défensive, et, par d'habiles manœuvres, força son adversaire à repasser la Somme. En 1654, « Condé et l'archiduc Léopold mirent le siège devant Arras. Turenne les assiégea eux-mêmes dans leur camp, et força leurs lignes jugées inexpugnables (25 août). Les troupes de l'archiduc furent mises en déroute; Condé, avec deux régimens de Français et de Lorrains , soutint seul les efforts de l'armée ennemie; et pendant que l'archiduc fuyait, il battit le maréchal d'Hocquincourt, repoussa le maréchal de La Ferté, et se replia ensuite jusqu'à Mons, en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. J'ai su que tout était perdu, lui écrivit Philippe IV
(1) Ce penchant fut aussi développé par les respects précoces dont sa mère et la cour l'entouraient, et qui lui firent contracter de bonne heure un air de grandeur et de majesté : « J'ai souvent remarqué avec e'tonne- « ment, dit madame de Motteville, que, dans ses jeux et ses divertissemens, « ce prince ne rioit guère. Ceux qui avoient l'honneur de rapprocher lui « disoient trop souvent, ce me semble, qu'il étoit le maître.... La reine- « mère vouloit toujours qu il fut obéi , et il sembloit quelle auroit désiré le « pouvoir respecter autant qu'eue l'aimoit. »
après celte action , et que vous avez tout conservé. Tandis que Turenne cl Condé donnaient de l'éclat k cette guerre par des actions plus brillantes que décisives , le jeune roi faisait ses premières armes au siège de Stenay, dont il s'empara le 6 août. Mais le cardinal Mazarin l'éloigna de la scène des combats, ne voulant pas qu'il exposât davantage sa personne, k laquelle le repos de l'état et la puissance du ministre semblaient attachés.
Durant les troubles de la fronde, l'Angleterre avait été le théâtre d'un horrible attentat : Cromwell avait fait tomber sur l'échafaud la tête de Charles 1er,. L'Europe n'avait donné que des larmes a ce prince infortuné, et aucun roi né s'était armé pour prévenir ou pour venger sa mort. Cromwell, sous le nom de protecteur, avait pris sa place; et cet usurpateur, digne du trône, s'il ne l'eût souillé du sang du monarque légitime, tenait d'une main ferme et redoutée le sceptre des Stuart. L'Angleterre, subjuguée, mais en même temps vivifiée par son génie, esclave au dedans, respectée au dehors, étendait son commerce par tout l'univers, sous la protection de ses flottes victorieuses. Toutes les nations de l'Europe, qui avaient négligé son alliance sous les deux derniers rois, la briguèrent sous le protecteur. Mazarin et don Louis de Haro, qui gouvernaient alors, l'un la France, et l'autre l'Espagne, prodiguèrent a l'envi leur politique pour obtenir les secours de Cromwell. Après avoir goûté quelque temps l'orgueilleux plaisir de se voir recherché par les deux plus puissans royaumes de la chrétienté, il se détermina à armer contre les Espagnols, dont les colonies offraient un vaste champ a ses entreprises et à ses confjuêtes. Son dessein était de s'emparer du Mexique; mais les Espagnols , avertis k temps, mirent ce royaume en état de défense. Les amiraux anglais furent plus heureux contre la Jamaïque : une attaque soudaine les rendit maîtres de cette île (mai 1655), que l'Angleterre a conservée, et qui assure son commerce dans le Nouveau-Monde. Cette rupture avec l'Espagne fut suivie d'un traité d'alliance et de commerce conclu k Westminster, entre l'Angleterre et la France. Le protecteur traita d'égal à égal avec Louis XIV, et le força de lui donner dans ses lettres le titre de frère. Mazarin, pour complaire au meurtrier de Charles Ier, consentit k faire sortir du royaume Charles II et le duc d'Yorck son frère, tous deux cousius-ger-
mains du roi, et petits-fils de Henri IV. Par un traité subséquent, signé à Paris (le 23 mars 1657), Cromwell promit d'attaquer les Espagnols dans les Pays-Bas, de concert avec la France, et de contribuer à la réduction deGravelines, deMardick et de Dunkerque , a condition que les deux dernières de ces trois places resteraient à l'Angleterre. Turenne, après avoir éprouvé en 1656, devant Valenciennes , par la faute du maréchal de La Ferté, le même revers que Condé avait essuyé devant Arras, prit sa revanche en 1657, par la conquête de Mardick. La ligue faite avec Cromwell donna cette année a la France une supériorité décisive. Tandis que l'amiral Blake brûlait les galions d'Amérique, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dunkerque, et six mille vieux soldats qui avaient fait la révolution d'Angleterre, renforcèrent l'armée de Turenne. Alors Dunkerque, la plus importante place de la Flandre, fut assiégée par terre et par mer. Condé et don Juan d'Autriche ayant ramassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secourir. Turenne les attaqua près des Dunes, le 14 juin 1658, et remporta une victoire complète. L'armée espagnole fut détruite. Cette bataille fut suivie de la réduction de Dunkerque, qui, conformément au traité, fut remise aux Anglais, ainsi que Mardick. Les Espagnols perdirent encore les places de Fumes, Dixmude, Gra vélines, Oudenarde et Ypres. Ces revers multipliés leur firent souhaiter la paix. Mazarin la voulait également; caria France, puissante au dehors par la gloire de ses armes et par l'état d'épuisement où sa rivale était réduite, était elle-même souffrante au dedans, et demandait à se reposer de ses agitations et de ses triomphes.
Philippe IV envoya à Paris don Antonio Pimentel, un de ses secrétaires d'état, pour proposer les bases d'un traité. Les préliminaires étant convenus , l'honneur de la conclusion fut réservé aux premiers ministres des deux couronnes, Mazarin et don Louis de Haro. Après la signature d'une suspension d'armes (8 mai (1659), le cardinal se rendit à Saint-Jean-de- Luz , et don Louis de Haro à Saint-Sébastien , sur la frontière des deux royaumes. A la suite de vingt-cinq conférences tenues dans l'île des Faisans formée par la Bidassoa , la paix fut conclue le 7 novembre 1659 : elle est connue sous le nom de paix des Pyrénées.
La France acquit du côté des Pays-Bas la ville d1 Arras, et
généralement tout le comté d'Artois , a la réserve de Saint-Omer et Aire; dans le comté de Flandre, Gr avelines, Bourbourg, Saint-Venant et leurs dépendances; dans le comté de Hainault, Landrecy etleQuesnoi; dans le duché de Luxembourg, Thionville, Montmédy, Damvillers et hoy ; enfin, Marienbourg, Philippeville , Avesnes, entre Sambre et Meuse. Du coté des Pyrénées, elle ne garda que Perpignan 9 le Roussillon el Confiais. Il y eut beaucoup de restitutions de part et d'autre.
Le duc de Lorraine, Charles IV, fut, après les longues vicissitudes de sa vie aventureuse, rétabli dans son duché, à la réserve de Moyen vie, du duché de Bar, que Mazarin lui restitua en 1061 , du comté de Glennont, et de Stenay, Dunet Jamelz. Le rétablissement du prince deCondé fut aussi accordé, non sans peine. X^ct article avait causé de vives contestations, et occupé près de quinze conférences. Mais enfin le ministre espagnol ayant menacé de former à Condé un établissement indépendant dans les Pays-Bas sur les frontières de la France, Mazarin avait cédé, dans la crainte que cette souveraineté ne devînt désormais l'asile de tous les factieux. Le prince rentra dans sa patrie; la nation et le roi oublièrent ses erreurs; toimême ne les oublia pas, et les expia depuis par une constante fidélité et par de glorieux services.
L'article le plus important du traité des Pyrénées fut le mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse, fille de Philippe IV. Le cardinal désirait qu'elle reçût pour dot la Franche-Comté et les Pays-Bas (1); mats on ne lui
(1) Richelieu , tout en s'alliant avec les Hollandais pour l'expulsion des Espagnols, ne voulait pour la France ni la conquête, ni même le partage de» Pays-Bas. Il pensait que la conservation en serait très-difficile , qu'elle nécessiterait de grosses garnisons qui rendraient la France odieuse aux peuples et que cette haine exciterait des révoltes et des guerres perpétuelles. « Son plan était de former une république catholique indépendante qui offrit aux Français et aux Hollandais le grand avantage de les délivrer des Espagnols, sans les exposer ù devenir ennemis eu se trouvant tout à (ait voisins. On voit qu'il n'y a pas très-loin de la pensée de Richelieu sur la neutralité des Pays-Bas catholiques à l'état actuel de la Belgique.... Mazarin , sur la question des Pays-Bas, alla plus loin cpie Richelieu. II ne voulait pas seulement les réunir à l'Espagne , il prétendait les réunir à la France. C'est dans ce sens qu'il écrivait, deux ans avant la paix de Westplialie , aux plénipotentiaires français ù Munster. U demandait les Pays-Bas en écliange de la Cata-
assigna par le contrat de mariage que cinq cent mille écus d'or; encore ne furent-ils jamais payés, et il en coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontière. L'infante renonça formellement, pour elle et pour ses descendans, à toute succession aux états d'Espagne; clause qui n'était qu'une vaine formalité , si la France était trop faible pour former des réclamations, et une barrière impuissante, si elle avait les moyens d'élever des prétentions et de les soutenir. Mazarin prévit ce que vaudraient ces renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe IV s'éteignît; et les événemens l'ont justifié après plus de quarante années.
La paix des Pyrénées, glorieuse pour la France, et d'autant plus solide qu'elle était dictée par la modération , donna à ce royaume la première place parmi les états de l'Europe, et mit le comble à la puissance de Mazarin. Au mois d'août 1660, il ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Quoique Louis XIV eût alors plus de vingt ans , le cardinal conserva sur lui et sur le royaume une autorité absolue jusqu'à sa mort arrivée en 1661 (9 mars). Bon politique, mais mauvais administrateur, il laissait la France plus respectée au dehors que florissante au dedans. Il n'avait rien fait pour augmenter la richesse nationale, et n'avait songé qu'a s'enrichir (1), ainsi que ses trois
logne et du Roussillon que la France occupait alors. « L'acquisition des « Pays-Bas, disait-il, formerait à la ville de Paris un boulevard inexpugnable, « et ce serait alors véritablement qu'on pourrait l'appeler le cœur de la .« France, et qu'il serait placé dans l'endroit le plus sûr du royaume. » Le cardinal Mazarin éleva encore plus liaut ses projets ; ce fut lui qui conçut la première idée du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse ; et , quand il projeta ce mariage quatorze ans avant de le réaliser, son but était de donner l'Espagne à la maison de Bourbon, comme le prouvent ces paroles extraites du même Mémoire que nous venons de citer : « L'infante étant
• mariée à sa majesté, nous pourrions aspirer à la succession des royaumes « d'Espagne, quelque renonciation qu'on lui en fit taire, etc. » Ainsi la succession d'Espagne était déjà une des pensées de la diplomatie frauçaise cinquante-cinq ans avant l'entrée de Philippe V à Madrid. » (M. Filon , de la diplomatie française sous Louis XIV.)
(1) « Il étoit si attaché à l'argent , qu'il en fâisoit des bassesses indignes «de son rang. Il vendoit tout, offices et bénéfices, et faisoit commerce de « tout.... Parmi ces défauts , il avoit beaucoup d'esprit , et fort insinuant ; il
• étoit extrêmement laborieux , il travailloit jour et nuit , et fàisoit la charge « de tout le monde.... (Madame de Mottcvillc lui rend le même témoi-
468 flISTOIRE GÉNÉRALE
neveux et ses sept nièces. Il avait accumulé dans sa famille plus de cent millions de notre monnaie actuelle, ce qui a fait dire que, s'il épargna le sang des Français jusqu'à n'en pas répandre une seule goutte après tant d'injures qu'il avait reçues, il se vengea sur leur bourse. Les besoins de l'état rendaient cette opulence plus odieuse. On dit qu'avant de mourir il eut des scrupules , et fit au roi une donation de tous ses biens; mais le roi la lui remit trois jours après (4). Ce prince
gnagne : « U faisoit lui-même , dit-elle , toutes les dépêches des affaires étrangères ; lui seul exerçait presque toutes les graudes charges de la cour. » ) D n'étoit point vindicatif ni sanguinaire , et ouhlioit aisément les « injures et les bienfaits, et ne punissoit et ne récompensoit que par force;
* car, dès qu'on lui faisoit peur, on a voit de lui ce qu'on vouloit. C'est ce « qui faisoit qu'il douuoit plus de grdees à ses ennemis qu'à ses amis. H avoit « tellement multiplie les dignités , qu'elles en étoient méprisées ; et c'est ce « qui fit dire à une dame qui demandent un duché pour son mari , qu elle
• ne le demandoit pas pour l'honneur de l'être t mais pour éviter la honte « de ne l'être pas ; et la raison de cela étoit qu'il ne comptoit pour rien les « grâces qui étoient en parchemin , et qu'il eût mieux aimé faire dix dues « et pairs que de donner ceut écus. ( Mém. de Montglat. ) « Mazarin , dit « le marquis de La Fare dans ses Mémoires , promit beaucoup et ne tint « guère; il gouverna le monde plus par l'espérance que par la crainte.... « Comme il avoit été fort embarrassé autrefois de se trouver sans argent « quand il sortit de France , il ne songea pour lors qu'à en amasser, et fit u une espèce de trafic de toutes les charges du royaume ; en un mot, il ne « se fit plus rien sans argent. »
(1) Mazarin, le même jour (G mars), dicta son testament, par lequel il fit au roi , aux reines, à Condé , à ïurenne , 5 D. Louis de Haro, et à d'autres , des présents dignes d'un prince , et partagea son immense fortune ' entre ses divers héritiers. Hortensc Manciui , une de ses nièces , eut seule vingt-huit millions. Par un codicille, il affecta huit cent mille écus à la fondation d'un collège , qui fut connu sous le nom de collège Mazarin ou des Quatre Nations, parce qu'on y recevait des jeunes gens des quatre provinces (Pignerol, Y Alsace t Y Artois et le Roussi lion) réunies de son temps à la France. Il donna à ce collège , pour être ouverte aux littérateurs, sa magnifique bibliothèque, qui avait été dispersée pendant la fronde, et que depuis il avait refaite à grands frais. Moins célèbre que Richelieu et Colbcrt comme protecteur des gens de lettres, cependant il ne les négligeait pas. 11 avait chargé Ménage de lui fournir la liste de ceux qui méritaient des récompenses et des encouragemens. D avait aussi du goût pour Icsaits. Tout le monde sait qu'à diverses époques il fit venir d'Italie (Jes acteurs, des chanteurs, des peintres et des machinistes, et qu'il introduisit l'opéra en France.
parut regretter sincèrement son ministre, quoiqu'il fût impatient d'exercer lui-même son autorité. Bien que l'avarice de Mazarin soit pour sa mémoire une tache ineffaçable, et qu^ce défaut soit généralement celui des esprits médiocres, nous ne placerons point au rang des ministres vulgaires l'auteur de la paix de Weslphalie et de celle des Pyrénées. Ces deux traités, qui relevaient la France aux yeux des étrangers, lui donnaient d'ailleurs une position militaire formidable. L'acquisition de l'Alsace du côté de l'Allemagne, de l'Artois du côté de la Flandre, du Roussillon du côté de l'Espagne, rendait ses frontières également faciles a défendre et difficiles a attaquer, et elle présentait de fous côtés un front redoutable, même avant que Vauban eût élevé autour d'elle cette triple enceinte qui en fit depuis comme une vaste citadelle.
SECTION II
Depuis la mort de Mazarin jusqu'à la paix d'Aix-la-Cliapelle
Apre» la mort de Mazarin, chaque ministre espérait la première place. Aucun d'eux ne pensait qu'un jeune roi, élevé dans l'éloignement des affaires, osât prendre sur lui le fardeau du gouvernement : Sire, à qui nous adresserons-nom désormais? lui demandèrent-ils. A moi, répondit le monarque. On fut étonné de cette réponse; on le fut encore plus de le voir persévérer dans le dessein qu'elle annonçait, et, dès son début dans le métier de roi, montrer la maturité de l'expérience. « Il y avait quelque temps qu'il consultait ses forces, et qu'il « essayait en secret son génie pour régner (1). Sa résolution
(i) « Le roi, depuis qu'il voyoit son ministre pencher vers sa fin, avoit « montré qu'il vouloit à l'avenir gouverner son royaume. Il disoit qu'il n'ap- « prouvoit point la vie des rois faineans, et qui se laissent mener par le nez. . . . « Les officiers de la couronne et les ministres étant assemblés, il leur dit « qu'il vouloit à l'avenir gouverner lui-même son royaume... qu'il ne vou- « ioit point de premier ministre ; qu'il se serviroit de ceux qui avoient des ■ charges [pour agir sous lui selon leurs fonctions, etc. » [Madame de Mottevilleï\ Malgré cette impatience qu'avait le jeune roi d'être le maître, il paraît qu'il regretta sincèrement son ministre : « Le roi , dit. madame de
« une fois prise, il la maintint jusqu'au dernier moment de sa « vie. 11 fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pou- « voir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures « réglées, leur donnant la confiance qu'il fallait pour accré- « diter leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher « d'en trop abuser. » (Siècle de Louis XIV.) Pendant la première moitié de son règne, il travailla huit heures par jour (1).
Sous le ministère de Mazarin, l'autorité royale avait pris des accroissemens considérables. Le mauvais succès des derniers troubles et le triomphe du ministre avaient disposé les esprits à l'obéissance. Les grands sentaient que désormais une lutte contre le souverain ne pourrait plus réussir, puisque
« Motteville, que nous ne pouvons nous lasser de citer, le voyant malade, « pleura cet homme qui lui avoit servi de tuteur, de gouverneur et de mi- « nistre tout ensemble. » Et ailleurs : « Le cardinal envoya le duc de Na- « vailles au roi lui mander qu'il étoit fort malade, et qu'il souhaitoit de le « voir. Le roi pleura avec ce duc, disant qu'il perdoit beaucoup, etc. » Ailleurs encore : « Le roi étoit affligé de la mort de son ministre , et avoit beau- « coup pleuré, etc. »
Moatglat représente ces regrets comme intéressés, parce que « le roi , « s'étant reposé jusque-là sur Mazarin du gouvernement de son état , en « avoit si peu de connoissance, qu'il appréhendoit rembarras où il se trou- « veroit après cette mort. » L'abbé de Choisy dit « qu'elle fit plaisir au « peuple, qui croit toujours gagner au changement. Mazarin avoit fait la « paix, et avoit promis des merveilles ; mais ce n'étoient que des paroles d'un « ministre italien. Les impôts n'étoient point diminués ; et, sous le prétexte « spécieux de rétablir les finances , les taxes alloient leur train ordinaire. On « ne vcyoit que spectacles publics, ballets mêlés de musique, carrousels , « feux d'artifice. La cour étoit dans la magnificence extérieure ; toute la « misère étoit au dedans , etc. •
(1) « Beaucoup de gens, dit-il dans ses Mémoires, considéroient l'assi- « duité de mon travail comme une chaleur qui devoit bientôt se ralentir. « Mais le temps enfin leur fit voir ce qu'ils en dévoient croire ; car on me « vit toujours marcher constamment dans la même route , vouloir être in- « formé de tout ce qui se fàisoit , écouter les prières et les plaintes de mes « moindres sujets, savoir le nombre de mes troupes et l'état de mes places, « traiter immédiatement avec les ministres étrangers, recevoir les dépêches, « faire moi-même une partie des réponses , et donner à mes secrétaires la « substance des autres ; régler la recette et la dépense de mon état, me faire « rendre compte par ceux qui étaient dans les emplois importans , tenir les « affaires secrètes , distribuer les grâces par mon propre clioix , conserver « en moi seul toute mon autorité, et retenir ceux qui me servoient le mieux « dans une modestie fort éloignée de l'élévation des premiers ministres. »
Condé lui-même y avait échoué. Les parleraens étaient décrédités dans l'opinion par l'issue de la guerre de la fronde, et l'espèce de ridicule dont elle les avait couverts, les avait condamnés pour long-temps au silence. Les états-généraux étaient déjà tombés en désuétude, et même dans le public on les regardait plutôt comme un obstacle au bien, que comme un moyen d'empêcher le mal, et on trouvait plus facile de les oublier que d'apporter des modifications utiles à cette ancienne institution. Le peuple, qui, suivant l'usage, avait payé les troubles sans y gagner aucun avantage réel , ne voulait plus que se livrer en paix au travail, et recueillir les fruits de son industrie; il avait toujours aimé le jeune roi, même au milieu des guerres civiles , et il augurait bien de son règne. Il fut facile à Louis XIV, lorsqu'il prit, les rênes du gouvernement, d'établir la monarchie absolue : il voulut qu'elle reposât désormais toute dans la royauté, et la royauté toute dans le roi. Ne voulant point de premier ministre, écartant des affaires les princes du sang et les grands seigneurs, ne confiant son autorité qu'à des hommes d'une moindre condition, dont la fidélité fût assurée et qui ne pussent jamais se faire craindre, il devint la source de toute grâce, de tout pouvoir et de toute justice; tout enfin lui fut rapporté. Celte autorité illimitée, si funeste sous les méchans princes qui en font un instrument de tyrannie, ou sous les princes faibles qui en abandonnent Tusage à leurs ministres ou à leurs favoris , peut devenir un principe de grandeur et de force sous un véritable roi. Presque toujours dirigée , sous le règne de Louis XIV, vers la gloire du roi et du royaume, on peut lui attribuer en partie le développement extraordinaire que prit la nation française pendant ce règne mémorable. Tous les ressorts du pouvoir se trouvèrent concentrés entre les mains du prince; il put disposer à son gré de toutes les forces du royaume; il se montra digne de cette haute puissance, en appréciant, en employant, en récompensant les hommes de génie que la nature prodigua à son siècle, et qu'il fit servir à sa grandeur. S'il s'appropria la gloire de ces grands hommes, ce fut sans leur en rien dérober; et il inspira à ses peuples un si noble enthousiasme du nom français , que , rapportant tout à lui-même, et ne parlant jamais de la nation , néanmoins il fut servi comme s'il eût parlé au nom de la patrie.
Colbert, que Mazario lui avait recommandé comme l'homme le plus propre à rétablir Tordre dans les finances , fut le premier qu'il appela auprès de sa personne (1661) : il le nomma contrôleur-général , à la place du surintendant Fouquet, qui fut puni de ses déprédations par une prison perpétuelle (I). Le zèle, l'application, la sagacité, les vastes connaissances du nouveau ministre, « né pour le travail au-dessus de tout « ce qu'on peut imaginer » (Mémoires de Gourville) , le rendaient digne du choix du monarque, m Fidèle dans la surintendance, oii avant lui on prenoit sans compter, il débrouilla tous les embarras que les surintendans et les trésoriers de
(1) Lorsque Fouquet avait pris le gouvernement des finances en 1 655, elles étaient dans le plus grand désordre; et, sous son administration, les dilapidations avaient été poussées au dernier point. Le surintendant avait fait passer des sommes immenses à Mazarin , et s'en était attribué à lui-même de plus considérables. Il étalait un luxe royal. Sa seule terre de Vaux lui avait coûté plus de trente millions de notre monnaie actuelle. « C'était, dit l'abbé de « Choisy, le plus grand, le plus hardi des dissipateurs, un véritable bourreau « d'argent. » Pour fournir à son faste et à ses profusions, il trompait le monarque par de faux états , où la dépense était exagérée , et la recette diminuée. Colbert, alors conseiller d'état, et secrètement consulté par Louis XIV, lui découvrit les artifices du surintendant. Une féte superbe donnée par Fouquet, dans son château de Vaux, au roi et à toute sa cour, acheva d'irriter le monarque. La perte du surintendant fut résolue. Le 5 septembre 1661 , il fut arrêté à Nautes , où il avait accompagué le roi pour diriger les opérations des assemblées des états de Bretagne. On lui fit son procès. Nonseulement on l'accusa de déprédation , mais encore de complots contre l'état. Tous les amis de sa fortune , tous ceux qui, suivant l'expression de madame de Motteville, avoient sacrifié au veau d'or, l'abandonnèrent. Par une exception bien honorable aux lettres, Pélisson et La Fontaine furent les seuls qui lui restèrent fidèles. On voulait qu'il fut puni de mort comme rebelle et traitre ; mais le président d'Ormesson prit sa défense à cet égard, et obtint qu'on lui laissât la vie. Il fut condamné par des commissaires , le 20 décembre 1664 , à uu bannissement perpétuel. Comme il était instruit des secrets de l'état , le roi commua on plutôt aggrava cette peine , et le fit enfermer dans la citadelle dePignerol, où il mourut en 1680. S'il est impossible de justifier l'administration de Fouquet des torts qu'il expia par dix-neuf années de captivité , on ne doit pas oublier néanmoins qu'il encouragea le commerce , que plusieurs vaisseaux armés pour son compte fréquentèrent les Antilles , le Sénégal , les côtes de Guinée , Madagascar, Cayenne , Terre-Neuve ; qu'il engagea des particuliers riches à s'intéresser dans le commerce de ces colonies naissantes dont le Conseil ne s'occupait pas, et que la France lui fut en partie redevable de leur conservation.
l'épargne avoieni mis exprès dans les affaires pour y pêcher en eau trouble, et fut le restaurateur de nos finances ruinées. » (Mémoires de l'abbé de Choisy.) Homme de fermes rudes et austères ,' mais d'une rigoureuse probité et d'une activité infatigable, il opéra une réforme rapide dans toutes les parties de l'administration (voyez la dernière section de ce chapitre), et la France, en quelques années, vit se développer avec éclat tous les élémens de prospérité qu'elle renfermait dans son sein. Tandis que cet état florissant du royaume excitait l'envie des étrangers, le roi leur imprimait le respect et la crainte par son langage ferme et ses démarches vigoureuses , dans toutes les circonstances où il s'agissait de soutenir la dignité de sa couronne.
Le baron de Vatteville, ambassadeur d'Espagne à Londres, avait usé de ruse et de violence pour prendre le pas, dans une occasion solennelle, sur le comte d'Estrades, ambassadeur de France; le roi , informé de cette insulte, menaça l'Espagne de sa vengeance, s'il n'obtenait une réparation éclatante; et Philippe IV, effrayé , reconnut formellement la préséance de la France (1662). Bientôt après , un pape lui-même, Alexandre VU (qui avait succédé en 1655 à Innocent X), fut réduit à s'humilier devant le jeune monarque. Les laquais du duc de Créquy, ambassadeur de France à Rome, avaient attaqué quelques soldats de la garde corse; tout ce corps, offensé de cette agression , vint en armes assiéger la maison de l'ambassadeur; un page fut tué, et plusieurs domestiques blessés; on tira même sur le carrosse de l'ambassadrice qui rentrait alors dans son palais. A cette nouvelle , Louis envoya demander satisfaction au pape. La cour de Rome cherchant a gagner du temps pour éluder cette demande, le roi fit saisir Avignon. Le pontife, menacé d'une armée que Louis rassemblait sur les frontières de l'Italie, fut contraint de plier; on exigea qu'il exilât de Rome son propre frère, accusé d'avoir favorisé l'attentat dont la France avait à se plaindre; qu'il envoyât son neveu , le cardinal Chigi , demander pardon au roi ; que la garde corse fût supprimée, et qu'une pyramide fût élevée dans Rome (1), avec une inscription qui contiendrait l'injure et la
(1) Trois ans après , sous le règne de Clément IX , le roi permit qu elle ftit démolie.
réparation. Louis XIV ne s'en tint pas là ; il força la cour de Rome à accorder aux ducs de Parme el de Modène quelques territoires qu'ils réclamaient; et il lira ainsi d'une insulte l'honneur solide d'être le protecteur des princes d'Italie.
Toutes ses démarches tendaient à augmenter son pouvoir ou sa gloire. En 1662, il achète Dunkerque et Mardich du roi. d'Angleterre pour la somme de 5,000,000 livres. En 1663, il reçoit une ambassade des treize cantons suisses, et signe avec leurs députés un renouvellement d'alliance. Il s'empare de la ville de Marsal9 que le duc de Lorraine voulait retenir, après la lui avoir cédée par un traité. En même temps il envoie secrètement de l'argent et des troupes aux Portugais; et le maréchal deSchomberg affermit la couronne de Portugal dans la maison de Bragance par ses victoires sur les Espagnols (1 ). En 1664,
guerre durait, mais sans hostilités suivies t entre le Portugal et l'Espagne depuis la révolution de 1640 , où les Portugais avaient placé sur Je trône Jean IV ^ de la maison de Bragance. Elle languit jusqu'à la paix des Pyrénées , qui laissa les Espagnols libres de tourner toutes leurs forces contre le Portugal. Le danger que couraient les Portugais les obligea de se jeter entre les bras de Y Angleterre. Alphonse FJ, fils de Jean IV, lui avait succédé en 1656 Ce prince , malgré les intrigues de la cour de Madrid t réussit à foire arrêter, en 1660, le mariage de Tintante Catherine, sa sœur, avec Charles U , nouvellement rétabli sur le trône britannique. A cette occasion , les anciens traités d'alliance entre les deux nations furent renouvelés. Le roi de Portugal céda au roi d'Angleterre la ville de Tanger en Afrique, el File de Rombay aux Indes. Charles II s engagea, de son côté, à envoyer au 8ecoursdes Portugais deux mille hommes d'infanterie, mille chevaux, et dix vaisseaux de guerre. La France, qui sentait qu'il était de son intérêt de soutenir les Portugais contre les Espagnols, appuya leurs négociations avec l'Angleterre, et, sans avoir égard aux stipulations du traité des Pyrénées, leur fournit des secours d'hommes et d argent. Eu 1661 , le maréchal de Schom lierg passa en Portugal avec six cents officiers et soldats français. Ce royaume devint alors le théâtre d'une guerre fort animée. L'armée espagnole, commandée par don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, obtint d'abord quelques succès. Don Juan s'empara de la ville d'Evora , et jeta la consternation dans Lislonne. Mais les victoires SAlmexial (1663) et de Montes-CLtvos ou Pilla Fiçosa (1665), remportées par les Portugais, rétablirent leurs affaires, et assurèrent leur indépendance. La guerre pour le droit de dévolution ayant éclaté en 1667, la France conclut ouvertement ( 31 mars ) une alliance offensive avec Alphonse VI. Dès-lors la cour de Madrid , désespérant de réduire le Portugal , se prêta aux insinuations de la cour de Londres, qui lui offrait sa médiation pour la paix. Durant les conférences qui furent tenues à Lisbonne à oc sujet, le roi
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Louis entreprend de purger la Méditerranée des corsaires harbaresques qui l'infestaient. Le duc de Beaufort , jadis roi des Halles, souverain de la rue Quincampoix, et marguillier de Saint-Nicolas-des-Champs pendant la fronde , maintenant sujet soumis et vaillant amiral de Louis XIV, bat deux fois ces brigands, les resserre dans leurs ports , et s'empare même momentanément de Gigei i, au royaume d'Alger. La même année, six mille volontaires français , envoyés au secours de l'empereur Léopold contre les Turcs , se couvrent de gloire à la journée décisive de Saint-Gothard (yT août 1664), dont le succès est principalement le fruit de leurs efforts.
