BIST0I1IB GÉNÉRALE
blic. On les croyoit auteurs de tous les crimes dont les auteurs étoient inconnus. 11 restoit dans la plupart des esprits l'opinion qu'ils avoient obtenu à main armée les privilèges dont, ils jouissoicnt. On oublioit que le premier édit en leur faveur, Féditde1562, avoit été rendu à l'assemblée des notables, sans guerre, sans effusion de sang, quand les princes de la maison royale étoient redevenus les maîtres du conseil; que l'édit de Nantes avoit été rédigé après de longues discussions, et accordé à ceux qui avoient le plus contribué à rendre le trône à Henri IV; que l'édit de 1629 avoit été donné aux protestans soumis et vaincus sous le nom à*éd{t de grâce, et que ces trois grandes concessions étoient les ouvrages du chancelier de L'Hôpital, du président de Thou , du cardinal de Richelieu, noms respectés de la nation entière. Mais il n'y avoit que les hommes très-éclairés, dont le nombre est toujours si restreint, qui sentissent le respect du à de pareilles lois. >» (Rulhière, Eclaircissemens sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes.) Colbert , qui, fortement attaché à tout ce qui pouvait contribuer à la richesse et à la prospérité du royaume, comprenait tout ce qu'on devait avoir de ménagement pour une religion professée par les négocians les plus accrédités, les manufacturiers les plus industrieux et presque tous les habitans de nos côtes maritimes, fut% long-temps un puissant soutien pour les réformés. Mais, après la mort de ce grand ministre, l'intolérance triompha de la douceur naturelle du roi,* et ce prince, animé contre les calvinistes parles remontrances du clergé de France , par les états mêmes du Languedoc, par la cour de Rome, par le chancelier Lctellier, et Louvois, son fils, révoqua Y édit de Nantes le 22 octobre 1G85. « Les avis avoient été partagés dans son conseil. Les uns vouloicnt qu'on suivît toujours les mêmes maximes et qu'on fît tout par douceur. Les comeiences , disoient-ils, ne se gouvernent pas le bâton liaut. En poussant les huguenots aux dernières extrémités y en révoquant l'édit de Nantes, on les jettera dans le désespoir.... Ils ne feront peut-être pas une guerre civiley dans le point de puissance où est le roi; mais ils sortiront de France, ils ruineront le commerce , ils emporteront beaucoup d'argent, et, en diminuant nos forces parleur désertion, ils augmenteront celles de nos ennemis. Les autres, transportés d'un zèle indiscret, crioient qu'il ne falloit pas craindre une
poignée de gens qui , se voyant méprisés et sans chefs, perdraient bientôt courage ; que toutes les personnes de conditions abandonnoient leur parti; que des villes entières s'éloient converties à la première vue des hoquetons de l'intendant de Poitou ; et que , quand le maître parlerait tout de bon et sans détour, tous suivroient comme des moutons, etc. » (Mém. de l'abbé de Choisy.) Ce fut ainsi qu'en exagérant au monarque sa puissance absolue et la facilité de l'entreprise, on l'amena à publier l'cdit de révocation. Cette fameuse ordonnance est composée de onze articles, dont le premier supprime tous les privilèges accordés aux prétendus réformés par Henri IV et par Louis XIII. Le deuxième et le troisième interdisent l'exercice de leur religion par tout le royaume, sans exception; le quatrième ordonne à tous les ministres de sortir de France sous quinze jours; le cinquième et le sixième fixent des récompenses pour ceux qui se convertiront ; par le septième, il est défendu aux calvinistes de tenir des écoles, et il leur est enjoint par le huitième de faire élever leurs enfans dans la religion catholique; les neuvième et dixième promettent amnistie et restitution de leurs biens à ceux qui, ayant émigré , reviendront dans quatre mois ; enûn , le onzième menace les relaps de peines afllictives , et permet néanmoins aux calvinistes de demeurer dans leurs foyers , de jouir de leurs biens , de faire leur commerce, sans qu'on puisse les inquiéter sous prétexte de leur religion, pourvu qu'ils ne s'assemblent point pour l'exercer. Cette dernière concession, qui laissait une espèce de liberté de conscience, fut violée par le zèle outré des commandans chargés de faire exécuter Pédit d'abolition. Les instructions des missionnaires, et les récompenses promises aux convertis, ne produisant pas un efl'et assez rapide, plusieurs intendans employèrent la force, comme un moyen plus court et plus efficace. Des dragons, envoyés par Louvois, furent adjoints aux missionnaires. Cette soldatesque, cette mission bottée (ainsi nomma-t-on cet étrange apostolat) , se livra à toutes sortes de violences. Telle fut l'origine de ces fameuses et déplorables dragonnades, « que Louis XIV punit aussitôt qu'il les eut apprises; mais on redoubla de soins pour les lui dissimuler (1).
(I) « Louvois demanda au roi la permission de faire passer dans les villes « huguenotes des régimens de dragons, rassurant <jue la seule vue de ces
Dans les relations qui furent mises sous ses yeux, on n'en voit pas la plus légère trace. On u'y voit partout que le miracle de
« troupes , sans qu'elles fissent rien de plus que de se montrer, détermi- « ueroit les esprits à écouter plus volontiers la voix des pasteurs qu'on leur o enverroit. Le roi se rendit contre ses propres lumières et contre son iu- « clinatiou naturelle qui le portoit à la douceur. On passa ses ordres , et « on fit , à son insu , des cruautés qu'il auroit punies , si elles étoient venues « à sa connoissauce. » (Souvenirs de madame, de Caylus.) On voit par une curieuse lettre de l'intendant Foucault à l'archevêque de Paris que le roi, des 1687, croyant sans doute • que les conversions étoient suffisam- « ment affermies, et qu'il n'y avoit qu'à laisser agir l'Eglise pour entretenir o les bonnes dispositions où le bras séculier avoit mis les choses , avoit en- « voyé des ordres dans les provinces de se reposer sur le zèle et sur le soin « des curés et des missionnaires » , relâchement qiû , selon cet intendant, devait détruire le bon effet des moyens dont on s'était servi pour assurer les conquêtes de l'Eglise romaine. Madame de Maintenon partagea sans doute le zèle de conversions qui élait l'esprit de cette époque , et qui l'avait elle-même enlevée au calvinisme où elle était née, et qu'elle avait longtemps professé. Mais elle était ennemie de la persécution. En 1672 , elle écrivait à son frère : « On m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne « vous font pas honneur. Vous maltraitez les huguenots. Ayez pitié de gens a plus malheureux que coupables. Us sont dans des erreurs où nous avons « été nous-mêmes , et dont la violence ne nous auroit jamais tirés. Ne les « inquiétez donc point. 11 fàut attirer les hommes par la douceur et la clia- « rité. » Plus tard , lorsque les protesta ns commencèrent à être menacés de rigueurs plus grandes , elle voulut employer sa faveur naissante à adoucir les coups qu'on se préparait à leur porter. Mais le zèle indiscret de Ruvigny, leur député général à la cour, paralysa ses bonnes dispositions : « Ruvigny, u écrivait-elle le 24 août 1681 , Ruvigny est intraitable; il a dit au roi que « j'étois née calviuiste , et que je l'avois été jusqu'à mon entrée à la cour. « Ceci m'engage à approuver des choses fort opposées à mes senti mens. » Le 15 août 1684 , elle écrivait ù madame de Saint-Céran : « U ne faut point « précipiter les choses ; il fàut convertir, et non persécuter. » Bientôt après la révocation de l'édit de Nautes, elle mande à M. de Villette, son parent: « Vous êtes converti ; ne vous mêlez plus de convertir les autres ; je vous « avoue que je n'aime point à me charger envers Dieu , ni devant le roi, de « toutes ces conversions -là. » Ces divers passages montrent clairement que ce n'est point par la violence qu'elle voulait détruire l'hérésie, .dont on ne peut d'ailleurs disconvenir qu'elle u'ait désiré l'abolition avec une ferveur que les mœurs et les passions du temps autorisaient malheureusement.
La révocation choquait , en effet , si peu l'esprit général , « que jamais « aucun événement ne fut célébré avec plus d'enthousiasme.... La poésie « et l'éloquence , le marbre et l'airain l'élernisoient à l'envi. On représen- « toit sous les pieds du roi l'hydre expirante. Les places publiques offraient
la grâce, la protection particulière du ciel sur ce règne, une suile de prodiges opérés par l'empressement de plaire à un tel souverain. » [Mémoire du baron de Breteuil à Louis XVI sur la situation des calvinistes.) Ces excès que l'adulation cachait au monarque occasionnèrent néanmoins, malgré les édits rigoureux portés contre l'émigration, la fuite de plus de cinq cent mille prolestans (1), et la révolte des paysans des Cévennes, sous le nom de camisards. Ces insurgés, soutenus par le fanatisme, et protégés par leurs rochers, résistèrent long-temps aux troupes réglées envoyées pour les soumettre. On employa successivement contre eux trois maréchaux de France, Montrevel, Villars et Berwick. On parvint enûn à les réduire, moitié par les négociations, moitié par les armes.
Les calvinistes fugitifs allèrent associer leurs ressentimens à la jalousie des peuples étrangers blessés de la grandeur de Louis XIV. Ils contribuèrent à répandre en Europe les jugemens faux et passionnés par lesquels les ennemis de ce prince se sont efforcés de flétrir son caractère et sa réputation. Ces cris de la haine et de la calomnie trouvèrent des échos, même en France. A l'abus d'avoir trop loué Louis XIV pendant sa vie, succéda celui de le décrier trop après sa mort. Aujourd'hui * une opinion plus équitable a prévalu. Sans doute ce monarque
• « à tous les yeux ces monumens d'une éternelle flatterie. Partout on le « comparoit à Constantin , à Théodosc : les chaires , les académies , les col- « léges retentissoient de ces panégyriques infidèles ; et , après la mort du « redoutable ministre qui l'avoit trompe sur le choix des moyens, cette « adulation publique continuoit à le tromper sur l'événement... De sorte « que la nation peut imputer à ses acclamations imprudentes et à cet esprit « de panégyrique , alors si généralement répandu , une grande partie des « maux qu'elle a si sévèrement reprochés à la mémoire de son roi. » ( Eclaira Hewens sur l'état des prolestans.)
(1) « C'étaient gens sur qui rouloit une grande partie du commerce, « parce que, n'étant plus admis dans les charges, ils étoient appliqués ou « à des manufactures, ou à faire profiter leur argent; si bien que leur fuite « a causé de très-grandes plates à l'état. » ( Méni. du marquis de La Fore.) « Les persécutions firent sorlir du royaume un très-grand nombre « de familles : plaie qui saignera long-temps dans l'état, pour l'avoir affaibli « d'une infinité de sujets , parmi lesquels plusieurs étoient recommandables « par leur fidélité , leurs richesses et leur industrie , qu'ils ont portées dans « les pays étrangers, au graud préjudice de la France. » ( Mém. de Fillars. )
a commis de grandes fautes; lui-même les a noblement reconnues dans ces touchantes instructions qu'avant de quitter la vie il adressait à son successeur; mais, à travers ces nuages, sa gloire brille d'un éclat immortel. Par lui, la France a connu le secret de ses forces : il Ta placée au premier rang parmi les nations; il lui a communiqué une impulsion dont on ressent encore aujourd'hui les effets. Cet esprit d'émulation qui nous a fait faire tant de progrès en tous genres depuis le règne de Louis XIV, c'est à ce prince que nous le devons. C'est encore à son règne que se rapporte l'origine ou le perfectionnement de presque toutes nos institutions les plus belles et les plus utiles, desquelles sont nées celles qui ont honoré les règnes suivans; et dès-lors, c'est avec raison que le président Hénault proclame Louis XIV digne du nom de grand , indépendamment de toutes ses conquêtes (1).
SECTION VII
Des sciences, des lettres et des arts en France, depuis la mort de François Ier jusqu a celle de Louis XIV.
La matière que nous avons à traiter dans cette section est vaste et riche, mais, à cause de son étendue et de sa richesse mêmes, elle ne peut qu'être effleurée dans un travail aussi rapide et aussi coucis que le nôtre. Les limites qui nous sont imposées nous interdisent de nous livrer à l'examen critique et philosophique de cette grande époque intellectuelle, et nous réduisent a ne donner que la nomenclature des principaux personnages et l'indication des résultats généraux. Pour ne pas morceler ce tableau déjà si faible et si incomplet du génie français , nous avons négligé à dessein de le présenter partiellement de règne en règne depuis la mort de François I", et nous l'annexons tout entier au règne de Louis XIV qui, si mémo-
Ci) Gaillard (Rivalité de la France et de V Angleterre ) , Thomas ( Essai sut* les Eloges ), Rulhière (Eclaircissemens sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes), Ancillon ( Tableau des révolutions), Sismondi même dans son histoire de France, paraissent avoir jugé Louis XIV avec assez d'impartialité. Mais nous n avons peut-être rien de mieux sur ce sujet que le chapitre xcm de Y Esprit de l'Histoire, par M. Ferrand.
rable sous tant de rapports, doit cependant aux lettres et aux arts son plus grand et son plus solide éclat.