Depuis la paix des Pyrénées, Louis XIV préludait de loin au projet dont l'accomplissement avait été préparé par son mariage avec une infante d'Espagne : il songeait à réunir un jour à sa couronne, sinon la totalité de la monarchie espagnole, au moins une partie de ses provinces, et nommément les Pays-Bas, si bien situés à sa convenance. Le premier pas qu'il fit, après le traité de 1659, vers l'exécution de ses plans, fut une alliance défensive qu'il conclut, le 27 avril 1662, à Paris, avec les états-généraux de Hollande pour vingt-cinq ans. L'objet qu'il se proposait par cette alliance était d'empêcher les Hollandais défaire cause commune avec l'Espagne, dans le cas où les prétentions qu'il pourrait former sur une partie de la monarchie espagnole exciteraient une guerre. Don Estevan de Gamare, gouverneur des Pays-Bas, s'efforça de traverser cette union, et de mettre la république dans les intérêts
Alphonse VI , prince , du reste , indigne de la couronne par ses débauches et ses cruautés , fut détrôné. Sa femme , princesse de Nemours t le força d'abdiquer par ses intrigues, et épousa l'infant dou Pèdre II, qui succéda au H», son frère, à titre de régent. La France s'était flattée que cet événement wrvurait à maintenir le Portugal dans son alliance contre l'Espagne. Mais dou Pèdre fat obbgé, par les cortès de son royaume, de suivre la négociation commencée, et la paix fut signée a Lisbonne le i3ievrier 1668. Par ce J«ité , l'Espagne reconnut le roi de Portugal comme prince souverain et •«dépendant , et , de part et d autre , on convint de se rendre tout ce qu'on s'était pris durant la guerre, excepté la seule ville de Ceuta, qui resta aux Espagnols. (Pour le traité qui fat conclu à La Haye , le 31 juillet 1669, a*re le Portugal et la république des Provinces Unies, voyez l'histoire des colonies européennes , depuis le traité de Westphalie jusqu'à la mort deLouisXIV.)
de l'Espagne; mais la santé chancelante de l'infant don Carlos, Ois et héritier de Philippe IV, eflVaya le grand-pensionnaire Jean de Wilt qui était à la téte des affaires (1); et, d*une autre part, la crainte d'une guerre qu'il prévoyait entre sa république et les Anglais pour des jalousies de commerce, le décida à s'allier à Louis XIV. Cette rupture eut lieu en 1665. Peu de guerres ont été entreprises avec plus de légèreté que celle que Charles II déclara alors aux Provinces-Unies. Son principal motif était l'espoir d'obtenir de son parlement des subsides dont il pourrait employer une partie à satisfaire sa prodigalité. 11 se proposait, comme but secondaire, de détruire le parti qui était à la tête de la république, pour y placer son neveu, le prince d'Orange. Son frère, le duc d'Yorck, qui, en sa qualité de grand-amiral, voyait dans celte guerre une occasion de s'illustrer, l'excitait aussi à l'entreprendre. Enfin, elle était demandée par la nation elle-même, jalouse de la prospérité du commerce hollandais. De part et d'autre, des agressions réciproques contre les colonies anglaises et hollandaises , en Afrique, en Asie et en Amérique, précédèrent la déclaration
(1) Le prince Frédéric-Henri , stathouder de Hollande , étant mort en 1647, eut pour successeur son fils Guillaume II. Peu de temps après le traité de Westphalie , les états-généraux ayant réduit l'armée liollandaise , Guillaume II , plus ambitieux et moins sage que son père , blâma hautement cette réduction , qui tendait à diminuer son autorité. Il alla jusqu'à faire arrêter plusieurs députés dont il croyait avoir à se plaindre , et essaya de s'emparer d'Amsterdam par un coup de main. La mort vint interrompre ses projets (1650). 11 ne laissa qu'un fils en bas âge, qui fut dans la suite le célèbre Guillaume III. Ce jeune prince étant , par sa mère, petit-fils de Cliarles 1er, Cromwell , appliqué à priver la malheureuse famille des Stuart de toute ressource , seconda le parti qui voulait en Hollande l'abolition du stathoudérat. Cette dignité fat successivement supprimée dans cinq des Provinces-Unies. Le grand-pensionnaire , Jean de Witt, eut alors en main la principale autorité. Malgré ses liaisons avec Cromwell , des intérêts de commerce firent naître , en 1652 , entre la Hollande et l'Angleterre , une guerre qui se termina , le 15 avril 1654, à l'avantage de cette dernière puissance. Le traité qui y mit fin laissa subsister les anciens germes de mésintelligence, et une nouvelle guerre éclata en 1665. Les Hollandais se plaignaient surtout de Y acte de navigation , publié par Cromwell en 1651, et qiû avait pour objet d'assurer à l'Angleterre le commerce exclusif avec ses colonies , en n'accordant aux étrangers que la permission d'y importer leurs produits directs sur leurs propres vaisseaux. Cet acte fut renouvelé' par Charles lien 1660.
de guerre qui ne fut publiée que le 4 mars 1665. Le 1 3 juin de la même année , la flotte du roi , forte de cent quatorze voiles, et commandée par le duc d'Yorck, et la flotte hollandaise, de cent trois voiles, sous les ordres de l'amiral Wassenœr, se livrèrent bataille à la hauteur de Lestoff, sur la côte de Suflblck. Les Hollandais, vaincus, perdirent vingt-deux vaisseaux; le duc d'Yorck n'en perdit que trois : mais ce prince, qui avait montré beaucoup de courage dans l'action , ne sut pas profiter de la victoire. Tandis qu'en mémoire de cet événement, l'Angleterre frappait des médailles oit son orgueil revendiquait la possession des quatre mers, la flotte hollandaise fut promptement réparée par l'activité du grand-pensionnaire. Wassenaer avait péri au combat de Lestoff; le célèbre Ruyter lui succéda dans le commandement. Jean de Witt réclama en même temps l'assistance que, en vertu du traité de 1662, la France devait aux états-généraux. Le roi les secourut d'abord de six mille hommes contre l'évêque de Munster, Christophe-Bernard de Galen, prélat guerrier, soudoyé par l'Angleterre pour désoler la Hollande; et enfin, le 26 janvier 1666, il déclara la guerre à Charles H. Mais la république tira peu de fruit de cette déclaration. La France voyait avec plaisir les deux puissances belligérantes s'affaiblir réciproquemeut : elle feignit plutôt de vouloir prendre part à la guerre qu'elle n'y prit part effectivement. Sa marine, encore naissante et faible, commandée par le duc de Beaufort, ne fit aucune diversion utile aux Hollandais. Dans la bataille que Monck et le prince palatin Bobert engagèrent le 1er juin 1666 contre Buy ter et Corneille Trompa la hauteur de Dunkerque , et qui dura quatre jours , la flotte française, vainement attendue, ne parut point, non plus qu'au combat de Nordi-Foreland, que se livrèrent les mêmes amiraux le 25 juillet suivant. Cependant les deux parties se fatiguèrent promptement d'une guerre ruineuse qui n'avait pas d'objet réel. D'autres fléaux avaient d'ailleurs désolé la ville de Londres; la peste en 1665, un violent incendie en 1666, y avaient causé de terribles ravages. Le défaut d'argent, joint à ces calamités publiques, disposa Charles a la paix. Des conférences s'ouvrirent à Breda sous la médiation du roi de Suède. Des difficultés qui s'élevèrent au sujet des restitutions réciproques entravant la négociation, Buy ter, avec la flotte hollandaise , pénétra, en 1667, dans la Tamise, s'avança jusqu'à Chatam,
478 HIST01RB GÉNÉRAL!!
brûla les vaisseaux qui s'y trouvaient a la rade , et jeta l'épouvante jusque dans Londres. Celte expédition hardie hâta la conclusion de la paix, qui fut signée a Breda le 31 juillet 1667. Les Anglais conservèrent en Amérique les nouveaux Pays-Bas dont ils s'étaient emparés, et qui furent depuis appelés New- Torck. Surinam resta aux Hollandais. Us obtinrent aussi une modification avantageuse de l'acte de navigation. (Voyez cidessus la note sur la Hollande.) 11 fut décidé qu'ils pourraient importer sur leurs vaisseaux en Angleterre toutes les marchandises qui descendraient le Rhin ; concession qui les rendait maîtres d'une grande partie du commerce de l'Allemagne. La France céda à l'Angleterre les îles d'Antigoa et de Montserrat, et lui rendit la partie de l'île Saint-Christophe qu'elle avait conquise ; mais elle obtint en retour l'Acadie , possession bien plus précieuse , dont elle ignorait encore l'importance.
Par ces diverses expéditions en Portugal, en Hongrie, en Hollande , Louis XIV se préparait à des entreprises plus éclatantes. Jeune, riche, bien servi, obéi aveuglément, ayant d'excellens généraux et l'armée la plus nombreuse , la mieux constituée, la mieux administrée et la plus aguerrie de l'Europe, il aspirait à la gloire des conquérans. Ses flatteurs, et surtout Louvois, ministre de la guerre, l'enivraient d'espérances ambitieuses. Fils du secrétaire d'élat Lelellier, qui lui avait transmis en 1666 le ministère de la guerre où il devait continuer et surpasser les améliorations que son père avait déjà introduites, Louvois était entré au ministère à l'âge où d'autres se préparent péniblement à des fonctions subalternes. Dans sa maturité précoce, il montrait un esprit vaste et actif. 11 était laborieux, infatigable , fécond en ressources, vigilant et sévère, mais inquiet, audacieux et superbe, avide de pouvoir et de mouvement. Souple avec le roi seul , il avait gagné un grand ascendant sur l'esprit de ce prince, qui le regardait comme son élève. En adoptant les idées de son ministre, Louis croyait suivre les siennes. Louvois fut en grande partie l'auteur des guerres entreprises par ce monarque. Ce fut lui qui le détermina à réclamer l'héritage des Pays-Bas. Philippe IV était mort le 17 septembre 1065. 11 avait eu de sa première femme, Elisabeth de France, l'infante Marie-Thérèse, mariée à Louis XIV. De son second mariage avec Marie-Anne d'Autriche, il laissait un fils encore enfant, Charles //, faible de corps et d'esprit, héritier
de sa couronne , et resté seul de trois enfans mâles , dont deux étaient morts en bas âge. La reine avait été nommée régente, et elle gouvernait entièrement parles conseils du père Nithard, son confesseur, au lieu de suivre ceux de don Juan d'Autriche, frère naturel du jeune roi. L'Espagne, épuisée par ses longues guerres, appauvrie par ses richesses mêmes qui l'avaient dégoûtée de l'agriculture et du commerce, travaillée de tous les vices d'une mauvaise administration, invitait à l'attaquer. ^ — Après la mort de Philippe IV, Lguis XIV forma des préteitfiotff, au nom de son épouse, sur plusieurs provinces de la monarchie espagnole, malgré la renonciation de Marie-Thérèse, exprimée dans son contrat de mariage, et confirmée par le traité des Pyrénées. Il revendiqua le duché de Brabant, la seigneurie de Malincs, la Gueldre supérieure, Namur, Limbourg, le Hainaut, l'Artois , le Cambrésis, le duché de Luxembourg, la Franche-Comté, et une partie de la Flandre. A l'appui de ses réclamations, il alléguait que la renonciation de Marie-Thérèse étant subordonnée au paiement de sa dot, et ce paiement n'ayant point eu lieu, la renonciation devenait nulle de plein droit; et quand même le défaut de paiement ne l'annulerait pas en général, il prétendait que du moins elle ne devait pas s'étendre aux pays d'Espagne régis par la coutume de Brabant. Cette distinction était fondée sur un droit particulier à ces contrées, et d'après lequel, si un veuf ou une veuve, ayant des eufans, passait à de secondes noces, la propriété de ses biens immeubles était dévolue par le fait aux enfans du premier lit ; de manière que ce père ou celle mère n'en conservait que la jouissance , sa vie durant, sans pouvoir en disposer en faveur des enfans du second lit. Cette coutume est connue sous le nom de droit de dévolution. Or, Charles II étant clu second lit de Philippe IV, tandis que Marie-Thérèse était du premier, Louis XIV soutenait que, dès l'instant du second mariage de Philippe, la propriété de tous les pays où le droit de dévolution avait lieu, avait été dévolue a cette princesse, qui, depuis la mort de son père, devait réunir la jouissance à la propriété. Les Espagnols répliquaient que le droit de dévolution , dérivant de la coutume, ne réglait que les successions des particuliers, et qu'il ne pouvait déroger aux lois fondamentales de l'Espagne, qui établissaient l'indivisibilité de la monarchie, et qui déféraient toute la suc-
cession à Charles II, sans le moindre partage. Les deux parties combattirent d'abord par des écrits, mais, en 1667, Louis XIV, appuyant ses raisons par la force , envahit la Flandre avec trois armées. Il était lui-même à la tête de la première, forte de trente-cinq mille hommes, et que Turenne commandait sous lui. L'économie de Colbert et la prévoyance de Louvois avaient assuré les frais de la campagne et la subsistance des troupes. Le roi n'eut qu'à se présenter pour vaincre. La conquête de Charleroi, de Saint-Vinox, Ath, Courtrai, Douai, Outlenarde, Lille, Armentières, etc., fut l'ouvrage de deux mois. Louis, en une seule campagne, pouvait se rendre maître des Pays-Bas, s'il avait eu des troupes assez nombreuses pour garder les places prêtes à s'ouvrir a ses armes. Louvois lui conseilla de mettre des garnisons dans les villes prises , et de les fortifier. Vauban , l'un de ces hommes de génie qui parurent dans ce siècle pour le service et la grandeur de Louis XIV, fut chargé de ce soin, et s'en acquitta suivant sa nouvelle méthode, devenue depuis la règle des bons ingénieurs. Après cette expédition qui ressemblait plutôt à un voyage militaire qu'à une guerre sérieuse, le vainqueur s'arrêta, et revint jouir de sa gloire et des applaudissemens de sa cour et de ses peuples. Au commencement de l'année suivante (janvier et février 1668), le prince de Condé entra dans la Franche-Comté à la tête de vingt mille hommes, et prit en deux jours Besançon 9 la capitale de cette province. Le roi le suivit de près , et alla assiéger Dole en personne. Quatre jours suffirent pour la réduction de cette place réputée presque imprenable, et trois semaines pour celle de toute la Franche-Comté. Ces conquêtes, faites au milieu de l'hiver, en annonçaient de plus grandes dans la campagne qui allait s'ouvrir, et rien ne paraissait pouvoir empêcher l'exécution des projets de Louis XIV.
Mais sa fortune et son ambition alarmèrent l'Europe. Les Hollandais surtout, fortement intéressés à la conservation des Pays-Bas espagnols, qui leur servaient de barrière contre la France, voyaient avec inquiétude les progrès de cette puissance, jadis leur alliée contre les Espagnols, mais qui, devenue maîtresse des Pays-Bas , eût été pour eux beaucoup plus redoutable que l'Espagne, alors languissante et faible. L'Angleterre partageait leurs craintes. Le chevalier Temple,
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son ministre à La Haye , ayant réussi à détacher le grand-pensionnaire Jean de Wilt des intérêts de la France, négocia entre l'Angleterre et la Hollande une ligue a laquelle la Suède accéda, pour arrêter les conquêtes de Louis XIV, et conserver les Pays-Bas à l'Espagne. Cette triple alliance fut conclue à La Haye le 23 janvier 1668. Louis XIV avait proposé à l'Espagne, dès le commencement de la guerre, les alternatives suivantes : ou de le laisser en possession de toutes les places qu'il avait conquises pendant la campagne de 1667, ou de lui abandonner, soit le duché de Luxembourg , soit la Franche- Comté, et, avec l'une ou l'autre de ces provinces, Cambrai et le Cambrésis , Douai , Aire , Saint-Omer, F n mes et leurs dépendances. Les confédérés s'engagèrent a disposer la France a un armistice et à employer l'intervalle pour porter l'Espagne, de gré ou de force, à accepter une des alternatives admises par le roi de France. Mais en même temps il fut convenu que si ce prince refusait leur médiation et persistait dans ses projets sur les Pays-Bas , les alliés donneraient des secours aux Espagnols et feraient la guerre à la France par terre et par mer jusqu'à ce que toutes choses fussent rétablies sur le pied de la paix des Pyrénées. Louis XIV fut vivement irrité qu'un petit état tel que la Hollande , naguère protégé des rois de France, conçut l'idée de borner ses conquêtes. Cependant la crainte d'exposer sa marine encore naissante à une perte certaine, en s'atlirant l'inimitié de deux puissances maritimes, le força d'ajourner sa vengeance; et le marquis de Castel-Rodrigo , gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, et son plénipotentiaire pour la paix, ayant accepté la première des deux alternatives, Louis l'agréa pareillement, le 25 avril 1668, par une convention signée à Saint-Germain avec les alliés. Des négociations ouvertes à Aix-la-Chapelle avec l'Espagne , sous la médiation du pape Clément IX, amenèrent, le 2 mai suivant, un traite déûnitif par lequel la France, en rendant la Franche-Comté, mais après avoir démantelé les principales places, conserva Charleroi, Binch, Âth, Douai, le fort de S carpe y Tournai, Oudenarde , Lille, Ârmenlières, Cour irai, Bergues et Fumes. La paix d'Aix-la-Chapelle offrit cette étrange particularité, que ni dans le préambule , ni dans aucun article, il ne fut question des prétentions delà reine de France sur les il. 31
Pays-Bas, qui avaient été le motif de la guerre, ni de la renonciation de cette princesse à la monarchie espagnole.
SECTION m.
Depuis la paix d'Aix-la-Chapelle jusqu'aux traites de Nimcgue
« Louis XIV, forcé de rester quelque temps en paix, continua comme il avait commencé, à régler, à fortifier et embellir son royaume. Il fit voir qu'un roi absolu qui veut le bien vient à bout de tout sans peine. 11 n'avait qu'à commander , et ses succès dans l'administration étaient aussi rapides que l'avaient été ses conquêtes. C'était une chose véritablement admirable de voir les ports de mer, auparavant déserfs, ruinés, maintenant entourés d'ouvrages qui faisaient leur ornement cl leur défense, couverts de navires et de matelots, et contenant déjà près de soixante grands vaisseaux qui pouvaient armer en guerre. De nouvelles colonies, protégées par son pavillon, partaient de tous côtés pour l'Amérique , pour les Indes orientales, pour les côtes d'Afrique. Cependant en France, et sous ses yeux, des édifices immenses occupaient des milliers d'hommes , avec tous les arts que l'architecture entraîne après elle; cl dans l'intérieur de sa cour et de sa capitale , des arts plus nobles et plus ingénieux donnaient à la France des plaisirs et une gloire dont les siècles précédons n'avaient pas eu même l'idée. Les lellres florissaient ; le bon goût et la raison pénétraient dans les écoles de la barbarie. » (Siècle de Louis XIV.) Nous présenterons ailleurs ces détails de la gloire et de la prospérité de notre nation , après avoir achevé le récit des affaires générales et militaires.
A cette époque, les Turcs, moins formidables, à la vérité, que du temps des Mahomet, des Sélim et des Soliman, mais dangereux encore et forts des divisions de l'Europe, après avoir bloqué Candie pendant huit années , l'assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. Dans celte guerre, a divers intervalles, les Vénitiens avaient reçu quelques faibles secours des puissances européennes, quatre mille hommes delà France en 1660, deux régimtns piémonlais en 1665, trois mille impériaux et cinq cents nouveaux volontaires
français en 1668. L'année suivante, Louis XIV fit un troisième et plus grand eflbrt pour prévenir la perte d'une île réputée le boulevard de la chrétienté. Il envoya au secours de Candie sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort. Le courage des Français ne put retarder la prise de la place que de quelques jours. Beaufort fut tué dans une sortie (1669), et le grand-visir Kiuperli entra enfin par capitulation dans la ville , qui n'était plus qu'un monceau de ruines, après soixante-neuf assauts , quatre-vingt sorties , et treize cent soixante-quatre explosions de la mine.
Tandis que Louis XIV, par ces inutiles, mais généreux secours, soutenait son titre de roi très-chrétien , et faisait honte aux princes contemporains, il laissait mûrir son grand projet de conquérir tous les Pays-Bas; et, dans son ressentiment contre les Hollandais , il avait résolu de commencer par leur république. Il ne pouvait pardonner « à un peuple, élevé, pour ainsi dire , dès le berceau comme a l'ombre et sous la protection de la France, soutenu en tant de rencontres par les deux rois ses prédécesseurs et tout récemment par lui-même dans la guerre d'Angleterre » (Péiisson, Hist, de Louis XIV), d'a- Toir suscité contre lui la triple alliance; il avait été choqué de la ûerté républicaine de leur ambassadeur, Van Beuning, dans le temps qu'on négociait le dernier traité avec l'Espagne; il s'indignait qu'un échevin d'Amsterdam , à cette question d'un négociateur français : Ne vous fiez-vous pas à la parole du roi? eût osé répondre : J'ignore ce que veut le roi, je considère ce quil peut. Enfin, depuis ce temps, l'insolence des gazetiers de Hollande, et quelques médailles orgueilleuses frappées dans ce pays , lui avaient paru un attentat contre sa dignité personnelle et la majesté de sa couronne. Profondément offensé de cette audace, il médita une vengeance terrible, ou peut-être cette vengeance n'était au fond qu'un prétexte dont s'armait la politique d'un roi catholique et absolu pour attaquer dans un peuple protestant et libre un voisin suspect et dangereux. La paix ne fut donc employée qu'à préparer une guerre nouvelle; et bientôt la France annonça hautement le dessein de châtier la Hollande, et de détruire cette république de marchands qui s'érigeaient en arbitres des souverains. Le premier soin du roi fut de dissoudre la triple alliance, et de mettre l'Angleterre et la Suède dans ses intérêts. Colbcrt de
Croissy, qu'il envoya en Angleterre, de concert avec les favoris de Charles II, Cliflbrd, Ashley, Buckingham , Ârlington, et Lauderdale, persuada à ce prince qu'il avait tout à craindre pour l'autorité royale, et qu'il ne pouvait la rendre indépendante qu'en se liant étroitement avec la France. Charles, séduit par cette considération, et surtout par l'espoir d'obtenir de cette puissance l'argent que lui refusait l'avare économie de son parlement, se laissa insensiblement disposer à une alliance avec Louis XIV. Pour achever de décider le monarque anglais, Louis lui envoya sa sœur, Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Dans l'intention de cacher le but de ce voyage, le roi feignit de vouloir se rendre en Flandre pour visiter ses conquêtes, et au mois de mai 1670 il se rendit à Calais avec toute sa cour. Tandis qu'on ne semblait occupé que de plaisirs et de fêtes, la duchesse d'Orléans se rendit à Douvres , où elle eut une entrevue avec le roi son frère. Un traité d'alliance y fut signé le 1 cr juin , et confirmé depuis par deux autres traités conclus le 10 décembre 1070 et le 12 février 1G72. Charles promit de fournir pour la guerre de terre un corps de six mille hommes; il s'engagea, de plus, à donner cinquante gros vaisseaux qui se joindraient à ceux de la France. Cette flotte combinée devait être sous les ordres du duc d'Yorck. Louis XIV, de son côté, s'obligea à payer à Charles II , tous les ans, trois millions pour subvenir aux frais de la guerre, et à lui abandonner quelques îles de la Zélande et de la Hollande pour sa part dans la conquête. Le roi, sûr de l'Angleterre , le fut bientôt de la Suède. Cette puissance, de tout temps l'amie de la France, ne s'était armée contre elle que par la crainte que lui avaient inspirée les menaces de l'Angleterre et de la Hollande réunies. Elle revint facilement a ses anciennes maximes. Louis XIV négocia aussi des traités avec plusieurs états de l'Empire, et engagea les uns à embrasser la neutralité, les autres à se liguer avec lui. Telles furent les alliances qu'il conclut le 23 octobre 1671 avec Yévêque d'Osnabruck; le 2 janvier 1672, avec l'électeur de Coogne ; le 3 avril de la même année, avec l'évêque de Munster; et le 10 décembre suivant, avec le duc de Bruns wick-Lunebourg, qui donna à la France un corps de dix mille hommes (1 ).
(I) Une circonstance qui favorisa beaucoup les projets de Louis XIV contre
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Quoique les Hollandais vissent de loin l'orage qui se formait, ils ne prirent aucune des mesures que la prudence leur dictait pour le conjurer. Abandonnés de leurs alliés au dehors , ils ne s'occupèrent même pas de pourvoir à leur défense intérieure. Jean de Witt et Corneille son frère, qui gouvernaient la république depuis la suppression du stathoudérat, et qui, comme le parti bourgeois auquel ils devaient la puissance, redoutaient pour la liberté civile l'influence des militaires, avaient entièrement négligé l'armée de terre,, que la maison
les Hollandais , fut le prétexte que le duc de Lorraine lui fournit par sa ver* satilité pour s'emparer de ses états. Charles IF, duc de Lorraine , mécontent du traité des Pyrénées, n'avait cessé de solliciter le roi de lui accorder des conditions plus équitables, et avait enfin obtenu un nouveau traité , qui fut signé à Paris le 28 février 1661 , et par lequel le duché de Bar lu* était rendu. A peine eut-il conclu ce traité , qu'il entama une négociation d'un genre tout différent. Du vivant de sa femme légitime , il avait épousé la princesse de Cantecroix , qui lui donna un fus nommé Charles-Henri., prince de Vaudemont ; mais ce prince , par le vice de sa naissance , était exclu , suivant les lois de l'Empire , du droit de succéder aux états de son père. Après la mort du duc , ils devaient passer à son neveu , Charles de Lorraine , qui , pour se concilier la faveur du roi de France , recherclia la main de la princesse de Nemours. Charles IV, craignant cette alliance , qui eût procuré un puissant protecteur à son ueveu contre son fils , signa , le 6 février 1662, a Montmartre, un troisième traité par lequel , se réservant, sa vie durant, la possession de ses états, et assurant au prince de Vaudemont des terres et seigneuries d'un revenu annuel de 200,000 livres, il céda la Lorraine à Louis XIV. Ce prince , de son côté , s'arrogeant un pouvoir qui n'appartenait qu'a la nation , déclara qu'à Textinction.de la maison de Bourbon les princes de Lorraine monteraient sur le trône de France , et, en celte qualité d'héritiers futurs, leur accorda les titres et prérogatives de princes du sang. L'inconstant duc de Lorraine n'eut pas plutôt signé ce traité , qu'il s'en repentit , et qu'il le révoqua par un acte qu'il fit signifier au roi et au parlement. A la suite d'une nouvelle négociation, le roi lui laissa la jouissance de ses états sur le pied du traité de 1 661 , à la, réserve de Marsal, dont les Français prirent possession, ainsi que nous l'avons dit précédemment. Enfin , le duc ayant négocié depuis une ligue offensive et défensive avec les états-généraux contre la France, ce qiû était ouvertement contraire au traité de 1 66 1 , Louis XIV jugea à propos de s'emparer de la Lorraine. Le maréchal de Créqui eut ordre d'entrer dans ce pays, dont il se rendit maître en 1670. Cette acquisition était pour la France d'un haut intérêt, soit par l'importance de la conquête en elle-même , soit parce que la possession de la Lorraine coupait toute communication entre la Franche- Comté et les Pays-Bas.
d'Orange avait toujours entretenue sur un pied respectable. Le nombre des troupes avait été diminué, la discipline s'était relâchée, les places étaient dépourvues de munitions et de garnisons; les fortifications tombaient en ruines, et les anciens commandans avaient été remplacés par des jeunes gens sans expérience, qui n'avaient d'autre mérite que de tenir au parti dominant. La Hollande, pour comble de malheur, était divisée en deux factions : Tune de républicains rigides, à qui toute ombre d'autorité souveraine faisait horreur; l'autre de républicains mitigés, qui voulaient rétablir dans les charges de ses ancêtres le jeune prince d'Orange, Guillaume III. Les deux frères de Wilt étaient à la tète des partisans austères de la liberté; mais la faction contraire commençait à prévaloir. La république, plus occupée de ces dissensions domestiques que de son danger, contribuait elle-même à sa ruine : elle n'avait d'espoir que dans sa flotte, qui , grâce aux soins et à la prévoyance de Ruyter, était nombreuse et florissante, et dans les secours du roi d'Espagne et du grand-électeur de Brandebourg, qui avaient seuls osé s'allier à elle.
Le roi, ayant achevé ses préparatifs, s'avança vers la Hollande, au printemps de 1072, avec cent dix mille hommes, dont six mille Anglais commandés par le duc de Montmouth et dans les rangs desquels se distingua le capitaine Churchill, le futur duc de Marlborough. De leur côté, révêque de Munster et l'électeur de Cologne avaient environ vingt mijle hommes. Turenne et Condé, et sous eux Luxembourg, commandaient l'armée royale; Vauban devait conduire les sièges; Louvois veillait à toutes les opérations et a tous les besoins. Les troupes, pour la plupart, couvertes d'or et d'argent, étaient un objet d'admiration- par leur magnificence, mais en même temps de terreur par leur discipline. Contre les plus grands capitaines de l'Europe, cent trente mille combattans et une artillerie formidable, la Hollande n'avait à opposer sur terre qu'un jeune prince d'une constitution faible, qui n'avait vu ni sièges ni combats, - et environ vingt-cinq mille mauvais soldats, en quoi consistait alors toute la garde continentale du pays. « Guillaume d'O- « rauge, âgé de vingt-deux ans, venait d'être élu capitaine- « général des forces de terre par les vœux de la nation Jean m de Witt y avait consenti par nécessité. Ce prince nourrissait, u sous le flegme hollandais, une ardeur d'ambition et de gloire
« qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s'échapper « jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, « son génie actif et perçant ; son courage , qui ne se rebutait «jamais, ût supporter à son corps faible et languissant des « fatigues au-dessus de ses forces. » Louis XIV ne devait pas avoir désormais d'adversaire plus redoutable. Cependant, avec sa petite armée, Guillaume ne put d'abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa pairie.
Les Français , partagés en trois corps , se dirigèrent du côté de Maastricht, qu'ils laissèrent en arrière, quoique cette place fût bien fortifiée et renfermât une garnison nombreuse. Leur dessein était de passer la Meuse et de pénétrer par le Rhin et l'Yssel , dans le cœur de la république. Ils s'emparèrent d'abord de toutes les places du duché de Clèves , oii les Hollandais avaient des troupes. Enfin, Louis XIV passa le Rhin (le 18 juin 1672) près de Tolliuis, a peu de distance du fort de Sclienck. La rive opposée n'était défendue que par quelques cavaliers et deux faibles régimens d'infanterie sans canon, qui mirent bas les armes presque sans combat. Ce passage du Rhin, trop célébré par un grand poëte comme un exploit difficile et dangereux, fut plus important par ses suites que remarquable par les circonstances qui raccompagnèrent. Les Français et leurs alliés coururent de succès en succès, et, au bout de quelques semaines, ils se virent maîtres des provinces de Gueldre, d'Utrecht, d'Over-Yssel et d'une partie de la Hollande; ils pénétrèrent jusqu'à Muyden , à quatre lieues d'Amsterdam. La consternation était générale : les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du inonde, et à s'embarquer pour Batavia. Ou lit le dénombrement des vaisseaux qui étaient dans les ports, et on trouva qu'ils pouvaient servir à transporter aux Indes cinquante mille familles. On désespérait du salut de la Hollande. Les partisans du prince d'Orange éclatèrent alors en murmures contre Jean de Witt, et l'accusèrent des malheurs de la patrie. Ils déploraient l'abolition du stathoudérat, et ne voyaient de remède aux maux de Tétat que dans le rétablissement (te cette charge. Jean de Witt aimait encore mieux voir sa république céder à un roi victorieux, que reconnaître l'autorité d'un stathouder. Il détermina les états à envoyer des députés à Louis XIV pour lui demander la paix. On of-
frit à ce prince M acstricht , toutes les villes non comprises dans le territoire proprement dit des Sept -Provinces , et dix millions pour les frais de la guerre. Le marquis de Pomponne, secrétaire -d'état, conseilla au roi d'accepter cette oflre qui le rendrait maître de tous les dehors de la république , et lui faciliterait les moyens de la tenir dans sa dépendance. Mais Louvois qui ne voulait pas la paix, fut d'un avis contraire, et son ascendant remporta. On lit aux Hollandais, au nom des rois de France et d'Angleterre > des propositions si dures et si ignominieuses, qu'il était impossible de les accepter. La fierté du vainqueur rendit de l'énergie aux vaincus : on résolut de défendre la patrie jusqu'au dernier soupir, et de mourir dans le dernier retranchement. Tous les cœurs et toutes les espérances se tournèrent vers le prince d'Orange, qui s'était opposé à la paix. Le peuple le demanda à grands cris pour stathouder. La petite ville de Veer avait donoé le signal en le proclamant, sur la fin de juin (1672), stathouder de Zélande. Cet exemple fut suivi par toutes les villes de cette province, ainsi que par celles de la Hollande. Partout le peuple força les magistrats de déférer le stathoudérat au prince d'Orange. On supprima l'édit qui avait aboli cette dignité; elle fut solennellement rétablie par les états assemblés, et même, deux ans plus tard , ils la déclarèrent héréditaire dans la maison d'Orange, ainsi que les charges de capitaine et d'amiralgénéral. Le parti du prince d'Orange souilla son triomphe par le meurtre des frères de Witt : une populace effrénée massacra à La Haye ces deux hommes illustres, dont l'un avait gouverné l'état pendant dix-neuf ans avec zèle et intégrité , et l'autre Pavait servi de son épée. On exerça sur leurs corps sanglans toutes les fureurs dont la multitude est capable, et les lambeaux de leurs chairs déchiquetées furent vendus à un infâme encan. On persécuta leurs amis ; Ruyter lui-même, P amiral et le soutien de la république , se vit entouré d'assassins dans Amsterdam , et n'échappa qu'avec peine à leurs coups.
Guillaume était stathouder ; son élévation était le fruit des malheurs de son pays, mais n'éloignait pas les périls dont les Hollandais étaient menacés. A la vérité, Ruyter soutenait sur les mers l'honneur de leur pavillon. Le 7 juin 1672, il livra, près de Solbay, entre Harwich et Tarmouth, un sanglant combat aux flottes française et anglaise réunies sous les ordres du duc
d'Yorck et du comte d'Estrées. L'avantage demeura aux Hollandais. Cependant l'armée de Louis se trouvait toujours au centre de la république; et Guillaume, malgré ses talens et son activité , aurait sans doute succombé sans les fautes que commirent les Français. Condé voulait qu'on démantelât les places fortes, afin de ne pas affaiblir l'armée par des garnisons; Louvois s'y opposa. Le système qu'adopta ce ministre ayant ralenti les opérations militaires , les Hollandais revinrent de leur étonnement ; ils achevèrent de se sauver par une résolution généreuse : ils ouvrirent leurs écluses , et l'inondation arrêta les progrès des vainqueurs. Alors le roi quitta Tannée. Au lieu d'assurer son triomphe, il se hâta d'aller en jouir, laissant à Turenne et à Luxembourg le soin d'achever la guerre. Mais tandis qu'il élevait des monumens de sa conquête, la plupart des puissances de l'Europe, alarmées et jalouses, travaillaient à la lui ravir.
L'électeur de Brandebourg leur donna l'exemple. Il marcha au secours des Hollandais à la tête de vingt-cinq mille hommes. En même temps il sollicitait l'empereur Léopold de se déclarer contre les Français, et de s'opposer a leurs, conquêtes, qui menaçaient la sûreté de l'Empire. Quoique la cour de Vienne eût, le 1ar novembre 1671, conclu avec la France une alliance secrète t par laquelle les deux parties s'engageaient à ne prêter aucun appui h leurs ennemis respectifs , elle contracta, par un traité signé à. La Haye le 25 juillet 1672, une obligation contraire qu'elle ne se proposait pas de remplir plus fidèlement. En vertu de ce traité , Léopold envoya douze mille hommes à l'armée de Brandebourg, sous les ordres de Mon* técuculi; mais le général autrichien, lié par desordçes secrets de la cour de Vienne, seconda m,al et même contraria les entreprises de l'électeur. Ce prince, h qui les Hollandais ne payaient point exactement les subsides qu'ils lui avaient promis, mécontent de l'empereur, et voyant d'ailleurs ses états de Westphalie envahis par une armée française, ne crut pas devoir porter seul le poids de la guerre, et se retira du champ de bataille. Il conclut, le 16 juin 1673, avec le roi de France, à Vossem en Brabant, un traité par lequel il promit de ne plus assister les Hollandais, se réservant toutefois de défendre l'Empire, s'il était attaqué.
Mais, tandis que la Hollande perdait cet allié, le génie et la
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politique do Guillaume formai eut contre la France une grande coalition. Comme, pendant plus de cent années , ralleutionet l'inquiétude des puissances de l'Europe avaient eu principalement pour objet l'ambition de Charles-Quint, puis l'esprit turbulent et le fanatisme de Philippe 11, et enlin les efforts de Ferdinand II et de Ferdinand III pour exterminer le parti protestant, et, sous ce prétexte, subjuguer toute l'Allemagne; ainsi la plus importante affaire de l'Europe, depuis l' invasion de la Hollande jusqu'à la On du règne de Louis XIV, devait être de résister à l'accroissement de la maison de Bourbon, et le prince d'Orange fut le principal instrument de cetle résistance. Représentant à l'empereur et au roi d'Espagne la puissance de Louis XIV, et leur exagérant peut-être ses desseins ambitieux, il leur fit entendre que leur cause était celle de la Hollande; que, par la ruine de cette république, le roi de France ne voulait que s'ouvrir un chemina d'autres conquêtes; que le salut des autres états était dans l'union et dans une résistance prompte et vigoureuse. Ces considérations furent le nœud d'une ligue que les cours de Vienne et de iMadrid conclurent avec les états-généraux par un traité signé à La Haye le 30 août 1673. Louis XIV avait tellement changé le cours a des choses, que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d'Autriche. Le duc de Lorraine accéda au traité de La Haye le 6 octobre 1073.
Au milieu de ces négociations diverses , la guerre se poursuivait sur terre et sur mer. La marine française se perfectionnait rapidement. Au lieu de trente vaisseaux que Louis XIV avait joints l'année précédente à la flotte anglaise, il enjoignit quarante cette année. Le comte d'Estrées et le prince palatin Robert, amiraux de France et d'Angleterre , livrèrent à ttuyter trois batailles consécutives (8 et 14 juin et 21 août 1673), ou la valeur et l'habileté furent si égales de part et d'autre, que la victoire resta toujours indécise. Le roi alla en personne assiéger Maastricht pendant que ces trois batailles sedonnaient. Il se montra dans cette expédition aussi laborieux que brave, et partagea toutes les fatigues du soldat". Maastricht se rendit au bout de huit jours. Cependant les soins du roi, les talcns de Vauban , de Louvois , de Turcnne et de Condé , ne purent réparer la faute qu'on avait faite de garder trop déplaces, d'affaiblir Tannée, et de manquer Amsterdam. Condé essaya
inutilement de pénétrer dans la Hollande inondée, et Turcune d'empêcher la jonction du prince d'Orange et de Monlécuculi. Bientôt après, la défection du roi d'Angleterre vint augmenter les embarras de la France , et lui ôter l'espoir de balancer la supériorité maritime des Hollandais. L'alliance de Charles II avec Louis XIV était contraire aux intérêts de l'Angleterre, qui exigeaient la conservation de la république des Provinces- Unies. C'était contre l'aveu de son peuple qu'il faisait la guerre aux Hollandais : son parlement, en lui refusant des subsides pour la continuer, le força à la paix : elle fut signée à Westminster le 19 février 1674. L'exemple delà Grande-Bretagne fut suivi de près par l'évêquc de Munster et l'électeur de Cologne, qui traitèrent avec les états-généraux, le premier à Cologne, le 22 avril 1674, et le second dans la même ville, le 11 mai suivant.
Les Français, abandonnés de leurs alliés, furent obligés d'évacuer la Hollande. Ils retirèrent leurs garnisons de toutes les places qu'ils tenaient dans le territoire de la république, excepté de Grave et de Maastricht, pour tourner leurs forces contre la ligue qui les menaçail, et qui s'accrut successivement de plusieurs nouveaux confédérés par l'accession du duc de Bruns wick-Lunebourg (20 juin 1674), de l'électeur de Brandebourg, et du roi de Danemarck, Christian V (1er et 10 juillet idem), de i'évêque d'Osnabruck (26 janvier 1675), de l'évêque de Munster (16 août idem\ et enfin du comte palatin de Neubourg (26 mars 1676). L'Empire déclara la guerre à la France au mois de juin 1674.
Louis XIV , ayant sur la coalition trois grands avantages , l'union de ses armées sous une direction unique et loule-puissante, la force de ses fontières munies d'une multitude d'excellentes places , et les intelligences secrètes par lesquelles il pénétrait jusque dans les conseils des princes confédérés, Gt tête à l'orage de tous côlés. Il fournit à la fois une armée de vingt-trois mille hommes à Turenne, contre les impériaux ; une de quarante mille hommes à Coudé, contre le prince d'Orange; un corps de troupes était sur les frontières du Roussillon; une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine. Lu roi lui-même marcha pour conquérir une seconde fois la Franche-Comté. Besançon fut pris en neuf jours (15 mai 1674), et au bout de six semaines toute la province fut
soumise. Elle est depuis restée à la France. Coudé, qui l'avait conquise dans la guerre précédente, alors chargé de conduire la guerre dans les Pays-Bas, livra bataille au prince d'Orange, le 11 août, près de Senef. L'action fut longue et meurtrière: il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers de part et d'autre. Après un carnage inutile, les deux armées s'attribuèrent la victoire, et l'on chanta le Te Deum dans les deux camps. La campagne se termina de ce côté par la délivrance d'Oudenarde, dont Condé fit lever le siège au prince d'Orange, et par la prise de Grave que le marquis de Chamilli rendit après une belle résistance.
Dans le même temps que Turenne déployait sur le Rhin toutes les ressources de l'art de la guerre, des environs de Baie, d'où il avait protégé l'expédition de la Franche-Comté, il avait gagné Saverne , avec le dessein apparent de couvrir la Lorraine contre l'invasion projetée par le comte de Caprara, général de l'armée des Cercles, et par le duc de Lorraine, qui, réunis près d'Heidelberg dans le Palatinat, n'attendaient, pour agir, qu'un renfort de Hongrois amené par le duc de Bournonville. Turenne, pour prévenir cette jonction, traversa le Rhin près de Philipsbourg, et marcha droit aux deux généraux ennemis. Ceux-ci, décidés à ne point combattre avant l'arrivée de Bournonville, se dirigèrent vers Heilbronn pour y passer le Necker; mais, le 16 juin, il les atteignit et les défit près de Seintzheim (1), puis de Ladembourq. Après ce double exploit, il repassa le Rhin pour procurer à sa petite armée quelque repos dont elle avait besoin. Dans cet intervalle, Bournonville avant joint le comte de Caprara , Turenne envahit une seconde fois le Palatinat pour attaquer les impériaux. A son approche ils se retirèrent derrière le Meiu, et le Palatinat fut abandonné à la merci des Français. L'électeur palatin s'était secrètement allié à l'empereur. Pour l'en punir, en même temps que pour
(1) « Cette victoire donna un heureux commencement à cette campagne, « qui d abord paroissoit devoir être funeste à la France ; car jamais elle • n'avoil eu jusque-là tant d'ennemis à combattre , ni vu contre elle de si « grosses armées. Le dedans du royaume paroissoit mal dispose, la Guieimc, « la Normandie et la Bretagne étant prêtes ù se révolter. » ( Afém. de La Fare.)
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ravir à l'ennemi les ressources qu'aurait pu leur offrir son élcctorat, l'armée française mit cette contrée à feu et à sang. Le duc de Lorraine et Bournoaville voulant faire expier à la France les excès commis par ses soldats en Allemagne, dirigèrent leur marcbe vers PAlsace. Turenne les suivit, résolu de les attaquer avant leur jonction avec l'électeur de Brandebourg. Le 4 octobre, il leur livra, près d'Ensheim, à une lieue de Strasbourg, une bataille qui se termina à son avantage. Cependant il ne put empêcher que l'électeur de Brandebourg, à la tête de seize mille hommes , ne renforçât l'armée vaincue. La grande supériorité des impériaux, depuis leur réunion avec les Brandebourgeois , obligea Turenne à se retirer dans les gorges de Saverne. La saison était avancée : les alliés se répandirent en Alsace, y disséminèrent leurs troupes , et se proposèrent d'y prendre des quartiers d'hiver. Turenne, profitant de leur sécurité, sortit de ses positions à la fin de décembre, et, fondant sur les quartiers dispersés de Bournonville , le battit, le 29 décembre, près de Mulhausen dans le Sundgaw. Bientôt après , au combat de Turklieim, il acheva la ruine des confédérés (5 janvier 1675), et « par une conduite également sage et audacieuse , il fit repasser le Rhin à plus de soixante mille hommes qui s'éloient établis en Alsace. » ( Mém. de Villars.) Toutes ces actions consécutives , conduites avec tant d'art, exécutées avec tant de bonheur, excitèrent l'admiration de la France et de l'Europe , et paraissent encore plus admirables quand on songe que Louvois voulait abandonner l'Alsace aux ennemis , et que Turenne , prenant tout sur lui et se chargeant des e'vénemens, triompha malgré le ministre.
Turenne , comblé de gloire , désirait en jouir désormais dans la retraite; mais le roi ne put consentir à se priver de ses services. Ce grand capitaine ne pouvait trouver le repos que dans la tombe. Il passa le Rhiu au commencement de la campagne de 1675. L'empereur lui opposa Montécuculi. C'était un rival digne de Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent plusieurs mois à se suivre, à s'observer dans des marches et des campemens où ils épuisèrent tous les secrets de la tactique la plus savante. Turenne, croyant enfin avoir trouvé le moment d'attaquer son adversaire avec avantage , se préparait à livrer bataille , lorsqu'allant faire une reconnaissance près du village de Saltzbach, il fut tué d'un coup de canon
A0\ HISTOIRB GÉNÊRALR
(27 juillet 4C75). Le même boulet ayant emporte* le bras de Saint-llilaire, lieutenant-général de rartillerie, son Gis fondait en larmes auprès de lui : Ce n'est pas moiy lui dit Saint-IIilaire, c'est cet homme irréparable qu'il faut pleurer. Ce bel éloge fut confirmé par la douleur publique. Les soldats et les peuples déplorèrent également la mort de Turennc. Louis XIV ordonna que ses dépouilles fussent déposées dans le tombeau des rois comme autrefois celles du connétable DuGuesclin (1).
Avec Turennc périt le secret de celte journée qui devait être triomphante. Bien loin d'attaquer les ennemis, on ne songea plus qu'à se retirer. La dispute pour le commandement, entre le comte de Lorges et le marquis de Vaubrun , ajoutait encore an malheur des circonstances. Enfin , la belle retraite faite par le comte de Lorges parut une victoire , dans la consternation ou était l'armée. Montécuculi la poursuivit, et le 1er août se donna le combat oVAltcnheim, où périt le marquis de Vaubrun. L'avantage fut égal des deux côtés par le courage seul de nos troupes, qui se placèrent d'elles -mêmes . Cependant cette brave et malheureuse armée ne put empêcher les impériaux de passer le Rhin et de pénétrer en Alsace , dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d'un chef, non-seulement pour lui rendre la confiance qu'elle avait perdue , mais pour réparer la défaite récente que le maréchal de Créqui venait d'éprouver à Consarbruck. Le roi jeta les yeux sur le prince de Condé. Celui-ci laissa le maréchal de Luxembourg soutenir en Flandre la fortune de la France , et alla arrêter les progrès de Montécuculi. Il fit lever à ce général le siège oVHaguenau (22 août) et de Saverne (14 septembre), et le força de repasser le Rhin : ce fut là le dernier exploit de ce prince. Tourmenté de la
(1) « Ainsi finit, au comble de la gloire, non-seulement le plus grand « homme de guerre de ce siècle et de plusieurs autres , mais aussi le plus « homme de bien et le meilleur citoyen; et, pour moi, j'avouerai que, de « tous les hommes que j'ai connu, c'est celui qui m'a paru approclier le « plus de la perfection. » (Afém. du marquis de La Fare.) «Jamais « homme, dit pareillement madame de Sévigné , n'a été si près d'être par- « fait. »o// est mort un homme qui faisoit honneur à V homme l » s'écria Montécuculi en apprenant la mort de son antagoniste.
Cet héroïque Saint-Hilairc , qui oubliait sa blessure pour ne songer qu'à la perte que faisait la France en la personne de M. de Turennc, était un officier de fortune, fils d'un savetier de Nérac.
goutte, il quitta l'armée et alla s'ensevelir dans son délicieux séjour de Chaniilli , où il consacra ses dernières années au paisible commerce des lettres qu'il avait toujours aimées, et aux pratiques de la religion qu'il avait négligées trop longtemps. Montécuculi se retira du service la même année. C'est une chose digne de remarque, que, par la retraite de ce général, par celle de Condé et par la mort de Turenne, cette année vit finir la carrière des trois plus grands capitaines qu'il y eût alors en Europe.
Au commencement de cette campagne , la Suède ayant renouvelé, par un traité signé à Versailles le 25 avril 1675, l'alliance conclue en 1G72 avec la France, avait pris les armes en faveur de celle puissance , et avait fait entrer une armée dans la marche de Brandebourg. Cette diversion avait forcé l'électeur de voler au secours de son pays menacé. Il défit complètement les Suédois, le 18 juin, près de Ferhbellin. Le roi de Suède, déclaré ennemi de l'Empire, se vit bientôt attaqué dans ses propres états. L'électeur lui enleva successivement toutes ses places en Poméranie; l'évêquc de Munster, réuni au duc de Brunswick-Lunebourg, le dépouilla de Bremen et de Verden, et le roi de Danemarck s'empara de Wismar. Mais les Suédois prirent leur revanche Tannée suivante , et défirent les . Danois à Lunden en Scanie le 14 décembre 1676.
Sur le Rhin et dans les Pays-Bas, cette campagne se réduisit, de part et d'autre, a des sièges. Le prince Charles de Lorraine, qui avait succédé, en 1675 (18 septembre), à son onde dans la prétention aux états dont sa maison était dépouillée depuis 1G70, fit, à la tète de l'armée impériale, le siège de Philipsbourg, et se rendit maître de cette place le 17 septembre (1676), tandis que les Français s'emparaient de Condé, de Bouchain et d'Aire dans les Pays-Bas. La mer fut le théâtre des événemens les plus remarquables de cette année.
L'autorité espagnole, un moment ébranlée en Sicile par le soulèvement de 1647, le fut encore, vingt-sept ans après, par une autre insurrection qui éclata à Messine au mois d'août 1674. Seule entre les villes de la Sicile, Messine était alors gouvernée comme une république plutôt que comme une municipalité, par un sénat choisi dans la cité, et dont le gouverneur espagnol n'était que le président avec des pouvoirs très-
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restreints. Don Diëgo Soria, alors revêtu de cette charge, affectant de braver ouvertement les privilèges du sénat et du peuple , les Messinois soulevés chassèrent les Espagnols. Des députés envoyés au ducd'Estrées, ambassadeur de Louis XIV à Rome, lui offrirent pour le roi la possession de Messine, et avec elle la souveraineté de la Sicile. Cette offre fut acceptée avec empressement par l'ambassadeur, et ensuite par la cour de France. Louis XIV fut proclamé roi de Sicile à Messine, et le commandeur de Valbelle vint avec six vaisseaux de guerre prendre possession de cette ville. L'année suivante, le duc de Vivonne amena une nouvelle escadre, battit celle des Espagnols le 9 février, et prit Âgousta le 17 août. Les Espagnols furent obligés d'implorer, pour la défense de la Sicile, la Hollande, leur ancienne ennemie, et Ruyter les joignit en 1G76 avec vingt- trois grands vaisseaux de guerre. On recueillit alors le fruit des soins de Colbert pour la marine. Les Français qui, aidés des Anglais, n'avaient pu vaincre les flottes de la Hollande, l'emportèrent seuls sur les Hollandais et les Espagnols réunis. Leur flotte, sortie des ports de la Provence sous le commandement de Duquesne , digne adversaire de Ruyter, rencontra celle des ennemis le 8 janvier entre les îles de Stromboli et de Salini. Après un long combat, où la victoire fut indécise, Duquesne jeta du secours dans Messine. L'amiral hollandais ayant reçu des renforts , résolut de tenter quelque entreprise d'éclat contre la place rebelle. La vigilance de Duquesne l'en empêcha , et les deux flottes en vinrent à une seconde bataille, -dans le voisinage d'Àgousla , le 22 avril. Elle fut longue et opiniâtre ; les deux parties s'attribuèrent l'avantage; mais la mort de Ruyter, qui expira peu de jours après (29 avril) d'une blessure reçue dans l'action, valait mieux pour les Français que le triomphe le plus décisif. Duquesne pleura le trépas de son rival, et en profita. Le deux juin il acheva de détruire dans un combat près de Palerme les flottes espagnole et hollandaise : Messine demeura au pouvoir des Français. Avec une conduite mesurée et un général plus actif et plus habile que le duc de Vivonne , ils auraient pu s'emparer de l'île entière. Mais la licence à laquelle ils se livraient indisposait les Siciliens ; et chaque jour voyait éclore de nouvelles conspirations que l'indolence de Vivonne ne savait ni prévenir ni punir. Le roi d'Angleterre, prêt à se déclarer
pour le prince d'Orange qui venait d'épouser sa nièce, eût pu rendre le retour des troupes françaises très-difficile. Après des succès hrillans, mais infructueux, il fallut (1678) abandonner la Sicile à la domination et aux vengeances des Espagnols (1).
Pendant les deux années que les Français étaient restés maîtres de Messine, et s'étaient montrés en dominateurs sur la Méditerranée , la guerre de terre s'était poursuivie avec la même vivacité. En 1677, le roi assiégea en personne et prit Valenciennes (17 mars) et Cambrai (15 avril). Le duc d'Orléans, son frère, assiégeait en même temps Saint-Omer. Le prince d'Orange, s'étant avancé pour secourir cette place, fut complètement défait à Mont-Cassel (1 1 avril) par le duc , secondé des maréchaux d'Humîères et de Luxembourg. Le maréchal de Créqui, devenu plus prudent par sa défaite de Consarbruck, ferma au prince Charles l'entrée delà Lorraine, le battit en Alsace à la rencontre de Kokersberg (7 octobre), et prit Fribourgk sa vue, le 14 novembre suivant. Quelques mois auparavant, le comte de Schomberg et le maréchal de Navailles avaient défait dans le Lampourdan les Espagnols commandés par le comte de Montcrei (4 juillet).
Le roi ouvrit la campagne de 1678 par la prise de Gandet û'Ypres (12 et 25 mars). Ces succès et ceux qu'obtint sur le Rhin le maréchal de Créqui dans une campagne digne de Turenne , amenèrent enfin la paix qui se négociait depuis le commencement de la guerre. Les premières conférences avaient eu lieu en 1673. La Suède ayant offert sa médiation, un congrès fut dès-lors tenu à Cologne. Les ministres d'Autriche, de France, d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, d'Es-
Mil M, > » ■ Il I * ■■ ■ ■ ■
(1) Le vice-roi Santo-Stcphano exerça dans Messine de grandes persécutions. Le sénat fut aboli , les franchises et immunités supprimées, le palais de la commune démoli , les impôts régies arbitrairement , l'Université détruite , une citadelle bâtie pour tenir la ville en respect , etc. Sept mille Messinois s'étaient embarqués sur la flotte française. Louis XIV fournit à l'entretien de ces bamûs pendant dix-huit mois, et ensuite les expulsa de France. Dans leur désespoir, un grand nombre se firent brigands ; quinze cents se réfugièrent en Turquie , où ils abjurèrent le cliristianisme ; cinq cents, plus audacieux, rentrèrent en Sicile , où tous , à l'exception de quatre, furent condamnés à la potence ou aux galères. Telle fut la triste fin de l'insurrection de Messine.
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pagne et de Brandebourg s'y rendirent. Mais l'envoyé de l'empereur ayant fait enlever, dans Cologne même , et conduire à Vienne Guillaume de Furstemberg, principal ministre de l'électeur de Cologne, et regardé par Léopold comme un des moteurs de la guerre, cette violation du droit des gens rompit l'assemblée (février 4674). Les négociations recommencèrent en 1675, sous la médiation du roi d'Angleterre. Nimèguekt choisi pour le lieu du congrès. Cette assemblée ne se forma que lentement. Chaque état avait ses intérêts particuliers, ses vues secrètes , et ceux qui espéraient tirer avantage de la continuation de la guerre, multipliaient à dessein les délais. La France était disposée k négocier; elle désirait la paix, que ses victoires lui faisaient espérer glorieuse, et que le désordre de ses ûnances épuisées, malgré l'économie de Colbcrt, par des dépenses excessives, lui rendaient nécessaire. La Hollande , qui payait des subsides à ses alliés , souhaitait également la fin d'une guerre dont elle portait seule tout le poids, et qui ruinait son commerce ; mais le prince d'Orange , qui devait son pouvoir aux dangers de la république , était contraire à ces sentimens pacifiques : les autres puissances n'en étaient pas moins éloignées. Chacune d'elles se flattait, en prolongeant la lutte, de conserver ce qu'elle avait conquis, ou de recouvrer ce qu'elle avait perdu. L'empereur aurait voulu ramener les choses au point où elles étaient à la paix de Munster, l'Espagne prendre polir base le traité des Pyrénées, le Danemarck regagner ce qu'il avait cédé à la Suède dans les guerres précédentes, l'électeur de Brandebourg garder ses conquêtes en Poméranie, et la Suède, l'alliée de la France, rentrer en possession de ce qu'on lui avait enlevé. Mais cette ardeur guerrière était un feu qui devait s'éteindre , faute d'alimens. La coalition manquait de moyens pour agir avec vigueur. L'Espagne, appauvrie, mal gouvernée, et troublée par des intrigues de cour, ne pouvait faire de grands sacrifices pour la cause commune. Léopold était obligé de se priver des ressources de la Hongrie, sa plus riche province, qui, mécontente et prête a se révolter, lui inspirait de vives inquiétudes. L'Empire, mal organisé pour l'action, ne savait pas se défendre, et moins encore attaquer. Enfin, les intérêts opposés des états confédérés entretenaient parmi eux les jalousies et les défiances. Ces divisions avaient facilité les succès des
armes de Louis XIV; elles facilitèrent pareillement ceux de sa politique, et le conduisirent à son but, qui était d'isoler les alliés les uns des autres, et de conclure séparément avec chacun d eux. L'objet le plus important était de détacher la Hollande de la grande alliance. Les ambassadeurs français s'adressèrent d'abord à Beverningk, ministre des Provinces-Unies, et proposèrent un traité de commerce avec sa république, la restitution de Maëstricht, et des conditions avantageuses pour le prince d'Orange. Beverningk était personnellement porté à accepter ces offres ; cependant il les rejeta , soit parce qu'il redoutait le parti du prince d'Orange qui surveillait sa conduite, soit parce qu'il pensait qu'il était de l'honneur de la Hollande de ne point se séparer de la fortune des confédérés. Ceux-ci, de leur côté, se croyant sûrs de la loyauté et de l'appui de la Hollande, ne se relâchaient en rien de leurs prétentions. Ils comptaient toujours sur les événemens de la guerre qui se poursuivait sans interruption. Les Français y comptaient aussi; mais leur confiance était mieux fondée, et la victoire la justifiait chaque jour. Du reste , leurs succès mêmes éloignaient la conclusion de la paix; et la France, à mesure que les circonstances lui devenaient plus favorables, montrait moins d'empressement a détacher les Hollandais de la ligue; elle attendait avec sécurité leur défection, comme l'infaillible conséquence de leur lassitude et de ses triomphes. Ainsi les négociations languissaient, et pouvaient durer long-temps encore sans rien conclure, lorsque le mariage du prince d'Orange, et les événemens qui le suivirent, changèrent les dispositions de tous les partis, et accélérèrent le dénouement. En 1677, Guillaume III s'étant rendu à Londres, à la fin delà campagne, épousa la princesse Marie, fille du duc d'Yorck et nièce de Charles IL Cette union fut suivie bientôt après d'un traité d'alliance entre l'Angleterre et les Provinces-Unies (10 janvier 1678), traité que le roi d'Angleterre, secrètement vendu à la France, n'avait pas intention d'exécuter, et qui toutefois influa d'une manière décisive suries négociations de Nimègue. La France craignit que Charles, forcé par son peuple de tenir ses engagemens , ne prît tôt ou tard une part active à la guerre. Les Hollandais, considérant que les spéculations pécuniaires exprimées dans ce traité leur imposaient de nouvelles charges, voulaient en prévenir l'exécution; d'ailleurs, le ma-
riage du prince d'Orange leur inspirait des inquiétudes pour la liberté de leur pays, et les plénipotentiaires français nourrissaient adroitement ces alarmes. La paix particulière des Provinces-Unies avec la France résulta naturellement de cet état de choses. Elle fut signée le 10 août 4678. Louis XIV accorda aux Hollandais des conditions favorables pou/ leur commerce, et leur rendit la ville de Maastricht, seul reste de ses conquêtes sur la république. Le prince d'Orange, qui ne pouvait ignorer la signature du traité (1), attaqua le maréchal de Luxembourg près de Mons (14 août), dans l'espérance d'amener par une victoire une nouvelle rupture; mais son attente fut trompée, et d'une démarche que le succès même n'eût pas excusée, il ne remporta que la honte d'avoir prodigué le sang humain par une vaine et barbare ambition. La Hollande, après s'être séparée de ses alliés, leur prêta inutilement le secours de sa médiation. Louis XIV, désormais assuré de dicter la loi aux autres puissances , ne se montra pas disposé a de nouveaux sacriGces , et les confédérés furent obligés de céder à l'ascendant de ses victoires. V Espagne fit sa paix la première (17 mars 1G78). Elle recouvra les villes de Charleroi, Athy Binch, Oudenarde et Courtrai qu'elle avait cédées par la paix d'Aix-la-Chapelle, ainsi que les villes de Limbourg et de Gand conquises par les Français durant la guerre. Mais elle abandonna à Louis XIV toute la Franche-Comté, avec plusieurs places des Pays-Bas espagnols , comme Valenciennes, Bouchain, Condé> Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Maubeuge, etc.