La seconde moitié du seizième siècle fut chez nous le temps des grands jurisconsultes, tels qu'un Charles Dumoulin (1500-66), qui a débrouillé le chaos des vieilles coutumes françaises, et porté dans la jurisprudence un merveilleux esprit d'analyse; unCujas (1520-90), le plus admirable interprète que le droit ait jamais eu; un Hotman (1524-90), digne d'être cité après ces deux hommes célèbres; un Loisel (1536- 1617), un Pierre Pithou (1539-96), un Pasquier (1529-1615), un Montholon (1560-1622), ces savans avocats, et au-dessus d'eux ces grands magistrats, un Pierre Séguier (1504-80), dont les descendans de race en race ont brillé dans la judicature; un Brulart de Sillery (1544-1624), un Du Vayr (1556- 1621), et surtout ce vénérable L'Hôpital (1505-73), homme de modération et de tolérance en des temps de fanatisme , et législateur au milieu des guerres civiles.
Cette époque de magistrats et de jurisconsultes fameux fut, d'autre part, celle de nos grands philologues, de ces savans laborieux qui, avec une patience et une érudition prodigieuses, ont aplani pour nous les difficultés de la littérature antique, et défriché péniblement un champ épineux oii les générations suivantes ont moissonné sans travail : hommes aujourd'hui oubliés ou ridicules ! La postérité jouit avec ingratitude du fruit de leurs veilles. Dédaigneuse, elle sourit au nom d'un Turnèbe, d'un Casaubon, d'un Scaliger ou d'un Saumaise. Et cependant quels noms seraient plus honorés dans l'empire des lettres, si l'honneur s'y mesurait aux services rendus ! Toutefois, à notre époque de littérature superficielle, deux monumens de cet immense labeur classique du XVIe siècle forcent encore nos respects et notre admiration. Tant qu'on se souviendra de Borne et d'Athènes, les deux Trésors de Robert et de Henri Estienne subsisteront impérissables.
Ce n'était point assez de nous conserver et de nous expliquer les chefs-d'œuvre de l'antiquité, il fallait que la langue française se les appropriât par la traduction et se formât par la reproduction de ces modèles. A la téte de ces littérateurs utiles qui ont fait passer dans notre idiome les ouvrages des anciens, se place le traducteur de Plutarque, Amyot (1 51 3-93), qui, dans son vieux style, a pour nous des grâces toujours
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nouvelles, et que notre langue doit compter au nombre des écrivains à qui elle a le plus d'obligations. Après lui , nous citerons Du Vayr, qui, parmi les soins de la magistrature , cultiva les lettres avec ardeur, et dont les traductions de divers discours de Cicéron et de Démosthènes, bien qu'oubliées depuis long-temps, n'en étaient pas moins très-bien écrites pour le temps ou elles parurent , et méritèrent alors beaucoup d'estime. La traduction deFlorus, par Coeftel eau (1574-1 G23), eut encore un plus beau succès; elle passa quelque temps pour le chef-d'œuvre de la langue française, et elle est citée comme un modèle par Vaugelas qui, lui-même, au commencement du siècle suivant, fonda la plus grande partie de sa réputation sur une traduction de Quinte-Curcc , à laquelle il travailla pendant trente ans.
On ne peut contester les services que rendirent à la langue nationale ces œuvres d'imitation et de patience, qui peu à peu la façonnaient aux formes nobles et élégantes des auteurs de l'antiquité. Mais le mérite de ces élaborations classiques si vantées dans un siècle d'érudition pâlit, aux yeux de la postérité , devant le génie libre et aisé d'un écrivain de ces mêmes temps, qui, nourri de l'étude des anciens, et associant incessamment leurs pensées à ses pensées , est cependant toujours original, philosophe ingénieux et profond, doué d'un esprit élevé, d'une imagination brillante, et dont le style, après deux siècles et demi, nous charme encore par ce tour agréable et piquant qui résiste aux révolutions du langage. Est-il besoin de nommer Michel Montaigne (1533-92)? On ne peut séparer du souvenir de ce grand homme celui de son ami La Boètie (1 530-63) , excellent citoyen, au dire de Montaigne, et tris-ennemi des remuemens; mais qui, dérogeant dans la théorie à sa modération dans la pratique, semble avoir emprunté à l'esprit de la démocratie la plus radicale son discours De la servitude volontaire. JeanBodin (1530-96) fut un autre libre penseur de cette époque. Mais, en remontant aux principes des gouvernemens, et en posant des limites à leur autorité , son livre De la République n'a point pour but de la détruire, et s'il y a de l'exagération à le comparer à Y Esprit des Lois, il y a de la justice à reconnaître qu'exprimant, eu général, des idées saines et raisonnables, il n'est point indigne de la grande réputation dont il a joui. Par son traité De la Sa-
gesse , moins saillant, moins original que les Essais de Montaigne, mais remarquable néanmoins par une correction de style alors très-rare, en même temps que par la pureté de la morale, Charron (1 541-1603) s'est aussi fondé un nom durable; et celui du savant et malheureux Ramus (1502-72) ne périra point, quoique cet homme distingué ait enfoui son génie philosophique dans les thèses latines de l'école, au lieu de prendre la langue de son pays pour interprète de ses pensées. C'était encore un préjugé accrédité que la langue française n'avait point la noblesse et la dignité qui convenaient aux matières graves, et, sauf quelques exceptions heureuses et dont le succès même prouvait que cette langue était susceptible de s'élever au style sérieux, généralement les savans écrivaient leurs ouvrages en latin. L'histoire même, quoiqu'elle ait surtout besoin de s'empreindre de la couleur contemporaine, payait son tribut à ce préjugé, et l'illustre auteur de l'Histoire universelle de cette époque, ouvrage d'ailleurs si plein, si judicieux et d'une si belle ordonnance, De Thou (1553- 1617) racontait nos guerres civiles et religieuses dans la langue de Tite-Live.