Le traité entre la France, Y empereur et Y Empire ne fut signé que le 5 février 1679. Louis XIV rendit Philipsbourg, et garda Fribourg, place qui lui ouvrait l'Allemagne ; il exigea aussi que le cardinal de Furstemberg fût mis en liberté et réintégré dans tous ses biens. Le duc de Lorraine, Charles V, dépouillé de ses états, en réclama la restitution. L'empereur et l'Empire, dont il avait commandé les armées, appuyèrent ses prétentions. Louis XIV offrit en effet de le rétablir, mais a con-
(1) « Le stathouder savait très-bien que le traité était terminé, mais il n'en avait pas reçu l'avis officiel ; il profita de cette circonstance pour essayer d'amener une rupture dout il eût été fort aise. » (Burnei , Hist. de mon Temps.)
diiion qu'il céderait Nancy à la France en échange de Toul, et que les chemins qui conduisent en Alsace resteraient toujours ouverts aux Français. Charles refusa de souscrire à cette proposition, et, préférant une pauvreté honorable à une opulence servile, il attendit son entier rétablissement du temps et de son courage. Le même jour oîi l'empereur signa la paix, le duc de Brunswick fit la sienne avec la France. L'évêque de Munster ne tarda pas a suivre cet exemple (29 mars 1679).
L'électeur de Brandebourg et le roi de Danemarck restaient seuls les armes à la main : ils prétendaient conserver les conquêtes qu'ils avaient faites sur la Suède, et la France en exigeait la restitution. Louis XIV ayant fait entrer deux corps de troupes dans leurs étals, sous le commandement du maréchal de Créqui et du marquis de Joyeuse , ils cédèrent à la force des armes. Par le traité de SaintrGermain-en-Laye (29 juin), rélecteur rendit aux Suédois tout ce qu'il leur avait enlevé dans la Poméranie : on lui laissa seulement les places situées au-delà de l'Oder, et le roi de France s'engagea à lui payer 300,000 écus, faible dédommagement de ses sacrifices. Enfin, le roi de Danemarck, par le traité de Fontainebleau (2 septembre 1679), restitua aux Suédois Wismar, l'île deRugen, et généralement tout ce qu'il avait conquis sur eux.
Ainsi la France sortit glorieuse et triomphante d'une guerre dans laquelle une grande partie de l'Europe s'était liguée contre elle. Dans les négociations de Nimègue , elle avait obtenu tout ce qu'elle avait demandé, et on ne pouvait l'accuser d'être sortie des bornes de la modération. Louis XIV fut en ce temps au comble de la puissance. Victorieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise , supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la terreur de l'Europe pendant six années de suite , puis son arbitre et son pacificateur, ajoutant a ses états la Franche-Comté et la moitié de la Flandre, enfin, souverain" d'une nation alors heureuse sous son, empire et fière de sa gloire, il reçut de l'admiration légitime des Français le surnom de Grand, qui lui fut déféré avec solennité par l' hôtel-de-ville de Paris (1680);^ heureux d'avoir en effet mérité ce titre éclatant ! heureux surtout , si', pour le mériter davantage, il n'eût pas hasardé d'en paraître désormais moins digne aux yeux de la postérité !
HISTOME GÉNÉRALE
SECTION IV
Depuis les traités de Nimègue jusqu'à celui de Ryswick (1679—1697).
Louis ne sut pas borner sa fortune. Dans le cours de la dernière guerre , bien que l'enthousiasme qu'excitait son règne triomphant ne fût point refroidi dans la masse de la nation , le poids des taxes n'en avait pas moins occasionné dans quelques provinces, notamment en Guienne et en Bretagne, des insurrections populaires (1075). Les Bretons, après avoir commencé par crier vive le roi sans impôt, avaient fini par une révolte ouverte, et quinze mille artisans et paysans , rassemblés en corps d'armée, avaient proclamé un duc et un général pris dans leurs rangs. Ces mouvemens tumultueux et mal dirigés furent facilement étouffés par les troupes réglées. L'autorité signala partout son rétablissement par des châlimens sévères. Mais, tout en punissant la sédition, elle aurait dû la considérer comme un avertissement qu'il ne fallait pas mépriser. Le peuple commençait à se sentir accablé de ce qui faisait la gloire du monarque. Il semblait que ses charges dussent finir avec la guerre; mais il n'en fut rien. Tandis que l'Empire, l'Espagne, la Hollande licenciaient leurs troupes extraordinaires , Louis garda les siennes. Excité par Louvois , qui craignait que le désarmement ne rendît en quelque façon son ministère inutile, il fit de la paix un temps de conquêtes. Les traités de Westphalie, d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue avaient donné à la France un grand nombre de villes et de districts avec leurs dépendances. Ce terme était vague. Louis XIV, pour examiner la nature et l'étendue des cessions faites à la couronne de France, institua (1G80), dans les départemens de Metz et de Besançon, et dans le conseil souverain d'Alsace, siégeant à Brisacht des chambres dites de réunions. Elles établirent que tout ce qui avait dépendu, dans les temps antérieurs, des pays en question, devait y être incorporé de nouveau. D'après ce principe, elles adjugèrent au roi plusieurs villes et seigneuries, soit comme fiefs , soit comme dépendances des trois évêchés de Metz , Toul et Verdun, et des provinces d'Alsace , de Franche-Comté et de Flandre. C'est ainsi que Louis XIV s'empara *
des duchés de Veldentz et de Deux-Ponts , des principautés «le Saarbruck , de Saaruierden et de Montbelliard, etc., de la ville de Strasbourg (1) (1681 ), de eelleSde Courtrai, de Dixmude et de Luxembourg (1683-84). En même temps il achetait du duc de Mantoue la forte ville de Casai, capitale du Montferrat, et y mettait garnison française.
A la vue de cette puissance, qui s'étendait ainsi de tous cotés, l'Europe s'alarma de nouveau. Une alliance générale se forma contre la^France. La Suède et la Hollande en donnèrent l'exemple par un traité signé à La Haye le 30 septembre 1681 , qui avait pour objet de maintenir les dispositions des traités de Weslphalie et île Nimègue. L'empereur y accéda le 28 février, elle roi d'Espagne le 2 mai 1682. Plusieurs cercles de l'Empire entrèrent successivement dans la confédération; mais personne n'osait porter les premiers coups à une puissance qui devenait de jour en jour plus redoutable. Le défaut d'union entre les états de l'Empire, la faiblesse de l'Espagne, le découragement des Hollandais épuisés par la dernière guerre, les inquiétudes que donnaient à l'empereur la révoke de la Hongrie et les entreprises des Turcs qui s'avancèrent jusqu'à Vienne en 1683, empêchèrent les alliés de prendre une résolution vigoureuse contre la France, et leur firent préférer la voie de la négociation. En 1 681 , il se tint un congrès à Francfort, où les ministres de France déclarèrent , au nom de leur maître, que ce prince, pour donner une preuve de son amour pour la paix , se contenterait de la ville de Strasbourg et des districts qu'il avait fait occuper avant le 1er août de celte année. On ne put alors s'accorder, et le congrès fut dissous en 1682. Les négociations furent depuis reprises à Ratisbonne, et le 15
(1) Strasbourg, grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu'elle avait sur ce fleuve , était alors une puissante république , fameuse par son arsenal , qui renfermait neuf cents pièces d'artillerie. Louvois nourrissait depuis long-temps le projet de la donner à la France. Il l'investit inopinément à la téte d'une armée de vingt mille hommes, et entra , par capitula-* tion, le 30 septembre 1681 , dans cette place importante, dont Vauhan a lait depuis la plus forte barrière de la France. Les liabitans conservèrent leurs privilèges, droits et coutumes , tant ecclésiastiques que politiques, conformément au traité de Wcstphalie et aux réglemens de Vannée décréloire. Strasbourg continua de former une espèce de république sous l'autorité de la France. Cet état de choses a duré jusqu'à la révolution française.
504 HISTOIRB GÉNÉRALE
août 1 684, on signa dans cette ville un traité qui stipulait une trêve de vingt ans entre la France, l'Espagne et l'Empire. Le même traité portait que le roi resterait en possession de Strasbourg et du fort de Kehl, ainsi que de tous les lieux et seigneuries qu'il aurait occupés jusqu'au 1er août 1681 , en vertu des arrêts des trois chambres de Metz, de Brisach et de Besançon. Ces concessions furent arrachées par la crainte qu'inspiraient aux confédérés l'état formidable de la France, et la puissance toujours croissante de Louis XIV. En effet, tandis que ce prince faisait en pleine paix plus de conquêtes qu'il n'aurait pu en attendre de la guerre la plus heureuse, il travaillait à se mettre en état de les conserver , et de braver le ressentiment de l'Europe. Ses troupes de terre, bien disciplinées, payées régulièrement, et exercées sans relâche, étaient toujours prêtes a entrer en campagne. Des forteresses s'éleYaient sur toutes les frontières du royaume. Enfin, la marine, par les soins de Colbert et de Seignelai, son fils, avait pris rapidement un développement prodigieux. On construisait ou on agrandissait les ports de Toulon, de Brest, de Rochefort et de Dunkerque. Louis XIV avait plus de soixante mille matelots, et plus de cent gros vaisseaux de ligne. Ces forces maritimes ne restaient pas oisives. En 1681, Duquesne alla châtier les corsaires de Tripoli qui avaient pillé quelques navires français. 11 bombarda les Algériens dans leur ville en 1682 et 1683, et Tourville, l'année suivante, força ces barbares à envoyer un ambassadeur porter leurs soumissions a Louis XIV, à rendre tous les esclaves chrétiens , et à payer une contribution. Le maréchal d Eslrées obligea Tunis et Tripoli d'en faire autant.
La république de Gènes fut encore plus humiliée que celles de l'Afrique. Gênes, placée entre la France et l'Espagne, s'était attachée à cette dernière puissance, et construisait quelques galères pour son service. Elle avait eu le tort plus grave de vendre des munitions aux Algériens. Louis XIV lui en témoigna son mécontentement, et, sur le refus des Génois d'accorder aucune satisfaction , il leur prépara un châtiment dont la rigueur surpassa de beaucoup l'offense dont il se plaignait (1684). Une escadre, conduite par Seignelai , ministre de la marine, et par Duquesne, bombarda Gênes, et brûla une partie de cette ville superbe. La république avait compté sur l'appui des Espagnols. N'étant point secourue, elle négocia pour se
sauver d'une ruine totale. Louis XIV exigea que le doge , as-» sisté de quatre sénateurs, vînt implorer sa clémence dans son palais de Versailles; que ce magistrat conservât sa dignité, malgré la loi qui voulait qu'il ne pût jamais quitter la ville sans perdre sa place; enfin, que la république rompît toute relation avec l'Espagne. Il fallut souscrire à tout. Le doge Ler cari- Impériale fut obligé d'aller à Versailles faire amende honorable (15 mai 1685). Accueilli par Louis XIV avec bonté autant qu'avec faste, il éprouva les hauteurs et les dédains de ses ministres; aussi disait-il : Le roi ôte à nos cœurs la liberté par la manière a]ont il nous reçoit, mais ses ministres nous la rendent.
Le pape ne fut pas traité avec plus de ménagement que les Génois. Innocent XI avait eu , au sujet de la régale et de la confirmation des évêques, des démêlés très-vifs avec Louis XIV (1682); et ce monarque, appuyé du clergé de son royaume, avait maintenu et proclamé avec force les libertés de l'église gallicane. (Voyez la dernière section de ce chapitre.) Quelques années après , il déploya la même fermeté dans une circonstance où les prétentions du pontife étaient plus légitimes. Les ambassadeurs des princes catholiques jouissaient à Rome d'un droit de franchise et d'asile , affecté non-seulement à leur maison, mais même au quartier ou ils demeuraient. Innocent XI enlreprit de détruire cet abus qui faisait de la moitié de Rome une retraite pour tous les criminels. Sur les représentations du pontife, l'empereur, les rois d'Espagne et de Pologne, et le roi d'Angleterre Jacques Jl, renoncèrent à un droit odieux. Le duc d'Estrées étant mort à Rome le 30 janvier 1687, Innocent voulut profiter de celte occasion pour abolir les franchises de l'ambassade française avant l'arrivée d'un nouvel ambassadeur. Le nonce Ranucci invita Louis XIV à concourir, comme les autres souverains, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Le roi, alors mécontent du pape, répondit qu'il ne s'était jamais réglé sur l'exemple d' outrai, et envoya le marquis de Lavardin, successeur du duc d'Estrées, a la tète de huit cents hommes , braver le pape, et se maintenir à main armée dans la possession d'un privilège abusif (1).
(1) L1 affaire des franchises, commencée eu 1662 pendant l'ambassade du
• Tandis que Louis XIV dépouillait ou humiliait les princes ou les républiques, et provoquait de toutes parts l'inimitié et la vengeance par ses hauteurs ou ses usurpations , ses conseillers le poussèrent à une mesure impolitique qui altaquail sa puissance dans son principe (4685), En révoquant l edit de Nantes donné en faveur des réformés (voyez la dernière section de ce chapitre) , il se fit d'une partie de ses sujets des ennemis implacables, qui, portant chez les nations étrangères leurs ressentimens, leur industrie et leurs talons, allèrent en tous lieux exciter et servir la haine universelle contre la France (1 ). Des sommes considérables d'or et d'argent sortirent du royaume; et, pour comble de malheur, le roi avait perdu le seul homme capable de réparer le coup porté à la richesse publique par l'émigration des protestans. Colbert était mort le 6 septembre 1683*: homme mémorable à jamais , dit le président Hénault, et, depuis Sully, le plus utile ministre qu'ait eu la France (2).
duc de Créqui, renouvelée en 1G87 après la mort du duc d'Estrées, ne fut terminée qu'en 1G93, sous le pontificat d'Innocent XII. Louis XIV consentit enfin, à cette époque, à se désister d'un prétendu droit qui favorisait l'anarchie et le crime dans la capitale du monde chrétien.
(t) L'habile prince d'Orange exploita avec empressement la faute de Louis XIV : « La révocation de l'édit de Nantes , en nous affaiblissant par « la désertion d'une infinité de braves gens , en nous appauvrissant par le « transport de tant de millions hors du royaume , faisoit la grandeur du « prince d'Orange ; il s'enrichissoit de nos pertes ; car d'abord il se déclara « protecteur de tous les François réfugiés en Hollande pour la religion ; il « leur accorda des églises dans toutes les villes ; il donna des pensions à « leurs ministres, et prit auprès de lui ceux qui avoient le plus de réputa- « tion , comme Claude et Menard. Il se servit de ceux qui savoient le mieux « écrire pour répandre insensiblement dans les esprits ce qui lui couve- « noit ; il leur donna la permission de tenir des espèces de synodes natio- « naux , composés des seuls François ; et , après s'être assuré d'eux par la « religion, il les engagea par ses bienfaits. Il obligea les états-généraux à « donner aux officiers françois réfugiés cent mille florins de pension qu'il « distribuoit à sa fantaisie, etc. » ( Méni. de l'abbé de Choisjr.)
(2) Vers le temps où Louis XTV perdait cet homme irréparable et persécutait une partie de ses sujets , ses courtisans le déifiaient et l'enivraient d'un encens grossier, a On vit à Paris , à la face de Dieu et des hommes , v une cérémonie fort extraordinaire. Le maréchal de La Feuillade fit la « consécration de la statue du roi qu'il avoit fait élever dans la place noin- « méc des Victoires. La Feuillade fit trois tours à cheval autour de la statue,
DBS TEMPS MODERNES. 507
Après la trêve de Ratisbonne, Léopold comme empereur et comme archiduc d'Autriche, le roi d'Espagne comme possesseur du cercle de Bourgogne, le roi de Suède pour ses possessions en Allemagne, rélecteur de Bavière en son nom et en celui du cercle de Bavière, le cercle de Franconie, la maison de Saxe, et les états du cercle de Haut-Rhin, avaient conclu, le 9 juillet 1686, à Augsbourg, une ligue dont le prince d'Orange était le principal moteur, pour le maintien de la tranquillité publique, et pour celui des paix de Westphalie et de Nimègue et de la trêve de Ratisbonne. Cette précaution annonçait des craintes ou des projets de guerre. Louis XIV justifia les unes ou prévint les autres en prenant les armes le premier. La trêve , signée pour vingt ans , en avait à peine duré quatre, lorsqu'en 1688 le roi de France recommença les hostilités par une invasion dans l'Empire. Il se plaignit, dans son manifeste (24 septembre), de la conclusion de la ligue d'Augsbourg, qui indiquant, disait-il, chez ses ennemis l'intention de l'attaquer dès qu'ils en trouveraient l'occasion favorable, le mettait dans la nécessité d'aller au devant de leurs mauvais desseins. A ce motif prédominant, il enjoignit deux autres secondaires : il tirait l'un des droits de sa belle-sœur, la duchesse d'Orléans, a la succession palatine, et l'autre de l'élévation récente du prince Clément de Bavière à l'électorat de Cologne.
La branche électorale palatine de Simmern s'étant éteinte dans les mâles en 1685, l'électorat, conformément à Tordre" de succession établi par la bulle d'or, passa à Philippe-Guillaume, prince palatin de la branche de Neubourg, comme au plus proche agnat et héritier féodal ; mais la duchesse d'Orléans , sœur du dernier électeur, réclama la succession allodiale de son frère. Elle comprenait dans cette succession une partie considérable du Palatinat, et généralement tous les
« à la tête du régiment des gardes dont il étoit colonel , et fit toutes les « prosternations que les païens fi «soient devant les statues de leurs empe- « reurs, etc. » (Mém. de l'abbé de Clwisjr.) Ce fut pendant ce temps-là que le demi-dieu « commença à se sentir homme comme un autre, et de- « vint sujet aux infirmités de la nature. II lui vint une tumeur à la cuisse « qui nécessita une opération douloureuse, et il eut quelques atteintes de « goutte. » [lbid )
biens et possessions qui , dans l'origine, avaient été de nature allodiale. Le nouvel électeur soutenait au contraire que les biens, une fois incorporés dans réieclorat, quelle que fut d'ailleurs leur origine, en étaient désormais inséparables, et que, selon les lois et coutumes germaniques , ils appartenaient sans partage à l'héritier féodal.
Quant à l'élection du prince de Bavière, Louis XIV prétendait que les circonstances dont elle avait été accompagnée, étaient a la dignité de sa couronne un outrage qu'il ne pouvait venger que par les armes. L'archevêché de Cologne élant devenu vacant en 1688, le roi avait recommandé au chapitre le cardinal de Furstemberg, ce même ministre de l'électeur de Cologne que la cour de Vienne avait fait arrêter en 4673. L'empereur favorisa le prince Clément de Bavière ; la Hollande et les princes de l'Empire s'intéressèrent vivement pour lui : leur sûreté demandait que l'électorat de Cologne ne fut pas dans la dépendance de la France. D'après le droit canon, les candidats ne pouvaient point être élus, mais seulement postulés. Furstemberg était déjà pourvu d'un autre siège. A ce vice canonique, qu'il partageait avec son concurrent, le prince de Bavière en joignait un autre, le défaut d'âge. Cependant le pape Innocent XI, encore irrité contre Louis XIV au sujet des franchises* déclara Clément éligible, et eusuite confirma son élection, quoiqu'il n'eut obtenu que neuf suffrages sur vingt-quatre dans le chapitre. Cette décision partiale ne termina point le différend. Les deux compétiteurs eurent recours à la force pour se maintenir. Furstemberg reçut garnison française à Bonn, Kaiserwerth, Rhinberg et Ncuss; Cologne ouvrit ses portes à des troupes brandebourgeoises et palatines.
Tels furent les motifs que Louis XIV exposa dans son manifeste; mais il en taisait un autre bien plus décisif: c'est qu'il espérait, par son invasion dans l'Empire, empêcher le stathouder de Hollande d'exécuter ses projets sur l'Angleterre. Ce prince, plus ambitieux encore que Louis XIV, qu'on a tant accusé d'ambition, convoitait le sceptre du roi Jacques II, son beau-père, qui, en 1685, avait succédé à Charles II, et qui, par sa conduite impolitique, s'était aliéné les Anglais. 11 était delà plus grande importance pour Louis XIV de maintenir sur le trône de l'Angleterre la maison de Stuart. Jac-
ques II, professant ouvertement la religion catholique contre le vœu de ses sujets, était l'ami de la France, au lieu qu'on pouvait prévoir que le prince d'Orange, à sa place, réunissant les forces de l'Angleterre et de la Hollande, serait le plus redoutable adversaire de Louis XIV. Guillaume, sentant que, seul de tous les souverains, le roi de France pouvait mettre obstacle à son entreprise, et même était essentiellement intéresse à la faire échouer, s'était eflbrcé de détourner ailleurs Inattention de ce prince. Dans cette vue, il avait formé la ligue d'Augsbourg, pensant que la crainte d'une guerre générale sur le continent de l'Europe empêcherait le roi de se mêler des affaires de l'Angleterre. Par un calcul opposé, la cour de France s'imagina que les Hollandais voyant éclater la guerre à leurs portes, n'oseraient donner leur flotte au stathouder pour l'expédition qu'il méditait. Seignelai, ministre de la marine, avait, a la vérité, conseillé au roi de préparer un armement maritime considérable contre la Hollande, et de former aux environs de Luxembourg un camp de cinquante mille hommes prêts à marcher au premier signal sur Maèstrichl ; mais Louis XIV aima mieux prendre l'offensive, et diriger ses coups du côté de T Allemagne; il suivit en cela les conseils de Louvois, qui ne lui en donna guère que de funestes. Ce ministre , que madame de Maintenon haïssait (1), et qui, par ses hauteurs et
(1) La reine Marie- Thérèse était morte le 30 juillet 1685. Modèle de toutes les vertus, elle avait surtout montré une patience admirable à souffrir les torts de son époux. Louis XIV donna des larmes à sa mort. Ce prince , jusque-là inconstant dans ses tendresses , fut fixé , vers cette époque, par une femme dont la destinée oflire d'e'tranees vicissitudes. Françoise d'Aubig né , petite-fille de Théodorc-Agrippa dAubigné , serviteur de confiance de Henri IV, naquit dans les prisons de INiort , où son père était retenu pour dettes. Conduite en Amérique à l'âge de trois ans, elle fut, durant quelques heures, abandonnée sur le rivage, où elle courut risque d'être dévorée par un serpent. Ramenée depuis en France, brillante de jeunesse, d'esprit et de beauté , mais orpheline et pauvre , elle tut réduite à se trouver heureuse d'épouser le poetc Scarron, contrefait et paralytique. Deveuue veuve, elle sollicita long-temps, sans succès, une pension nécessaire à son existence. Elle se préparait à aller chercher une seconde fois un asile en Amérique , lorsque le hasard lui procura la protection de madame de Montespan , et la charge de gouvernante des en fans de la favorite. Cette fonction la lit connaitre du roi , dont peu à peu elle gagna la confiance. Lorsque , après la mort de la reine , Louis XIV eut éloigné madame de Montespan , dont l'bu-
ses contradictions, fatiguait quelquefois le roi lui-même, voyait baisser son crédit et redoutait une disgrâce prochaine. Il ne crut pouvoir se soutenir qu'en suscitant une guerre ourses talons le rendraient nécessaire; et le roi, trop docile à ses avis, lança son manifeste contre l'Allemagne. Cette fausse démarche, au lieu d'empêcher la révolution d'Angleterre, l'accéléra, et devint ainsi la source de tous les revers que la France éprouva dans les dernières années du règne de Louis XIV. En répandant l'alarme dans l'Empire, elle décida les esprits incertains, rallia les intérêts divisés, et rendit au prince d'Orange un signalé service. Tandis que les Français dirigeaient leurs forces vers le Rhin, Guillaume débarquait en Angleterre (15 novembre 1688), et un mois après, Jacques 11, abandonnant son royaume sans avoir combattu , venait chercher un asile à la cour de Louis XIV. (Voyez les détails de cette révolution, deuxième chapitre de cette période.)
Cependant les armes françaises étaient heureuses en Allemagne, où la guerre avait commencé, au mois de septembre, par la prise d'Heilbronn, d'Heidelberg et de Mayence. Une armée de quatre-vingt mille hommes, commandée par le dauphin, jeune prince de vingt-sept ans, doux, affable, aimé des soldats, et sous lui, par le maréchal de Duras, investit Philipsbourg , et s'en empara après dix-neuf jours de siège. On prit Manheim en trois jours, Franclcendall en deux ; Trêves, Spire , WormSy Oppenheim se rendirent dès que les Français furent à leurs portes. Enfin, deux mois suffirent pour occuper tout le Palatinat , et même une partie de la Franconie.
Une nouvelle coalition devenait nécessaire pour arrêter les conquêtes de la France. Les bases en furent posées par l'alliance que l'empereur Léopold et les états-généraux conclurent à Vienne le 12 mai 1689, et à laquelle accédèrent d'abord
meur altière et inégale lui était devenue insupportable, madame de Maintenon (c'est ainsi qu'on appelait alors la veuve de Scarron, du nom dune terre quelle avait acquise près de Chartres) se trouva tellement maîtresse du coeur du monarque, qu'elle en obtint , dit-on , un mariage secret , que Ton présume avoir été célébré vers la fin de l'an 1685. Ce fut l'année suivante qu'elle fonda la maison de Saint-Cvr pour l'éducation de 250 demoiselles pauvres et nobles. Elle s'y retira après la mort de Louis XTV et y mourut en 1719.
Guillaume III, roi d'Angleterre (20 décembre 1689), et Charles II, roi d'Espagne. (6 juin 1G90) Les confédérés convinrent de faire de concert la guerre à la France, et de ne conclure de paix avec elle qu'aux termes des traités de Westphalie et des Pyrénées. Ils convinrent aussi de procurer au duc de Lorraine la restitution pleine et entière de ses états. Enfin, il fut arrêté que la succession d'Espagne, que Louis XIV se proposait de revendiquer pour le dauphin, en cas de décès de Charles II, sérait assurée à l'empereur et à ses héritiers. Le duc Victor-Amédée, qui, le 12 juin 1675, avait succédé en Savoie à son père Charles-Emmanuel II, adhéra à la grande ligue par deux alliances signées, l'une à Milan avec l'Espagne, l'autre à Turin avec l'empereur (3 et 4 juin 1690). Victor-Amédée était tourmenté du désir d'étendre sa domination, et de devenir la première puissance de l'Italie. Resserré entre les étals de France et d'Espagne, il ne pouvait s'agrandir qu'en s'attachant à l'une pour combattre l'autre. La France lui paraissait être le principal obstacle a ses progrès : il se prononça pour la maison d'Autriche. La plupart des princes d'Allemagne entrèrent successivement dans la confédération. Le roi deDanemarck, Christian V, d'abord allié de la France, se laissa gagner par l'Angleterre, et envoya à Guillaume III un corps de troupes.
La force réelle de cette imposante coalition était dans l'Angleterre et dans la Hollande. Ces deux états étaient redoutables par leur situation , par leur marine , par leurs richesses, et surtout par l'esprit qui les animait et le chef qui les dirigeait. Créateur de la grande alliance, Guillaume en était l'âme; il lui donnait la vie et le mouvement, et elle lui dut une redoutable unité d'action qui avait manqué aux coalitions précédentes. C'était donc en Angleterre que la France devait combattre la ligue. Le véritable moyen de la dissoudre, était d'attaquer Guillaume III dans ses nouveaux états, de menacer sa couronne en appuyant le parti des Stuarts par une puissante diversion, et de l'empêcher ainsi d'agiter et de soulever le continent. Il fallait que celte guerre fût principalement maritime, et que l'Angleterre devînt le point central de toutes les opérations. Tel était l'avis de Seignelai, Gis de Colbert et ministre de la marine. Mais ce système ne convenait pas à Louvois, qui, ministre de la guerre, voulait jouer le premier rôle, et
512 MSTOtRB GÉNÉRAL^
insistait en conséquence pour que les plus grands coups fus* sent frappés sur le confinent. La France partagea donc ses forces; les hostilités se prolongèrent, et Guillaume III , après avoir dissipé les périls qu'on lui suscita en Angleterre, put seconder les efforts de la ligue, et pousser avec vigueur la guerre continentale.
Du reste, cette erreur de la politique de Louis XIV n'ôte rien à la magnanimité de sa conduite a l'égard du roi détrôné. Après avoir consolé son infortune par l'accueil le plus noble et le plus délicat, il entreprit de le venger et de le rétablir sur le trône ; et s'il se trompa dans le plan qu'il fallait suivre, si ses tentatives ne furent pas aussi efficaces que généreuses, l'intention subsiste toute entière, et elle suffit a la gloire du monarque.
La première expédition maritime de la France en faveur de Jacques fut dirigée sur l'Irlande. Dans cette île ou les catholiques formaient le plus grand nombre, la seule ville de Londonderry s'était déclarée pour le nouveau roi. Jacques II, après avoir reçu les adieux de Louis XIV, qui lui donna sa cuirasse, et lui dit en l'embrassant : ce que je peux vous souhaiter de mieux, est de ne jamais voîis revoir, s'embarqua à Brest sur une escadre française qui le porta a Kinsale, où il fut reçu • par le vice-roi qui lui était resté fidèle (17 mars 1681)). En peu de temps il fut reconnu par toute l'Irlande. Au lieu de passer sur-le-champ en Ecosse, oii les montagnards du nord s'étaient soulevés en sa faveur, il perdit un temps précieux au siège de Londonderry, dont il ne put s'emparer, malgré les renforts qui lui furent envoyés de France. Le 12 mai 1689, le comte de Château-Renaud lui amena sept mille hommes, après avoir battu, près de la baie de Bantry, l'amiral anglais Herbert qui s'opposait à son passage. Bientôt après, un troisième secours partit encore de Brest, de Toulon et de Rochefort. Enfin, le 10 juillet 1690, Tourville, vice-amiral de France, remporta, à la hauteur de Dieppe, une victoire signalée sur les flottes réunies de l'Angleterre et de la Hollande. Les Français eurent véritablement alors l'empire des mers , et pendant deux années on n'y vit plus que leurs pavillons. Mais les revers de Jacques en Irlande rendaient inutiles les victoires de ses alliés. Après avoir échoué en 1689 au siège de Londonderry contre une garnison faible et mal approvisionnée , il eut à com-
battre, en 1690, Guillaume lui-même qui était descendu en Irlande avec le vieux duc de Schomberg, banni de France par la révocation de Fédit de Nantes. Les deux armées se trouvèrent en présence, le 11 juillet, à Drogheda, sur la Boyne, au nord de Dublin. Les généraux de Jacques II lui conseillaieut d'éviter la bataille, et d'attendre l'effet des promesses de Louis XIV qui devait envoyer une escadre dans le canal Saint- Georges, pour intercepter les convois qui entretenaient l'armée de Guillaume , et la détruire par la disette. Jacques devait encore considérer que ses troupes, moins nombreuses que celles de son adversaire , étaient surtout , a l'exception des régitaens français, moins disciplinées et moius aguerries. Cependant il engagea l'action; elle fut sanglante; le courage des Français, la mort dn comte de Schomberg, le bruit qui se répandit de celle même de Guillaume, dont uivcoup de canon avait effleuré l'épaule, firent pencher un moment la balance en faveur de Jacques. Mais la supériorité des troupes anglaises, et les habiles dispositions de Guillaume, assurèrent enfin à ce prince une victoire complète. Après ce revers, Jacques II, désespérant de sa cause, s'embarqua à Waterford, et retourna en France. Ses partisans, malgré sa désertion, ne perdirent point courage. Ils occupaient encore plusieurs villes en Irlande, entre autres Limerick, qui, pourvue oVnne garnison nombreuse, soutint àvec succès un premier siège que Guillaume fut obligé de lever le 10 septembre. L'année suivante, la bataille de Kilkonnell ou d'Aghrim (22 juillet 1691 ) , gagnée par les Anglais, décida du sort de l'Irlande. Limerick se rendit alors. La capitulation permit à tous les Irlandais qui voulaient rester fidèles à l'ancien roi de passer en France. Près de quinze mille hommes s'embarquèrent sur les vaisseaux de Château-Renaud, qui les transportèrent à Brest (1).
Cependant Louis XIV tenta encore de changer la fortune de Jacques par une entreprise décisive. Il s'agissait de faire, avec
(i) Depuis ce temps, rémigration des Irlandais pour la France fut continuelle, et un auteur de cette nation qui a vécu en France ( l'abbé Mac-Geoghekan, dans son Histoire de l'Irlande ancienne et moderne), prétend que, d'après le dénombrement qui lui a été fourni par le bureau de la guerre , il est mort dans cinquante-quatre ans (de 1691 à 4745) plus de quatre cent cinquante mille Irlandais au service de la France.
514 HISTOIRE GÉNÉRA TE
vingt mille hommes, une descente en Angleterre. Ces troupes étaient rassemblées entre Cherbourg et la Hogue. Tourville et le comte d'Estrées, avec soixante-dix-neuf vaisseaux de guerre, devaient proléger le transport. La partie de la flotte que commandait le comte d'Estrées avait été équipée au port de Toulon. On attendait, pour mettre à la voile, qu'elle eût joint Tourville sur les côtes de Bretagne. Les vents contraires ayant empêché l'escadre de d'Estrées de sortir de la Méditerranée, Louis XIV, impatient d'exécuter une expédition dont il attendait de grands résultats, ordonna à Tourville d'aller chercher l'ennemi , et de lui livrer bataille, quelque part qu'il le rencontrât. L'amiral exécuta la volonté du roi. 11 attaqua, avec quarante-quatre vaisseaux seulement , les flottes réunies d'Angleterre et de Hollande, fortes de quatre-vingt-dix-neuf vaisseaux de ligne montés d'environ sept mille canons et de plus de quarante mille hommes. Il succomba avec honneur (29 mai), après avoir soutenu pendant tout un jour un combat acharné contre des forces plus que doubles. Ayant perdu beaucoup de monde , non sans maltraiter extrêmement l'ennemi , il se retira sur les côles de France , et y fut poursuivi par la flotte victorieuse. Quatre de ses vaisseaux furent brûlés à Cherbourg ; lui-môme, avec treize autres; se fit échouer dans la baie de La Hogue, d'où la bataille a tiré son nom. La gloire de Tourville , loin de souflrir d'un revers qu'on ne pouvait imputer qu'à ses instructions, en reçut un nouvel éclat; l'amiral anglais, Russe!, lui écrivit pour le féliciter sur la singulière valeur qu'il avait montrée en livrant et en soutenant avec taut d'intrépidité un combat si inégal ; et Louis XIV, juste appréciateur du mérite, honora son amiral vaincu du bâton de maréchal de France. Tourville est-il sauvé? avait-il demandé en apprenant la perle de la bataille : car, pouf des vaisseaux , on en peut trouver; mats un officier comme lui, on ne le trouverait pas aisément.
La défaite de La Hogue fut le premier revers qu'éprouva sur mer la puissance de Louis XIV. Mais quelques historiens ont beaucoup exagéré pour la marine française les suites de cette journée : car, dès l'année suivante, Tourville se trouva à la tête d'une flotte nouvelle de soixante et onze vaisseaux, et prit sa revanche (le 27 juin 1693) eutre Lagos et Cadix, sur le vice-amiral Rook, qui perdit quatre vaisseaux de guerre,
et un grand convois marchand qu'il escortait. De braves chefs d'escadres, Jean-Bart, Duguay-Trouin , Pointis et Nesmond , furent encore, par leur audace et leurs succès , la terreur des Hollandais et des Anglais sur toutes les mers , depuis la bataille de La Hogue; et l'on compta que, dans le cours de la guerre, 4,200 bâtimens marchands, évalués a trente millions sterlings furent enlevés a l'Angleterre. Les alliés n'opposèrent aux heureux exploits de nos marins que quelques bombarderions et quelques ravages sur les. côtes de France. Saint-Malo (1693), Dunkerque, Brest, LeHâvre, Dieppe (1694), Calais (1 696), furent successivement attaqués . Le dommage ne fut considérable qu'à Dieppe, qui , n'étant alors bâtie qu'en bois, fut incendiée. La machine infernale qui devait réduire en cendres Saint-Malo , manqua son but , et le mal qu'elle fit ne fut point proportionné aux sommes immenses qu'elle avait coûtées à l'Angleterre.
Tandis que la guerre maritime se poursuivait avec vivacité , les bords du Rhin , l'Italie , l'Espagne, les Pays-Bas étaient en même temps le théâtre de la guerre continentale. En 1689 , le roi, pour faire face à la coalition qui se formait contre lui, avait été obligé de retirer ses troupes des places qu'il avait conquises en Allemagne. Mais, sous prétexte de mettre les frontières de la France en sûreté, et de placer un désert entre ce royaume et ses ennemis (1), l'impitoyable Louvois avait fait dévaster les places et les provinces abandonnées , où le maréchal de Duras fut long-temps occupé à tout brûler et rebruler (2). Oppenheim, Spire, Worms, Heidelberg, Manheim,
(t) « On avoit poussé cette vue pernicieuse jusqu'à défendre de semer à «quatre lieues en deçà et au-delà du cours de la Meuse. » (Mém. de raiars.)
(2) Son principal agent de dévastation était le maréchal de camp Melac, qui , d'après les détails que donnent sur son compte les Mémoires de Vil- Isurs, était bien digne dune pareille commission. « Cet homme avoit de la « valeur et avoit très-bien feit le métier de partisan jusqu'à la dignité de « colonel; mais ses qualités étoient obscurcies par d'extrêmes défauts ; entre «autres il avait celui de vouloir passer pour un athée, et il sou te no it qu'il « n'y avoit point de diable , parce qu'il avoit , disoit-il , fait toutes choses au « monde pour avoir commerce avec lui , sans y avoir pu réussir. Le maré- « ciial de Duras l'avoit principalement employé dans ces horribles incen- « dies qui durèrent pendant deux ans; il avoit exécuté ces cruelles com-
516 HISTOIRB GÉNÉRALE
Ladembourg, Franckendall, et en général tout le Palatinat, une partie de l'électoral de Trêves , du margraviat de Bade, et d'autres pays situés sur les bords du Rhin, devinrent la proie des flammes. Ces barbaries dont la disgrâce et la mort de Louvois deux ans après (1) furent le tardif et juste châtiment, soulevèrent de plus en plus les esprits contre Louis XIV. L'Allemagne, indignée, mit aussitôt sur pied trois armées pour repousser et punir ses dévastateurs. La première , sous la conduite du prince de Waldetk, général des cercles, s'unit dans les Pays-Bas aux Hollandais, aux Espagnolset à onze mille Anglais commandés par Churchill, si fameux depuis sous le nom de duc de Marlborough, et qui, naguère favori du roi Jacques, avait déserté son parti; la seconde, sous les ordres du duc Charles de Lorraine, devait agir sur le Haut-Rhin, tandis que l'électeur de Brandebourg, Frédéric III, attaquerait l'électoral de Cologne. Après un siège de deux mois, le marquis d'Uxelles , rendit Mayence au duc de Lorraine (8 septembre). Le baron d'Asfeld fit dans la ville de Bonn une aussi belle
« missions avec la plus inflexible rigueur ; tous les paysans allemands le « croyoient sorcier, et son nom étoit devenu l'effroi des peuples.... Sa fàn- « taisie étoit de coucher avec deux grands loups, pour se mieux donner l'air « de férocité, etc. »
(1) « Louvois, dit le président Hénault, étoit ne avec de grands taleus « qui avoient principalement la guerre pour objet. ... Prévoyant tout et ne « négligeant rien; joignant aux vues promptes et étendues la science des « détails; profondément secret ; formant des entreprises qui tenoient du « prodige par leur exécution subite , et dont le succès n'étoit jamais incer- « tain, etc. Mais il eût été à souliaiter qu'il n'eût pas porté trop loin le zèle « pour la gloire de son maître , et que , se contentant de voir le roi devenu « l'objet du respect de l'Europe , il n'eût pas voulu encore qu'il en devint « la terreur. » 11 est au moiiis douteux que Louvois ait été plus zélé pour la gloire de son maître que pour sa propre fortune ; mais , en condamnant l'ambition de ce ministre , on ne peut s'empêcher d'admirer son génie. 11 fut le principal auteur des guerres de Louis XIV, mais aussi le principal instrument de ses victoires. U était pour la guerre ce qu'était Colbert pour les finances. Ni l'un ni l'autre de ces ministres ne fut remplacé. Aucun de leurs successeurs ne mérite de leur être comparé. « On a dit de Louvois « qu'il auroit fallu , ou qu'il ne fht point né , ou qu'il eût vécu plus long- « temps, parce que s'il ne fht point né, il n'auroit pas engagé l'état dans « la guerre et dans les dépenses qui l'ont ruiné ; et , s'il eût vécu , il avoit • des talens propres à soutenir le poids des affaires. » ( Mémoires de La fore.)
défense , et. ne céda enfin (12 octobre) qu'aux efforts réunis du duc Charles et de l'électeur. Le duc de Noailles eut quelques succès en Catalogne. Mais, dans les Pays-Bas , le maréchal d'Humières fut vaincu à Walcourl par le prince de Waldeck (27 août). Luxembourg remplaça d'Humières l'année suivante. En même temps, Catinat fut envoyé en Italie. Dès-lors, sous ces deux grands capitaines, les armées françaises marchèrent de victoire en victoire.
Le dnc de Savoie, Victor-Amédée, inclinant pour les alliés, mais louvoyant entre les deux partis, eût voulu servir la coalition , sans rompre ouvertement avec la France. Louis XIV ne lui permit pas de jouer ce rôle équivoque. Instruit de ses liaisons avec l'Autriche, il lui déclara la guerre le 43 juin 1690, et Catinat reçut l'ordre d'entrer dans le Piémont avec une armée. Ce général, profitant habilement de quelques fautes commises par son adversaire, remporta une victoire signalée, à la vue de Saluées, auprès de l'abbaye de Staffarde (18 août). Quatre mille Piémontais restèrent sur la place, et Saluées ouvrit ses portes au vainqueur, qui n'avait perdu que trois cents hommes. Dans la campagne suivante (1691), Victor-Amédée ayant perdu successivement ses meilleures places, était presque réduit à sa capitale, lorsque de puissans secours arrivés d'Allemagne sous les ordres du duc de Bavière le mirent en état de réparer ses revers, et même de prendre l'offensive. L'armée française, affaiblie par ses triomphes mêmes, fut obligée de repasser les Alpes (1692). Le duc de Savoie la suivit, et parut vouloir pénétrer en France parle Dauphiné; mais il se retira après la prise d'Embrun et l'incendie de quelques lieux sans défense. Catinat, qui n'avait pu l'empêcher d'insulter les frontières du royaume, prit une éclatante revanche à la bataille de la Marsailie (4 octobre 1693). Cette journée, qui coûta huit mille hommes au duc de Savoie, fut» tellement décisive, que, pendant le reste de la guerre, il ne se fit plus rien d'important en Italie, et d'autant plus glorieuse pour Catinat, que le prince Eugène était un des généraux ennemis.
A l'autre bout de la France, vers les Pays-Bas, les armées françaises n'étaient pas moins triomphantes spus Luxembourg. Le 1er juillet 1690 , ce général gagna sur le prince de Waldeck la bataille de Fleurus, où les alliés perdirent six mille hommes tués, huit mille prisonniers, leurs canons, leurs bagages et
deux cents drapeaux. Mais le roi Guillaume, victorieux de son beau-père, venait de repasser la mer. Il rallia sous Bruxelles les restes de l'armée vaincue, la fortifia de divers corps d'Anglais, de Hollandais et de Flamands, et, après la défaite de Fleur us, les alliés purent encore opposer à Luxembourg une armée aussi nombreuse que la sienne.
En 1691, Louis XIV vint en personne assiéger Mons qui se rendit le 9 avril. Guillaume avait tenté sans succès de secourir cette place. Il fut plus heureux devant Liège, dont il fit lever le siège au marquis de Boufflers. Après ces exploits réciproques, les deux rois abandonnèrent leurs armées, et la campagne se termina par le combat de Leuze (18 septembre), rencontre fortuite, où Luxembourg avec vingt-huit escadrons en défit soixante-quinze.
Le campagne de 1 692 s'ouvrit par la prise de Namur , à laquelle assista Louis XIV. Luxembourg eut la principale gloire de cette conquête. Avec une armée bien inférieure en nombre à celle du roi d'Angleterre, il avait empêché ce prince de passer la Méhaigne, et de porter des secours à la ville assiégée. Guillaume, brûlant d'effacer la honte de cet affront par quelque action d'éclat, attaqua Luxembourg à Steinkergue (3 août). Il se flattait de surprendre ce général, auquel un de ses espions, découvert et arrêté par les alliés, avait été contraint de donner de faux avis. Lorsque Guillaume parut a la vue du camp français , on ignorait encore qu'il se fût mis en marche. Pour comble de malheur, dans un moment qui demandait une activité nouvelle, Luxembourg était malade : le danger lui rendit ses forces. « Il fallait des prodiges pour n'être pas « vaincu, et il en fit. Changer de terrain, donner un champ « de bataille à son armée qui n'en avait point, rétablir la « droite tout en désordre, rallier trois fois ses troupes, char- « ger trois fois à la tête de la maison du roi , fut l'ouvrage de « moins de deux heures. » Le carnage fut grand de part et 4 d'autre, et le champ de bataille resta aux Français. Celte victoire inopinée, à laquelle plusieurs princes du sang prirent part, excita en France un enthousiasme universel. Luxembourg devint l'idole de la nation. On l'appelait le Tapissier de Notre-Dame.
En 1693, au commencement de juin, les Français rassemblèrent en Flandre des forces considérables. Le roi, ayant
avec lui le dauphin et le maréchal deBoufflers, en commandait une partie ; le reste était sous les ordres de Luxembourg. On s'attendait aux plus grands succès , et Guillaume, n'ayant que cinquante mille hommes à opposer à cent vingt mille, semblait p rdusans ressources. Mais le roi, étant tombé malade sur ces entrefaites , retourna à Versailles , après avoir détaché de son année deux corps de troupes, dont l'un fut conduit en Allemagne par le dauphin , et l'autre passa en Italie, où des renforts étaient nécessaires. Luxembourg, resté seul chargé du commandement en Flandre, mit le sceau à sa réputation militaire parla victoire de Nerwinde (29 juillet). Les alliés perdirent près de vingt mille hommes avec leur camp et leur artillerie.
Tandis que Câlinât et Luxembourg triomphaient en Italie et eu Flandre j le maréchal de Lorgcs en Allemagne et le maréchal de Noailies en Catalogne avaient soutenu l'honneur des armes françaises. Du reste, toutes ces batailles produisaient beaucoup de gloire, mais peu d'avantages réels. Les plus brillantes victoires ne décidaient rien, et le génie de Guillaume, fécond en ressources , rendait nos plus beaux succès infructueux. D'un autre côlé, il commençait à devenir difficile en France de faire des recrues et de trouver de l'argent. Pour subvenir aux frais de la guerre, on avait eu recours à de nouveaux impôts, entre autres à la capitation. Contre le principe de Colbert, qui regardait la voie des emprunts comme dangereuse, on l'avait employée. Des rentes viagères sous le nom de tontines, avaient été créées, sans égard à l'immoralité d'un tel expédient. Un hiver rigoureux fut suivi d'une année de famine, qui réduisit à la mendicité un dixième de la population. Au milieu de la misère publique, cet esprit de supériorité, l'âme des troupes françaises, diminuait insensiblement. Depuis 1693, Louis XIV cessa de paraître à leur téte. Louvois était mal remplacé par Barbezieux , son Gis, voluptueux et négligent, et qui, ces défauts à part, était d'ailleurs sans expérience, ayant à peine 18 ans. Enfin la mort du maréchal de Luxembourg (4 janvier 1695) sembla mettre un terme à la suite rapide des triomphes de la France. La même année, le maréchal de Villeroi, malheureux successeur du vainqueur de Sleinkerque et de Nerwinde, laissa Guillaume III reprendre Namur, et s'en vengea par une cruauté inutile, le bombardement de Bruxelles. La campagne de 1696 n'offrit de remar-
quablc que la prise de cinq vaisseaux de guerre hollandais, et de cinquante vaisseaux marchands de la même nation par Jean- Bart. '
La France était fatiguée de ses efforts, mais non encore épuisée. Elle avait accablé quelques-uns de ses ennemis, et pouvait encore lutter avantageusement contre les autres. Si elle portait un lourd fardeau , celui de l'Angleterre n'était pas moiudre. Elle s'était vu charger de nouvelles taxes sur les terres, les vins, la drêche, sur la vaisselle, le papier, le parchemin, etc., sur les gages mêmes des domestiques; et ces divers impôts ne suffisaient pas ; on avait établi une loterie; on avait émis quantité de billets de F échiquier grevés d'un iitérét exorbitant. La dépréciation des monnaies et une refonte qui coûta au gouvernement deux millions et demi sterling avaient achevé la ruine du commerce, déjà croulant sous le poids de ses désastres maritimes. La chute du crédit public 'semblait entraîner l'état vers une banqueroute menaçante et prochaine. Succombant aux charges énormes de la guerre, la nation soupirait après le repos. Mais une semblable lassitude, et surtout une grande raison politique, faisaient désirer la paix à Louis XIV. Il prévoyait la mort du roi d'Espagne, et il lui importait de dissoudre la coalition avant l'ouverture de la succession espagnole, sur laquelle il se proposait de faire valoir ses prétentions.
Le roi eut recours au même moyen qui lui avait réussi à Nimègue ; il chercha à désunir les puissances alliées, eu offrant des conditions avantageuses aux unes, pour faire ensuite la loi aux autres. Dès l'an 1693, il avait réclamé la médiation du roi de Suède, et lui avait fait présenter par le comte d' A vaux, son ambassadeur, des propositions qui pouvaient servir de base aux négociations. Le roi de Suède les avait communiquées aux ministres de l'empereur et des états-généraux. Pendant plusieurs années , on s'était borné à de secrets pourparlers qui n'amenèrent aucun résultat; mais, en 1696, la défection du duc de Savoie , que Louis XIV réussit à détacher de la grande alliance, fut un acheminement décisif vers la paix. Victor-Amédée, ne pouvant espérer, de la part des alliés, ni des secours considérables, ni des diversions puissantes, voulut profiter, pour son intérêt particulier, du désir que montrait Louis XIV de mettre fin aux hostilités. Il présumait, avec raison, qu'il
DBS TEMPS MODERNES. 521
obtiendrait de ce prince un traité avantageux, si, prévenant ses vœux, il s'empressait de conclure avant tous les autres. Le comte de Tessé lui ayant porté des propositions qui surpassaient même ses espérances, un traité fut signé à Turin (29 août 1696) entre le roi de France et le duc de Savoie. Louis XIV rendit toutes les places qu'il avait conquises sur Victor-Amédée, et même Pignerol que la France avait acquise par le traité de Quérasque. Toutefois, le duc s'engageait à faire démolir les fortifications de cette dernière place. Les ambassadeurs de ce prince devaient désormais obtenir tous les honneurs que reçoivent ceux des têtes couronnées. Enfin (et cette clause détermiua principalement le duc de Savoie à se séparer de la ligue), on stipula le mariage de sa fille Marie-Adélaïde avec le jeune duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. A ces conditions, Victor-Amédée s'engagea à obtenir des alliés la neutralité de l'Italie jusqu'à la fin des hostilités. Après ce traité de Turin, il arriva ce qu'on avait déjà vu dans la guerre précédente, après la défection des Hollandais : chacun des confédérés prit le parti de faire sa paix. L'Espagne , et ensuite l'empereur, souscrivirent à la neutralité de l'Italie. Enfin, un congrès pour la paix générale s'ouvrit au château de Ryswick, en Hollande, sous la médiation de la Suède, le 9 mai 1697. Louis XIV mit dans ses propositions une modération dont les alliés cherchèrent d'abord à abuser. Plus il accordait, plus on lui demandait; plus il se montrait facile, plus on lui suscitait de difficultés. A la fin, il fit annoncer par ses ministres qu'il ne se croirait point lié par ses premières propositions, si Ton tardait trop à les accepter, et qu'il en ferait de nouvelles moins avantageuses aux confédérés. Cette déclaration et la prise de Barcelonne par le duc de Vendôme (1), accélérèrent la marche des négociations. La paix entre V Angleterre, Y Espagne, les états-généraux et la France fut signée le 20 septembre 1697. L'Espagne obtint la restitution de toutes les places
(1) En même temps que Vendôme réduisait Barcelonne (1er septembre), le chef d'escadre Pointis faisait capituler dans le Nouveau-Monde l'opulente ville de Cartliagène (50 août) et, pour lui épargner le pillage , lui imposait une rançon de près de dix millions. Mais ce succès , qui ne pouvait être connu en Europe lors de la signature de la paix (20 septembre), fut sans influence sur sa conclusion.
qu'elle avait perdues pendant la guerre en Catalogne et dans les Pays-Bas, et même d'une grande partie de ce que les chambres de réunion lui avaient enlevé. L'Angleterre et la France abandonnèrent réciproquement toutes leurs conquêtes. Louis XIV reconnut Guillaume 111 pour roi légitime d'Angleterre, et s'engagea à ne donner aucune assistance à ses ennemis, sacrifiant ainsi à la nécessité les droits de Jacques II qu'il avait soutenu avec tant de grandeur et dont il avait proclamé que sa cause était la cause de tous les rois. Rien ne coûta plus à Louis XIV que de consacrer, par cette reconnaissance formelle, une usurpation qu'il détestait; mais il fallut souscrire à une condition sans laquelle la paix était impossible. Dans le traité conclu avec la Hollande, les états-généraux promirent de rendre à la compagnie française des Indes orientales Pondichéry, dont les Hollandais s'étaient emparés. Le traité entre Yempereur, Y Empire et la France ne fut signé que le 30 octobre 1G97. Louis XIV fut conûrmé dans la possession de Strasbourg, mais il restitua à l'Empire Kehl, Philipsbourg et Brisach; il s'obligea à raser plusieurs de ses forteresses sur le Rhin , et renonça à tous les pays qui avaient été réunis à la France par les arrêts des chambres de Metz, de Brisach et de Besancon. La maison de Lorraine recouvra ses états. Le duc Charles V n'était plus. Son ûls Léopold- Joseph fut réintégré dans son duché, à condition toutefois qu'il détruirait les fortifications de Nancy, sa capitale , et que les troupes françaises auraient en tout temps le libre passage par ses terres. De son côté, l'empereur accorda le rétablissement du cardinal de Furstemberg dans tous les droits, honneurs et biens qui lui appartenaient comme état d'Empire. Quant aux prétentions de la duchesse d'Orléans sur la succession allodiale de la maison palatine, elles furent renvoyées à des arbitres qui rendirent, en 1701, des sentences absolument opposées. La cause alors fut portée devant la cour de Rome, et une commission, nommée par le pape, décida, en 1702, que, moyennant le paiement de 300,000 écus , l'électeur palatin serait libéré de toute dette envers sa cohéritière.
SECTION V
Depuis la paix de Ryswick jusqu'à la mort de Louis XIV (1697 — 1743).
Dans le temps où fut signée la paix de Ryswick, Charles II, roi d'Espagne, de Naples et de Sicile, souverain de la Flandre, d'une partie de l'Italie, de plusieurs îles dans l'Océan, la Méditerranée et la mer des Indes, empereur du Mexique et du Pérou, languissait menacé d'une mort prochaine (1). Dans
(1) Charles II était à peine âgé de quatre ans lorsqu'il succéda (1665) à Philippe IV, son père, sous la tutelle de sa mère, Anne d'Autriche. Cette princesse mit ù la tête du conseil le père Nithard , jésuite allemand , son confesseur, à qui elle donna aussi la charge d'inquisiteur général. Les nobles de Castille supportaient impatiemment le gouvernement d'un étranger, qui, dépouillant l'humilité du prêtre pour déployer l'autorité du ministre, les traitait avec arrogance. Son élévation choquait surtout don Juan d'Autriche , fils naturel de Philippe IV, qui aspirait à la régence. En i 669, ce prince, ayant excité un soulèvement, força la reine à renvoyer Je P. Nithard, qui se retira avec le titre d'ambassadeur à Kome , où , dans la suite, il fut honoré de la pourpre. Cet homme , qui avait exercé le pouvoir avec tant d'orgueil , mit un orgueil plus noble à ne rien devoir à l'Espagne. Il pouvait emporter dans son exil des sommes considérables , et ses amis l'y exhortaient. J'étais un pauvre ecclésiastique , leur dit-il , quand je suis venu dans ce royaume #« j'en sortirai comme j'y suis entré. L'Espagne était alors dans un tel état de faiblesse, qu'en 1670 une troupe de pirates , sous le nom de flibustiers , et sous la conduite de l'Anglais Morgan , pilla la ville et la colonie de Porto-Bello, et ravagea d'autres possessions de l'Espagne, sans que cette puissance entreprit de se venger de ces aventuriers. Don Juan d'Autriche, en cliassant Nithard , n'avait pu se mettre à sa place. Un nouveau favori, non moins orgueilleux, et plus avide que le premier, Ferdinand de Valenzuela, mari d'une dame allemande au service de la reine., avait été investi de la confiance de cette princesse. En 1677, las des plaintes qui s'élevaient contre l'administration de sa mère, et de l'espèce de servitude dans laquelle elle le retenait, Charles H la relégua dans un monastère de Tolède. Valenzuela fut condamné à un exil perpétuel aux îles Plûlippines, et don Juan, nommé premier ministre. 11 ne jouit pas long-temps du pouvoir. Après sa mort, arrivée en 1679, le ministère fut confié au duc de Medina-Celi. La misère de l'Espagne s'accroissait de jour en jour. La marine était anéantie , l'année sans discipline, le trésor public épuisé. Le duc de Médina-Ccli essaya d'apporter quelque remède à tant de maux. Le premier acte de son administration fut de réduire la monnaie de cuivre , que les embarras de la dernière guerre
l'attente de cet événement, les puissances qui dévoraient déjà en idée son immense héritage, s'apprêtaieut à faire valoir leurs droits et leurs prétentions. Charles n'ayant ni enfans ni frères, la monarchie espagnole, conformément à Tordre de la succession castillane, alors suivi en Espagne, appartenait, après lui, à Marie-Thérèse, reine de France, sa sœur aînée. A la vérité, cette princesse , par son contrat de mariage, avait formellement renoncé à la couronne d'Espagne, tant pour elle que pour ses descendans; mais, en France, cette renonciation, dont la validité avait été attaquée dès le temps de la guerre de dévolution, était regardée comme nulle. Au surplus, elle ne pouvait porter préjudice aux droits des enfans issus de ce mariage, parce qu'ils ne tenaient pas leurs droits de leur mère, mais de la loi fondamentale qui les appelait à succéder, à l'extinction de la branche masculine régnante.
avec la France avaient fait porter six fois au-dessus de sa valeur réelle. Cette réduction, opérée par degrés , eût été sage et utile ; mais la précipitation et la violence que l'on employa en cette circonstance produisirent les plus grands maux. Le petit nombre de marchands et de manufacturiers qui restaient encore dans le royaume fut ruiné complètement. Par une réforme plus heureuse , les pensions nombreuses accordées sous le dernier règne furent diminuées de plus de moitié. On publia aussi un édit qui permettait à toutes les cités et communes de lever elles-mêmes leurs taxes respectives , et d'en verser le montant au trésor public, sans qu'il fut besoin d'employer pour cet objet aucun agent du gouvernement. Mais ce règlement, également avantageux à l'état et au peuple , resta sans effet. Les citoyens , indifférons au bien public, ne se prêtèrent, à aucune des mesures qui pouvaient, sinon sauver l'état, du moins en retarder la chute. Après le traité de Ratislionne ( 1684), le duc de Médina-Ccli se retira des affaires , qui empirèrent encore sous le comte d'Oropesa , son successeur. Indépendamment d'une nouvelle guerre avec la France, des insurrections en Catalogne et au Mexique comblèrent les désastres de l'Espagne. Oropesa céda la place (1691) au comte de Melgar, créature de -la reine-mère, qui, depuis la mort de don Juan , était sortie de son exil. Après la mort de cette priucesse, en 1696, Melgar fut à son tour supplanté par Oropesa. Au milieu de ces intrigues misérables, la guerre se faisait mollement, l'action du gouvernement était comme suspendue , et le royaume marchait à grands pas vers sa ruine sous un roi si faible que, la crédulité publique ayant propagé le bruit qu'il était ensorcelé par la reine et par Oropesa, il poussa la simplicité jusqu'à se laisser exorciser pour chasser le ma in esprit. Tel était l'état de l'Espagne, lorsque la mauvaise santé de Charles II, et la probabilité de sa mort prochaine, commencèrent à éveiller l'ambition des cours de Vienne et de Versailles.