Cependant quelques érudits commençaient à comprendre que notre histoire devait être écrite en notre langue. Ainsi le témoignent les travaux de Jean Du Tillet (mort en 1570), le premier auteur qui ait examiné l'histoire de France par les titres authentiques; ainsi en jugea le savant Pasquier, éloquent avocat, profond jurisconsulte, mais historien non moins profond, et qui doit aujourd'hui sa principale célébrité à ses Recherches sur la France. Si ces doctes investigateurs dés vieilles annales croyaient pouvoir être savans en langue vulgaire , à plus forte raison devenait-elle de plus en plus l'idiome obligé des chroniqueurs qui enregistraient des faits contemporains et populaires. Cette sorte d'écrivains qui abonde dans les temps de factions politiques ne manqua point à la fin du XVIe siècle. Dans leur liste nombreuse, nous distinguerons Castelnau (1 520- 92), dont les excellons Mémoires, les meilleurs a consulter sur l'époque qu'il a traitée, annoncent un esprit très-élevé; Palma Cayet(1525 1610), dont la Chronologie novenaire est, sous un titre assez bizarre , un de nos livres d'histoire les plus estimés; Pierre de l'Esloile( 1540-1 611), dont les Journaux, expression fidèle de la société au temps de la ligue, sont un de
dos recueils historiques les plus intéressans, et surtout ce Brantôme (1527-1614), si peu soucieux de la moralité des choses, si malheureusement indifférent au bien et au mal, mais d'ailleurs si piquant, si spirituel, et dont les récits sont à la fois un tableau vivant des anciennes mœurs et une mine féconde de détails et de faits curieux. A côlé des Mémoires, dans un résumé moins concis que le nôtre, se placeraient naturellement les pamphlets politiques, pièces fugitives sans doute, mais souvent éloquentes, des grands procès plaides par les partis devant l'opinion. Nous n'exhumerons point ici ces écrits éphémères qui meurent ordinairement avec les passions qui les ont inspirés. Cependant il en est qui parfois ont le privilège de leur survivre , et de conserver pour la postérité une partie de l'intérêt qu'ils ont eu pour les contemporains. Telle est la Satire M é nippée qui , achevant de trancher par le ridicule une question depuis long-temps débattue par la guerre, valut plus qu'une armée à Henri IV contre les derniers, mais obstinés efforts de la ligue aux abois.
Depuis la fin de nos guerres religieuses jusqu'au règne de Louis XIV, Dupuy (1583-1651) et Théodore Godefroi (1580- 1648) continuèrent dignement l'école érudite des Pasquier et des Du Tillet. Quant a l'histoire contemporaine, les Négociations du président Jeannin , les OEconomies royales de Sully, les Mémoires de Villeroi, de Fonlenay-Mareuil l, de Bassoinpierre, de Richelieu, etc., en sont de précieux monumens.
À cette même époque , d'Urfé (1567-1625), par sa longue pastorale de YAstrée, que depuis long-temps on ne lit plus, mais qui , pendant un demi-siècle , a joui d'une vogue immense, répandit en France le goût des romans, genre destiné chez nous à une faveur toujours croissante, et enfin aujourd'hui, par une préférence déplorable, mais sans doute passagère , resté presque seul debout sur les ruines de la littérature, malgré tant de productions insipides ou monstrueuses qui devraient le décréditer. Du reste, autant les romanciers actuels semblent se complaire à fouiller dans la fange du cœur humain et dans les ordures de la société, autant les romanciers du XVIIe siècle, les auteurs de délie, de Cyrus ou de Cléopâtre (MMc de Scudéry, la Calprenède), visaient au grand et au noble, et affectaient les beaux sentimens. L'héroïsme guindé, le langage prétentieux, les amours langoureux de leurs person-
nages, tout cela peut aujourd'hui nous paraître fade; mais, en vérité, le jargon des précieuses ridicules n'est-il pas cent fois préférable aux jurons des truands et à l'argot des prisons et des bagnes ?
Ce jargon, importé d'Italie, ne fut point confiné dans les romans; il envahit toute la littérature, et les esprits même les plus distingués n'échappèrent point à la contagion qui eut son foyer principal a l'hôtel Rambouillet, ou la duchesse de Montausicr, Y incomparable Ârthénice9 tenait le sceptre du bel esprit. Voilure fut le coryphée de cette école d'afféterie et de mauvais goât, écrivain d'ailleurs ingénieux, plein de pensées fines et agréables, et à qui la prose française dut une netteté et une précision qu'elle n'avait point encore eue jusque-là,, et que Sarrazin par ses écrits "aussi corrects et moins apprêtés que ceux de Voiture, Vaugelas par ses études grammaticales , contribuèrent dans le même temps a lui donner, tandis que Balzac la façonnait à l'élégance et à l'harmonie.
La poésie, depuis François Ier, avait fait aussi de grands progrès. Sans doute lesMarot, les Saint-Gelais, les Heroè't, avaient un remarquable mérite de simplicité, de naïveté, de tournure aisée et naturelle ; mais ils manquaient de cette ri<chesse de pensée cl de style, de cette élévation, de ce coloris, que, depuis la renaissance des études, une génération plussavante admirait dans les anciens. Frappés et confus de l'infériorité de la poésie française , des hommes jeunes et ardens s'enflammèrent du noble désir de l'élever à la hauteur de la. poésie antique, et formèrent cette Pléiade célèbre (4), qui se flatta d'improviser à la France la gloire littéraire de la Grèce et de l'Italie. L'un d'eux , Joachim Du Bellay, proclama leur entreprise et leur espérance dans son beau discours de la 'Défense et de l'illustration de la langue française (1549); puis ilsse mirent à l'œuvre avec un impétueux enthousiasme et une* orgueilleuse confiance. Au fond, ils partaient d'un principe juste. Du Bellay avait raison de dire « que les langues ne « naissent pas comme les plantes , les unes infirmes et débiles, « les4 autres saines et robustes; mais qu'elles sont ce qu'on les
(I) Ses membres forent Dorât (t 508— 88), Du Bellay (1524—60), Ronsard (1524—85), Pontlmsde Thiard (1521—1605), Baïf(1532— 89), Jodelie (1532-73) , et Kcmi Bellcau (1528-77).
« fait ; que si la nôtre étoit plus pauvre que la grecque et la « latine, ce n'étoit pas à son impuissance qu'il falloit l'imputer, « mais à celle des écrivains, et qu'il l'estimoit capable de « quelque plus haut et meilleur style que celui dont on s'étoit u si longuement contenté. » Il avait raison d'exhorter ceux qui aspiraient au service des Muses « à se tourner aux auteurs « grecs et latins, même italiens et espagnols, d'où ils pussent « tirer une forme de poésie plus exquise que des auteurs fran- « cois. » Mais lui et ses collaborateurs eurent le tort de croire qu'en effet il ne s'agissait que de prendre aux anciens leur forme pour s'emparer de leur génie, et que, jetée dans le moule grec et romain , la poésie française en sortirait soudainement l'égale de celle de Rome et d'Athènes, « La doncques, « François , s'était écrié le réformateur, marchez courageuse- « ment vers cette superbe cité romaine, et de ses dépouilles « ornez vos temples et vos autels. Donnez en cette Grèce mente- « resse, et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo- « Grecs. Pillez-moi, sans conscience, les sacrés trésors de ce « temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, etc. » La harangue fut prise à la lettre; l'antiquité fut mise au pillage par les Gallo-Grecs, et, surchargée des dépouilles de la cité romaine et des trésors du templé delphique , leur brigade entonna un chant de triomphe que répéta l'admiration des contemporains. Mais la Muse française se sentit bientôt comme accablée de tout ce butin classique qu'ils allaient conquérant sans choix, et le bon goût, enfin, se faisant jour, lui apprit à rejeter ce pédantesque attirail qui la travestissait en docteur de l'école. Alors tomba le savant échafaudage élevé par les poètes de la Pléiade, et la renommée gigantesque de son héros, le divin Ronsard, que, pendant trente ans on avait proclamé le miracle de l'art, le prodige de la nature, croula au bruit des rires et des sifflets.
Les réformateurs, dans leur impatience, avaient manqué de jugement et d'habileté. Oubliant que les langues, comme les peuples, ne changent point à commandement leurs habitudes , ils avaient enjoint à la langue française de se faire incontinent grecque et latine. Elle subit un temps ce despotisme de quelques esprits passionnés, impérieux et énergiques; puis elle revendiqua sa liberté, son caractère; et alors, de moiue que les novateurs étaient allés trop vite, la réac-
tion contre eux alla trop loin. Après de grandes prétentions et de petits résultats, cessant de paraître sublimes, ils ne furent plus que ridicules. Objets tour à tour d'engouement et de mépris , au fond, ils n'ont mérité ni l'un ni l'autre. Si la postérité, qui voit et condamne leurs erreurs, n'a point relevé le haut piédestal où les plaça l'aveugle enthousiasme de leurs contemporains, elle n'a point non plus laissé leurs noms dans la poussière, et elle se plaît a les réhabiliter au moins comme des hommes laborieux , noblement dévoués au culte de la poésie , « qui se débattaient, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, contre une langue rebelle à leur pensée », et qui l'ont laissée, après la lutte, enrichie d'une foule de mots et de tournures dont jusqu'alors elle n'avait pas ressenti le besoin, et dont plus tard elle s'est heureusement prévalue.
Elle avait déjà repris un air plus français dans les vers faciles de Desportes et de Bertaut, poètes de l'école de Ronsard, mais qui, s'ils n'eurent pas toute l'imagination de leur maître, n'en eurent pas non plus tout le mauvais goût, lorsque parut Malherbe (1555-1628), qui, non moins épris que les poètes de la Pléiade des beautés de la poésie grecque et latine , sut mieux les assortir au génie de la langue française, et la dégagea de cet amas de locutions étrangement savantes sous lesquelles on l'avait étouffée. Admirateur des anciens, et surtout d'Horace qu'il appelait son bréviaire, il se pénétra de leur esprit, au lieu de se chamarrer de leurs lambeaux, et conserva à son style la physionomie française en lai donnant la politesse antique. Guidé par un goût pur et sévère, grammairien rigide, écrivain élégant et correct, versificateur habile, il ouvrit pour notre poésie une ère nouvelle. La vieille école protesta en vain contre Y arrangeur de syllabes. En vain Régnier, prenant fait et cause pour son oncle Desporles dont Malherbe paraissait faire peu de cas, s'éleva-l-il contre ces auteurs pointilleux
dont le savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement , Prendre garde qu'un gui ne heurte une diphthongue , Epier si des vers la rime est brève ou longue , etc.
Régnier lui-même qui n'avait rien du faste pédantesque de l'école qu'il semblait défendre , ne contribua pas moins que Mal-
herbe à décréditer la poésie ronsardine par son style original, piquant et naturel , par la facture franche de ses vers , oh la pensée commande à l'expression, et se produit simple, alerte et vive, sans l'appareil des savantes figures et de toute la docte phraséologie qui l'entravent dans les poètes de la Pléiade et dans leurs imitateurs.
Sous l'influence de Malherbe et de Racan, son disciple, la poésie française fit des progrès rapides vers la pureté et l'élégance. Comparés à leurs devanciers, la plupart des versificateurs du temps de Louis XIII ont ce mérite en un degré remarquable. La fondation de l'Académie française (1635) acheva de le mettre en honneur. Cette société littéraire, établie par Richelieu comme arbitre et gardienne de la langue, contribua beaucoup à l'épurer et à la fixer. Mais la correction du style ne donnait point le génie, et les Des Marets, les Chapelain, les Scudéry, qui, dans ce temps-là , aspirèrent à l'épopée sans avoir le feu sacré qui vivifie les œuvres de l'esprit, ne furent, malgré le progrès grammatical du langage, que de froids et monotones rimeurs.
L'épopée n'était point destinée à fleurir en France. 11 n'en était pas de même du théâtre. Les progrès , à la vérité , en furent lents. Aux dévotes représentations des mystères, auxmor alités, aux farces et soties des Bazochiens et des Enfans sans-souci succédèrent enfin , vers le milieu du seizième siècle, les pièces de Jodelle (1532-73), composées à l'imitation des tragédies grecques, avec des prologues et des chœurs. Mais, pâles contrefaçons de modèles sublimes , et ne leur ressemblant que par la coupe et la forme, elles ne reproduisirent en effet aucune étincelle du génie grec. On en peut dire autant de celles deGarnier (1545-1601), bien qu'une certaine pompe de style et un fréquent usage de pensées sentencieuses l'aient fait regarder, de son temps, comme un grand poêle tragique. Hardy (mort vers 1630) jouit aussi de celte réputation, sans l'avoir mieux méritée par la multitude de ses ouvrages dramatiques, où il imita tantôt les anciens, tantôt les Espagnols, et dont quelques situations intéressantes clairsemées dans ce fatras d'informes ébauches, ne rachètent point les nombreux défauts.
Tel était en France l'état du théâtre, lorsque parut, en 1629, la Sophonisbe de Mairet, qui se plaça de beaucoup au-dessus
de tous les essais précédens par un plan régulier et surtout par l'expression de sentiraens vrais, nobles et pathétiques. Rotrou fit quelques pas dans la même voie, et, bientôt après, Corneille y marqua les siens par des chefs-d'œuvre immortels. En six années (1636-42) il fit représenter le Cid, Horace, Cinna, la Mort de Pompée, Polyeucte et le Menteur, notre première bonne comédie avant Molière.