• L'empereur Léopold, qui aspirait à l'héritage de Charles II, voulut d'abord opposer aux droits de la reine de France les pactes de famille de la maison d'Autriche , d'après lesquels les mâles d'une branche venant a s'éteindre , la succession était dévolue à ceux de l'autre branche , à l'exclusion des femmes, qui ne pouvaient prétendre qu'au défaut total des mâles de toutes les branches. Mais les pactes de famille et les arrangemens particuliers de la maison d'Autriche pouvaient-ils déroger à la loi fondamentale de l'Espagne ? L'empereur renonça donc à un argument qui n'était que spécieux; il renonça pareillement à faire valoir les droits de sa première épouse , Marguerite-Thérèse, sœur cadette de Charles II. Les lois fondamentales de l'Espagne déféraient le trône a cette princesse, au défaut de Marie-Thérèse , sa sœur aînée, et le testament de Philippe IV l'y appelait, à Fexclusion de la reine de France et de ses enfans; mais Léopold n'en ayant eu qu'une fille, l'archiduchesse Marie-Antoinette, qui, mariée à l'électeur de Bavière, en eut un fils nommé Ferdinand-Joseph , il suivait de là qu'en admettant la validité des droits de Marguerite- Thérèse , la monarchie d'Espagne passait dans la maison de Bavière. L'empereur, désirant la conserver à la sienne, opposa à son petit— fils l'acte par lequel Marie-Antoinette, à l'époque de son mariage, avait renoncé à tous ses droits de succession, et revendiqua pour lui-même la monarchie espagnole, du chef de Marie-Anne, sa mère, fille de Philippe III et tanle de Charles H. De son troisième mariage avec une princesse palatine de Neubourg, Léopold avait deux fils, les archiducs Joseph et Charles. L'aîné, qu'il avait fait élire roi des Romains en 1690, devait lui succéder dans ses états héréditaires, et il destinait au puîné le troue d'Espagne. Il est vrai qufe , si Léopold fondait ses réclamations sur sa qualité de petit-fils de Philippe III, Louis XIV pouvait alléguer la même qualité, et même dans un degré supérieur, sa mère , Anne d'Autriche, étant sœur aînée de la mère de Léopold. Mais celui-ci prétendait que la succession avait été assurée à Marie-Anne, à l'exclusion des enfans de France , par son contrat de mariage et par divers testamens des rois d'Espagne. Ses vues étaient favorisées par Marie-Anne de Neubourg, sa belle-sœur, femme de Charles II , et contrariées par la mère de ce monarque , Marie-Anne d'Autriche, qui soutenait les intérêts du prince
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électoral de Bavière, son arrière petit-fils. Cette princesse mourut en 1696, après avoir obtenu de son fils un testament secret en faveur du prince de Bavière. L'empereur, instruit de l'existence de ce testament, envoya à Madrid le comte de Harrach pour en solliciter la révocation, et pour engager Charles H à déclarer l'archiduc Charles héritier présomptif de la monarchie espagnole, et à l'appeler même auprès de sa personne en qualité de son successeur éventuel. Le roi, vaincn par les instances de la cour de Vienne et par celles de la reine, son épouse, consentit à annuler le testament qui reconnaissait les droits du prince de Bavière, et promit de se déclarer en faveur de l'archiduc, si toutefois l'empereur envoyait en Catalogne un corps de Iroupes pour défendre cette province contre la France. Léopold, qui avait besoin pour lui-même de toutes ses forces dans la double guerre qu'il soutenait contre les Français et contre les Turcs , cherchait h éluder une condition si onéreuse. 11 manqua, par ses retardemens, l'occasion d'obtenir la déclaration qu'il désirait. La grande alliance, sur laquelle il fondait son espoir, fut dissoute. La paix se fit à Ryswick , et Louis XIV, par les négociations ou par les menaces, suspendit, de la part de Charles II, toute disposition qui aurait pu porter préjudice aux droits des enfans de France.
Cependant Louis XIV, envisageant les nombreuses difficultés qui s'opposeraient à l'élévation d'un prince de son sang au trône d'Espagne, prit un parti qui devait concilier l'intérêt de sa couronne et le maintien de la tranquillité générale. Guillaume 111, qui craignait également de voir la succession espagnole écheoir à la maison de Bourbon cl à celle d'Autriche, proposa secrètement au roi de France un traité de partage éventuel. Il fut conclu à La Haye, le 11 octobre 1698, entre Louis XIV et les deux puissances maritimes. Par ce traité, on donnait au dauphin le royaume des Deux-Siciles , quelques ports en Toscane, et la province de Guipuscoa; à l'archiduc Charles le Milanez, et au prince de Bavière le reste de la monarchie espagnole en Europe et en Amérique. Si les maisons d'Autriche et de Bavière refusaient d'agréer ce partage, leurs lots devaient être mis en séquestre, et les alliés réunir leurs armes contre elles pour obtenir leur consentement par la force. « Toute cette politique fut vaine. Le roi moribond , « apprenant qu'on déchirait sa monarchie de son vivant , fut
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« indigné. On s^aitendait qu'à cette nouvelle H déclarerait « pour son successeur, ou l'empereur Léopold , ou un fils de « cet empereur ; qu'il lui donnerait cette récompense de n'avoir « point trempé dans le partage (accepté par l'électeur de « Bavière); que la grandeur et l'intérêt de la maison d'Au- « triche lui dicteraient un nouveau testament. Il en fit un en « effet ; mais il déclara pour la seconde fois le prince électoral « de Bavière unique héritier de tous ses états. La nation espa- « gnole, qui ne craignait rien tant que le démembrement de « la monarchie, applaudissait à cette disposition. La paix « semblait devoir en être le fruit. Cette espérance fut encore « aussi vaine que le traité de partage. Le prince de Bavière, « désigné roi , mourut à Bruxelles à l'âge de six ans (8 février « 1699). » ( Siècle de Louis XIV. )
Alors les intrigues recommencèrent à Madrid, à Vienne , k Versailles, à Londres, à La Haye. Louis XIV, Guillaume III et les états-généraux disposèrent encore une fois en idée de la monarchie espagnole. Par un second traité de partage, signé à Londres le 13, et à La Haye le 25 mars 1700, ils assignèrent à l'archiduc Charles la part qu'ils avaient aupafavant donnée au duc de Bavière, et celle du dauphin fut augmentée du duché de Lorraine, pour lequel le duc Léopold devait recevoir en échange le M ilanez. Ce traité était avantageux à l'empereur, et aurait assuré la paix et l'équilibre de l'Europe. Léopold fut assez aveugle pour ne point l'accepter, espérant obtenir de Charles la succession tout entière. Quand la nouvelle de ce second traité fut parvenue à la cour de Madrid, l'infortuné Charles II fut sur le point de succomber à sa douleur. Le partage de ses états lui paraissait le plus grand malheur que put éprouver sa monarchie , parce qu'il croyait qu'en le proposant, les puissances maritimes avaient des vues préjudiciables à la religion catholique et aux intérêts commerciaux des Espagnols. Son indignation et son penchant le disposaient à laisser son héritage à l'archiduc Charles; mais il en était vivement dissuadé par son conseil , et surtout par le cardinal de Porto- Carrero , archevêque de Tolède , qui avait un grand ascendant sur son esprit. Les Espagnols , mécontens de la domination des reines autrichiennes, choqués de l'avarice et des hauteurs du comte d'Harrach, ambassadeur de Léopold, gagués au contraire par les grâces, les manières aimables et insinuantes,
la magnificence et la libéralité du marquis d'Harcourt, ambassadeur de France, étaient favorables aux prétentions de Louis XIV. Dans sa perplexité, Charles H nomma, pour débattre cette importante affaire , un comité de jurisconsultes et de théologiens qui furent de Ta vis de son conseil. Enfin, tout mourant qu'il était , il écrivit de sa propre main au pape Innocent XII pour le consulter sur le même sujet. Le pape , qui Croyait voir dans l'affaiblissement de la maison d'Autriche la liberté de l'Italie , confirma la décision du conseil et des docteurs de Madrid. En conséquence, le 2 octobre 1700, le roi d'Espagne fit son troisième testament , par lequel il reconnut les droits de Marie-Thérèse, sa sœur, à la monarchie espagnole. Il déclara que la renonciation de cette princesse, de même que celle d'Anne d'Autriche , mère de Louis XIV, ayaot eu pour unique objet d'empêcher la réunion des royaumes d'Espagne à la couronne de France, ce motif cessait, si la succession était transférée à un fils puîné de la maison de Bourbon , et qu'en cette considération , il nommait Philippe , duc d'Anjou , second fils du dauphin , héritier légitime de tous ses états. Il substitua à ce prince, dans le cas où il mourrait sans enfans , ou serait élevé au trône de France, le duc de Berri, troisième fils du dauphin, et à celui-ci l'archiduc Charles. Ainsi, après deux cents ans de guerres et de négociations pour quelques frontières des étals espagnols , la maison de France acquit, d'un trait de plume, cette monarchie entière. Charles H survécut à peine quelques semaines à la signature de l'acte par lequel il avait déshérité sa famille, et le 1er novembre 1700 il acheva la vie obscure qu'il avait menée sur le trône. Ses dernières volontés étaient si conformes au vœu général de la nation , que toutes les provinces restèrent tranquilles, et demandèrent le nouveau roi. Le conseil que Charles avait établi par son testament se hâta d'envoyer à Louis XIV copie de cet acte , en le suppliant de faire partir sans délai son petit-fils pour l'Espagne. Le roi avait à choisir entre deux partis : ou d'accepter le testament, ou de s'en tenir au traité conclu avec les puissances maritimes. Après avoir consulté son conseil, oii les opinions furent partagées, il se décida pour l'acceptation, sur les avis du marquis de Torcy (1), et
(1) Torcy fit valoir les raisous suivantes : Si la maison d'Autriche avait
envoya son petit-fils en Espagne , en lui disant : II n'y a plus de Pyrénées. Dès que la résolution de Louis XIV fut connue des Espagnols, le duc d'Anjou fut proclamé le 14 novembre, sous le nom de Philippe V. 11 fit son entrée solennelle à Madrid le 14 avril 1701 , et fut reconnu par tous les peuples soumis à la domination espagnole, ainsi que par toutes les puissances de l'Europe, à l'exception de l'empereur. Louis XIV parut alors le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. ïi se voyait, à soixante-deux ans, entouré d'une nombreuse postérité. Un dçses pelits-fils allait gouverner sous ses ordres l'Espagne, l'Amérique, la moitié de l'Italie et les Pays- Bas, et l'Europe semblait n'y Touloir mettre aucun obstacle. L'empereur craignant des troubles en Hongrie, et voyant l'Allemagne dans une crise violente, par la création d'un neuvième électorat qu'il avait érigé de sa propre autorité,
souscrit au traité de partage , ce traité devrait faire la loi commune ; les deux concurrens seraient tonus de l'observer ; ayant renoncé tous deux au testament, dans la crainte qu'il ne leur fût contraire, chacun d'eux aurait, par cela même , renoncé à en profiter, s'il était favorable. Mais la maison d'Autriche , n'ayant pas voulu entrer dans le traité de partage, et s'étant réservé de faire valoir ses prétentions , rengagement de la France était susceptible de résolution , faute de réciprocité. L'acte de partage n'était qu'un simple projet , qui n'avait rien d'obligatoire, et dont l'exécution entraînait une guerre après elle , puisque toute la succession d'Espagne allait passer à l'archiduc, si le duc d'Anjou la refusait, et que , dans ce cas, il faudrait coiMnierir sur l'archiduc et sur l'Espagne la part que le traité assignait au daupliin. 11 est vrai qu'en acceptant le testament , la France devait également s'attendre à une guerre. Mais , du moins , elle n'aurait point à la faire à l'Espagne, à une nation qui s'était donnée tout entière, librement, volontairement ; ce qui serait le comble de l'ingratitude. Et quels étaient , après tout , les garans du traité de partage? Les Anglais, les Hollandais, Guillaume III, les ennemis naturels de Louis XIV. N'entretenaient-ils pas des intelligences secrètes avec l'empereur? Les voyait-on s'armer pour procurer l'exécution du traité, pour forcer la maison d'Autriche d'y souscrire? Lorsqu'on aurait mécon tenté l'Espagne par un refus, lorsqu'on l'aurait irritée par des hostilités, et qu'on réclamerait ces garans infidèles, ne les verrait-on pas, au contraire, comme dans les guerres précédentes, s'unir à l'Autriche contre la France ? S'il fallait reprendre les armes , et comliattre de nouveau l'Europe entière, ne valait- il pas mieux que ce fût pour défendre les droits du sang , le droit héréditaire , le vœu de l'Espague , le testament de Charles II , que pour maintenir un engagement dépourvu de sanction et de garanties?
n'osait encore menacer, et se bornait à protester et à se plaindre. Guillaume Hl , atteint tT infirmités prématurées, n'était plus regardé comme un ennemi dangereux : d'ailleurs , il ne pouvait faire la guerre sans le consentement de son parlement, et une grande partie de celte assemblée était secrètement vendue à Louis XIV. On pensait que le véritable intérêt de l'Angleterre ne lui permettait pas de se mêler des affaires du contiuent. Guillaume et les états-généraux n'étant point assez forts pour se déclarer seuls, écrivirent à Philippe V une lettre de félicitations. Le roi de France était assuré en Allemagne des électeurs de Bavière et de Cologne , des ducs de Brunswick- VVolfenbuttel et de Saxe-Gotha , ainsi que de l'évêquc de Munster. Le duc de Savoie , déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l'être encore du roi d'Espagne. Flatté de cet honneur et de la charge de généralissime des deux couronnes en Italie, il s1 était engagé à accorder en tout temps aux troupes françaises le libre passage par ses élats , et à entretenir un corps de dix mille hommes pour le service de la France et de l'Espagne. Son exemple avait été suivi par le duc de Mantoue, qui avait consenti à recevoir garnison française dans sa capitale. Le Portugal même, ennemi naturel de l'Espagne, s'était d'abord uni avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naplcs , tout paraissait être aux Bourbons.
Quelques historiens croient, peut-être sans fondement , que Louis XIV aurait pu éviter la guerre que lui suscita bientôt après la jalousie de ses ennemis, si, par des garanties suffisantes , il eût rassuré les puissances maritimes contre l'appréhension qu'elles avaient conçue de le voir abuser du testament de Charles II pour son propre intérêt, et pour préparer la réunion des monarchies d'Espagne et de France. Quoi qu'il en soit , au lieu de dissiper ces soupçons par une conduite circonspecte et mesurée, il les augmenta par des démarches imprudentes et impolitiques. Peu avant le départ du duc d'Anjou pour l'Espagne, il lui fit sceller des lettres-patentes qui réservaient a ce prince ses droits à la couronne de France, au défaut du duc de Bourgogne et de sa descendance mâle. Les Hollandais craignaient particulièrement de voir passer sous la domination française les Pays-Bas espagnols , et les Anglais mêmes attachaient une haute importance à la conservation de cette barrière dans les mains d une puissance
intermédiaire. Louis XIV, loin de chercher à détruire leurs alarmes , se 6t attribuer par le conseil dé Madrid le pouvoir de prendre telles mesures qu'il jugerait à propos pour le bien de l'état, et il fut enjoint à tous les gouverneurs de provinces d'avoir pour ses ordres la même déférence que pour ceux qui leur viendraient de la cour d'Espagne. Én conséquence , il exigea que l'électeur de Bavière, gouverneur des Pays-Bas, reçût dans toutes les places des troupes françaises sous la dénomination de troupes auxiliaires, pour défendre les provinces belgiques contre les Hollandais, accusés de travailler à une ligue avec l'Angleterre contre la France. Les Français prirent possession des Pays-Bas au mois de février 1701 \ et forcèrent même les Hollandais d'évacuer toutes les places où ils tenaient garnison en vertu des conventions passées avec Charles IL Cette démarche produisit en Hollande et en Angleterre un mécontentement et une inquiétude dont Guillaume III sut profiter pour disposer les esprits à la guerre. Dès le 20 janvier 1701 , il avait rais dans ses intérêts le roi de Danemarck, et, par une convention signée à Odensée avec les puissances maritimes , ce prince s'était engagé à lui fournir un corps de douze mille hommes , moyennant un subside annuel de 300,000 écus. Le 7 septembre suivant , les deux mêmes puissances conclurent à La Haye avec l'empereur un traité qui doit être regardé comme la base de la grande alliance contre la France. Sur ces entrefaites , le roi Jacques II mourut à Saint-Germain. Le traité de la grande alliance ayant fait connaître à Louis XIV ce qu'il devait attendre de Guillaume III, il reconnut pour roi d'Angleterre Jacques , prince de Galles , qu'on nommait le chevalier de Saint-George. C'était sans doute le parti le plus noble et le plus juste; mais , dans le traité de Ryswick, Louis XIV avait reconnu Guillaume III. La nation anglaise se crut insultée. Guillaume, qui trouvait quelque difficulté à la rengager dans une guerre ruineuse, dont elle s'applaudissait d'avoir été délivrée par le traité de Ryswick, irrita ses ressenlimens avec sou habileté ordinaire , et acheva de la déterminer à une rupture éclatante et irrévocable. Cette démarche de Louis XIV fut cause qu'on ajouta à l'alliance du 7 septembre 1701 un article, par lequel l'empereur s'engagea à ne faire aucune paix avec la France que la Grande- Bretagne n'eût reçu satisfaction de cette injure. Enfin, la guerre
fut déclarée à la France par les puissances confédérées , au mois dë mai 1702. La grande alliance s'était accrue, le 30 décembre 1701 , de l'électeur de Brandebourg Frédéric I" , que l'empereur avait mis dans ses intérêts, en le reconnaissant en qualité de roi de Prusse ; des deux cercles du Rhin, de ceux de Franconie et de Souabe, et de celui d' Autriche, le 22 mars 1702; de celui de Westphalie, le 8 mai suivant; du roi de Portugal, le 10 mai 1703; de la Suède, le 16 août, et du duc de Savoie, le 25 octobre de la même année. Ainsi, il fallut trois années de négociations pour réunir de nouveau contre la France toutes les puissances qu'elle avait eues a combattre avant la paix de Ryswick. Guillaume, le principal auteur de ces diverses coalitions , ne fit que préparer la dernière , et ne put en voir les eftets. Il mourut le 19 mars 1702, d'une chute de cheval qu'il avait faite à Kensington. Comme il ne laissait point d'enfans de la princesse - Marie d'Angleterre son épouse , Anne, sa belle-sœur, lui succéda. Sous celte princesse, il n'y eut rien de changé dans les dispositions de l'Angleterre à l'égard de la France. La politique , les maximes , les projets du dernier roi lui survécurent, Anne accorda toute sa confiance à Marlborough et à Godolphin : celui-ci l'un des meilleurs administrateurs, celui-là Fun des plus grands capitaines de son temps. Ces deux hommes , unis par une alliance entre leurs familles et par les mêmes vues politiques , conduisirent les affaires de leur nation avec autant de vigueur que de prudence , et obtinrent une influence pareille à celle dont Guillaume III avait joui. Ils maintinrent la grande alliance en tous ses points. Marlborough, dépêché en Hollande comme ambassadeur extraordinaire, ranima le courage des états-généraux, et fit cesser les dissensions qui menaçaient d'entraîner de nouveau la suppression des dignités que possédait la maison d'Orange. Lié d'amitié avec le grand-pensionnaire Heinsius qui partageait ses principes, il sut gagner et contenir le parti républicain, jusque-là favorable aux intérêts de la France. Enfin, les étals généraux le nommèrent généralissime de leurs troupes, comme il l'était de celles de l'Angleterre.
Dans le temps que Marlborough acquérait ce grand crédit en Angleterre et en Hollande , le prince Eugène de Savoie exerçait le même ascendant à la cour de Vienne. Méconnu autrefois
par Louis XIV, qui lui avait refusé du service et avait plaisanté sur sa retraite , le petit abbé, comme on rappelait à la cour de France, parce qu'il avait été destiné d'abord à l'état ecclésiastique, devait faire payer che* au grand roi un moment de prévention ou d'humeur. Accueilli par l'Autriche, pour laquelle il lit la guerre contre les Turcs dès Tan 1683, il s'était élevé rapidement par son mérite, et il gouvernait l'empereur et l'Empire , lorsque la guerre de la succession d'Espagne éclata , et ouvrit une nouvelle carrière à ses talens. 11 pouvait être le rival de Marlborough , et il fut son ami. Ces deux génies supérieurs travaillèrent de concert et sans jalousie à l'exécution du même plan, et devinrent les véritables chefs de la coalition.
Il était difficile que Louis XIV put triompher de cette ligue formidable, et même balancer ses forces. La France n'avait pas eu le temps de se remettre des efforts ruineux qu'elle avait faits dans la guerre précédente. Les impôts étaient excessifs, les finances mal administrées. Le peuple n'avait plus ce vif enthousiasme que lui avaient inspiré la jeunesse de Louis XIV, F éclat de sa cour et ses premières victoires. Le roi, vivant plus retiré, voyait les hommes et les choses dans un trop grand éloignement pour les bien connaître, et ne montrait plus ce jugement sûr, qui , dans les jours brillans de son règne, lui avait fait deviner les talens. Madame de Maintenon, qui dirigeait ses choix, ne l'entourait que d'hommes médiocres ou incapables. Ce fut elle qui lit donner les deux ministères les plus importans, celui des finances (1699), et celui de la guerre (1701), à Chamillart, sa créature, honnête homme, mais mauvais ministre, et qui fut accablé sous le double fardeau que Colbert et Louvois avaient à peine soutenu. Cependant, malgré ces signes et ces germes de décadence , la France était encore redoutable. Ses frontières étaient défendues par une vaste enceinte de forteresses. Ses troupes, nombreuses et aguerries, avaient pour elles de grands souvenirs et la confiance de leur supériorité. Les finances étaient en désordre; mais la nation avait des ressources immenses; on aimait encore Fétat, et le péril, réveillant l'ardeur des Français, pouvait les disposer à des sacrifices égaux aux besoins de la patrie. D'un autre côté , l'Espagne , leur alliée, semblait renaître. L'avénement d'une dynastie
nouvelle avait ranimé dans ce peuple généreux son antique énergie. La nation voulait assurer à tout prix l'intégrité de la monarchie. Elle élait affectionnée au souverain qu'elle avait choisi, et surtout à la jeune reine, Gabriclle de Savoie, qui séduisait les coeurs par les grâces de son esprit et de sa figure, et les enchaînait par sa bonté. A tous ces motifs de soutenir la guerre avec vigueur, se joignait la haine conlre les protestans qui s'armaient en faveur de l'archiduc Charles ; les Espagnols ne voulaient pas d'un roi offert ou défendu par des hérétiques.
Les hostilités avaient commencé en Italie dès l'an 1701, avant la conclusion de la grande alliance. L'empereur avait pris les armes le premier, et le prince Eugène, ayant pénétré en Italie avec une armée de trente mille hommes formés dans les guerres de la Hongrie , s'était emparé de tout le pays situé entre l'Adige et l'Adda, après avoir défait Câlinât près de Car pi , dans le duché de Modène (9 juillet). Câlinât avait perdu la bataille par la désobéissance de ses lieulenans. Les courtisans, et surtout ceux qui espéraient le remplacer dans le commandement, rejetèrent sur lui toute la faute, et le maréchal de Villeroi osa se présenter pour la réparer. Ce présomptueux favori, qui n'avait d'autre mérite que de flatter, de partager ou d'affecter les goûts de son maître , obtint le commandement de l'armée d'Italie, et alla donner des ordres au vainqueur de Staffarde et de la Marsaille. Ayant trouvé les ennemis retranchés à Chiari9 près de l'Oglio, dans un poste inexpugnable, il les attaqua, contre l'avis des officiers généraux (1er septembre). Catinal, n'ayant pu prévenir une action dont il prévoyait l'issue funeste, reçut une blessure en cherchant la mort, dirigea la retraite de l'armée battue, et alla à Versailles se justiûer sans accuser personne. Les revers de son successeur furent sa meilleure apologie. Le 2 février 1702, Villeroi se laissa surprendre dans Crémone , et fut même fait prisonnier au moment oii, sortant du sommeil, il voulait rallier ses troupes. Le duc de Vendôme vint le remplacer, et réparer ses fautes. Petit-tils de Henri IV, Vendôme était intrépide comme lui , doux , bienfaisant et populaire. Du reste, négligeant ses devoirs comme son extérieur, inappliqué et insouciant, peu soigneux de la discipline militaire , jamais capitaine ne médita moins l'art de la guerre, et ne joua plus avec
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la fortune des combat». 11 semblait se plaire à faire naître les périls par son imprévoyante audace, pour s'en tirer par cette présente d'esprit, par ces illuminations soudaines qu'il trouvait toujours dans l'action, et qui lui donnaient la victoire. Le 26 juillet, il défit le général Visconti près de Santa-Vittoria, et obligea le prince Eugène, le 1er août, à lever le siège de Mantoue. La bataille de Luzzara, livrée le 15 du même mois, fut vive et sanglanle, sans être décisive. Les deux partis s'attribuèrent la victoire. Vendôme, toutefois, prouva que l'avantage avait été de son côté, en s'emparant de Luzzara et de Guastalla , et en s'avançant dans le Trentin.
La guerre, devenue générale cette année, se faisait en Allemagne et dans les Pays-Bas en même temps qu'en Italie. Sur le Bas-Rhin, Marlborough s'empara de Venlo, d&Ruremonde et de la citadelle de Liège. De son côté, le comte de Tallard, qui commandait une armée française, prit Trêves et le château deTrarbach. Sur le Haut-Rhin, le margrave Louis de Bade, accompagné de l'archiduc Joseph, roi des Romains, investit Landau , et s'en rendit maître après un siège de trois mois. Catinat, récemment envoyé en Alsace, fut contraint de rester spectateur de cette conquête, à cause de l'infériorité de ses forces. Craignant d'ouvrir l'Alsace aux ennemis par un mauvais succès , il se tint sur la défensive. Ce qu'il n'osait entreprendre, Villars, son lieutenant-général, qui avait résolu d'être maréchal de France ou de périr, hasarda de le faire. Il obtint de la cour la permission de combattre, marcha aux impériaux avec une armée inférieure, et les défit près de Fridr lingen (12 octobre). Les Français le proclamèrent maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi , quinze jours après, confirma le vœu des soldats. Le projet de Villars était d'aller joindre l'électeur de Bavière qui, s'étant déclaré en faveur de la maison de Bourbon, avait surpris la ville dTlm (23 septembre), et attendait dans celte position importante les secours qui devaient lui arriver de France. Le margrave de Bade, quoique battu, s'élant opposé avec succès à cette jonction, l'électeur, abandonné à ses seules forces , et tremblant pour ses états environnés d'ennemis, entama des négociations avec la cour de Vienne ; mais les dures conditions qu'elle voulut lui prescrire l'attachèrent plus étroitement au parti de la France ,. qui resserra encore les liens de cette alliance, en concédant à
l'électeur, au nom de Philippe V, la souveraineté des Pays-Bas espagnols. Dans cette campagne, dont les événemens furent alternativemeut heureux et malheureux aux deux partis, la guerre maritime fut contraire à la France et à l'Espagne. Le 22 octobre, le duc d'Ormond et l'amiral Rook détruisirent dans le port de Vigo la flotte du comte de Château- Renaud, qui venait d'escorter et d'amener les galions du Mexique.