Ainsi d'habiles écrivains (Voiture et Balzac) avaient commencé à polir la poésie française ; des versificateurs élégans et corrects (Malherbe et Racan) avaient régularisé la poésie, et un grand homme avait réformé la tragédie et la comédie, au moment où s'ouvrit le siècle de Louis XIV. Suivons nos progrès littéraires et intellectuels durant cette époque glorieuse.
De même que l'époque précédente, elle nous offre de grands et savans magistrats, un Orner Talon (1595-1652), un Jérôme Bignon (1589-1656), un Lamoignon (1617-77), un d'Aguesseau (1668-1751), un Joly de Fleuri (1675-1756), et d'habiles et profonds jurisconsultes, tels qu'un Domat (1625-95), célèbre par son livre des Lois civiles, et un Eusèbe Laurière (1659-1728), qui a dressé le plan du vaste recueil des ordonnances.
L'éloquence du barreau , long-temps surchargée d'un amas indigeste de citations pédantesques , s'en dégage un peu dans les plaidoyers de Lemaistre (1603-58), un peu plus encore dans ceux de Patru (1604-81 ) , et enfin elle se montre avec une beauté simple et grave dans les Mémoires de Pélisson pour l'infortuné Fouquet, dans les lumineux Réquisitoires et surtout dans les brillantes Mercuriales de d'Aguesseau.
Mais son essor n'approche point de celui que prit dans le même temps l'éloquence de la chaire. Celle-ci , comme l'éloquence du barreau, avait long-temps payé son tribut au mauvais goût et au pédantisme; cependant, sous Louis XIII, Lingendes, quoique bien entaché encore de ce défaut, avait commencé à comprendre et à éviter l'abus de cet étalage d'une érudition souvent profane dans la chaire sacrée. Après lui , la réforme fut rapide; bientôt les prédicateurs ajoutèrent à la puissance de la parole sainte celle d'un style noble, élégant, majestueux, qui égala leurs discours aux œuvres littéraires les plus parfaites. Le moins châtié de ces grands orateurs,
Mascaron (1632-1710), a des pages admirables, malgré quel* ques traces de l'ancienne rouille. Fléchier (1 632^-1 71 0), parfois éloquent malgré son goût pour l'antithèse, demeure comme un modèle accompli de la pureté et de la correction du style. Cheminais (1652r89), que sa douceur insinuante fit surnommer de son temps le Racine de la chaire, n'est pas tout à fait indigne de cette glorieuse assimilation. Mais à plus juste titre encore Bourdaloue (1632-1704) fut comparé à Corneille, dont il rappelle la phrase ferme, nerveuse, et le génie mâle et sévère. Inférieur à Bourdaloue dans les discours de morale, La Rue (1643-1725) le surpassa dans l'éloge funèbre, oii il racheta les négligences d'un style inégal par des mouveraens pathétiques et de belles inspirations. Fénélon (1651-1715), dans son sermon sur les Missions étrangères, a prodigué toutes les richesses de l'imagination la plus brillante et de la plus ravissante éloquence. Massillon (1663-1742), ce savant observateur du cœur humain , qui n'a point de replis pour son regard pénétrant, en rehausse la peinture de tous les charmes d'un langage harmonieux, abondant, fleuri, limpide et pur. Mais bien au-dessus de tous s'élance le grand Bossuet (1627-1704) dans ses sublimes oraisons funèbres et dans ses sermons non moins sublimes. Nommer Bossuet, c'est nommer l'orateur qui a donné à la parole humaine le plus d'énergie, d'impétuosité, de splendeur et de magnificence; c'est nommer l'éloquence même.
Près de ces illustres organes du christianisme se rangent ces philosophes chrétiens, ces austères moralistes de Port- Royal, un Arnaud (1612-94), un Nicole (1625-95), un Du Guet (1649-1733), et, à leur tête, Pascal, ce dialecticien irrésistible, ce puissant écrivain , ce mélancolique et profond génie qui aime à se plonger dans les mystères de la science , de la mort et de l'éternité. C'est encore la pensée chrétienne qui domine dans les ouvrages de Bu Oie r (1661-1737) et du grand spiritualiste Malbranche (1 638-1 71 5). Sous une forme profane, elle respire dans la morale du Télémaque, et c'est à elle que l'ingénieux auteur des Caractères, le peintre inimitable des ridicules et des travers delà société, dut son plus éloquent chapitre. Elle manque aux Maximes de La Rochefoucauld (1613-80), cette analyse à la fois si triste et si piquante du cœur de l'homme, et à la philosophie douce et molle de Saint-
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Evremond (1613-1703) et de Fontenelle (1657-1757), deux écrivains dont le talent a plus d'un rapport et que réclame le siècle de Louis XIV, quoique l'un ait vécu quarante ans en Angleterre, et que l'autre ait étendu sa longue carrière bien audelà de l'époque qui nous occupe.
C'est à la fois comme philosophe, comme géomètre et comme physicien , et non moins par l'ordre de son génie que par celui des temps (1 596-1650), que Descartes, malgré ses erreurs, se place en tête des savans qui honorèrent la France au dixseptième siècle. La physique, au secours de laquelle il n'appela point assez l'expérience, et que son imagination fondait sur de brillantes, mais fragiles hypothèses, eut un plus sage interprête dans Gassendi (1598-1656), moins inventeur, mais plus positif, et qui devina des vérités, que, depuis, Newton et d'autres ont démontrées. Fermât (1595-1 665), grand jurisconsulte, savant helléniste, partagea avec Descartes la gloire d'avoir appliqué l'algèbre à la géométrie et éclaira par d'importantes découvertes la science difficile des calculs. Tournefort (1656-1 708) porta la méthode dans la botanique, et classa sous des principes généraux les nombreuses espèces des plantes. L'astronomie doit d'importantes découvertes à Cassini, dont la France, où il fut appelé et Gxé par Colbert, et ou ses descecdans, de génération en génération, ont brillé dans les sciences, revendique les travaux et la gloire. Vauban eut celle de perfectionner l'art de l'ingénieur et de la construction et de la défense des forteresses. Après ces hommes illustres, Lémery dans sa chimie, Reineau, Roberval et Sauveur dans les mathématiques méritent d'être cités. Nous ajouterions à cette liste d'autres noms jadis célèbres , si le progrès des sciences exactes, depuis le temps de Louis XIV, n'avait réduit à quelques sommités les anciennes renommées scientifiques.