En 1703, l'Allemagne fut le principal théâtre des opérations militaires. Les troupes impériales ayant envahi la Bavière , le maréchal de Villars, pour s'ouvrir un passage vers l'électeur, s'empara de Kehl, et attaqua à différentes reprises les lignes de Slolhofen défendues par le prince de Bade. Ses tentatives furent inutiles. Alors, changeant de plan, il dirigea sa marche par la vallée de Kinzig , se réunit le 1 2 mai à l'électeur, et s'en sépara de nouveau au mois de juin pour entreprendre une expédition dans le Tyrol, tandis que le duc de Vendôme tâcherait de pénétrer par le Milanez , et de s'ouvrir une communication avec les Bavarois. Ceux-ci prirent en effet Kuffstein et Inspruck (18 et 26 juin), et s'avancèrent rapidement vers le Trentin. Mais les événemens qui se passèrent en Piémont obligèrent Vendôme de retourner sur ses pas, et l'insurrection des montagnards du Tyrol chassèrent l'électeur de cette contrée. Après cette expédition malheureuse, il alla se réunir de nouveau au maréchal de Villars , qui le força de combattre près d'IIoclistœdt, où le comte de Styrum, généial des impériaux, perdit six mille hommes pris ou tués, son canon et son bagage (20 septembre). Cette victoire, remportée malgré l'électeur, le rendit maître d'Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. On délibéra dans le conseil de Léopold s'il sortirait de sa capitale.
Cette terreur de l'empereur était excusable : il était alors battu partout.
Le duc de Bourgogne avait pris le Vieux-Brisach le 6 septembre. Le 10 novembre suivant, le maréchal de Tallard défit près de Spire les alliés commandés par le prince héréditaire de Ifesse-Cassel, et s'empara ensuite de Landau. Bientôt après, il alla prendre le commandement de l'armée d'Allemagne à la place du maréchal de Villars, qui, mécontent de l'électeur de Bavière , avait demandé son rappel .
Sur le Bas-Rhin , le maréchal de Boufflers avait battu, le
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30 juin, les Hollandais a Eckeren; mais le comte de Tilly, ralliant les fuyards, avait empêché les Français de tirer parti de leur victoire. Les alliés prirent Limbourg le 27 septembre, et Gueldre le 17 décembre suivant.
Le comte de Starhembcrg , successeur du prince Eugène , qui était repassé en Allemagne, se soutenait avec peine en Italie, où les Français avaient porté des forces supérieures. Ce fut celte année que le duc de Savoie, quoique beau-père de Philippe V, gagné par les promesses de l'empereur, abandonna le parti delà France. L'avenir justifia sa politique; mais la suite immédiate de sa défection fut le désarmement de ses troupes, qu'il avait laissées à la merci des Français, tandis qu'il traitait avec l'empereur, et la perte de tout le duché de Savoie, dont le maréchal <Je Tessé s'empara, à l'exception de Montmélian. '
Le 46 de la même année, le roi de Portugal, don Pèdre //, avait quitté le parti de Louis XIV, et, par un traité signé à Lisbonne, était entré dans la grande alliance, soit pour mettre fin aux ravages que les flottes réunies d'Angleterre et de Hollande exerçaient sur les côtes de son royaume, soit dans l'espoir d'ajouter à ses états quelque démembrement de la Galice et de l'Estramadure , que les alliés convinrent de lui abandonner avec tout ce que l'Espagne possédait en Amérique au bord delà rivière de la Plata (1). A ces conditions, il reconnut l'archiduc Charles, dont la main fut promise à sa fille, et qui, après avoir obtenu de l'empereur Léopold et du roi des Romains, Joseph l, une déclaration par laquelle ces princes renonçaient à toute prétention sur la monarchie espagnole, fut proclamé roi a Vienne, et de là se rendit en Angleterre, d'où une flotte, commandée par l'amiral Rook, letrausporta à Lisbonne en 1704.
{i) Paul Methticn, ambassadeur de la reine Anne et négociateur du traité de Lisbonne, signa aussi, le 27 décembre de la même année, le fameux traité de commerce connu sous le nom de traité de Methuen. Il fut stipulé que le Portugal admettrait toujours les draps et autres productions des fabriques anglaises, et la Grande-Bretagne les vins du Portugal, qui paieraient un tiers de moins de droits d'entrée que les vins de France. L'industrie anglaise, favorisée par ce traité, s'empara promptement de tout le commerce du Portugal.
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Cette année vit commencer les malheurs de la France, qui, jusqu'alors victorieuse de tous ses ennemis , n'éprouva plus que des revers. Depuis les derniers succès de Villars en Allemagne , l'empereur était dans une position critique. L'électeur de Bavière était maître de Passaw; trente mille Français, sous le maréchal de Marsin , inondaient le pays au-delà du Danube; des partis couraient dans l'Autriche. Vienne était menacée, d'un côté, par les Français et les Bavarois, de l'autre, par François Ragotski, à la tête des Hongrois révoltés. Il ne fallait rien moins qu'Eugène et Marlborough pour conjurer de si grands périls. L'un accourut d'Italie, et vint prendre le commandement des armées d'Allemagne ; l'autre partit de Flandre avec l'élite de ses troupes, se dirigea vers le Danube, joignit le margrave Louis de Bade, et força le comte d'Arco, qui commandait une division de l'armée de Bavière, dans ses rctranchemens de Schellenberg, près de Donawerth (2 juillet). Cette victoire eut d'importans résultats : elle ouvrit aux alliés la Bavière et permit au prince de Bade de former le siège d'Ingolstadt. Les Français et l'électeur se retirèrent à Augsbourg. Maximilien, secrètement sollicité par l'empereur qui lui offrait des conditions avantageuses s'il voulait se séparer de la France, était près de souscrire à ces propositions, lorsqu'il reçut la nouvelle que le maréchal de Tallard arrivait à son secours avec trente mille hommes. Alors la négociation fut rompue. Tallard joignit Marsin et l'électeur dans le même temps que Marlborough se réunissait au prince Eugène. Enûn, le 13 août, les deux armées se trouvèrent en présence, non loin d'Hochslœdt, dans ces mêmes plaines où Villars avait défait les impériaux un ai auparavant. Ce général, alors occupé à pacifier les Cévennes, ayant appris, par une lettre écrite la veille de la bataille, les dispositions de Tallard et de Marsin, prédit que, s'ils ne changeaient pas de plan, ils seraient vaincus. Sa prédiction s'accomplit pour le malheur de la France : les alliés remportèrent une victoire complète. Marlborough prit les Français en tlanc, coupa leur aile droite, et mit leur cavalerie en déroute. Tallard, en s'efforçant de rallier ses troupes rompues et dispersées, tomba au pouvoir des ennemis. Onze mille hommes d'infanterie, et plus de trois mille dragons, qu'il avait postés, puis laissés dans l'inaction au village de Blenheim» furent enveloppés et forcés de se rendre sans combat, te*
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vainqueurs eurent quatre mille morts et sept mille blessés. Les Français et les Bavarois perdirent environ quarante mille hommes, y compris les prisonniers. L'électeur et le maréchal de Marsin couvrirent la retraite avec la cavalerie de l'aile gauche. Poursuivis par les alliés, ils se replièrent précipitamment vers le Rhin, et les malheureux débris de cette armée, qui avait inondé l'Allemagne et menacé l'Autriche , furent repoussés en désordre jusqu'au pied des Vosges.
Les suites de cette défaite furent désastreuses pour l'électeur. Obligé d'abandonner ses états, il en avait remis l'administration à son épouse, l'électrice Thérèse , fille de Jean Sobieski, roi de Pologne. Cette princesse, voyant la Bavière envahie de toutes parts, fut réduite à souscrire aux conditions que lui dicta l'empereur. Par la convention tfllberslieim (7 novembre), elle rendit toutes les villes qui avaient été conquises sur l'Autriche, livra les places fortes de la Bavière avec l'artillerie et les munitions, licencia les troupes bavaroises, abandonna les revenus de l'élcctorat, et ne se réserva pour sa résidence et celle de ses enfans que sa capitale, qui fut démantelée.
Cependant les alliés, ayant passé le Rhin, envahirent l'Alsace. Le prince de Bade investit Landau. Le roi des Romains vint animer les troupes par sa présence. La place , vaillamment défendue , ne se rendit qu'après un siège de deux mois (23 novembre). Dans le même temps qu'elle succombait, Trêves était occupée par Marlborough.
Les Français se soutenaient en Italie. Le duc de Vendôme s'empara dé Verceil et d'Yvrée (20 juillet et 28 septembre), et le grand-prieur, son frère, soumit quelques autres places moins importantes.
Du côté de l'Espagne, la flotte des alliés, après avoir conduit l'archiduc Charles en Portugal, tenta, à son retour, une entreprise infructueuse sur Barcelonne, mais elle fut plus heureuse contre Gibraltar. Cette place, mal approvisionnée, et n'ayant que cent hommes de garnison, capitula, après quelques jours de siège, le 4 août. Le 24 du même mois, l'amiral Rook et le comte de Toulouse, grand-amiral de France, se livrèrent, à la vue de Malaga, un long combat naval dont le succès fut incertain. Cet événement signala la dernière époque de la puissance maritime de Louis XIV. L'année suivante, ce prince ayant envoyé une escadre de treize vaisseaux pour atta-
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quer Gibraltar, cette escadre fut entièrement détruite par les Anglais ou par les orages. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes françaises , ni sur l'Océan ni sur la Méditerranée, et notre marine rentra presque dans l'état dont Louis XIV l'avait tirée, tandis que celle d'Angleterre était alors composée de 250 bâtimens. dont cent vaisseaux de ligne de tout rang. Gibraltar resta aux Anglais ; et, malgré ses efforts, l'Espagne n'a jamais pu réparer celte perte, qu'il eût été si facile de prévenir.
La mort de l'empereur Léopold, arrivée le 6 mai 1705, ne changea rien à la situation politique de PEurope. Joseph / 'soutint le système que son père avait embrassé, et poussa la guerre avec vigueur. Les alliés ouvrirent la campagne de celte année par le siège de Sarrelouis, dans le dessein de pénétrer en Champagne. Le maréchal de Villars, que le danger présent avait fait rappeler du fond du Languedoc, les arrêta, en occupant sur les confins de la Lorraine la forte position de Sierck, d'où il couvrait à la fois Luxembourg, Thionville et Sarrelouis. Marlborough, obligé de renoncer à l'invasion de la France, tourna ses efforts du côté des Pays-Bas. Le 18 juillet, il força l'électeur de Bavière et le maréchal de Villeroi dans leurs lignes de Hillesheim : ces deux généraux allèrent se retrancher sous Louvain, et l'avantage de la campagne se borna pour les alliés à la prise de Lewes et de Tirlemont. Vers la fin de cette année , les paysans bavarois se soulevèrent contre l'Autriche, qui avait traité leur pays avec une rigueur extrême. Les insurgés , au nombre de trente mille , obtinrent d'abord quelques succès; mais, n'étant point soutenus par la France, ni dirigés par des chefs habiles, ils furent facilement accablés, et leur joug fut appesanti.
Depuis la journée d'Hilleshcim , les Français s'étaient maintenus dans les Pays-Bas, derrière leurs lignes de la Dyle. Au printemps de 170G, Villeroi les franchit sur des ordres reçus de la cour, pour établir son camp du coté de Ramillics, dans le Brabant. Marlborough vint lui présenter la bataille le 13 mai. Villeroi aurait pu l'éviter; c'était l'avis des officiersgénéraux ; mais , entraîné par une folle présomption ou par le désir de réparer sa défaite de Crémone (1), il s'obstina à
(1) Fait prisonnier dans cette déroute , il avait été rendu sans ranron, C(
Youloir combattre : il Gt toutes les dispositions nécessaires pour être vaincu, et prépara à Marlborough un triomphe plus facile que glorieux. En moins de deux heures et demie la déroute des Français fut complète; ils perdirent vingt mille hom- . mes, leur artillerie, leurs bagages, et toute la Flandre espagnole, jusqu'aux portes de Lille. Quand Villeroi reparut devant Louis XIV, ce monarque, attribuant au hasard de la guerre ce qu'il devait imputer à l'incapacité de son général, se contenta de lui dire : M . le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge.
, Vendôme avait maintenu jusqu'alors en Italie la supério- • rite des armes françaises, et avait gagné sur le prince Eugène ■7 la bataille de Cassano (le 16 août 1705), et celle de Calcinato sur le comte de Reventlau (le 19 avril 1706). On le rappela pour l'opposer à Marlborough dans les Pays-Bas. Il y arrêta en effet les progrès des alliés, et sauva Douai, Tournai et Valencicnnes; mais son départ d'Italie ruina les affaires de Louis XIV dans cette contrée, et mit le comble aux desastres de cette campagne pour les Français.
Le duc d'Orléans alla se mettre à la tête de l'armée de Piémont commandée sous lui par le duc de Lafeuillade et le ma- , réchal de Marsin. Il ne restait plus au duc de Savoie que Turin, et l'on se flattait de terminer la conquête de ses états par la , prise de cette ville. Les Français Tassiégaient inutilement de- . puis le 4 juin, lorsqu'au mois de septembre, le prince Eugène s'avança pour la secourir. Le duc d'Orléans voulait qu'on marchât au-devant de l'ennemi, au lieu de l'attendre dans les lignes, r où l'on ne pouvait mettre que 8,000 hommes en bataille; mais l'opinion du maréchal de Marsin, opposée à celle du duc, et f. appuyée d'ordres delà cour, prévalut. Les Français, attaqués dans leurs rctranchemens par le prince Eugène, y furent forcés après un combat vif et sanglant (7 septembre). Les débris , de leur armée se retirèrent au-delà des Alpes, laissant au pou- , voir des vainqueurs plus de 250 pièces de canon et un butin , immense. Cet échec eut des suites encore plus funestes que la bataille de Ramillies : il entraîna la perte du Modénois, du
' qui nous coûta plus cher, dit Duclos , que si l 'on eût payé une rançon uux ennemis pour quils le gardassent.
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Mantouan (1), du Mitanez, du Piémont, et enfin du royaume de Naples. Le duc de Savoie recouvra ses étais, et le 13 mars 4707, les Français signèrent à Milan une capitulation par laquelle ils remirent aux impériaux toutes les places qu'ils occupaient encore en Lombardie, a condition qu'on accorderait un libre retour à leurs garnisons.
Les affaires de la maison d'Autriche ne prospéraient pas moins alors en Espagne qu'en Italie. En 1705, les troupes anglaises et portugaises, sous les ordres du comte de Galloway et du marquis de Las-Minas, avaient pris Salvatierra, Valence, Alcantara et Albuqucrque. Dans le même temps l'archiduc Charles s'était emparé de Barcelonne (9 octobre), où il établit sa résidence. La Catalogne s'était déclarée en sa faveur; a l'exception de quelques villes, les royaumes d'Arragon et de Valence avaient suivi cet exemple. En 1706, Philippe V, accompagné du maréchal de Tessé, entreprit le siège de Barcelonne, mais il fut obligé de le lever (12 mai) à rapproche 4' une flotte anglaise commandée par le vice-amiral Leake. Pendant ce siège , les Portugais pénétrèrent par la province de Salamanque jusqu'à Madrid, où ils proclamèrent l'archiduc sous le nom de Charles 111; mais l'indécision de ce prince et les fautes de ses généraux lui firent bientôt perdre le fruit de ses succès. Philippe V, secondé du maréchal de Berwick, chassa les alliés de Madrid et de la Castille , repoussa les Portugais jusque sur leurs frontières , et contint l'archiduc et les Anglais dans les provinces d'Arragon, de Valence et de Catalogne. Vers la fin de l'année 1706 (9 décembre), mourut le roi de Portugal don Pèdrcll. Son fils Jean V lui succéda. Ce prince suivit la politique de son père et annonça son adhésion à la grande alliance par son mariage avec l'archiduchesse
(1) Le duc Ferdinand Charles de Gonzague s'était bissé gagner à prix d'argent, en 170!, pour admettre une garnison française dans Mantoue. En 1707, les Français ayant évacué la Lombardie, Mantoue et tout son duel lé furent occupés par les impériaux ; le duc fut déclaré coupable de félonie , et ses fiefs réunis à la directe de l'empereur. Peu après il mourut sans laisser d'enfans (5 juillet 1708). II restait de sa famille une branclie cadette, celle des ducs de Guastalla et de Sabionetta. Ils réclamèrent vainement une succession qui leur appartenait par les lois de l'Empire, et qui demeura confisquée. Leur ligne s'éteignit à son tour en 1746, et la paix d'Aix-la-Cliapelle réunit leurs petits états à ceux de Parme et de Plaisance.
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Marie-Anne , sœur de l'archiduc Charles et de l'empereur Joseph lar-
En 4707, le maréchal de Villars, qui, Tannée précédente, s'était soutenu avec avantage sur le Rhin , força les lignes de Stolhoften, après la mort du prince Louis de Bade, qui eut pour successeur le margrave de Bayreuth. Une grande partie de l'Allemagne, depuis le Rhin jusqu'à Nuremberg, fut mise à contribution par les troupes françaises; mais au mois de septembre l'électeur d'Hanovre, plus jeune et plus actif que le margrave, l'ayant remplacé dans le commandement, força Villars à repasser le Rhin.
Dans les Pays-Bas, on se tint des deux côtés sur la défensive. En Italie, les impériaux, après la capitulation de Milan, s'emparèrent du royaume de Naples. Dans le même temps, le duc de Savoie et le prince Eugène ayant pénétré en Provence, assiégèrent Toulon par terre et par mer. Les sages dispositions du maréchal de Tcssé, chargé de la défense de cette place, ûrent échouer les projets des alliés , qui se retirèrent après avoir perdu 13,000 hommes.
La neutralité de l'Italie avait permis à Louis XIV d'envoyer des renforts en Espagne. Le maréchal de Berwick remporta le 25 avril, près d'Âlmanza, une victoire éclatante sur Galloway et Las-Minas. Celte journée, qui coûta aux alliés plus de 12 mille hommes, afterinit la couronne sur la tête de Philippe V. Les royaumes de Valence et d'Arragon furent recouvrés, et les vainqueurs poussèrent leurs conquêtes jusque dans le Portugal. L'archiduc Charles ne conserva qu'une partie de la Catalogne.
En 1708, les puissances belligérantes portèrent leurs principales forces dans les Pays-Bas. L'armée française, commandée par le jeune duc de Bourgogne, et sous lui par le duc de Vendôme, s'élevait à 100,000 hommes, celle des alliés à 80,000. Des intelligences ouvrirent au duc de Bourgogne les portes deGand et d'Ypres. Mais l'incertitude qui régnait dans le conseil du prince français, à cause de la division des chefs, fit perdre un temps précieux. Eugène et Marlborough, qui n'en perdaient pas, et qui n'avaient qu'un même sentiment, profitèrent de ces lenteurs et de ces discordes. Les Français fureut mis en déroute vers Oudenarde le 7 juillet. L'armée découragée se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai et
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sous Ypres , et laissa le prince Eugène assiéger et prendre Lille, dont la défense immortalisa le maréchal de Boufflcrs, tandis que la France murmurait de la timide circonspection du prince qui resta comme spectateur du siège : fâcheuse, mais excusable faute dans un général de vingt-six ans, qui ne connaissait guère l'art militaire que par les livres, et dont les leçons de Fénélon, de Fleury, de Beauvilliers, avaient pu faire un sage, mais non un homme de guerre.
Les Français ne furent pas plus heureux dans une tentative sur l'Ecosse où le prétendant Jacques III était appelé par les mécontens. Une flotte anglaise supérieure en nombre s'opposa au débarquement, et l'expédition, dont les frais auraient été mieux employés dans la guerre continentale, rentra dn moins a peu près intacte dans le port de Dunkerque; l'ennemi ne lui avait enlevé qu'un seul vaisseau.
Du côté de l'Italie, la vigilance et l'activité de Villars empêchèrent le duc de Savoie de pénétrer en France par le Dauphiné.
Le pape Clément XI, qui devait son élévation à l'influence de la France, était soupçonné à Vienne de favoriser Philippe V au préjudice de l'archiduc. Depuis la capitulation de Milan, la conduite des généraux autrichiens qui avaient établi des garnisons et levé d'énormes contributions dans les états du saint-siége, les actes de souveraineté que l'empereur exerçait sur les duchés de Parme et de Plaisance, et la faveur qu'il accordait aux prétentions du duc de Modène sur Comacchio, avaient augmenté l'éloigncmcnt du pontife pour la maison d'Autriche. Après avoir vainement demandé satisfaction à l'empereur, il lui déclara la guerre en 1708, et réunit une armée dont il confia le commandement au comte de Marsigii. Un corps prolestant , envoyé en Italie Sous le prince héréditaire de Hesse-Cassel , prit Bologne , dispersa les milices papales , et menaça Rome. Clément XI voulait abandonner sa capitale, et transférer le saint-siége à Avignon; mais les cardinaux s'etant opposés à sa résolution , il se soumit aux conditions que lui dicta la cour de Vienne, consentit à renvoyer devant des arbitres la contestation relative a Parme et à Plaisance, s'engagea à laisser aux impériaux un libre passage par les terres de l'Eglise, et reconnut l'archiduc Charles pour roi d'Espagne. L'empereur, maître de l'Italie , mit au ban de
l'Empire le duc de Mantoue, Charles IV, comme coupable de félonie , pour avoir embrassé les intérêts de l'Espagne et de la France. Ce prince étant mort quelques jours après (5 juillet) sans postérité , Joseph Ier confisqua le duché de Mantoue, et ne laissa aux ducs de Guastalla, issus de la maison de Gonzague, que les petites principautés de Sabionetta et de Bozzolo. Le duc de la Mirandole, allié des Français, eut le même sort que la maison de Gonzague : son duché fut confisqué par l'empereur, et vendu au duc -de Modènc. Enfin, Joseph Ier accorda, la même année, au duc de Savoie l'investiture de différens états qu'il lui avait assurés lors de son traité d'accession à la grande alliance, tels que le Montferrat, les provinces d'Alexandrie et de Valence , le pays entre le Tanaro et le Pô, etc. , pour les posséder, lui et ses descendans mâles , a titre de fiefs relevant de l'empereur et de l'Empire.
En Espagne, la guerre n'avait été soutenue jusque-là pour l'Autriche que par les puissances maritimes, les Portugais et les Espagnols du parti de l'archiduc; mais, en 1708, Joseph 1er y prit une part plus réelle , et fit passer en Espagne un corps de troupes commandé par le comte de Starhemberg. Les alliés furent chassés de quelques places qu'ils occupaient encore hors de la Catalogne, et eurent beaucoup de peine à se maintenir dans celte province. Leurs pertes furent compensées par la réduction des îles de Sardaigne et de Minorque , dont ils s'emparèrent : il ne resta plus alors aux Espagnols , dans la Méditerranée , que la Sicile et l'île d'Elbe.
Cependant les efforts prolongés de la France l'épuisaient. L'aflreux hiver de 1709, qui détruisit l'espoir de la moisson prochaine, mit le comble à la misère toujours croissante du peuple. La France exténuée ressemblait, selon l'expression de Bolingbroke, à un homme frappé d'un coup mortel, qui marche encore, mais en chancelant. Louis XIV, qui ne s'aveuglait point sur les maux et les périls de la monarchie, désirait vivement la paix et se montra prêt, dans les négociations qui furent alors ouvertes à La Haye , à l'acheter par d'immenses sacrifices. Mais les alliés lui firent des conditions si dures et si humiliantes qu'il fut obligé d'en appeler encore à la fortune des combats.
L'électeur d'Hanovre ; qui commandait sur le Rhin une aru. 35
niée allemande , avait le projet de pénétrer dans la Haute-Alsace, de se joindre, dans la Franche-Comté, au duc de Savoie, et de porter ensuite la guerre au cœur de la France. Le comte du Bourg lit échouer ce plan bien concerté, et dont l'exécution pouvait mettre le royaume en péril. La victoire qu'il remporta à Rumersheim, le 26 août, sauva l'Alsace et peut-être la France.
Les alliés, dans les Pays-Bas, avaient porté leurs forces à cent dix mille hommes. Après s'être emparés de Tournai , le 5 septembre , ils formèrent le siège de Mons. Le maréchal de Villars, s'étant avancé pour secourir la place, Eugène et Marlborough vinrent l'attaquer ( 1 1 septembre ) près du village de Malplaquet. Là s'engagea l'action la plus longue et la plus meurtrière de ioule cette guerre. La gauche des ennemis, oii combattaient les Hollandais, fut presque entièrement détruite. Mais Villars ayant été blessé au moment où il cherchait a rallier son aile gauche vivement pressée par Marlborough , la bataille fut perdue pour les Français. Jamais défaite ne fut plus glorieuse : les vaincus ne laissèrent au pouvoir de l'ennemi ni drapeaux ni canons; Boulïlers qui, par amour de la patrie, avait demandé la permission de servir sous Villars dont il était l'ancien, commanda la retraite en bon ordre, fermant la marche avec le prétendant d'Angleterre, Jacques- Edouard , qui avait pris part aux périls de cette journée , et les alliés achetèrent l'honneur de rester maîtres du champ de bataille par la mort de plus de vingt mille hommes. La perle des Français était moindre de moitié.
La supériorité de Philippe V se soutint cette année en Espagne. Le marquis du Bay, général de l'armée espagnole, défit le lord Galloway à Badajoz (7 mai), et enleva quelques places aux Portugais.
La campagne de 1 71 0 se borna à des sièges dans les Pays- Bas, où les alliés prirent Douai, Béthune, Aire et Saint-Venant. Les affaires de l'archiduc Charles parurent d'abord se relever en Espagne. Philippe V, vaincu à Âlmenara ( 27 juillet ) , se retira vers Saragosse, d'où, après une seconde défaite, il se réfugia à Madrid. L'archiduc Charles l'y poursuivit. À son approche, Philippe abandonna une seconde fois sa capitale, et transféra le siège du gouvernement à Valladolid. Charles Ut son entrée dans Madrid, le 28 septembre, au milieu d'un
peuple muet et consterné. Bientôt après il s'empara de Tolède et de la plus grande partie de l'Arragon ; mais n'ayant point été secondé à temps par les Portugais , il ne put garder ses conquêtes. Philippe V avait travaillé avec activité à réparer ses pertes : il avait levé rapidement une nouvelle armée, et obtenu de Louis XIV quelques renforts et le duc de Vendôme. Il rentra dans Madrid au bruit des acclamations du peuple qui accompagnèrent son retour triomphant et la fuite de son adversaire. Charles fit sa retraite vers Barcelonne à travers des populations hostiles qui brûlaient leurs provisions plutôt que de les partager avec des hérétiques ou des fauteurs d'hérétiques. Son armée marchait partagée en deux corps : le comte de Starhemberg conduisait l'avant-garde et la division principale; cinq mille Anglais , commandés par Stanhope , formaient Tarrière-garde. Leurs communications avec Starhemberg étant mal assurées dans un pays inconnu et ennemi, ils furent surpris par les Espagnols près de Brihuega, et forcés de mettre bas les armes. Starhemberg, instruit de leur danger, revenait sur ses pas pour les dégager : il rencontra les Espagnols près de Villa-Viciosa , oh Philippe et Vendôme remportèrent, le 10 décembre, une victoire décisive. Les débris de l'armée vaincue allèrent se renfermer dans Barcelonne ; et à la lin de la campagne, il ne restait guère aux alliés que cette place et celle de Tarragone dans toute l'Espagne.
Les événemens militaires de l'année 1711 furent peu mémorables. Marlborough passa l'Escaut en présence de Villars, et s'empara de Bouchain. Dans le même temps, Duguay-Trouin prenait Rio-Janeiro au Brésil , et causait aux Portugais un dommage de 25 millions.
Sur ces entrefaites , les cours de France et d'Angleterre étant convenues entre elles des principaux articles de la paix, les Anglais séparèrent leurs troupes de l'armée des alliés, et tout annonça à l'Europe une pacification prochaine..
Louis XIV, dont une lutte prolongée et malheureuse dévorait les armées et les trésors (1), qui s'était vu forcé de dé-
fi) Ou a calculé que la guerre terminée en 1697 avait coûté à la France 730 millions de livre»; de 1701 à 1703, la guerre delà succession d'Espagne absorba 1557 millions. Ces deux sommes équivaudraient à environ quatre milliards d'aujourd'hui.
ployer la terreur des galères pour avoir des soldats (ordonnance de 4704), de frapper les monnaies de variations perpétuelles, et d'épuiser tous les expédiens de la fiscalité pour fournir aux frais accablans de la guerre , avait fait inutilement aux alliés, à différentes reprises, des propositions avantageuses. Après la bataille de Rainillies, en 1706, et, plus tard, au commencement de 1709, le président Rouillé, envoyé de Louis XIV, eut des conférences avec Buys et Wanderdussen , députés de la Hollande. Le roi offrait de céder FEspagne à l'archiduc , en conservant a Philippe d'Anjou le royaume des Deux-Siciles , et les autres possessions des Espagnols en Italie : il accordait en même temps aux Hollandais, comme barrière contre la France, plusieurs places dans les Pays-Bas. Mais Eugène, Marlborough et le grandpensionnaire Heinsius ne voulaient pas la paix ; elle leur eût ôté leur puissance et leur crédit, les moyens de s'élever et de s'enrichir. Des considérations personnelles l'emportèrent sur la cause des peuples et sur les intérêts de l'humanité, et des flots de sang coulèrent encore pour satisfaire l'ambition de quelques hommes.
Quoique les commissaires hollandais eussent déclaré que les alliés ne consentiraient jamais à laisser à Philippe d'Anjou la moindre partie de la monarchie espaguole , Louis XIV envoya à La Haye (1er mai 1709) le marquis de Torcy, son ministre des affaires étrangères, pour appuyer les négociations du président Rouillé. Les ambassadeurs français négocièrent avec droiture et loyauté ; mais à peine avaient-ils accordé un point, qu'on formait de nouvelles prétentions. Les alliés signifièrent, le 28 mai, les préliminaires les plus révoltans, qui devaient être acceptés dans un bref délai : ils exigeaient que Landau, Strasbourg, Brisach et le fort de Kelh fussent restitués à l'empereur et à l'Empire; que la France rasât toutes les fortifications qu'elle avait élevées sur le Rhin , depuis Baie jusqu'à Philipsbourg ; qu'elle cédât aux Hollandais dix villes pour leur servir de barrière dans les Pays-Bays espagnols; que Louis XIV abandonnât aux Anglais l'île de Terre-Neuve; qu'il comblât le port deDunkerque; qu'il reconnut la succession dans la ligne protestante des Stuarts; qu'enfin la monarchie espagnole, sans en rien distraire, passât sous les lois de l'archiduc; et que si, dans l'espace de deux mois, Phi-
lippe d'Anjou n'avait point accédé à cette convention , Louis XIV, de concert avec les alliés , prit les mesures nécessaires pour en assurer le plein et entier effet.