L'histoire, au moins sous le rapport de l'appréciation philosophique, a fait aussi des progrès depuis le même temps. Mais il fut celui des grands travaux d'érudition historique, de ces prodigieux monumens d'un savoir profond et laborieux auquel ae peut se comparer notre science moderne. A jamais l'histoire proclamera ce qu'elle doit aux jésuites Petauet Labbe, réformateurs de la chronologie , aux Sainte-Marthe , aux Go defroy, à un Adrien de Valois, à un Baluze, à un Du Cange, à ces doctes Bénédictins, d'Achery, Mabillon, Montfaucon,
Ruinait, Calmct et Martène, et à tant d'autres savans hommes d'alors, qui pour nous ont éclairé les ténèbres et résolu les problèmes des temps passés.
Cette époque, féconde en érudits (1), a produit aussi un grand nombre d'historiens narrateurs, dont quelques-uns conservent encore une légitime réputation. Si les travaux de Chantereau et de Cordemoi sur l'histoire de France, très-recommandables pour le temps où ils parurent, sont aujourd'hui peu recherchés, Mézerai (1610-1683) s'est soutenu jusqu'à nos jours par une certaine hardiesse de pensée et d'expression. Partial en ce qui regarde les choses de l'Eglise, incomplet et souvent nul en ce qui touche aux lois, aux mœurs et aux usages, Daniel (1649-1 728) reste néanmoins comme un écrivain clairet correct, et comme auteur d'un très-bon livre, Y Histoire delà milice française; celle de Y Eglise et d'excellens discours sur les Mœurs des Chrétiens et des Israélites attesteront à jamais le talent et le bon sens historique du laborieux Fleuri (1640- 1723). L'Histoire des Empereurs, deTillemont (1637-98), n'a pas encore été surpassée. Avant Y Histoire d'Angleterre de l'illustre Hume, celle de Rapin-Thoiras (1661-1725) a été longtemps la plus complète et la meilleure qu'on eût faite de ce pays. V Histoire ancienne du bon Rollin (1661-1741) subsiste parle charme d'un style noble et pur, et par un certain parfum de vertu et d'honnêteté qu'on y respire. V Histoire du commerce et de la navigation des anciens, par le respectable Muet, évéque d'Avranches (1630-1721), est très-digne de ce savant homme. Les Révolutions de Vertot (1655-1735) se recommandent par l'élégance et l'agrément de la narration. Saint- Réal (f en 1692), dans ses Conjurations de Venise et des Gracques, a rappelé la manière de Salluste. Pérélixe (f 1670) nous a raconté la Vie de Henri IV avec une éloquence simple et touchante. Les Mémoires du cardinal de Retz (1613-79) sur la Fronde, où il joua un des principaux rôles , sont aussi remarquables par le style que curieux par les détails. L' Histoire
(1) Les travaux d'érudition furent encouragés par la fonda tiou de Y Académie des inscriptions et belles-lettres qui se forma en 1CG5, mais ne reçut son organisation définitive qu'en 1701. M Académie des sciences fut créée an 1666» et l'Observatoire bnti vers le même temps. La fondation dn Journal des savans est de la même époque.
de la ligue de Cambrai,par Tablé Du Bos, est un ouvrage du plus haut intérêt. Bayle (1647-1706), profond dialecticien , excelle dans la critique historique, quoique son scepticisme lui apprenne plutôt à former des doutes qu'à approfondir des vé*rités. Mais la palme de l'histoire, comme celle de l'éloquence, appartient à Bossuet : dans Y Histoire des Variations , et dans le Discours sur V Histoire universelle, non moins que dans les Oraisons funèbres , on reconnaît l'aigle de Meaux , puissant , sublime et planant dans les cieux sur les ailes de la philosophie chrétienne.
Jusqu'au temps de Louis XIV, la géographie avait été dans une grande confusion; Guillaume de Lisle (1675-1 726) flt pour celte science* ce que le P. Petau avait fait pour la chronologie ; il réclaircit et la rectifia. De savans voyageurs contribuèrent aussi à faire mieux connaître plusieurs contrées. Bernier (1 625- 88) a laissé des Mémoires intéressans sur l'empire des Indes, Chardin (1643-1713) sur celui de Perse, et le P. Labat a publié des Relations très-instructives sur les îles d'Amérique et sur le Sénégal.
En ce temps-là, des orientalistes distingués commencèrent à nous initier à la littérature et à l'histoire de l'Orient. Bochart (1599-1667) posséda la plupart des langues de l'Asie. Herbelot (1625-95), dans sa Bibliothèque orientale, a développé une profonde connaissance des peuples de cette région. Galland (1646-1715), par sa traduction des Mille, et une Nuits, a popularisé chez nous les contes riants de l'Arabie. Nous devons aussi à Petis de La Croix (1653-1713) de nombreuses traductions du turc et du persan, et il a traduit lui-même en langue persane une histoire de Louis XIV par les médailles, livre qui fut présenté au sophi Hussein en 1708.
L'étude de l'antiquité grecque et latine se soutenait avec honneur. Danet publiait ses Dictionnaires. Le titre de Belles infidèles y donné aux traductions d'Ablancourt (1606-64), attestait au moins leur élégance. M. et Mme Dacier (1651-1722) ajoutaient à leurs versions estimables de savantes notes et de précieux commentaires. La plume laborieuse du président Cousin (1627-1707) faisait passer en français les historiens du Bas-Empire. Brumoy (1688-1742) traduisait le Théâtre des Grecs, et Gédoin (f en 1744), les œuvres de Quintilien et de Pausauias. La poésie latine, cultivée dans l'époque
précédente par la plupart des sa vans et hommes de lettres, n'était pas encore délaissée, et Fraguier, La Rue, Rapin, le cardinal de Polignac composaient des vers latins avec succès.
Formée par l'imitation de l'antiquité et par les ouvrages des grands auteurs modernes, la langue française était analysée par d'habiles grammairiens. Ménage (1613-92) en exposait les Origines; Girard (f 1748), les Principes et les Synonymes; Du Marsais (1 676-1 756) , les Tropes et les Figures.
La pureté et la correction étaient devenues de première nécessité dans toute œuvre littéraire, et ces qualités brillaient alors, non-seulement dans le style des doctes et des lettrés, mais encore dans les compositions moins savantes des femmes, dans les Romans de madame de La Fayette , les premiers ou des événemens naturels aient été décrits d'un style naturel, dans les Traités Moraux de la marquise de Lambert, dans les Mémoires de madame de Motteville , dans les lettres de madame de Sévigné et de madame de Maintenon.