Le roi répondit à ces propositions : Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfans; et les négociations furent rompues. Cependant Louis XIV en avait tiré un avantage réel, celui de prouver à sa nation qu'il avait voulu la paix. Torcy adressa, par ses ordres, aux gouverneurs de provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par laquelle, en annonçant à ses peuples les sacrifices qu'il était obligé de leur demander encore , il réveillait l'honneur national, et excitait leur indignation contre l'orgueilleuse dureté de ses ennemis. On fit de nouveaux efforts, et bientôt la France eut dans les Pays-Bas une armée de plus de ceut mille hommes, sous le maréchal de Villars. Cette armée, qui méritait d'être victorieuse, ne le fut pas, et les malheurs de la campagne de 1709 réduisirent Louis XIV à implorer encore la paix. Il offrit, relativement à la monarchie espagnole , de reconnaître les droits de Charles III, et même de fournir un subside à ce prince pour l'aider à la conquérir, demandant seulement de n'être point forcé a s'armer lui-même contre son petit-fils. Du reste , il acceptait toutes les autres propositions qu'il avait refusées naguère , et consentait même à se démettre de la souveraineté de l'Alsace. Ses plénipotentiaires , le maréchal d'Uxelles, et surtout l'abbé de Polignac, déployèrent vainement dans les conférences de Gertruidemberg (1710) toutes les ressources de l'esprit et de l'éloquence pour triompher de la mauvaise volonté des alliés. L'insolence des vainqueurs croissant avec leurs succès , ils exigeaient désormais, pour préliminaires, que Louis XIV s'engageât seul à chasser d'Espagne son petit-lils , dans trois mois, parla voie des armes : c'eût été trop de déshonneur; les négociations furent de nouveau rompues.
La paix que l'inhumanité des alliés refusait à la France humiliée fut amenée par des événemens inattendus. Les whigs, qui , depuis 1 688 , étaient la faction dominante en Angleterre, et dont le pouvoir pesait dès long-temps à la reine Anne, furent renversés par les torys. Le vicomte de Bolingbroke , partisan déclaré de la paix, fut mis à la fête du ministère. Les torys formèrent la majorité dans un nouveau parlement
composé au gré de la cour. Cette révolution , que les alliés s'efforcèrent inutilement d'empêcher, ruina l'influence de Marlborough, chef de la faction des whigs. Par égard pour ses services et pour les puissances alliées, les nouveaux ministres lui laissèrent encore le commandement de l'armée , mais avec une autorité restreinte; et, pour n'avoir pas long-temps à craindre son mécontentement et sa puissance, ils résolurent de hâter la conclusion de la paix. On vit alors un changement extraordinaire. La France, dont on méprisait naguère les supplications, fut, à son tour, recherchée par l'Angleterre, et il ne fut plus question des odieux préliminaires de La Haye et de Gertruidemberg. La mort de Pempereur Joseph l€r, survenue au mois d'avril 1711 , acheva de conlirmer le ministère anglais dans ces dispositions pacifiques. Charles, frère puîné de Joseph , hérita , par cette mort , de tous les états de la maison d'Autriche, et fut élu empereur quelques mois après. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l'Espagne, l'Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile sous le nom de son petit-fils. On se demanda pourquoi on souffrirait que l'empereur Charles VI réunît tant d'états sous ses lois , et surtout pourquoi les Anglais épuiseraient leurs trésors pour conquérir à ce prince ce vaste héritage , et pour assurer une partie de la France à la Hollande, rivale de leur commerce? Le ministère anglais résolut donc de se séparer des alliés, ou du moins de les forcera la paix en négociant secrètement avec la France. Il fit faire les premières ouvertures à Louis XIV par un ecclésiastique français, nommé Gaultier, et par le poète Prior. Le roi les accueillit avec empressement, et envoya à Londres Nicolas Ménager, député de la ville de Rouen au conseil de commerce, continuer avec Prior et l'abbé Gaultier la négociation commencée à Paris. Après plusieurs conférences secrètes, ou la franchise et la bonue foi furent égales de part et d'autre, on signa à Londres un traité de préliminaires (8 octobre 1711) sur des bases sages et équitables. La France reconnaissait la reine de la Grande-Bretagne en cette qualité, ainsi que Tordre de succession établi par le parlement en faveur de la maison de Hanovre ; elle consentait à ce qu'on prît des mesures justes et raisonnables, pour empêcher la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur la tête du même prince. Enfin ,
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elle promettait d'assurer des satisfactions avantageuses à tous les princes et états engagés dans celte guerre, d'accorder des places de barrière à la Hollande et à l'Empire, de laisser aux Anglais Gibraltar et Porl-Mahon, de leur rendre l'île de Terre-Neuve, la baie et le détroit d'Uudson, et de raser Dunkerque, moyennant un équivalent. Un congrès pour la paix générale devait s'ouvrir à Itrecht au commencement de 1712.
Les alliés ayant eu connaissance de la négociation, firent une dernière tentative pour en prévenir les effets. Le prince Eugène fut envoyé en Angleterre, afin d'y concerter avec Marlborough les moyens de renverser le nouveau ministère, et de déterminer la nation à continuer les hostilités. Les minisires, instruits des desseins du prince, frappèrent un coup dé* cisif, en destituant Marlborough de toutes ses charges. Le duc d'Ormond le remplaça dans le commandement général des forces de terre de la Grande-Bretagne. Bientôt après , une suspension d'armes fut conclue entre les deux couronnes de France et d'Angleterre, et, le 17 juillet 1712, les troupes anglaises se séparèrent de celles des alliés.
Le congrès indique à Utrecht s'était ouvert le 29 janvier de la même année > et , malgré leur répugnance , les puissances intéressées y avaient envoyé successivement leurs plénipotentiaires. Les états-généraux et l'empereur étaient loin d'approuver les bases du traité de Londres ; ils insistaient sur les principes qu'ils avaient mis en avant aux conférences de Gertruidemberg, et qui en avaient entraîné la rupture. Des querelles qui s'élevèrent entre Ménager, ministre de France, et Recliteren, l'un des plénipotentiaires delà Hollande, firent suspendre les opérations du congrès. Dans l'intervalle , la France mil la dernière main à la négociation particulière qu'elle avait entamée avec l' Angleterre, et pour la conclusion de laquelle la reine Anne exigeait, comme condition préliminaire, que Philippe V renonçât formellement au trône de France. Ce prince y consentit, et ayant convoqué les cortès à Madrid (1)
(1) Dans les marnes cortès , Philippe Y fit changer l'ordre de succession qui avait subsisté jusqu'alors en Espagne , et qui était connu sous le nom de succession castillane. Il fut arrêté que les femmes ne seraient admises à la couronne qu'au défaut de tous les inàlcs de la lignée de Philip}*? ; (pic
au mois de novembre 1712, il fit ratifier sa renonciation par cette assemblée, en présence du lord Lexington, ambassadeur d'Angleterre.
Cependant les négociations avaient éfé reprises à lîtrecht. Les alliés persistant dans leurs prétentions exagérées, l'Angleterre les menaça de signer séparément sa paix avec la France, s'ils refusaient de souscrire à des conditions équitables. Cette menace et la bataille de Denain les rendirent enfin plus traitables. Après la retraite de l'armée anglaise, Eugène voulant prouver qu'il pouvait vaincre sans elle, avait investi Landrecy. La prise de cette place eût ouvert la Champagne et la Picardie aux impériaux. Déjà des détachemens de leur armée couraient jusqu'aux portes de Reims : l'alarme était à Versailles et dans tout le royaume. La mort du dauphin , arrivée depuis tin an (14 avril 1711); la duchesse de Bourgogne, le duc de Bourgogne et leur 01s aîné , enlevés rapidement depuis quelques mois (12 et 18 février et 8 mars 1712), et portés dans le même tombeau; tant de funérailles dans la famille royale, dont le dernier espoir était un enfant de deux ans, d'une complexion frêle et délicate , tant d'infortunes domestiques jointes aux disgrâces de la guerre et à la misère publique , faisaient regarder la fin du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et les désastres des années précédentes semblaient n'être que le prélude de désastres plus grands encore. On conseillait au roi de se retirer au-delà de la Loire ; mais le monarque, opposant un cœur ferme à l'adversité, et voulant du moins succomber avec gloire, pensait à convoquer, en cas de nouveaux malheurs, toute la noblesse de son royaume, et à la conduire à l'ennemi , malgré son âge de soixante-quatorze ans, pour périr avec elle ou sauver l'état. Ce dernier effort ne fut point nécessaire. Villars ayant attaqué le comte d'Albemarle, qui commandait un détachement de l'armée d'Eugène, et l'ayant forcé dans son camp devant Denain (14 juillet), le
les mâles succéderaient suivant Tordre de primogéniturc et de représentation; qu'au défaut des mâles de la lignée de ce prince, ce serait la fille aiuée du dernier roi régnant, et ses descendans, et, à leur défaut, la sœur, ou enfin le plus proche cognât du dernier roi , qui hériterait de la couronne, en renouvelant chaque fois la préférence des m:\les, dans l'ordre de succession, les droits de primogéniture et de représentation.
prince qui, dans sa haine personnelle contre Louis XIV, s'était flatté de pousser jusqu'à Versailles, la torche à la main, fut obligé de lever le siège de Landrecy, et le maréchal prit Marchiennes, Douai, Bouchain et le Quesnoy.
Ce triomphe éclatant des armes françaises accéléra le dénouement des négociations d'Ctrecht. Les députés hollandais continuant à susciter des difficultés et menaçant de fermer les conférences qui avaient lieu sur leur territoire : Nous traiterons chez vous, de vous et sans vous, leur répondit l'abbé de Polignac. N'étant plus soutenus par l'Angleterre, ils furent obligés d'abaisser leur ancienne hauteur et de se résigner à conclure. Tous les alliés se trouvèrent enfin disposés à la paix, excepté l'empereur. Cependant le danger où se trouvait son armée en Catalogne lui lit désirer un traité particulier pour l'évacuation de cette province; mais la France et la Grande- Bretagne n'y consentirent qu'à condition qu'on stipulerait en même temps la neutralité de l'Italie, ou le duc de Savoie, que les Anglais venaient de détacher de la coalition en lui promettant la Sicile , se serait trouvé , sans cette précaution , exposé aux attaques de l'empereur. Ces deux objets ayant été réglés le 14 mars 1713, les impériaux évacuèrent la Catalogne; mais celte province, redoutant les vengeances de Philippe, persévéra dans sa rébellion, et il fallut la réduire par les armes. Le maréchal de Berwick mit le siège devant Barcclonne, et s'en empara le 1 er août. Les Catalans furent punis de leur obstination par la perte de leurs privilèges.
Quatre mois auparavant (1 1 avril ) , la paix avait été signée à Ulrecht. Elle se compose d'autant de traités particuliers qu'il y avait de puissances belligérantes.
Traites de la France :
1° Avec la Grande-Bretagne. — Louis XIV reconnaît solennellement l'ordre de succession établi en Angleterre par les actes du parlement, en faveur de la reine Anne et de la ligne protestante d'Hanovre, et jure de ne plus donner asile en France à la personne qui prenait le titre de roi de la Grande- Bretagne. Les renonciations destinées à empêcher la réunion des couronnes de France et d'Kspagne sur une même tèle, sont déclarées loi invariable et éternelle des deux empires. Le roi
s'engage à faire raser les fortifications et à combler le port de Dunkerque, dans le terme de cinq mois, sans pouvoir jamais les réparer; il restitue à l'Angleterre la baie elle détroit d'Hudson, et lui cède l'île de Saint-Christophe, la Nouvelle-Ecosse ou Acadie , et l'île de Terre-Neuve avec les îles adjacentes. Les Anglais obtiennent aussi de Philippe V la cession de Gibraltar et de Tîle de Minorque.
2° Avec le Portugal. — La France reconnaît que les deux bords de la rivière des Amazones appartiennent en toute propriété et souveraineté au roi de Portugal, et se désiste des prétentions qu'elle avait sur les contrées situées au nord de cette rivière, comme faisant partie de la Guiane française.
3° Avec le roi de Prusse. — L'électeur de Brandebourg est reconnu en qualité de roi de Prusse , avec tous les honneurs rendus aux têtes couronnées. Louis XIV lui cède, au nom du roi d'Espagne, la Haute-Gueldre et le pays de Kessel, et consent à ne plus lui contester la principauté de Neufchâtel et le Valengin .
4° Avec le duc de Savoie. — Le duc de Savoie, dont la politique des états maritimes voulait faire une puissance respectable, capable au besoin d'arrêter les envahissemens de la France et de l'Autriche, obtient de la France la restitution de la Savoie et de Nice , et la cession des cinq vallées d'Oulx, deSézane, de Pragelas, de Bardonacke et de Château-Dauphin, pour lesquelles il abandonne celle de Barcelonnette. Louis XIV lui garantit la possession de la Sicile avec le titre de roi , lui confirme celle de tous les territoires qui lui ont été assignés en Italie par le traité de Turin, et lui assure, pour lui et ses descendans mâles, la succession au trône d'Espagne, au défaut de la postérité de Philippe V.
5° Avec la Hollande. — Les états-généraux promettent de restituer au roi Lille, Orchies, Béthuue, Aire, Saint-Venant et le fort François. Le roi, de son côté, consent à leur accorder comme barrière les villes de Tournai, Ypres , Menin, Fumes, Warneton, Warwick, Comines et le fort de Knock (1).
(1) « Si Fou compare la paix d'Ubroclit avec les préliminaires proposes « par le pensionnaire Heinsius, en 1709, suivis des demandes encore pins « dures que les députés des états-généraux firent dans les conférences tenues « à Gertruidemberg , en MU) ; si le souvenir n'est pas efface de l état où se
Louis XIV offrait en même temps de céder à l'Empire la forteresse de Landau, de lui restituer celles de Kelil et de Brisach, de raser le fort Louis, et de laisser a la maison d'Autriche, en pleine souveraineté , les Pays-Bas espagnols , le royaume de Naples et le duché de Milan , à condition que les deux électeurs de Cologne et de Bavière seraient rétablis dans tous leurs états, droits et prérogatives, si toutefois l'empereur n'aimait mieux , quant à l'électeur de Bavière , le créer roi de Sardaigne et neuvième électeur, en conservant à l'électeur palatin le Haut-Palatinat et la cinquième dignité électorale, dont il avait été pourvu après la proscription de Maximilien. Charles VI ayant rejeté ces offres, la guerre continua en Allemagne. Le maréchal de Villars prit Landau le 21 août, et Fribourg le 16 novembre suivant. L'empereur, désabusé par ces revers de l'espoir de faire la loi a la France sans le secours de l'Angleterre et de la Hollande, se résolut enfin h la paix. Eugène et Villars, qui avaient conduit la guerre, furent chargés des négociations qui devaient y mettre fin. Ils con-
« trouvoit le royaume dans les années 1 708, 1 709 et 1 71 0 ; si Ton se rappelle « les fatales batailles d'Hochstœdt en i 704 , de Ra mil lies et de Turin en « \ 706 , la journée d'Oudenarde en 1 708, celle de Malplaquet en \ 709 , tant
• de disgrâces suivies de la perte de places importantes , ces malheureuses « époques prouveront le peu que cette paix coûta à la France en compa-
• raison de ce qu elle a voit perdu , et de 1 état du royaume.... Le roi céda « véritablement des villes considérables et bien fortifiées, Tournay, Ypres, « Menin , Furnes et leurs dépendances ; mais deux de ces places 11 etoient « plus en son pouvoir... et, d'un autre côté, la paix d'Utreeht rendit au roi
« Lille et ses dépendances, Aire, Béthune et Saint- Venant. Il seroit à sou- .
• haiter qu'elle n'eut pas coûté h démolition des fortifications de Dun- «kerque; mais, sans cette triste condition , il étoit impossible de détacher «l'Angleterre de ses allies, et la paix ne se pouvoit faire si le roi ne « trouvoit moyen de rompre les liaisons de cette couronne avec tant d'enne- « mis de la France.
« Leduc de Savoie, favorisé de la reine de la Grande-Bretagne, obtint, « en considération des instances de cette princesse , de conserver les forts
• d'Exilés et de Fenestrelle , dont il s'étoit emparé , et la vallée de « Pragelas.
« Mais la monarchie d'Espagne, l'objet et le prix d'une guerre sanglante « pendant douze ans, fut conservée dans la maison royale, et le droit des des- « cendans de Saint-Louis reconnu de tant de puissances et de nations conju- « rees pour forcer le roi Philippe à descendre du trône où Dieu l'avoit » placé. » ( Mém. du marquis de Tnrcy)
férèreni au château de Rastadt, où, le 6 mars 1714, ils signèrent la paix au nom de Louis XIV et de l'empereur. Tout avait été réglé dans ce traité ; mais il fallait encore que les états de l'Empire y accédassent pour consommer l'œuvre de la pacification générale. Un nouveau congrès se tint à cet effet à Bade en Argovie, où la paix définitive fut conclue le 7 septembre. La possession du royaume de Naples, des duchés de Milan et de Mantoue , de la Sardaigne et des Pays-Bas-, fut garantie à l'empereur, à condition qu'il ratifierait le traité de barrière conclu avec la Hollande. Il obtint la restitution du Vieux-Brisach, de Fribourg et de Kehl; mais Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu'il aurait cédés en d'autres temps, Huningue et le Nouveau-Brisach qu'il avait proposé de raser, la souveraineté de l'Alsace, a laquelle il avait offert de renoncer; et ce qu'il y eut de plus honorable, il fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs ses fidèles alliés les électeurs de Bavière et de Cologne.
Le traité de la barrière, conclu à Anvers le 15 novembre 1715, doit être regardé comme la garantie et le complément de tous les traités d'Utrecht. Son objet était de mettre la maison d'Autriche en possession des Pays-Bas, et de lui en faciliter la défense en accordant aux Hollandais le droit d'avoir garnison dans un certain nombre de places : ce qui épargnait à l'Autriche des sommes considérables, et assurait les frontières des Provinces-Unies. Il fut décidé que l'empereur et les états-généraux entretiendraient dans les Pays-Bas une armée de trente à trente-cinq mille hommes, et que la défense des villes de Namur et de Tournay, de Menin, Furnes, Ypres, Warneton et du fort de Knock serait uniquement confiée aux troupes de la république.
Le règne du grand roi « qui, demeuré soixante-douze ans sur le trône, couronné de gloire dès son enfance, redouté de tous dans sa jeunesse et son âge mûr, vit, avec le progrès des années, se dissiper tous les rêves de son ambition, tout l'espoir de sa famille, tout l'enthousiasme de ses sujets, et qui cependant soutint par sa seule énergie la monarchie défaillante mondi) » , finit avec cette grande querelle de la succession d'Espagne. Louis XIV cessa de vivre le 1er septembre 1715, après avoir vu s'approcher lentement la mort , sans démentir un seul instant la noble fermeté de son caractère , ajoutant à
la force naturelle de son âme celle qui vient de la religion, majestueux, calme et résigné, aussi éloigné de l'ostentation que de la faiblesse, plus grand que s'il eût affecté de le paraître, et jamais plus véritablement roi qu'au moment de quitter pour toujours toutes les pompes de la royauté.
SECTION VI
Principaux traits de ladmiiiistration de Louis XIV.
Finances 9 commerce, industrie, etc. — Lorsque Colbert fut nomme contrôleur-général des finances, elles étaient dans le même désordre où Sully les avait trouvées après les troubles de la ligue. Colbert commença, ainsi qu'avait fait le ministre de Henri IV, par régulariser la perception et la comptabilité. La plupart des officiers publics se payaient eux-mêmes, et on leur abandonnait, a cet eflet, une partie des revenus de l'état : désormais leurs salaires furent assignés sur le trésor royal. Depuis la retraite de Sully, tous les ministres qui l'avaient remplacé n'avaient connu de méthode, pour subvenir à de nouveaux besoins , que d'établir de nouveaux impôts : du reste, vu l'urgence des nécessités présentes, à peine les édils étaient-ils rendus, qu'ils en trafiquaient à vil prix avec les traitans, ou en faisaient bon marché aux villes et aux provinces qui voulaient s'en rédimer sur-le-champ. 11 était résulté de ce système qu'à mesure que les impôts s'étaient accrus, la recette du trésor avait diminué. Ainsi l'on reconnut, en 1660, que, bien que les droits des douanes fussent augmentés, depuis trente ans, de soixante pour cent, leur produit était moindre qu'avant l'augmentation; que les tailles, portées à 53 millions, rendaient moins qu'en 1620, où elles ne s'élevaient qu'à 20 millions, et qu'enfin le revenu de deux années était absorbé d'avance.
Au progrès de ce désordre toujours croissant, Colbert opposa d'abord une chambre de justice , qui rechercha la conduite des financiers, et qui leur fit restituer des sommes considérables (1). Il retrancha huit millions de rentes sur la ville
(!) « Une chambre de justice fut créée pour rechercher les financiers, « qui s étoient tellement euricliis qu'ils faisoieut des dépenses prodigieuses o en tout , durant que le roi manquoit de toutes choses , mémo des plus a nécessaires. » [Métn. dt Montglat.) Louis XIV, depuis si làstueux,
acquises à bas prix , et qui furent remboursées sur le pied de l'achat; espèce de banqueroute partielle, suivie dé murmures, que le ministre étouffa eu remettant au peuple quatre millions de tailles , et tout ce qui était dû au fisc depuis 1647 jusqu'en 1656. Colbert acheva de rétablir les ûuances, en supprimant une foule de charges inutiles qui enlevaient autant de contribuables à l'impôt, en multipliant dans le royaume tous les moyens de travail, et par conséquent de richesse, en surveillant attentivement la levée des taxes, en simplifiant la méthode et les frais de perception, et surtout en administrant avec probité et économie. Le roi, recevant désormais la totalité de son revenu, et n'acquittant que les obligations exactement dues, se trouva un excédant de recette qui monta à 45 millions en 1662, et qui ne cessa de s'accroître jusqu'au temps de la guerre de Hollande.
D'importantes réformes, d'heureuses améliorations, d'utiles établissemens signalèrent chaque année le ministère de Colbert, noblement inspiré ou secondé par le monarque. La circulation intérieure fut facilitée par la réparation des grands chemins, alors presque impraticables, et qui, désormais soigneusement entretenus, devinrent un moyen de prospérité pour le royaume et un sujet d'admiration pour les étrangers. On diminua le nombre des mendians et des vagabonds en ordonnant dans toutes les villes et gros bourgs du royaume rétablissement d'hôpitaux où ils devaient être renfermés et instruits à la piété. On lit de sages réglemens sur la population; un édit fut rendu pour empêcher l'accroissement excessif des communautés religieuses; les mariages dans les campagnes furent
s'était trouvé, à ce qu'il parait , dans son adolescence, réduit plus d'une fois à un dénuement qui rappelle celui de son aïeul Henri IV avant l'administration de Sully : « La coutume, dit La Porte, son valet de chambre, « est que l'on donne au roi tous les ans douze paires de draps et deux robes « de cliainbre, une d'été et l'autre d'hiver : néanmoins je lui ai vu servir six « paires de draps trois ans entiers , et une robe de chambre de velours vert « doublée de pet.t gris servir hiver et été pendant le même temps , eu sorte a que la dernière année elle ne lui veuoit qu'à la moitié des jambes; et v pour les draps, ils étaient si usés, que je l'ai trouvé plusieurs fois les jambes « passées, au travers , à cru sur le matelas ; et toutes les autres choses al- « loient de la même sorte , pendant que les partisans étoient dans la plus « grande opulence et dans une abondance étonnante. »
DES TEMPS MODEHNES. 559
encouragés par une exemption de tailles pendant cinq années pour ceux qui se marieraient à l'âge de vingt ans; et tout père de famille qui avait dix en fan s, non prêtres, ni religieux, ni religieuses, était exempt pour toute sa vie, parce qu'il donnait plus à l'état par le travail de ses enfans qu'il n'eût pu donner en payant la taille. Les Français étaient tributaires de l'industrie des Anglais et des Hollandais. Colbert entreprit de les tirer de cette servitude. Les draps fins, qu'on achetait auparavant en Angleterre et en Hollande, furent fabriqués dans Abbeville. Le roi avançant au manufacturier 2,000 livres pour l'établissement de chaque métier, outre des gratifications considérables, on compta, dès l'année 1669, quarante-qualre mille deux cents métiers en laine dans le royaume (1). Les fabriques de Sedan , celles des tapisseries d'Aubusson, dégénérées et tombées, furent rétablies. Les tapis de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Dans le magnifique établissement des Gobelins, la navette, rivale du pinceau, reproduisit les tableaux des plus grands maîtres. Les manufactures de soie furent perfectionnées, et produisirent un commerce de plus de cinquante millions de ce temps-là ; la culture du mûrier et du ver a soie fournit aux manufacturiers la matière première qu'ils allaient demander auparavant aux étrangers. Les riches étoffes , où la soie se mêle avec l'or et l'argent, se fabriquèrent à Lyon, k Tours, avec une nouvelle industrie. On acheta des Anglais, moins éclairés ou moins jaloux de leurs découvertes qu'ils ne l'ont été depuis, le secret de cette machine ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu'à l'aiguille. Le fer-blanc, l'acier, la belle faïence, qu'on avait toujours fait venir de loin , furent travaillés en France. On fit à Paris du point et des dentelles qui le disputaient à celles du Brabant. On commença, dès 4666, à fa-
(1) Colbert donna un tel essor à l'industrie française qu'il peut en être regardé comme le créateur. Toutefois , Schœll fait remarquer « qu'il n'est pas exact de dire qu'avant son administration les manufactures manquaient généralement eu France, et que les habitaus de ce royaume ne s étaient occupes jusqu'alors que d'agriculture , puisqu'on voit par les Mémoires de Jean de \Y itt que dèsiG58 les objets de fabrique française exportés pour l'Angleterre et la Hollande seules , s'élevaient à 80 millions de livres. » Ce furent principalement les manufactures de drap fin , la production de la soie et les soieries qui durent à Colbert leur origine et leurs rapides progrès.
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560 HISTOIRB GÉNÉRALE
briquer d'aussi belles glaces qu'à Venise, et bientôt ou en fit dont les étrangers n'ont pu imiter ni la grandeur ni la beauté. Des édifices qui s'élevèrent de toutes parts, aux frais du roi et des particuliers, dans les villes et dans la capitale, attestèrent l'accroissement de la richesse publique. Paris devint la plus brillante résidence de l'Europe , et la splendeur de cette grande cité fut encore relevée par Tordre qu'y fit régner, depuis 1Gl>7, cette police vigilante créée par La Reynie, et ensuite perfectionnée par d'Argenson.
Tandis que la France étonnait les nations par le rapide développement de sa prospérité intérieure, elle étendait au loin son commerce sur toutes les mers. Jusqu'alors, les Anglais et les Hollandais faisaient par leurs vaisseaux presque tout le commerce de France. Les Hollandais surtout chargeaient dans nos ports nos denrées, et les distribuaient dans l'Europe. Le roi, en 16(32, exempta ses sujets d'une imposition nommée le droil de fret, que payaient tous les vaisseaux étrangers, et donna aux Français toutes les facilités de transporter eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors naquit le commerce maritime; le conseil de commerce fut établi, et le roi le présida lui-même tous les quinze jours. Les ports de Marseille et de Dunkerque furent déclarés francs, et bientôt cet avantage y attira le commerce du Levant et du Nord. Les compagnies des Indes orientales et occidentales furent créées en 4664, et celle du Nord cinq ans après. Le roi fournit des fonds considérables à toutes ces communautés , invita toutes les personnes riches a s'y intéresser, et donna un édit en 1GG(J, portant que le commerce de mer ne dérogeait point a la noblesse. On accorda une gratification de cinq francs par tonneau à tout négociant qui ferait construire en France des navires de cent à deux cents tonneaux , et six livres pour les vaisseaux d'un plus grand port. On envoya une colonie dans l'île de Cayennc; on forma des établissemens à Madagascar, et successivement sur les côtes de Malabar et de Coromandel. La marine marchande devint une pépinière de matelots et une école pour les marins. En même temps , pour vivifier le commerce intérieur, Colbert reprit le projet, déjà formé sous François Ier et sous Henri IV, délier l'Océan et la Méditerranée (I).
(4) Le projet d'établir eutre les deux mers uu cours de uavigatiôu qui
Le superbe canal de Languedoc , à l'embouchure duquel fut bientôt après construit le port de Cette (1666), fut commencé en 1664, sous la direction deRiquet, fermier-général de cette province; il ne fut terminé qu'en 1680.
Colbert, l'auteur ou l'exécuteur de tant de choses grandes et utiles, a cependant trouvé des détracteurs; mais s'il ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire, il pouvait encore moins tout ce qu'il voulait. La principale faute, la seule peut-être qu'on puisse lui reprocher justement , est de n'avoir pas osé encourager l'exportation des blés. La culture avait été négligée dans les orages du ministère de Richelieu, et plus encore dans les guerres civiles de la Fronde. Une famine, en 1661 , ayant achevé la ruine des campagnes, le parlement de Paris rendit un arrêt qui défendait à tous particuliers, sous les peines les plus graves , de faire un amas de grains , et aux marchands de former une association pour ce commerce. Une précaution, bonne dans une disette passagère, devait être pernicieuse à la longue, et décourager les agriculteurs. Cependant Colbert craignit d'attaquer un règlement défendu parle préjugé public. La famine qu'on avait éprouvée , et la crainte d'y retomber fermèrent donc nos ports à l'exportation des blés. Chaque intendant dans sa province se fit même un mérite de s'opposer au transport des grains dans une province voisine. Le prix du blé, que la liberté du commerce avait jadis porté à quinze ou seize livres le septier, fut réduit à huit ou dix livres. Dès-lors , le laboureur n'étant plus excité par l'espoir d'un gain considérable, fit moins d'efforts, et l'agriculture dépérit insensiblement : c'était la brauche la plus importante de l'administration; mais toutes les autres étant florissantes, Colbert sentit moins
traverserait la France entière , fut agité Tan 1GI3 , mais sans résultat, daus le conseil de Louis XUI. « On fit aussi, en même temps , dans le conseil , « une proposition de conjoindre les deux mers par les rivières d'Ouclie et ■ d'Arinauçon , qui ont toutes deux leurs sources en Bourgogne. Celle « d'Ouelie porte bateaux assez près de Dijon , et va descendre dans la « Saône, puis au Rhône, et dans la mer Méditerranée ; l'autre, qui est na- « vigable vers Montbard, tombe dans V Yonne, qui descend dans la Seine, « et de là en l'Océan. Cette entreprise étoit trop grande pour le temps ; « aussi fut-elle seulement mise en avant et non résolue. » ( Além. du cardinal de Richelieu.)