Ces qualités, sans lesquelles on ne concevait point alors de bonne prose, devaient paraître, à plus .forte raison, la condition indispensable du langage harmonieux de la poésie. Malherbe en avait le premier donné l'exemple. Sa manière, perfectionnée parRoileau, devint décidément le type de cette versification élégante et noble* qui distingue les poètes du siècle de Louis XIV. Nous n'insisterous point sur cette partie si connue de notre sujet. Peu de nos lecteurs ont besoin sans doute qu'on leur remette en mémoire Jes poésies classiques de cette époque, ces satires, ces épîtres où Roileau (1636-1710) a égalé l'ingénieux Horace, cet Art poétique où il l'a surpassé, cette charmante épopée du Lutrin dont la versification approche de la perfection de Virgile, les admirables apologues de La Fontaine (1621-95), les belles odes de Rousseau (1671- 4741), ce poëme de la Religion, où Racine le fils n'est point au-dessous de la majesté de son sujet; et, dans un rang secondaire, mais honorable encore, les riantes églogues de Segrais (1625-1701), les gracieuses idylles de Deshoulières (1 634-94), et les stances agréables de Chaulieu (1639-1720). Nous en dirons autant du théâtre que Corneille avait déjà doté de tant de beaux ouvrages , et que Racine dans la tragédie, Molière dans la comédie devaient porter chez nous à son apo-
gée. Les chefs-d'œuvres de ces grands hommes sont présens à tous les esprits. Leur universelle et populaire renommée nous dispense de les citer, et il est presque aussi superflu de rappeler les titres moins éclatans sans doute , mais que personne n'ignore, de Quinault si suave et si mélodieux (1635-88), de Regnard si enjoué, si piquant, si étincelant de verve comique (1656-1710), de Dufrény (1648-1724) et de Dancourt (1661- 1726), doués d'un talent si facile, d'une gaîté si spirituelle, et qui, s'ils n'ont jamais produit de pièces parfaites , ont du moins composé tant de jolies scènes; de Destouches (1680- 4754), moins gai, moins plaisant, moins naturel, mais qui soutenait mieux le poids d'une longue composition et de la haute comédie; de Thomas Corneille (1625-1 709), que le grand nom de son frère n'a point entièrement accablé; de Cainpistron (1656-1723), faible élève de Racine, mais qui rappelle, quoique de loin, son maître par la régularité de ses plans, la pureté de son style, et quelques situations touchantes; de Crébillon (1674-1762), qui, à travers l'obscurité d'une intrigue pénible et confuse, jette de beaux et terribles éclairs d'un génie mâle et vraiment tragique ; et même de La Fosse (1658- 4708), dont le Manlius conserve sa place après les belles pièces romaines de Pierre Corneille; de Longe-Pierre (1658- 4741 ), dont la Médée éclipsa celle de ce père de notre théâtre; de Lamotte (1672-1731), qui, plus philosophe que poète, trouva cependant des inspirations pathétiques dans l'intéressant sujet d'Inès de Castro; de Boursault (1636-1701), dont les pièces à scènes détachées (Y Esope et le Mercure galant) sont des meilleures que nous ayons en ce genre; de Baron (1653-1729), qui , à sa renommée de grand acteur, joignit quelque réputation littéraire par YAndrienne et Y Homme à bonnes fortunes, et surtout de Brueys (1639-1723), que, selon Voltaire, « la « petite comédie du Grondeur, supérieure à toutes les farces « de Molière, et celle de V Avocat patelin, ancien monument « de la naïveté gauloise qu'il rajeunit, feront connaître tant « qu'il y aura un théâtre en France. »
Les arts, sous Louis XIV, ne furent pas moins cultivés et florissans que les lettres. (1) La musique, dont le temps n'é-
(1) L'Académie de peinture et de sculpture fut fondée en 4648, celle de musique en 1669, celle ^architecture en 1671.
tait pas encore venu, et qui réservait ses chefs-d'œuvre au siècle suivant et au nôtre , dut cependant quelques progrès à Lulli, dont les chants aujourd'hui paraissent faibles et ridicules, mais dont on estime encore le récilatif. Destouches etCampra, ses imitateurs, furent aussi, pour leur époque, des compositeurs distingués.
Le lemps , qui a flétri le charme de leurs accens et emporté leur renommée, a consacré celle des grands peintres, leurs contemporains. Déjà, sous le règne de Louis XUI, Vouët (1 582- 1641 ) s'était rendu célèbre dans la peinture. De son atelier sortirent plusieurs des plus habiles peintres qui fleurirent sous le règne suivant, entre autres Le Sueur (1617-55), Le Brun (1619-90) et Mignard (1610-95), qui reçurent aussi des conseils de Poussin (1594-1665) durant le séjour qu'il fit en France dans les dernières années de Louis XUI. Après ces grands artistes, ceux qui honorèrent le plus l'école française du dix-septième siècle furent le célèbre paysagiste Claude Lorrain (1600-82), Du Fresnoy (1611-65), qui, dans un poëme latin estimé, a tracé les préceptes de son art; Bourdon (1616- 71), peintre inégal, mais brillaut etha*di; NoëlCoypel (1628- 1705), dont on admire le beau coloris ; Parrocel (1648-1704), bon peintre de batailles, quoique sa verve et sa chaleur l'entraînent à l'exagération ; Jouvenet (1644-1717), qui, par une composition riche , une belle ordonnance et une expression vigoureuse , compense les défauts de son coloris et de son dessin; Santerre (1651-1717), correct et agréable; Rigaud (1663- 1 743), qui a excellé dans le portrait ; Wateau (1 684-1 721 ), distingué par la naïveté, par la grâce, par une touche pure et facile, et Lemoine (1688-1737), plein de feu, de vivacité, mais ayant déjà quelque chose de l'affectation et de la manière où tomba l'école du dix-huitième siècle.
La gravure suivit les progrès de la peinture, dont les chefs-d'œuvre furent reproduits par le burin de Chauveau, de Nanteuil, des Drevet, des Audran et d'autres artistes habiles.
La sculpture fut portée à sa perfection par Sarrazin , le dernier de la belle école de Jean Goujon et de Germain Pilon, par Le Gros, par Puget, qui, à la fois statuaire, sculpteur et architecte, mérita le surnom de Michel-Ange français; par Girardou , par les Coysevox et les Coustou.
EnGn, le talent de Claude Perrault et des Mansard se déploya dans la colonnade du Louvre, dans la construction de Versailles, des Invalides et de plusieurs autres superbes édifices.
Tant d'hommes illustres dans tous les genres ont répandu sur le règne qui les vit naître un merveilleux éclat; appuyée sur toutes ces gloires , la gloire de Louis XIV est inébranlable.